L AIGUILLE VERTE
entendaient ces romances avec leurs oreilles, d'autres avec leur cerveau, d'autres avec leur cœur. Qu'importe ! ils en étaient charmés et, aujourd'hui que nous ne les entendons plus dans la campagne, c'est un monde de sensations disparues, comme si les prés n'avaient plus de fleurs. Cette brave femme, qui était née en 1805, avait donc offert ses gâteaux, ses fruits et ses chansons à tous ceux qui se rendaient à Chamonix, et elle les offrit jusqu'au jour où le chemin de fer, remplaçant les diligences, lui enleva, quelque temps avant sa mort, son gagne-pain. Elle avait vu se pencher vers elle bien des visages sur lesquels elles n'aurait pu mettre un nom, et qui portaient cependant un nom illustre, et qu'attirait le même mirage, et pour qui elle était une réminiscence de ce dix-huitiéme siècle charmant dont ils étaient tous issus, une nouvelle incarnation de cette Fanchon la Vielleuse qui accompagnait Michel et Joset, les petits ramoneurs savoyards, dans l'opéra de Dalayrac. Pour eux, la Savoie, c'était cela, une vielle, une marmotte, des ramoneurs et le Mont-Blanc, et, depuis Jean-Jacques Rousseau jusqu'à Théophile Gautier, ils s'étonnaient quand, par hasard, ils y trouvaient autre chose. Ils arrivaient les uns et les autres avec une idée toute faite et, dans le paysage qui s'offrait à leurs yeux, ne considéraient que leur prolongement et ne l'envisageaient tous qu'autant qu'il correspondait en quelque partie à leur pensée intime. Voltaire ne voyait dans les montagnes qu'une frontière entre les peuples ; Monsieur de Saussure se proposait d'y étudier les variations de l'atmosphère et d'y installer un baromètre; Tôpffer, préoccupé de trouver des auberges pour son pensionnat, se complaisait aux descriptions gastronomiques ; ses Voyages en lig^ag, qu'un article de Sainte-Beuve a rendus célèbres, ressemblent à un itinéraire de cabarets, et, quant à cette belle humeur, cette égalité de caractère qui transparaît à chaque ligne.
elle n'était, parait-il, qu'un procédé littéraire et, m'affirme un de ses anciens élèves, Tôpffer la gardait jalousement pour ses livres.
Vers l'année 1837, ^^ vieille Fanny dut voir au passage deux couples bien curieux : Madame d'Agout et Liszt, dont la fille Cosima devait épouser Wagner, George Sand accompagnée d'un de ces Genevois qui sont curieux de philosophie et de botanique, de musique et d'histoire, de théâtre et de religion. Monsieur Pictet, major fédéral d'artillerie, qui a laissé, dans une brochure devenue très rare, le récit fantastique de cette course à Chamonix. Il est infiniment amusant de comparer ce récit avec celui qu'a laissé George Sand dans les Lettres d'un Voyageur. On y trouve de tout, la description d'un costume problématique, des caricatures, des plaisanteries sur les Anglais, la manière de cuber les hommes, un dialogue dithyrambique entre un poète et une étoile, des dissertations et même des divagations sur la maternité simulée, les monstres marins, le libre arbitre, l'absolu identique à lui-même et, naturellement, la république universelle.
Ce fut un spectacle original que celui de cette caravane que l'on prit pour une troupe de baladins voyageurs et où l'on voyait, dans le goût de la Restauration, un jeune homme pâle à longs cheveux blonds, et Madame Sand, habillée en homme, portant la blouse et le bâton ferré des montagnards. Indifférents, bien entendu, à l'histoire du Faucigny, aux légendes, au travail lent, minutieux des horlogères, au bénitier de Cluses, à la chartreuse du Reposoir, fondée au douzième siècle par le bienheureux Jean d'Espagne, au repositoire de Sallanches, à la petite place de Saint-Gervais avec sa vieille fontaine, ses maisons caduques, son cimetière d'où l'on voit le dôme du Miage,