GRANDES JORASSES ET MER DE GLACE, VUES DE LA FLEGERE
ils courent la poste comme de jeunes étourdis qui enlèvent « l'objet aimé » ou des automobilistes préoccupés du but à atteindre. Ils étaient si bavards et ils parlaient avec tant de volubilité, qu'ils n'avaient pas le temps de regarder la nature, ils ne voyaient dans le roi des Alpes qui a l'air d'un ancêtre, dans ses aiguilles pareilles à l'architecture du dôme de Milan, dans les séracs glauques et les glaciers irisés, qu'une nature lourde et monotone, ils ne trouvaient pour traduire leur impression qu'une image religieuse, et s'ils allaient au Montanvers, c'était pour acheter, avec une prodigalité de bohèmes, des presse-papiers en cornaline, des joujoux découpés et des boîtes à musique.
Quelques années avant eux. Madame Vigée-Lebrun, cette autre survivante attardée du dix-huitième siècle, semblait s'être recueillie dans la contemplation de ces hautes montagnes, qui d'abord lui avaient fait peur, mais qu'elle finit par admirer, et toute cette vallée qui allait être pour Wagner un concert de tons, une harmonie glorieuse, fut pour elle une palette chantante. Et combien je préfère à cqs couplets lyriques où l'intervention du divin est un moyen facile d'éluder l'observation directe, à ces dithyrambes auxquels nous ont accoutumés les voyageurs, le recueillement positif de cette femme qui avait cherché, dans les deux cents tableaux qu'elle avait peints tant en Suisse qu'en Savoie, à exprimer sa sensation et sa délectation visuelles ! Elle était venue d'Angleterre en Suisse, et de Vevey à Chamonix en passant par Coppet, où elle avait fait le portrait de Madame de Staël en Corinne, par Genève où elle remarquait avec tristesse que Rousseau était généralement détesté, par Sallanches enfin, où le vieux Mont-Blanc, au sortir de cette gorge profonde qui commence aux portes