‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 48 sur 63 · LE CHEMINEAU · texte numérisé non relu

LE CHEMINEAU

fermes; ainsi de cette maladiére qui apparaît au tournant d'un chemin, dans le petit village de Mouxy, en face d'un vieux tilleul qui est mort debout et qui, lui aussi, comme tous les vestiges d'autrefois, voudrait encore servir à quelque chose ; l'ordre des Templiers, plus tard des Hospitaliers de Jérusalem, y soignait ces maladies mystérieuses que les Croisés avaient ramenées de la Terre-Sainte et dont ils mouraient par centaines.

Il en est de plus fiers qui échappent à leur déchéance par le lent suicide de la ruine. A ceux-là, qui sont très anciens et qui ne peuvent que se consumer, les choses qui se renouvellent sans cesse communiquent une langueur indéfinie. La tour de Boringe, empanachée d'arbres, la tour de Bellecombe surtout qui garde, en un tertre recouvert d'herbes et de fleurs des champs, les défilés de l'Arve couleur d'aigue-marine entre les forêts de sapins noirs, ne reçoivent plus guère que la visite de quelques rêveurs

ARACHE : LA PROCESSION

attardés. Le velours vert des mousses y devient plus beau et ne se râpe jamais ; une chouette, enfermée entre leurs pierres comme une princesse captive, exhale à temps égaux, au milieu du silence, une petite note modulée sur un ton de plainte, un chouchement mélancolique et suranné, une respiration sonore plutôt qu'un véritable chant.

Il en est enfin qui font penser aux déclarations d'amour plutôt qu'aux déclarations de guerre et qui enferment dans la double prison des murs, des prés et des bois l'isolement volontaire d'une vie sentimentale. A la croisée de deux chemins, on lit sur une pyramide en pierre noire cette inscription brève : Sta viator. Arrête, voyageur. Pourquoi? Pour saluer une tombe ou demander l'hospitalité? Sur la droite, une allée en pente douce qui mène à la rivière, traverse une cour de ferme, dont les bâtiments encadrent le petit château du Vivier. C'est une maison carrée plus haute que large, aux fenêtres à meneaux, au toit surmonté d'épis de faîtage, flanquée d'une seule tour ronde, dans laquelle un escalier en vis déroule son arabesque de lumière. C'est une demeure paisible et douce, élégante et robuste ; son calme n'a rien de monotone et sa mélancolie n'a rien de la tristesse. Elle vit à l'écart, elle est aimée, elle se suffit. Ajoutez, pour animer ou masquer la nudité des murs, des retombées de vigne vierge, une coulée de chèvrefeuille, sur le seuil une chatte blanche qui se chauffe au soleil, audessus de ia porte un écusson avec cette inscription taillée en lettres gothiques, Una solUcitudo uni erit, — aimer une seule fois, un seul cire, — et l'on rêve indéfiniment devant ce blason, dont le champ est empli d'un tendre aveu.

Dans ce décor vague, ondoyant, fabuleux, où les habitants sont rares, il ne saurait surgir qu'une ville cocasse, imprévue, cahotée, une ville du bon vieux temps, fantaisiste, mais groupée autour d'une église, d'un château, d'une idée. La Roche est précisément cette ville. Le coteau sur lequel elle est bâtie s'avance en promontoire et domine, avec la province du Faucigny, une vallée de lumière. Du torrent qui court dans le ravin jusqu'à la tour qui le surplombe, les maisons s'étagent, escaladant la colline, agrémentées

de balcons, d'échauguettes en bois vermoulu, et c'est un ruissellement de teuillages qui s'agitent à l'air, de guenilles qui sèchent sous les auvents. La brise les fait claquer en oriflammes frangées, déchirées, et les petits jardins qui grimpent à l'assaut complètent l'aspect coloré de ces masures bancales qui semblent se retenir, se pencher sur la pointe des pieds pour se tourner vers les horizons. Les dernières sont des tanneries qui trempent, au courant d'écume, leurs peaux de veau, de bceuf et les peaux plus tendres des chevrettes, ou étendent au soleil les cuirs fauves, qui bariolent cette ville et en font une cité méridionale aux plans superposés, vigoureux. Et puis le sol regagne les maisons qui se pressent, comme les oiseaux l'hiver, pour se tenir chaud. Ce ne sont que jardins qui ont la grandeur d'une tombe, bouquets d'ormes, de tilleuls, élevant leurs vertes frondaisons pour interrompre la ligne des toits en pente recouverts de tuiles brunes. Les caisses de fleurs, les minuscules potagers se rangent en gradins, si bien que les fondations sont enfouies dans un épanouissement d'herbages, de salvias rouges et de chrysanthèmes blancs, et que chaque demeure contribue à l'embellissement d'un grand autel imaginaire, dont les jardins sont les degrés. D'un parapet moussu, la vigne vierge retombe en lourds baldaquins, et pa'r-dessus c'est une superposition de masures à moitié écroulées, aux toits rouges affaissés; chacune a son balcon branlant, des planches ferment une fenêtre, un étage rentre tandis que l'autre se fait ventru ; dans l'entrecroisement d'un rideau se balance une jardinière pareille à une lampe d'autel ; une

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