DANS LES AIGUILLES
On croirait, à les écouter, que le vieux temps, c'était tout cela, les cloches, les fées, les diligences et les chansons, et quand j'entends le roulement d'un char, il me semble que je vais revoir au tournant de la route ces énormes berlines à robe jaune, à capuchon noir, que les postillons enlevaient avec leur attelage de six chevaux, au claquement des fouets, au bruit des grelots. Elles existaient encore il y a une vingtaine d'années et je les ai prises moi-même pour aller au collège de Bonneville, où je faisais mes études. Elles couraient sur la route allongée en rubans de queue, passaient au bas de la colline de Monthoux, traversaient la Menoge sur un vieux pont dont les arches grises transpercent la brume, gravissaient une côte, reprenaient leur élan, relayaient à Nangy devant l'hôtel de l'Ecu de Genève, une petite auberge aux portes voûtées, dépassaient Contamine et enfin, bruyantes, animées de rires et de discussions, débouchaient à Bonneville, devant les arcades de la place silencieuse. Elles étaient le seul émoi de cette petite ville de province et, bien avant leur arrivée, les habitants qui n'attendaient personne semblaient en attendre quelque chose.
Et vraiment elles avaient l'air d'arches de Noé, car il en sortait toujours du monde, des gens du pays surtout, des collégiens, de bonnes femmes qui se tendaient l'une à l'autre des corbeilles et des hottes, des maquignons avec leur gourdin clouté de cuivre et noué d'une lanière. Mais là-haut, au sommet de la diligence, il restait encore des voyageurs indifférents à cette ville qui portait le nom d'une femme, celui de Bonne de Bourbon, mère du comte Rouge, au vieux château qui sert de prison, à cette place ombragée d'arbres, à ses portiques semblables aux portiques des villes italiennes, qui abritent de la pluie et du soleil, sont le prétexte des rendez-vous de tous genres et concentrent le mouvement et la vie près des auVerges ou des boutiques. C'est à ces voyageurs blasés et impatients d'émotions plus fortes qu'une vieille femme tendait, au bout d'une longue perche, des paniers de fruits et de gâteaux, et la sébille où les gros sous résonnaient en tombant. Personne ne savait mieux que cette vieille Fanny les chansons si naïves que l'on chantait la