IMPOSSIBILITÉ LOCALE ET HISTORIQUE
DE L'ORIGINE SCANDINAVE DES PEUPLES BARBARES Êv MOYEN AGE.
» Baslami sol che chi ha i dui occhi il veda,.
Alfieri.
LiOuis- Auguste Schlozer , anieur d'une bonne histoire universelle du Nord , écrivain aussi profond qu'infaligable , quoique souvent peu fortuné dans ses inductions, finit, après cinquante années de recherches , par déclarer qu'il n'avait rien pu découvrir de positif à regard des véritables habitans primitifs de la Scandinavie. Je ne crois pas qu'il y ait, même dans le Nord, un seul homme qui puisse, encore aujourd'hui , dire là-dessus plus que ' Louis-Âuguste Schlozer. Disons ici comme partout ailleurs : les origines de tout se sont perdues pour nous; le temps a déchiré les premiers feuillets de nos histoires. Quant aux Scythes, tout est plein de leur nom sur la
( 29 ) terre ; mais il faut convenir avec le dernier historien du monde primitif, que ce nom de Scythes est presque tout ce qui nous reste de feur histoire,
La première notion tirëe de l'antiquité , que l'Histoire nous présente de la Scandinavie , est puisée dans la relation du voyage de Pythéas , dont le nom seul , malgré les brocards de Strabon , a répandu plus de vraie gloire sur la ville de Marseille, que tous les hauts faits des Goths n'auraient pu en répandre sur la Scandinavie En véritable observateur auquel rien n'échappe , ce célèbre voyageur visita lé$ contrées du Nord dans l'année 2 56 avant notre ère , peut-être même dès Tan 827 , comme ont voulu le prouver les académiciens Bougainville et Laplace^ et comme l'a soutenu naguères mon savant ami et collègue M. le.
chevalier Dominique- Albert Azuni , dans uq petit ouvrage pétri d'érudition , intitulé Mé^, moires pour sentir à Vhistoire des voyages maritimes des anciens navigateurs de Mar^ seille. La Basilia , ou reine des îles de Py théas „, est très-certainement la Scanz^ia ou Scandria de Jordanes , appelée par la suite diversement Baltea , Codauonia^ Scandia ^ Scanda et Scandinavia^
Voîci là description que le philosophe-navigateur marseillais nous a laissée de cette région éloignée. Placée , dit-il , sous le ciel le plus rigoureux, couverte , la majeure partie de Tannée , de glaces et de neiges , hérissée de monrtagnes escarpées , cette partie du monde ne présente guère que des roches arides , des lacs nombreux et d'une grande étendue , enfin des forêts impénétrables , sur les bords d'une mer continuellement trouble , mais tranquille et presque sans mouvement , au delà dé laquelle y suivant Texpréssion de Tacite , la ^ure cessait d'exister.
Pline ne parlait donc pas sérieusement lors-' que , disséminant la tribu dés Hillévions dans cinq cents villages sur la petite portion connue de cette contrée , il disait que ce canton était appelé un autre monde. M. Gosselin , avec toutes ses vastes connaissances , a renchéri encore sur la bévue du géographe latin , lorsque , transportant la Scandinavie du lieu où la nature Ta placée, il établit cet autre monde de Pline dans un coin de l'île de Fûnen. Je né crois pas qu'il puisse aujourd'hui entrer dans Tesprit d'un habitant de cette île d'appeler un canton de son pays alterum orbem terrarum.
Au surplus, mon savant collègue v dans l'aca-^
demie royale des Inscriptions et Belles-Lettres , n'a pas même eu^ dans cette translation, le mërite de la nouveauté , puisqu'il existe à Flo« rence , dans le cabinet de feu mon ami M. le chevalier baron de Baillou , une mappemonde admirablement gravée sur bois par un Maestro Vavassore ditto Vadagnino, sur laquelle l'île de Fûnen porte le nom de Scandia. Cette carte est du quinzième siècle, et rien n'empêche que M. Gossellin ne Fait vue. Ces quiproquo rap« pellent naturellement le savant polygraphe toscan, le docteur Lami, qui, trouvant maintes fois des personnes obstinées à soutenir les erreurs qu'il relevait , finissait par leur dire : Giacche Ella ha detto un solenne spr^oposito » di grazia, la non ci faccia il tnanicom
Mais revenons à notre Scanzia. Plus de qua-p rante-deux siècles se sont écoulés depuis le déluge jusqu'à nos jours; cependant^ les pre«» mières notions positives que nous ayons sur le nord de l'Europe y ne remontent pas au delà de deux mille ans. Dans le Midi même, où l'art de peindre et de transmettre aux autres les idées et les paroles , et celui de conserver les
soavenirs de l'Histoire , furent inventés et cultivés beaucoup plutôt, il faut chercher l'origine des divers peuples à travers les fables et les ténèbres épaisses dont elle est toujours enveloppée. De quel œil devons-nous regarder cette foule d'écrivailleurs qui , même de nos jours » perdent leur temps à courir après les enfans de Noé et de Japhet pour les conduire > le compas et la plume à la main , des portes de l'arche et de la tour de Babel , jusque sous le cercle arctique , leur faisant faire régulièrement , et toujours dans la même direction , cent lieues par siècle ? Coitament devons-nous qualifier un ouvrage , chargé d'ailleurs d'une immense érudition , dans lequel Gérard Schonning a forgé à la Scandinavie y en quarante feuilles d'impression in-4*^ 9 des annales qui remontent jusqu'à dix-sept siècles avant Tère vulgaire ?
Jean Store , archevêque d'Upsala , qu'on appelle Jean Magnus , parce que le nom suédois de sa famille signifie grand, ayant ramassé, en un gros volume , tout ce qui avait été dit et écrit avant lui, et de bon et de mauvais, au sujet des Goths , voulut persuader le monde que la Gothiscanzia de Jordanes fut l'île actuelle de Gottland, qui , suivant les chroniques du Nord^ ne fut découverte et peuplée que peu
d'années
d'années firant notre ère par le nomme Thialver, fils de Gude. Bien plus, le prëlat upsalien f non content de suivre en ce point les traces de celui de Ravenne , prétend encore déterminer Téppque du passage des Goths oa Scythes dans celte île, qu'il fixe précisément à Tannée 875 après le déluge, époque qu'il veut ensuite y: je ne sais trop co^nment ^ faire coïncider avec Tannée i43o avant Jésns*Christ« D'un autre côté, Olaûs Magnus/ frère etsuc-> cèsseur de. Jesui, après avoir fait une éloquente description; de Tile de Gottland, soutient aussi qu'elle a été peuplée par les Goths ou Scythes» venus de la Scandinavie.
