LK FACTEUR
et Saint-Gervais, les églises, les prieurés et les ruines, étranglés entre la rivière et les montagnes, et repliés sur euxmêmes, expriment la sévérité plus énergique d'une époque plus ancienne.
Et d'abord, les linéaments du tableau sont moins heurtés, les coteaux sur le flanc desquels on cheminait tout à l'heure et qui forment maintenant les derniers plans, s'ordonnent suivant un rythme presque simple, d'une grandeur monotone et d'un effet comparable, toutes proportions gardées, à celui que produit sur nous la terrasse de Saint- Germain. Le paysage atteint à l'ampleur triste d'un vaste parc abandonné, tracé et planté au temps de Louis XIV.
Il convient de le regarder aux heures du crépuscule, alors que le ciel se charge de lueurs ou de nuées tragiques et semble extraire de la nature toute sa
puissance de mélancolie. La vallée est pareille à un vaste diptyque dont un volet exprimerait la joie délicate des légendes et d'une religion mondaine, et l'autre volet les épouvantes d'une religion qui menace. J'ai revu le village de Contamine par un ciel couleur de cendre sous lequel couvait un brasier. Une atmosphère lourde pesait sur la campagne comme à l'approche d'un orage. Les nuages en marche vers l'orient prenaient l'apparence, avec leurs formes et leurs colorations, d'animaux de l'Apocalypse. L'église surgissait en son crépi blanc au milieu du cimetière, les cyprès allongeaient leurs ombres violettes en forme de larmes, près d'une tombe la pie en demi-deuil fermait son éventail, et le Christ dressé au milieu des buissons comme la croix d'argent de quelque drap mortuaire semblait grandir et jeter une lumière surnaturelle. De quelque côté que mes yeux fussent tournés, il me revenait en mémoire de vieilles chroniques où la légende ajoutait sa grâce au tragique de l'histoire. Les ruines de Faucigny, posées sur un amas de rochers comme des pierres grisâtres, prenaient à la faveur du couchant un air de domination plus hautaine et rappelaient le temps éloigné où Aymon I", comte de Faucigny, possédait les châtellenies de Credo près Cornier, de Bonne, de Bonneville, de Cluses, de Châtillon-sur-Cluses, de Montjoie, de Flumet, de Beaufort, d'Hermance et de Versoix, c'est-à-dire les clochers qui regardent le GifFre et la rivière d'Arve. En arrière, sur les hauteurs, le village de Peillonnex conserve, en son prieuré du dixième siècle, la dalle funéraire de Jean de Marcossay ; ici même, dans le jardin abandonné qui entoure le monastère fondé en 1085 sous le pontificat de Grégoire VII par Guy de Faucigny, évêque de Genève, ravagé par les Bernois au temps de la Réforme et puis cédé en 1624 à l'ordre des Barnabites, je pourrais retrouver sous le gazon, parmi les bosquets et les arbres, la pierre tumulaire sous laquelle repose quelque princesse de