L AIGUILLE DU GEANT
nuit sous la fenêtre de la fiancée, les chansons traditionnelles qui sous une forme particulière à chaque contrée traduisent des sentiments permanents et l'éternel thème amoureux. Comment ne pas redire un mot sur ces airs qu'elle fredonnait en dodelinant de la tête et en fermant à demi ses yeux fatigués, cas airs devenus surannés, mais qui avaient ravi les muses du dix-huitième siècle, semblaient se souvenir des cœurs qu'ils avaient touchés, des ennuis qu'ils avaient consolés, et venir d'un passé de menuets, de chacones et de bergeries. Les plus anciens avaient sa préférence : Estelle et Némorin, Paul et Virginie, Dorniei, mes chères amours. Il pleut, bergère, et les refrains patois que les soldats entonnaient dans les sentiers pour aider à leur marche, les cantilénes, les aubades et les barcarolles nous arrivaient comme des bouffées de sa jeunesse, et les paroles s'associaient au rythme comme le trille d'un oiseau au balancement d'une branche. Parfois elle hésitait, et le couplet que sa mémoire avait oublié ressemblait à une ruine.
Mais avec quelle sûreté elle chantait la romance de Pauvre Jacques, et lançait aux échos :
Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi, Je ne sentais pas ma misère ;
Mais à présent que tu vis loin de moi. Je manque de tout sur la terre I
Et tout au long la gentille églogue nous narrait les épreuves d'un cœur amoureux, un tableau d'innocence et de bonheur, une romance pour l'Accordée de village : le sentiment de deux bergers suisses, leur séparation, Jacques au hameau de Montreuil, l'attente de Marie sa promise à Fribourg, leur réunion au hameau de Marie-Antoinette, les noces au village de Trianon et, comme toute pastorale veut une chaumière, Jacques et Marie en devenant les fermiers.
Les postillons eux-mêmes, rangés autour de la vieille Fanny, lui faisaient crédit de quelques minutes. Les voyageurs, curieusement penchés en dehors de l'impériale,