Mais comment concilier cette opiniâtreté de vouloir donner une aussi antique existence connue. à une île de soixante lieues de tour^ avec la profonde obscurité dans laquelle elle était encore tellement ensevelie, au temps oik écrivait Adam de Brème ,^ue cet auteur, bien qu'informé par Thomme le. plus instruit des trois royaumes, par Sven Ëstridson, roi de Daniemarck , désigne à peine cette ile sous le nom confins de Core ou Courland , c(NBme une île sauvage, peuplée d'hommes sans religion j^ de magiciens et de chevaux ? Adam en eût sans doute parlé plus au long si.i dans la fausse
sdppbrïiioH qu'elle faisait déjàr alor9 pftrlît da royaume de Siiècb ^ il n'eu eût conclu quelle devait avoir été décrite {mrled auteurs de la vie de saint Aiu!gaire« Cependant , il toffit de lire lés passages jqu'ii cité de cet ouvrage f pour être: pecsuadé qu'il n'y est nullement question d*ùne île , mais de la terre ierme et de diverie^ villeis^. l'itne desquelles était k Qnq journées àe chemin dé la mer. Nous ne savons pas pré-^ ebéaisent quel fut le liom de cette fameuse ilé dans le siècle des irruptions des Go^hs^ maïs d'antiques tradiiionis ,.dés ehaiisons populaires^ passées de bouche en bouche depuis le lémpa des Skaldes , nou$ apprennent qu'elle fîit nom** inée > par les premiers habltans , Gode-^God^ bmdoi3i€^mie^Outiand^ bonne terre des bonnes gens^ ou peut-être des bons chevaux , déno^ Biinatiôn qui. s'accorde merveilleuseméiil et sjidentîfie même avec celle de Gautigoth dé r?évéqueide Ravenne.^ qui ajoute que le peuple y était itcre }i9minam ^erms et ad beUa prûmp^
iissimum. • ;
Les Hapons et les Suomalâis , issus de lâ grande et antique raée sinnoise ^ formèrent la plus ancienne population de la Scandinavie j c'est un fait sur lequel on ne pieut plus élever des doutes. Ces peuples farent^ dans les siècles
suiyans» reporâsés yers le Nord et le Nord-; £in, où il^ demeurent aujourd'hoi, par lea Jotes ou Gutes» Tenus de la Germanie , etqoi ^ttiient inaitrès de la péninsule aussi bien que de rile de Gottland , lorsque le nord de rÊurope fut enyahi par le £aiménx Alaiù Sigge Fridulfson ^ sous le nom imposant d'Odin. On ne sait rien de certain sur l'origine de ces Guties ; n^ il est à présumer que cette nation germaniqœ avait pour la première fois abordé dans rile dont nous nous occupons , en voulant passer de la Prusse ou de la Gourlânde au continent opposé; et ces mêmes Gutes peuvent fort bien lui avoir donné Le nom qu'elle porte» soit qu'il vienne de god ou gut (bon ), onde gûutâ 9 guie et gudis ( cheval ou cavalier )• U m'est pas douteux que les Gy thons ou Guthons que Py théas vit dans la Prusse actuelle , ne fussent les mêmes Goitonr que Tacite trouva déjà passés partiellement en Suède, où ils sont ensuite placés par Pline , par Ptôlémée, et par Mosès de Chorène ; ce qui prouve qu'ib ont passé du continent dans la Scandinavie, et non dans le sens contraire.
Paul Wamefridi , s'appuyant néanmoins de meilleures autorités que Jordanes , entreprit aussi de faite arriver les Yinnules et les
Lombards dans V\le de Gottland , qu'il nomme Golanda. D'un autre côte , les périples d^ Wulfstan et d'Othar , conservés dans la précieuse géographie d'Alfred, roi d'Angleterre , décrivent cette même lie sous son nam actuel de Gottland. Mais aucun auteur ni en vers ni en prose, et qui plus est, aucune chronique, aucun saga islandais ^ qui ait parlé de cette île, n'en a rien dit qui pût seulement fi^^ conjecturer qu'elle ait été b patrie , pttTmême le s^our momentané des Goths et d'autres peuples qui renversèrent le trône des Césars.
- Il y aura de la hardiesse , peut-être , dans ce que je vais dire. Soit ; mais je dois à ma a>nscience de déclarer ici toute ma pensée. Je défie tous les érudits de la terre de citer une seule autorité historique , de produire un seul &it vraiment authentique^ qui puisse seule->ment faire conjecturer que c'est l'île de Got-r tknd qui a vomi sur l'Asie , et delà sur l'Eu* rope , ces nuées prodigieuses de peuples dil* lérant d'origine , de langage , de mœurs el de coutumes^ réunis en masse, et confondus sous la commune dénomination de Golhs ou Scythes.
Il est difficile de concevoir comment des gens d'esprit ont pu lire les premières pages de rhistoire du Nord, sans y trouver les preuves les plus positives que la Scandinavie ne pouvait , dans les siècles reculés , être à même d'envoyer au-dehors les plus nombreuse armées dont Thistoire ancienne et moderne ait jamais parlé , au point de mériter les litres fastueux de Officina gentium et imagina natio' num. Il existe assez de monumens des siècles dont nous parlons , pour prouver que ceux qui ont aveuglément ajouté foi à ces fables n'avaient pas la moindre idée de la position et de la nar ture de ces contrées, dont le sol est conïposé^ en majeure partie > de montagnes pierreuseai, de vastes lacs et de forêts qui ont une éteD^ due immense , et un fond naturellement stérile pour toute autre production. Ces forêts occUr^ peut , même de nos jours, une grande partie des terres susceptibles de fécondité et de cul* ture ; on les laisse s'étendre jusqu'aux environs des villes et des villages , pour fournir aux besoins journaliers de bois pour le chauffage, pour la construction et pour tous les services
publics et particuliers* En un mot , il n'y a pas un homme instieit f capable de réflexion et habitué à chercher de bonne foi la vérité , •dui ne sache qu'aujourd'hui , comme de tous les temps , la partie cultivable et cultivée de ce pays est infiniment plus petite que celle qui ne Test pas.
