E CHATEAU IJ E V I L I, V
lettres qu'il écrivait alors à Minna le montrent préoccupé surtout de lui-même et, suivant l'expression allemande, projetant sa lumière en avant. Une seule fois j'ai surpris dans ces lignes une minute d'émotion, et détaché cette fleur du sentiment qui fait excuser parfois la rudesse germanique : « J'ai fait, lui dit-il, une grande promenade avec Fips sur le Salcve ; j'ai cueilli pour toi ces gentianes, tu les compareras avec celles du
Seelisberget tu me diras quelles sont les plus belles. » Mais c'est là une exception ; pour lui, l'attrait du jeune amour s'est fané ; comme Wotan, il le dédaigne pour édifier son palais et consolider sa puissance. Il regarde la nature pour y reconnaître sa vision intérieure ; les bruits s'amplifient et les spectacles se métamorphosent. Un cor de chasse dans le lointain, c'est Siegmund traversant les bois à la manière des loups, les vents courent sur la vallée comme une chevauchée de Walkyries. Partout se manifeste en symboles merveilleux l'âme antique de l'impérissable univers. Les courbures de l'Arve s'étalent en spirales et transforment leurs sinuosités argentées en grands boucliers d'or oubliés depuis longtemps par un chevalier de la Table-Ronde. La cime d'une montagne embrasée par le couchant devient le tertre moussu, abrité par les branches d'un sapin, où Brunehilde attend, protégée par un buisson de flammes, le libérateur qui doit la réveiller; le soleil à son déclin allume, sur le Mont-Blanc, le bûcher de pourpre et d'or où Wotan, résigné, attend son crépuscule ; tout à l'heure, quand la troupe sombre des Niebelungen,
pareille à un tourbillon de d'assaut le Walhall et que nouis dans l'éternelle monter jusqu'à lui le bruissement des sources chotement des flots qui plainte mélancolique des demain, quand le soleil, dieu, répandra les sequins et les glaciers, Siegfried, du matin l'épée qu'il s'est aux divinités des eaux l'or Ici encore, comme toutes les étapes de mon vers la Savoie, je me laisse tion qu'exerce sur notre des paysages où a vécu un qui fait d'une promenade,
nuages noirs, aura pris les dieux se seront évanuit, Wagner, écoutant murmure de l'eau, le sous les frênes et le chucourent, entendra la Ondines spoliées. Mais avec une libéralité de jeune à poignées sur les rivières brandissant dans la clarté forgée lui-même, rendra qui leur fut ravi jadis, aux Allinges, comme à voyage sentimental à traaller à cette sorte de séducesprit la reconnaissance artiste que l'on aime, et comme d'une lecture, une
conversation avec les honnêtes gens du temps passé. Je n'ai pu m'empêcher, par une transition toute naturelle, de chercher dans les échappées majestueuses de cette contrée ce qui avait pu inspirer au musicien les combinaisons du poème, de l'orchestre et de la voix humaine, et de parcourir en tous sens la courbe de son regard, abaissé de la terrasse des Glycines jusqu'à l'horizon barré de récifs. Une fois de plus, j'ai choisi l'automne, ce crépuscule de l'année, pour favoriser en moi l'éclosion des souvenirs. La nature alanguie s'accorde par toutes sortes de notes subtiles, de motifs légèrement rappelés, avec le rêve qu'éveille en nous notre mémoire. On dirait qu'alors seulement elle se montre digne de prolonger notre être intérieur en revêtant cette couleur de bure, qui est déjà un manteau de renoncement; il s'en exhale une buée qui se mêle aux vapeurs du ciel et ressemble à l'encens qui longtemps après l'office forme un dais bleuâtre dans les voûtes d'une église. Des labours il monte une odeur de terre remuée, et des clochers s'envole à travers l'espace liquide un carillon si lointain, que les sonorités fragiles se confondent avec les brumes laiteuses et tous les autres émois de nos sensations. De l'un à l'autre versant de cette vallée s'étend un sous-bois léger de taillis roux, parsemé de bouquets de sapins noirs où passent des reflets bleus sombres, piqué de pointements rocheux, jalonné de ruines semblables de loin à d'autres rochers. Les maisons rares, les hameaux clairsemés et l'étendue même du pays, qui a la forme d'une conque évasée et que pour cette raison on découvre de chaque point, tout contribue à nous donner une impression de solitude et prédispose à écouter les légendes où se cristallise l'écho du passé merveilleux. On dirait d'une Bretagne plus gaie et plus riante; au milieu d'un taillis se dresse un vieux dolmen ou plutôt, car je manque de la compétence nécessaire pour parler d'un aussi grave sujet, une pierre moussue étendue horizontalement sur d'autres pierres, et ofïrant à nos yeux, au gré de notre imagination, l'image d'un autel, d'un abri ou d'une fantaisie barbare. Et, tout autour de ces vieilles pierres, qui n'ont pas d'autre mérite que de remonter, comme toutes les pierres, à la plus haute antiquité, se diversifie à l'infini le désordre charmant de cette plaine qu'on appelle la « Plaine aux rocailles » et qui se couvre au printemps d'une floraison d'étoiles jaunes. La cueillette de ces jonquilles était le grand événement de notre jeunesse studieuse. Quand les fêtes de Pâques tombaient assez tard et que le retour des cloches coïncidait avec l'apparition des premières fleurs, nous allions en bandes jusqu'au vieux dolmen, dont la seule vue évoquait en notre esprit l'image d'un druide à robe blanche, abattant le gui de sa faucille d'argent. Indifférents à la majesté du lieu, jeunes gens et jeunes filles s'éparpillaient comme des moineaux dans une clairière et, dans leur impatience à se composer plus vite une gerbe, arrachaient et piétinaient les fleurs, les réunissaient en bouquets, en couronnes, en cerceaux et, parfois, en coupant les tiges, faisaient, par un artifice ingénu, des œufs de Pâques. Chargés de notre moisson, et nous donnant la main, nous dansions en chantant sur un air de sarabande :
Jeunes fillettes, Profitez du temps, La violette Se cueille au printemps,
et il semblait, à nous voir tourner ainsi, que les fleurs elles-mêmes fussent animées et qu'un ballet de tulipes jaunes évoluât dans la plaine.