‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 5 sur 63 · LA CHATAIGNERAIE D'IVOIRE · texte numérisé non relu

LA CHATAIGNERAIE D'IVOIRE

toloches, se blottit à l'ombre de l'église, et le jardin potager côtoie le jardin mystique : un vrai jardin de curé, approprié à un petit espace, enfermant les saisons dans ses étroites plates-bandes et résumant la vie champêtre, ainsi qu'en un verset de la Bible se trouve contenue beaucoup de signification morale. Je me rappelais, en y pénétrant par un escalier de pierre, pareil à un escalier de roman, que toute cette vérité humble avait suggéré aux artisans du moyen âge de nouveaux motifs de beauté, et que les poireaux bleutés, les choux violacés, le haricot d'Espagne, le lierre et les petits lézards, que leur tête turquoise a fait surnommer des célestes, taillés à même la pierre, s'épanouissent en vivante floraison aux portails, aux gargouilles et aux colonnes des cathédrales. Il me ressouvenait, en voyant les chicorées frisées, entourées de rafia, afin de garder leur cœur intact, de cette vieille femme qui avait pris comme emblème un plant de salade et comme devise : J'ai blanchi sous les liens. Une allée s'engageait entre des fleurs qui croisaient leurs ombres légères sur le chemin sablé, et les grandes roses trémiéres, montées sur leurs six noms, balançaient leur hampe aux cocardes fripées. Le lys, seigneur de ces parterres, maintenant rentré dans la vie privée et dédaignant les partis politiques qui le confondirent grossièrement avec un fer de lance, inclinait sa tête majestueuse, pareil aux lys que l'on voit à côté de la Vierge de l'Annonciation dans les tableaux italiens, et, là-bas, entre les branches, on devinait la baie de Coudrée, doucement infléchie, où le sombre Alfieri avait abrité ses amours fanées avec la comtesse d'Albany.

L'isolement de ce lieu désert et la mélancolie romantique du domaine, qu'il tenait des marquis d'Allinges, convenaient parfaitement à son cœur enthousiaste, en même

Page 1