Que si les défenseurs opiniàtres:dtt système de Jordanes se replient à dire que ces contrées peuvent 9 sans qu'il y paraisse aujourd'hui»
avoir été autrefois plus peuplées et mieux cultivées; appuyés de l'autorité d'Adam de Brème, des auteurs de la vie de saint Ansgaîre , et de toutes les chroniques du Nord » nous leur rë« pondrons que Tétat de ces provinces , vers l'an 1 ooo de notre ère , ne présentait rien qui supposât un meilleur état précédent. Adam y qui avait obtenu du roi en personne les notices les plus exactes sur ces contrées » assure , dans la description de soli voyage en Danemarck , fait vers l'an 1 076 > qi» ce royaume, le plus tempéré et le plus fertile , comme le pins méridional de la Scandinavie , et qui comprenait alors encore la Scanrë 9 le Halland et la Blekingie, n'était peuplé , à proprement parler , que dans le voisinage de la mer» et que l'intérieur des provinces n'était qu'une forât continue et impé«
nétrable. I^e Verincland » qm n'est pas même «u ndinbcè dies proviiices septentrioQales de la £mède , était encore ^ dans Je huitième siècle , un .déserf dans lequel on ne toyait aucune 4race d'habitaliîdn .humaine ^ lorsque lOlofFra* Aelja parvint à s'y former un petit étal » en- Abattant partie de ses vastes loréts. Le coi Anfnnd ^ jaïeul paternel d'Olof y SuX » selon les histoires les plus accfédilées , -le prefiner roi ;dé Suède qui entreprit de •dëliridier leé^^terres incultes on couvehes de bois et d'arbres de «haute futaie , et d'èumr» dsms diverses direciioiks, des Ilotes sur toute retendue de ses idomaiues ; oe ^ui lui médita l'honorable surtfiom de Brauia , c'esti>à*«dire le Défricheur. Je -ne parlerai poinf dki Jemtland) du H€;)sin^ gland 9 ni des antres provinces sepi^trionaks qui 9 au tcommençement da neuvième .siède^ .étaient encore sans habitans; il ne ^'y.Dencoip- -iraii , de loin en loin , que .-quelques *Lapohs •ou quelques ^Finlandais y peuples qui sont cerîtainraiênt aossi d'origine asiatique , i et qu'oïl -n'a jamais pu confondre aveé les Gotte. J'ai jdit ailleurs qu'ils furent lés habitaps primitifs -de la Scandinavie; ils durenil* être,. puisqufils n'ont pu y jentrer que par ia voie de terre •ferme* . ^
Or , si tel était ^ dans ces siècles, Tëtat des provinces méridionales de la Scandinavie, que devons-noQS conjecturer de celles plus rapprochées du pôle et moins susceptibles de culture? Cette péninsule, d'ailleurs^ n'est à vrai dire qu'un pays couvert de montagnes ; et chez les nations septentrionales peu avancées vers fat civilisation, et presque sans industrie, les montagnes sont rarement habitées.
Ajoutons à toutes ces raisons , que dans lés temps presque sauvages ^agriculture devait être ou inconnue ou peu favorisée , ou totalement négligée ; les individus n'avaient donc à choisir , pour se donner un état , qu'entre la profession destructive des ar^l^s^ et 'la nullité du fepos encore moins fâvorablie à la* population. Le peuple , continuellement froissé entre }es partis et les vengeances particulières , sans cesse en garde contre les attaques de voisins inquiets , n'avait d'autres moyens de se procurer quelque aisance que la violence » la ra- :pine et la piraterie. Qui osera soutenir tju'nn pareil état de choses ait du être plus favorable à la propagation de l'espèce humaine , que celui oh les biens et les personnes jouissent d'une ^protection confetantie, ou les campagnes sont couvertes d'une riche agriculture ^ où fleu^
rissent , à la faveur de la tranquillitë, tant d'opn lentes cités ; où la paii laisse respirer les peuples ; où les maux de la guerre même n'attei- ^entqa'une pitftie, de la population ; où enfin le comnterce, les manufactures et les arts offrent tant de ressources pour subsister , sans être réduits à abandonner ses foyers ? Et cependant la péninsule Scandinave, qui peut se vanter aujourd'hui de jouir de tous ces avantages et de bien d autres encore , sous le gou*^ yemement le plus paternel qui puisse exister » ne compte pas, à l'heure qu'il est, trois millions et demi d'habitans dei deux s^es.
fiourquoi donc s'opiniàtrer à faire sortir àe ces pauvres pays celte multitude innombrables de peuples , tandis que , comme je Tai déjà dit, et comme je le dirai encore mieux ailleurs , toutes les histoires et tous les faits is'accordient pour prouver que ces peuples sont venus , ainsi que tous les Européens, de l'Asie, et qu'une fois entrés en Europe, ils sont tombés une partie , par choix , sur Timmense colosse de l'Empire romain , et l'autre , par nécessité, sur les pauvres habitans de la Scandinavie ?
Je ne me dybfttmdle point qn'on >pauita m'objectèr ici les xaisomieniéns du furofessenr Midiet et d'autres , qui se sont efforces de eoti^ eilier la' fable de Jordanes avec rHûtoine. Le «avant historien da- Danemacck^ m^ fiiit que Y épëier à peu près ce qn'a^aîi Hè atasnt lui lin nligieux italien > François Negri, de Ravenne , Mjm Toyagra vers Tan 1660 en Snède^ et qui écrivit) sur son vopge^ plusiems ^ettces très>estimablés adcessées à Came IH^ grand*duc de Toscane^ et publiées Tan 1701^ sfieès la mort de l'auteur. Ce sjstème moyen a^ fe'it ibeanconp de partisane Quelles que^soient leurs jraisons , je suis bien éloigne de les pié^riser : Je ne veux que les combattre. Or , je sontiens qu'il est impossible de mettre le prétendu éyéque de Ràyenne d'accord arec kd monu- -menst historiques; sans Tenonoer à faite sortir les Goths de la 'Scandinavie ,pour inonder le midi de l'Europe. On suppose que les rois <:onducteurs des années et^ le pcincq^al noyau de celles-ci, sont véritablement sortis de la Scandinavie , sinon immédiatement de la mèrepatrie > au moins des pays qu'elle avait déjà
peuples de. ses colonies ; comme on raconte qu'il arriya dans l'ëmigratioQ des Vinnules ou Vandales , appelés par la suite Lombards pour -s'être unis ei incorporés à ce peuple $ de mir nière que quoiqu'ils fussent sorlis de chex eux en peiil nombre, soit par la Ibrce des ^armes,^ soit par le moyen des traités d'aï* Jiance.> ils allaient se grossissant par la réunion >siicces$ive des peuples dont ils traversaient les proTÛices; et ces peuples^ entrâmes par l'espoir du buiin , et par la perspective de s'établir dans un pays plus riche et plus agréable que le leur , se décidaient sans peine à abandonner leurs pénates. C'est par le moyeu de ce calcul que l'historien Midlet finit par établir comme Han fiiii oonstttit , que les Scandinaves ont pu remplir l'Europe du brutt Ae leurs anses » et raviver pendant long-*temps diverses coniarées, bien que la masse totale des babiians de la Scandinavie fûx alors de beaucoup inférieure « à ce qu'^e est de nos jours. Il a été déduit à jEsire usage de ces calculs, fruits de son imagination I parce qu'il n'a pu se dissimuler la difficulté qu'il y aurait à concilier l'immense population supposée ^ avec ce que l'Histoire nous apprend des mœurs, des usages, des lois ei des principes des anciens Scandinaves , ou
