‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 40 sur 63 · LE FER A CHEVAL · texte numérisé non relu

LE FER A CHEVAL

je suis tout à la joie de goûter enfin sans aucune disparate la grâce d'un pays où le chemin de fer n'a pas encore pénétré. Les fermes plates, blotties dans les buissons, les points noirs mobiles, chacun des motifs qui tout à l'heure n'avaient pas plus de valeur dans l'ensemble du tableau qu'un morceau de laine dans un tapis, reprennent les uns et les autres leur vie singulière, et se complètent, en se diversifiant, de menus détails. Le cocher, peu bavard, m'indique du bout de son fouet les montagnes, les cascades, en quelques mots leur nom, leur hauteur, et quand le chiffre est considérable, il arrête sur moi son regard bleu de montagnard pour juger de l'effet produit : la beauté, pour lui, réside dans la violence des formes. En effet, les montagnes se resserrent, la vallée devient un couloir où il y a tout juste place pour le chemin, la rivière dont nous remontons le cours, quelques chalets et d'étroites bandes de pâturages. Sur la lisière d'un bois qui dégringole jusqu'à nous, des vaches sont dispersées dans les hauts herbages : les unes ruminent étendues, les autres debout paissent tranquillement ou, guidées par l'habitude, elles viennent à l'abreuvoir que remplit une fontaine, et lorsqu'elles avancent, leur mufle altéré dans l'auge de pierre, l'eau diminue sous leurs aspirations.

A un détour du chemin, la vallée s'élargit de nouveau, et le village de Sixt déploie ses grisailles au milieu du velours vert. Son nom tinte clairement dans la paix immobile de ce lieu, sonnant la dernière des heures canoniales, et il est à lui seul un rappel d'oraison. Il ne reste rien des constructions primitives de l'abbaye, et rien ne rappelle Ponce de Faucigny, qu'un tombeau moderne, la châsse en bois doré qui contient ses reliques, le sceau en cire qu'il avait adopté et qui représente la Madone assise, couronnée et filant sa quenouille. Les bâtisses que l'on voit, comme la plupart des bâtiments

religieux qu'on retrouve en Savoie, remontent à cette époque de renouvellement qui suivit les guerres de religion, et dont on peut dire, en reprenant les mots de Raoul Glaber, qu'alors le monde se couvrit d'une blanche robe d'églises. Aujourd'hui le couvent n'est plus qu'une hôtellerie, les cellules des chambres meublées, le réfectoire une salle à manger, et je crains que ce pays de prêtres ne devienne un pays d'aubergistes. Mais le souvenir de saint François de Sales, qui vint ici à plusieurs reprises, vole encore sur la petite place du village, dans l'ombre du tilleul qui donne aux avettes le suc de ses fleurs. Je n'ai aucune peine, dans cette solitude pleine d'échos, à évoquer des gestes et des paroles, qui seraient compris aujourd'hui, et je retrouve dans la familiarité des êtres et des choses le mélange savoureux d'énergie morale et de candeur presque précieuse qui est le fond de la Jle dévote. Je me suis assis sur un vieux mur qui entoure le cimetière, et sou s mes pieds un filet

d'eau brille à travers les cascades du tanneverge

menthes bleues. Le petit vent frisquet, qui fait frissonner le jardin et trembler la haie, promène dans l'air, sans les confondre, les arômes destigesd'absinthequ'il a froissées, l'odeur amére des capucines, du sapin scié et de l'écume d'eau. Le soleil efiervescent tisse à travers les couronnes d'immortelles et de perles un grand fîlet d'argent; au milieu des tombes, un prêtre, en soutanenoire, tête nue, manches retroussées, consolide un vieux lutrin à coups de marteau et renouvelle pour moi, sans s'en douter, une image d'évangélique pauvreté qui aurait plu sans doute à Ponce de Faucigny.

Je voudrais à présent retrouver l'image du désert qui se présenta pour la première fois à ses regards. Je

m'éloigne à travers un pays boisé, où l'on rêve chasse à courre, meute aux abois. Adossé au clocher fragile d'une chapelle, un toit de tuiles, supporté par une charpente visible, recouvre sans les toucher les alvéoles des abeilles comme un couvercle posé sur des rangées de boîtes. 'Soudain, avec l'impétuosité d'un fleuve qui déborderait, cette vallée si étroite s'élargit comme un golfe de verdure entre des rives de montagnes. Au Heu de heurter et de contrecarrer des formes convulsives, ces montagnes s'ordonnent avec une incomparable noblesse, et déploient en amphithéâtre leurs gradins de forêts, de pâturages, de rochers et de glaces. Imaginez une muraille couleur d'ardoise et de basane, si haute, que son pied disparaît dans les fleurs tandis que les neiges recouvrent la cime, si vertigineuse et si lisse, qu'on distingue à peine les trous et les lézardes et qu'on n'envisage pas la possibilité de forcer son mystère. Elle s'arc-boute à gauche et à droite contre deux pyramides qui semblent l'infléchir et commander sa courbe, et dont les masses sombres, en l'encadrant avec vigueur, l'amplifient, l'élargissent à l'infini et l'éloignent jusqu'à l'étrange. Sur le flanc de cette masse uniformément grise, où les nuages errants traînent des voiles sombres, le névé qui brille là-haut en bossages d'argent, ruisselle en cascades, et cqs cascades tombent, hésitantes, cabrées sous le fouet du vent, en chantant une chanson si lointaine, qu'on ne sait si les bois murmurent ou si l'eau rebondit mollement. On rêve d'un théâtre gigantesque où l'on jouerait Prométhée enchaîné, à la bouche tordue d'un masque tragique emplissant la vaste conque des rythmes d'Eschyle. Mais l'on n'entend que les eff"usions des ruisseaux cristallins sous l'épaisseur des taillis; là-bas, d'un chalet invisible s'élève

une fumée, cette fu- mée subtile qu'un pro-

verbe japonais dé- x clare être l'image des

mille petits bonheurs, 4» et parmi les pierres si

calmes et si indiffé- ]. rentes, la prairie est

semblable à une clai- 1 riére où des cheiks en

voyage auraient ifci jR ..^n étendu leurs tapis de

prière aux nuances ^BÉ,. ^NV ^^ifl^l fanées.

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