‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 41 sur 63 · LE MONT-BLANC VU UE LA CHARMILLE DE FERNEY · texte numérisé non relu

LE MONT-BLANC VU UE LA CHARMILLE DE FERNEY

'ai vu à Ferney la charmille où Voltaire avait coutume de se promener chaque jour. C'est comme un long portique végétal, sous lequel des rayons de soleil glissent et répandent un semis de taches vert et or, un cloître de verdure que mesurent des bancs de pierre et des échappées sur le ciel. Chaque banc marque un arrêt de la pensée, et chacune de ces ouvertures, où le paysage lointain, limité dans une étroite lucarne, semble plus beau et fait pousser comme jadis des : Ah ! ah ! de surprise, chaque fenêtre ménagée dans la frondaison vous apprend où vous devez rêver et vous attendrir. En contre-bas, une campagne semée de villages, de maisons, de cuhures, se prolonge en pente adoucie jusqu'au bord du Léman, puis rebondit et s'élève par degrés jusqu'au large plateau qui est en quelque sorte le parvis des Alpes. Au deuxième plan, les Voirons, le Môle, le Salève, rangés comme les personnages d'une ronde et vêtus de ce velours saphir étoile qui semble emprisonner des reflets d'eau, encadrent le Mont-Blanc, couleur de satin gris-perle, ombré d'azur, et, en lui faisant une vigoureuse opposition, le reculent davantage dans le rêve. Celui que Chateaubriand appelait « l'Homme aux Trompettes » et pour qui cette demeure était un abri, non un ermitage, resta certainement indifférent à ce spectacle. Mais, dans le voisinage, à Genthod, à Bessinges, et partout où se répétait ce tableau ordonné, des hommes songeaient à cette nature à la fois précise et lointaine, à cette architecture robuste et fragile, à cette vaste tenture déroulée sous leurs yeux, où se mêlaient les tons riches et les couleurs évanescentes. Elle versait dans l'âme de Jean-Jacques enfant les semences subtiles du poème rustique des Charmettes. Elle suggérait à des peintres, à des graveurs genevois, à De la Rive, à cette école de paysagistes, issue de Hubert Robert, cette merveilleuse série d'estampes et de tableaux coloriés, où les premiers plans variés de bouquets d'arbres sont verts et riants à la manière des maîtres hollandais, où le Mont-Blanc germe, à l'heure du coucher du soleil, comme un amandier rose dans une entaille boisée. Enfin cette contemplation familière d'un but mystérieux se transformait chez Monsieur de Saussure en désir de connaissance, elle le conduisait, par les voies de

la rêverie et de la science, à tenter avec Jacques Balmat une aventure héroïque et à fouler aux pieds avec une sorte de colère cette cime inconnue qui, émergeant des nuages, semblait sortir de la tête du bel archange coupable, au milieu d'un tourbillon de fumée.

LE CHATEAU d'ÉTR EMBIÈRES

Il fallait, pour y parvenir, remonter le cours de l'Arve, cette rivière impétueuse qui, échappée des glaciers, se creuse en bouillonnant un étroit défilé, puis, sortie des portes de Cluses, s'étale avec magnificence en réunissant les rives d'une même province dans le mirage de ses eaux couleur de plomb, et court les verser au Rhône, à quelque distance de Genève, comme un montagnard qui n'ose pas entrer dans une ville.

J'aimerais que ce disciple de Rousseau, préférant aux grandes routes les sentiers où l'on voyage à pied, eût choisi pour la première étape de son itinéraire le vieux château d'Etrembières, placé en sentinelle sur un promontoire du Salève, au carrefour des vallées de la Savoie qui se rallient à la flèche de Saint-Pierre. On y monte par une pente assez rapide et, dès les premiers pas, on découvre un paysage immense qui, par ses échappées, laisse un libre cours aux pensées vagabondes et en même temps les accroche par de petits détails précis, et l'on arrive à une chapelle entourée d'un cimetière. Sur le toit qui jadis devait abriter la sacristie, une cheminée est remplie de fleurs des champs; la terre et les graines y sont venues d'elles-mêmes et ont poussé avec la même grâce heureuse que dans une jardinière. A l'ombre du clocher, un saule abrite quelques tombes groupées sous sa chevelure. Ailleurs, une touffe de chèvrefeuille, pendue sur le bord du mur très bas, agite sa cascade verdoyante et parfumée ; le cimetière est un petit jardin, les ravenelles y mettent leur chanson mélancolique, tandis que des passeroses, enrubannées comme la longue '- "^ ^ ' canne d'un pèlerin, marquent en un tertre gazonné la fin d'une étape.

Le vent parfumé se roule à travers la prairif et glisse sur les jardins des tombes aux bordures de buis, apportant aux morts le souvenir qui veille encore dans les demeures de la vallée ; et de là vient qu'en ce cimetière de village, la séparation apparaît plus douce et moins absolue. Dans la plaine, des peupliers se groupent par endroits, une buée blanche, une

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