nvec les plus saines notions de la politique sur les causes et les moyens de fonnef une population nombreuse. Mais , ayons le courage de le dire : ce n'est là autre chose que de chercher à former des ténèbres dans le soleil. Que s'il prend envie à quelqu'un de m'objecter que dans les siècles plus avancés du moyen ftge, et pendant les règnes dès derniers Carlo vingiens en France ^ les contrées du Nord ont bien eu une population assez nombreuse pour verser sur le reste de l'Europe ces esssûms de pirates qui y sous le nom de Normands , mettaient à feu et à sang les côtes maritimes et les bords des fleuves de la France , de l'Espagne et de l'Italie y je répondrai , avec tous les historiens finançais et latins du moyen âge et de ce tempslà y que ces pirates, connus dès le sixième siècle sous le nom de Saxons , ensuite de Danois y et finalement de Normands y ou hommes du Nord , non-seulement furent y dans l'origine^ en très-petit nombre y mais qu'ils étaient divers d'origine et de patrie. L'excès de leur férocité^ leur valeur intrépide et téméraire y le nombre prodi^eux de leurs vaisseaux qui cependant n'étaient y le plus souvent y montés que de cinq à si^ hommes y. leurs apparitions soudaines» la perfidie de leurs stratagèmes y la consternation
géuéale qtù les prëcédaîi fpartout » en augmentant la craime du danger ei afiaiblîssani Tespoir de se défendre ^ devaient sans doute grossir ^ aux yeux des peuples assaillis > le nombre et la force de ces forbans redoutables. Mais tous les documm's du temps nous apprennent que .ce ne fut qu'après le milieu du neuvième siècle qu'on en. vit des bandes un peu nombreuses en France* On sait que Hadding, lotsqu^il voulut, en 857, surprradre la.yiUé de.hntû^ croyant attaquer la capitale de la chréûeiué ^ avait à peine avec lui- trois cents hommes, avec lesquels, n'osani Tassaitlir de vive, force ^ il réussit pourtant , à l'aide du phns perfide; stvalagènfie) à mettre cett^nialhe.ureu^..yiUe à feu et à sang* La irakisoctide Sten^i, (UiCide Saxe , qui ,- en Tannée 875 , sous préfeji^^ <J^. parlementer, attira vers lui et fit mburii^.Je ]^ormaBdGodefroi , nonvetteme^kt conv^ti au christianisme , et alora .4i}c.d6 Fdse» iiatc^s^ de la descettte en France de la prenadère larméa régulière de l^prman^s* Six cenns : bairques firent , en 886 > le »ége de Paris ; mais iaplus forte armée avec laquelle ils se soient montrés^ fut Tarmée réunie de Suède ^ de Danemardk, d^ Norwége , des Isles Britanniques , et ^de |i Basse^AUemagai^ s'ékvant au-dessus de quatre*
TÎHgt-dSx mille hoo^mes , qui entrèrent y en 890 , dans la Meuse ^ et furent battus près de' Louvain , en 892 > {iar Tempereur Arnoul.
Cependant y ces guerriers ne venaient qu'en' petit nombre de la Scandinavie et des autres piaiys du Nord. Les mêmes historiens français dâ temps assmreht que la majeure partie de cef armées se compo^it de mauvais sujets fran^* çais, de voleurs et de ^lérats de toute espèce , qui s^assocîaient aux Barbares pour désoler ce malheureux royaume. Ite Mé^ray et d'autres écrivains modernes voûtant trop prouver, se sont contredits eux-mêmes , en prétendant d'un côté que les trois royaumes du Nord furent à^ cette époque très-peuplés , et en avançant de IHiutre^ que le grand carnage qui se fit alon^ en Firànce de ces Barbares partout bajttus, et leur établissement plus tard dans^ Faùcieniie Neustrie y furent k cause de la dépopulation qu'éptottvèrenif aés réyktkmeiy et dont ils se ressentent encore aujoiHrd'bui y comme il e^ arrivé è TEspagne qui , très^peuplée d^abord, est devenue -presque déserte depuis que ses babitans ont abandonné leur sol nattl pour côurûr aprèë les trésors du nouveau monde.
Mais que disons-nous? Hrolf ou Robert qui, en 91 js ^ devint duc de Nonnttji}ie et gendre
à% Charlesnle-Siaiple y ne condubit en France ipi'un irès^pelit nombre de Normands. Si ^ pour tout le testé y en admetiuait les catcnls des hi^iof iens les plus exagérés , nous portons à cent mille le nombre des yéiitablel Nçv** man4s.<{ui»'diMraf|t le neuvième et le diiième siècle f sont demeura ou morts, ou Ti?ans :ea France » cela n'est certaioement pas fait pour prouyer une popuIàUoa surabondante dans le pays d'oà ils sont sortis, ni pour occa»onerJl celles de la Scandinavie , de l'Angleterre et de la Basse- Allemagne » uûe diminution qui puisse encore être sensible; après un laps de neuf siècles* Geiie dernière indnctbn est., au con^ traire, unoi nouvelle preuve victorimse. .ponr ma thèse*'. . . . .
. Si ces raisons ne suffisent j)as encère > qu'on jette nn con^d'œil impartial sur les Lapons et aiitiies habi tans actuels des provinces septen*» trionales de la péninsule. Malgté les bienfaits de la civilisation et ks soin& paternels an gatir vernem^ti ces hommes vîveai encore ^ à peu de okose près, dans le même état où étaient leurs Socétres il y a deux mille ans* L'aspect physique. etindustiriel est absolument le même-; mais leur situation civile et morale est eu jonr^ d'hui infiniment plus favorable i i'accroisse-*^
ment de la papulatioa , que ne pouTàk Tétre celle des anciens Scandinaves 11 l'époque de» nidations des peuples » ou à ceUe des course^ destnacûves des Normands y en ce que la guerre , la phralerie , lésquetellea^et }e$ vengeàncesin'en tarissent plus les sources. GepeniiÈint ,)pe& pffo«« rinces sont et seront, toujours lés moins peu*, pl^es dé toute l'£ucope;è peine y irouve^^t^on; àTheiire qu'il esf ,. .un seuL individu -pa^ lime carrée de territoireL . i.
• : Je crois, donc en: avoir dit assec. pour . dé^ monti^r 1 impossibilité locale et historique, d'atf tribuer à la Scandinavie y dans les .pretiiieni rièdes de l'ère vulgaire , une popùlarionc assez fode poià: fournir rcesformûiables /armées asse% puissantes' pour doimerdeslotstà^Bysanoei^à BalBtt, dans les Gaules, , en- Espagne et «n Afrique* S'il restait encore qiKlqoes doutes à mes lecteurs , du côté des téfaM>ignages et des preuves historiques, je lés renverraBi| aux écriiGs de Strabon , de Tacite , de Ptotémée et de tous 1^ auteurs de Thistoire appelée Auguste y à ceux d'Orose lui^-méme*^ tous écrivains qui étaieiiiassézbieâin&truitsàré|;ard de l'iustoire
des
àes Goths et de tous les peupleà dû Septentrion; Personne ne trouvera dans tous ces auteurs une seule phrase de laquelle on puisse tirer même une conjecture contraire à mon opinion. Ammien Marcellin, témoin oculaire des premières secousses données à la monarchie romaine^ écrivit dans le quatrième siècle y plus de cent soixante ans avant Jordanes y l'histoire la plus Téridique et la plus judicieuse de son temps ; les livres qui nous restent de lui parlent con-^ tinuellement de nos Barbares comme de peuples asiatiques. Ces livres sont et seront toujours des monumens précieux à opposer victorieusement aux extravagances de Jordanes et à rinconsidération de ses imitateurs. Trogue
Pompée y qui écrivit au commencement de notre ^re ^ a décidé dès-lors la question par les notices qu'il nous a fournies sur les Scythes ou Goths; il suffit de lire, dans Justin , soa second livre pour reconnaître la marche de ces barbares » et s'assurer que la Perse est lé premier pays oii l'Histoire les ait placés* Cesl là que Ninus renversa leur empire , le premier qui se forma après la confusion des langues ; c'est là que Kyrus et Darius Hystaspe eurent avec eux des guerres sanglantes , comme en «urent plus tard Alexandre et Pompée ^qu^
ont reçu ran et l'auire» de la postërîté» tê surnojii de grande quoiqu'ils n'aient pu opposer qu'une biarrièfie insuffisante aux ccmrses de ces guerriers presque nomades , ni les em-* pécher de suivre la direction progressiv^e qulls fivatent prise vers i'Ëuf ope.
M. Pinkertpn , dans ses savantes recherchés £ur l'origine et les divers éiablissemens des Scythes ou Goths , a jprouy^ jusqu'à l'évidence, qu'après avoir passé l'Araxe et franchi la mont Caucase, ib s'établirent aux environs du Botit- Ëuxin 9 T.ingirdeux siècles avant notre ère ^ d'où ils passèrent ^ quatre siècles plus lard , par la Thrace , dans l'Illyrie, dans la Grèce et dans l'Âsie-Mineuce » qu'ils achevèrent de peupler vers l'a» 1 5oo avant la même ère. Le ménie savant prouve encore que ce fut vers l'an looo avant Jésus-Cbrist qu'une colonie de ce peuple «pass^ , sous le nom dé Pélasges , en Italie et jusque dans la Ligurie ; et que cinq siècles plus 4ard^ la Germanie, la Scandinavie et une partie des Gaules furent ou peuplées ou envahies par ces méfués Scythes.
Ce grand peuplé , quel que fûtsoB véritable nom , eiait donc veau successivement et peu 2 peu , des provinces méridionales de T Asie fusquesur les bords du Pont-Euxin , où Ovide
( 5i ) fut À portée de lès connaître pendant son célèbre exil. C'est par cette origine qu'on est pi^rv^nu à expltqtier l'affinilé si reniarqnabie entre l'ancien itKome Scandinave et le sàmskrit de rinde. Il eist à propos d'observer ici cpjte leî Latms donnèrent dès-lors bux Scythes le nom de {rèies ou Goths , parce que c'était^ disaientils y de ce nom que ce peuple se nommait lui-* même. Dès Tannée z5o ils étaient déjà divisés » par le fleuve Borysthène, en Ostrogotlis oa Goths orientaux » desquels dépendaient les Alains ; et en Visigoths ou Goths occidentaux ^ appelés plus anciennement Tyragètes , qui confinaient avec les Basternes, et comprenaient les tribus des Thervinges et des Teïfeiles ; ceux-ci entrés la même année , à main armée , dans la Dace romaine, défirent et tuèrent Tannée d'après , dans la Mé^e , l'empereur Dèce , et vendirent à haut prix » l'an 282 , la paix à Gallus> à condition qu'ils repasseraient le Tyras ou Dniester.
Tous les premiers assauts donnés par ces Barbares à la puissance colossale de Rome , partirent du câté de l'Orient et du voisinage du Pont-£u»n. Où donc Jordanes et son cher guide Ablavitts ont-^ils puisé leur tonte de grand'mère? Gomment purent-ils «s'imaginer
que toutes les nations de l'Europe fussent sor-^ ties d'un pays lointain , dans une direction opposée à celle de la marche progressive du genre humain y d'un pays doift la population fut et sera toujours très-bornée; au lieu de tourner leurs conjectures vers des régions où la population était , pour ainsi dire ^ excessive , comme la Germanie , la Gétie , la petite Scythie, et surtout le voisinage du Pont- Euxin , théâtre constant des premières apparitions des Goths , et le point central d'où sont parties toutes les invasions des peuples d'Asie en Europe ? Vouloir découvrir le motif qu'ont eu ces historiens d'adopter une opinion aussi absurde , ce serait une entreprise aussi difficile que peu u\ile , parce qu'il n'est pas donné à la raison d'expliquer toutes les erreurs dans lesquelles l'imagination peut jeter l'homme. Bornons-noiis à cet égard à une seule conjecture , qui pourtant est de la dernière vraisemblance. La marche de ces Barbares contre l'Empire romain s'étant effectuée dans la direction du nord au midi, il aura p^ru. assez vraisem-* blable d'en conclure que le point le plus éloigné vers le septentrion > par la raison même qu'il était à peine connu de nom y aura pu être celui de le§r départ. L'amour du merveilleux »
le goût pour les aven tares fabuleuses » innés en quelque sorte avec tous les peuples , enfantèrent ensuite ces fictions aussi contraires au bon sens qu'à l'autorité irrécusable de THisfoire. Procope^ qui n'a fait que se traîner sur les pas de l'évéque de Ravenne, se. reposait sur l'éloignement du pays dont il s'agissait^ qui devait) selon le compte de ces deux écrivains y protéger leur charlatanisme et empêcher qu'il ne fût découvert » du moins par ceux qui lisaient alors leurs ouvrages.
Que pourtant la gentillesse d'appeler Bar^ tares du Nord les peuples qui de l'Asie se portaient en Europe en côtoyant le Pont^ Euxin 3 date de plus haut que du temps d'Ablavius et de Jordanes, c'est ce que prouvent les poésies d'Ovide, composées pendant son exil à Tomi. Dans une de ses élégies il dit :
Proxima sîderîhus teîlus Erymanthîdos Ursae Me tenet , adstricto ierra perusta gelu,
Ulterius. nihil est , n$si non habitabilejrigusm Heu quàm çicina est ultiina terra miki I
Et dans une épître adressée à son ami Maxime:
Adspicit hirsutos continus Ursa Getas*
Gomme à l'époque des irruptions vraiment
(54) barbares le ûége de VEmpka lomaia se tiiouivaii à ^zaoice , 6q pouvaiii bien y dans cetit liille^ appeler peuples du Nord les nations belliqueuses qui , des plaines de la Gimmërie et de la Sarmatie , ainsi que des. Alpes baster* niques.» tombaient sur la Mé»e , là Daee et la Pannonîe » tandis que d^auires descencbienl de& Alpes carniques pu juliennes, pour conquérir l'Italie. Mais. lorsque encore aujourd'hui des écrivains, fiançais, appellent gravement Barbares du Nord tous les» guerriers asiatiques et européens qui soumirent ou ruTagèrent en même temps. les Gaules et la Belgique » cette impertinence historique n esi>-elle pas faite pour exciter la pitié et le rire ?
Quant à Jordanes, dont les aïeux furent alains, on est, au surplus, tenté de croire que ne pouvant ignorer qu il y avait dans la Scan* dinavie une nation de même origine que la sienne , mais ne sachant ni comment , ni quand^elle y était arrivée » U. s'imagina que de cette terre voisine de TOurse étaient sorties non-seulement toutes les nations gothiques, mais encore tous les peuples de la terre. Les amateurs des romans et des fables doivent bien regretter que le savant évéque de Ravenne n'ait point eu pour contempoirains et conseillers, des
/rudtts de la forcé des Rudlneck^ iksBùùg et des Siore9<
Qu'il me soit j^ermlsf maiiltenaftit d'ajbutef qnel«pes nouvelles preuves bistori(|ue^'à toutes * celles qui précèdent , p6Uf achever d'ëdaircir la question qui nous occupe. Les Btistërn^s ^ qiie lions venons de nommer, ëtaieni bien' réel* lement un peuple gothique ; ils occu|)ciient', dii temps de Tacite , la r^ion centrale de TÈurope , comprise entre le Dniester , le Danube et la Vistule ; les mont Krapacks portaient le nom ai Alpes BasternicûB. iStrabon , Plifae , Ptblomée y Dion Cassius et D(?nis le Pérîégète les'ont décrits et reconnus pour Goths ou Scythes. Le premier de c«s auteurs* les' divise même en quatre tribus, Atmoni^ Sit'ones\ Peukini eiRoàPoiani^ bien qu'il soit prouvé aujourd'hui que ces derniers étaient proprement Slaves ou Sarmates; Cet historien nous donne , par cette division , bien distinctement l'époque àiaquelle une colonie de Goths passa dans la Scandinavie, puisque Tacite , par la raison qu'il écrivit soixante-diit ans pliis tard que Strabon , place les Si f cries dans la péninsule Scandinave, ou
dans la Suède actuelle , et trouve /sur le bord de la Baltique opposé , une portion seulement des P^i/A'/>?/,rautre portion ayant sans doute déjà passé avec les Sitotis, dans la Scandinavie. Rarement les émigrations des peuples sont générales^ peut-être même ne le furent-elles jamais: voilà pourquoi Ptolémée trouva encore dès Sitons au midi de la Baltique , entre l'Oder eilaVistuIe.
Revenons pour un moment aux Gutes ou Gotlions. Ce peuple habitait , du temps de Pythéas, sur les bords de la Baltique , dans la Prusse et la Gourlande de nos jours ; il y était encore du temps de Tacite, et formait une tribu de la grande nation basternique. Malgré Topi**nion contraire de l'érudit Cluverius, du savant Gellarius et de l'ingénieux Dan ville , celte tribu passa à son tour dans la Suède, peut- être par l'intermédiaire de l'Ile de Gottland , à laquelle ils auront donné leur nom , qu'ils tenaient euxmêmes des Germains, qui les avaient ainsi appelés de leur habileté à manier les chevaux, le mot gaute , gote ou gute signifiant , comme nous l'avons déjà dit , proprement chenal ou cavalier. Pto)émée place ces Gutes dans la partie de la Suède qui porte aujourd'hui le nom d'Ostergyllen , que quelques Suédois ^
(57) amis des fables , prëtendçnt être TOstrogotliie des anciens; comme ils croient retrouver leur Visîgolhie dans la Vestrogothie ou le Vestergyllen , contre Topinion expresse de leur oracle Jordanes, qui assure positivement que ces noms tirent leur origine de la position respective des Goths sur les bords du Pont-Ëuxin et les rives du Borysthène. Le nom de Gulland ou Jyl^ landy changé par la prononciation populaire en Gyllen, dérive visiblement de celui des Guies ou lûtes , qui occupaient la Scandinavie avant 1 arrivée du dernier Odin : les Danois ont toujours conservé ce nom de JuUand à leur lutie ou pays des lotes. Les écrivains du moyen &ge , et surtout les moines qui tenoient alors le sceptre de la littérature , eurent la malheureuse manie de rapprocher les noms anciens des dénominations modernes ; de manière qu^à peine l'aurore du christianisme se fut-elle montrée dans la Scandinavie^ en y introduisant avec elle les notions historiaues des peuples méridionaux^ que les Sueaois virent leur nom changé en celui de 5zim ; les Danois furent appelés Daci , la Norwége prit le nom de Noricum , ia Scanie celui de Scy^ thea y et il n'y eut jusqu'à l'île de Bornholm qui ne fut appelée i7z^r^tt77i//^. La fureur fut portée
jusqu'à vouloir trouver le Berges de Pompo-^ BÎiis Mêla et de Pline danà la ville de Bergen en Norw^ge , bâtie seulem^Bl en Fairaëe 1 069 de rèré vulgaire.
11 n'est donc pas étonnant que Chiverius , eit sa qualité de natif de Danlzick , le centre dn pays des Guies ou Gothons , pouf se faire un mérite auprès de ses compatriotes > en relevant , le pins qu'il lui fut possible , là gloire des Goths; il n'est pas étonnant, dts^je» que cet éirudit ait voulu établir^ tout de sa propre autorité, que les véritables Goths sont ceux qui tombèrent sur le^ Gèfes et lés détruisirent.
Cellàrius , meilleur philologue que géographe » adopta cette opinion les yeux fermés, et le savant DâiivHle , qui^ en consacrant ses veilles exclusivement à éclaircir la géographie de l'Asie , a laissé celle de l'Europe dans les ténè* bres , oubliant dans cette occasion son discer* nement habituel , s'en est rapporté lui'-même à 1^ deux écrivains sur tout ce qui regarde leur pays", s'appuyant, d'ailleurs, de cette raison vraiment puérile , que les Goths étaient €rermains , puisque les noms de leurs princes ressemblaient aux noms des Germains et non & ceux des Gèles. Que dirait-on aujotn-d^hui de quelqu'un qui avancerait que les Prussiens sont
(59) Belges ou Flamands > pasce ipie les noms de leurs pf iflces ressemblent- à ceux des iftdividtts de la famille royale des Pays-Bas; , et non à ceux des princes de la maison d'Autriche? Eh bien ! la parité seraii on ne peul plus exacte*
La ScandinaTie et l'ile de Gottlaad n'ont pas besoin » je le répètie, de la singulière célë^ brité que Jordanes a yoiila leur donner. Cette dernière surtout s'est ékyé un monument de gIoir€ bien plus durable par ses lois maritimes^ les plus sages de toutes cdles que Ton con-^ noisse y et par ses cartes, de navignation ^ dont Wisby 9 sa ci^tale , a fi)umi les premiens^ mo^ dèles. Et comme la patrie est un tout auquel chaque citoyen a part^ je me permettrai de déclarer ici que mon cœur est plus flatté, mon ^ambitîon^plus satisfaite , d'être né et élevé dans un pays auquel l'Europe est redevable dé ses mdileures institutions, que dans^ celui qui aurait versé sur. le reste du globe des torrens de fureur et de dévastation , objets éternels de rhorreur et d^ l'exécration universelle;
Ce que je dis ici n^est , après tout, qu'une espèce d'écho à ce qu'un auteur allemand.
Sigismondy baron de Herbersteîh , a écrite il y a trois siècles , dans ses précieux commen- ' taires de la Moscovie. Il ne put s'empêcher de reconnaître et de montrer au doigt combien il ëtaitvabsurde et ridicule de croire que les GrQths fussent sortis de la petite île de Thialver. Son opinion à cet égard mérite plus qu'une simple indication , parce qu'elle fournit une preuve lumineuse qu'au commencement du seizième siècle y et avant que les deux Store , arche-* Téques d'Upsâla , eussent mis sens dessus des« sous l'histoire du moyen âge , on était beaucoup moins engoué qu'aujourd'hui des sornettes de Jordanes. Je suis fâché de n'avoir pas à la main l'édition latine des commentaires du baron de Herberstein sur les choses moscovites; mais possédant la belle et rare traduction italienne , publiée in-4.^ par Jean-Baptiste Pedrazzano, en i55o> six ans avant Pédition latine, et réimprimée quinze années plus tard » dans la collection dèsTean-Baptiste Ramusio » je citerai en Italien cet intéressant passage : « Similmtnte Goilandia , dit-il , folio 68 »
9I verso y Isola sottoposta al regno di Dania , y> è in queste seno y délia quai isola molti » pensauano essere uenuti H Gothi i il che » non penso per essere questa isola pià siretia
» da quelli che hauesse potuto ricêuere tanta 3» gente. Oltra di questo , se li Gothifussino )> uBnuti fuora délia Scandia y saria stato di y> bisogno che quelli fussino ritornaii di )» Gotlandia in Suuetia , et di nuouo con re^ » Jlesso uiaggÎQ per la Scandia , il che non :» sarebbe respondente et consentaneo alla » ragione del uiaggio loro. » Dans Ja traduction dç Ramusio , faite sans doute sur l'édition latine imprimée , ^ette dernière phrase est rendue : « // che non è uerisimile. » On sait que le baron de Herberstein était né en 1 487 à y ippach , dans la Carniole , et qu'il parcourut la plus grande partie de l'Ëucope , honoré par les empereurs allemands de diverses missions diplomatiques en Danemarck 9 en Pologne , \ Venise 9 en Russie et à Gonstantinople. Ce fut en 1 5 16 qu'il vint à Copenhague pour essayer de détourner Christian 11^ beau-frère, de Teai* pereur Charles Y , de sa foUe passion pour la cabaretière Dy veke. Tous les critiques conviennent que ce savant diploniaie était un obserr* vateur très-^judicieux^ et qu'il ne négligait rien pour s'instruire. Il dit lui-n^éme^ dans sa àib^ dicace à Ferdiùand f roi des Romains , qu'il avait lu l'ouvrage de Olaûs Magnus ou $tore , )i^uel cependant ne fut imprimé qu'en x555,
k Home; de sorte que notre auteur ne ratirait TO qu'en manuscrit , 'lorsqu'il écrivit sa dédicace qui se trouve également k ia tête des deux premières éditions de 1 55o et de celle de 1 556» quoique Ramusio la date seulement du i .^^ de mars de Tannée i SS^. J'observerai , en pas* sant, que la carte et les figures placées à la fin de ia première édition de Pedrazsano y dessi* ■ées et retouchées par le piémontais Jacques Gastaldi^ sont beaucoup plus belles et plus exactes que celles de réédition latine^ impri^ mée en 1 556 par Oporin , à Bàle > in-folio.
Mais long-temps avant Tambassadeur de Charles-Quint » un autre écrivais latin , Matthias de Miechow, médecin de Sigismond I^ roi de Pologne , et ensuite chanoine à Gracoyie , où il mourut en 1 523 , avait déjà dit la même chose dans des termes plus positifs encore. Je ne possède pas non plus Téditîon latine de cet auteur , mais j'ai , outre la tra-duction publiée par Ramusio , celle d'Annibat Maggi , imprimée par Giolito de Ferrari , en i56i , et Toici ce que cet auteur dit ati sujet de Torigine des Goths. Après avoir rapporté^ les Téritables causes de la distinction dé ce peuple en Ostrogoths ou Goths orientaux , et Visigoths on Goths occidentaux , il ajoute :
« È anche eosa manifesta ingannarsi fueUi » che dicono essere Coti coloro che $oito H » re di Dania nelh Goiia stanno , e ^olersi » del nofne di Vi$igoUi ed Ostragotii galère i p e specialmfinfe che non di loro y ma di ^uelli » che hahitano circa la Misia ed ilmar mag^ p giore ( U Poot-Euxio ) , e ^uelli ancora che » pas$arono nella liaJia e Francia , fossero » nomi , nati aller a Visigoiii ed Ostrogotti. » Quflli pçi che sono nella Goiia sono al » setteniriom pressa al mare^ e non in Qriente, p ma in paese freddissimo hanno le loro n sfautfe s e senza alcuna ragions occupano n I nomi altrm. »
On paie pardonnera i» \t l'espère , ces longues cii4Û9n$. ep CeiTeur à^ la convicûon qu'elles uppcrriienu flHes nous montrent quelle était l'ppinion générale des gens instruits sur Torif giqé des peuples du moyen 4ge appelés Bar* bares, avant que des fagoteurs» se traînant dans Fornière de Jordaues et de Procope y eussent tiré, d^ la poussière et commenté leurs ouvrages pour renchérir encore sur les conteji bleus qu'ils renferment^
Mai^ retournons à la Scandinayie «t aux té^ moignages d'une antiquité plus reoulée* Sî^ apris ce que nous avons dit» nous voulions
encore , pour un moment ^ admettre avec Jor^^ danes que les Scythes ou Go(hs soient rëeHement sortis de la Scandinavie, il faudrait placer cet événement au moins à quatre mille an$ avant notre ère ; il leur eût fallu au moins tout ce temps-là pour passer sucèessivement et se fixer dans tous les pays où on les trouve établis dans les siècles qui virent se former la première lueur des sciences historiques, Trogue Pompée y que nous avons déjà cité , et dont l'ouvrage est sans contredit la meilleure hisr toire universelle qui nous reste de Tantiquilé^ nous assure que les Scythes étaient , depuis nombre de siècles, maîtres de T Asie, lorsque Ninus, fondateur de la monarchie assyrienne, ' parvint à leur enlever une partie de ce continent , sur laquelle il établit soii empiré , des débris de celle des Scythes. St rabon , Épiphane ^ Eusèbe , Fauteur du Chronicon paschale , et nombre d'autres écrivains, regardent comme constant ce point d'histoire, qu'Hérodote , Dio* dore de Sicile , et autres historiens classiques de l'antiquité , non - seulement n'ont jamais contredit , mais qu'ils ont appuyé de leur as-*sentiment toutes les fois que l'occasion s en est présentée.
• £t cependant Jordanes j* qui écrivit 1» première
mière histoire spéciale de sa nation , se faisant fort du témoignage' apocryphe d'un auteur connu de lui uniquement , est devenu Toracle de tous les compiialeiirs d'histoires Traies ou fabuleuses , qui ottt^pt^is la plume après lui. Ses * : sornettes, qui flattaient surtout l'amour propre des peuples septentrionaux et Scandinaves i^ furent accueillies avec transport par tous lesécrivains qui, après la renaissance des lettres^ entreprirent de débrouiller Fhistoire du Nord. Ils prirent pour boussole un évéque goth^ notaire ou secrétaire d'un roi de sa nation ; et il n'en fallut pas davantage pour que ces écrivains^ sans se mettre en peine de vérifier si les opinions qu'ils adoptaient avaient paur elles la vraisemblance et l'aveu du sens commun , prissent pour autant de dogmes historiques %ts décbions , particulièrement sur l'orjgine scan*dinave non*seulement des Scythes et desGoths, mais de toute la kyrielle des autres peuples émigrans du moyen âge y tels que les Alains , les Gépides , les Hérules^ les Suèves , les Yan-* dales , les Scyrres, les Quades , les Mai^eomàns, les Huns , les Bourguignons,les Francs, les Longobards , et Dieu sait de quelle foule encore de nations appelées barbares qui fondirent sur ritalie en franchissant les Alpes.
Cassiodore avait 4é)à ii^it diffusëment une grande bUioire des Gotl|a , dont le peut ou-', vrage de Jordanes, De rebu$ geiicisy paraîll n'être qu'un simple sommaire ifait de mémoire'^ après une lecture de troia jours seuieoic^t^ comme Tabréviateur le dit lui-même dans sa préface. Il f:onfé$ae pourtant j avec beaucoup dQ candeur , de a'êtrç permis dans plusieurs passages diversfes additions » puisées» dit-il, dans des auteurs grecs et latins ; « Iniiium >> finemfue y eiplura in medh meà dUtatione % p^rmiHms^r^ N'en doutons pas: c'est au nombre de ces judicieuses et spirituelles additions qu'il faut mettre l'origine qu'il donne , en débutant {imu'o)^ wx Scythes ou Gbths, dont il fait pourtant , et avec raison , un seul peuple I comme l'avaient écfit avant lui et Jules Gapitolin et Spartien et Prudence et saint Jé^ r6me et Claudien et tous Us autres écrivains des pre^iiers siècles*
Quoi qu'il en soit des guides que Jordanes a suivis , comment pouvait**il établir un point d'iii^toire ipMHi-*seulement incomm è tonte l'an« tiquité» mab «n c^posilkm fomella avec ce
(67) que portent , à ce sujet , tous les soiciens ëcrits parvenus jusqu'à nous ? Que si Grotius , pour faire sa cour à la docte souveraine de la Suède » en ajoutant à sa couronne un faux rayon de gloire , a soutenu et grossi même la bévue de Jordanes , il a pourtant marqué quelque prévention à regard de l'auteur que ce dernier a copié, en disant, sur Tautorité d'Âmmien Marcellin y que si Ablavius a existé , il n'a pu écrire avant le règne de Constantin second, vers l'an 340, et qu'il doit, par conséquent, être regardé , pour ce temps-là , comme un auteur moderne. M. Pinkerton va jusqu'à soupçonner qu'il était contemporain de Jordanes , et non iHoins ignare que lui , par rapport aux faits qu^ils embrouillaient davantage en cherchant h les éclaircir. Procope, Agathias, Grégoire de Tours , Friedégaire , le géographe de Ra- Venne , le vénérable Bède , Luitprand , Paul Wamefridi, et tous les historiens du moyen âge ont , comme je Tai déjà dit , en partant t&tts de la même phrase de Jordanes , ruiné les bases de l'histoire générale de TEurope.
Mais M. Pinkèrion a tort de ne point excepter du nombre des propagateurs de Ferreur le savant auteur de la Liturgie espagnole , saintréldôre de SéviUe« Voici les prapres expressions
de ce prâat , en parlant des Goths : « Goiho- » rum antiquissimum esse regnum certum 9 est , 4)uod ex regno Scytharum est exor^ » tum ; isti enim sunt quos Alexander ffitany» dospronuntianty Pyrrhus pertimuit , Casar » exhorruit ; per multa t/uippé sècula et regno ». et regibus usi sunt; sed quia in chronicis » adnotati non. sunt ^ idei> ignorUntur* » Ce qui n'expritne certainement pas le moindre soupçon que ce peuple fût d'origine Scandinave. Bien au contraire , Tordre même dans lequel l'auteur en esquisse l'histoire prouve qu'il le croyait sorti de l'Asie. Montesquieu , Gibbon , Voltaire et d'autres auteur^ modernes , ont couronné l'œuvre , en mettant leur sceau à la balourdise de Jordanes. Il faut donc avoir, beaucoup de courage et de résolution pour entreprendre de relever et de mettre au grand jour l'absurdité d'une assertion sur laquelle reposent les édifices élevés par ces immortels écrivains.
Mais s'il est douloureux de voir de si |;rands hommes entraînés par le courant des préjugés^ il faut l'avoir ce courage de proclamer la vérité^ et désabuser la postérité jouée par des charlatans et des fagoteurs de l'Histoire. Après tout ^ je ne suis pas le premier à signaler ces auteurs
(69) et propagateurs de fables , et à leur jeter la pierre. M. Pinkerton y que je ne me lasse pas de citer ^ en a dëjà fait bonne justice dans ses ouvrages ; mais il m'en coûte d- ayoir à dire qu'il manque lui-même à la raison ^ et fait insulte à tous les antiquaires du Nord y en supposant gratuitement qu'il n'y en aura pas un parmi eux qui ait le courage de donner un démenti à monseigneur l'évéque de Ravenne. Il ne sait plus ce qu'il dit y lorsque d'un ton doctoral il prononce que la philosophie n'a pas encore pénétre dans la Scandinavie y assurant que les meilleurs écrivains de ce pays , pleins de leurs fables héréditaires y demeurent étrangers à la littérature grecque et romaine y ainsi qu'à l'histoire générale de l'ancienne Europe. Gomment se peut-il qu'un I^inkerton, blanchi dans l'étude de l'histoire et dans les recherches sur l'anti-quité y auteur d'une foule d'ouvrages qui supposent une lecture et une érudition immense ; comment se peut*il qu'un tel savant ait pu articuler un pareil blasphème ? Il a voulu donner une nouvelle preuve que l'esprit est exposé à d'étranges déviations lorsque l'instruction ne vient pas diriger sa marche , et que les erreurs de l'homme d'esprit ont une in'&uencë d'autant plus dangereuse y qu'elle trouve dans un nom
ei^bre une Apparence de protection. CesC bien, au reste ^ le cas de rëtoiquer contre M^ Pinkerton ce qu'il a dit lui-même dans on autre endroit de son livre sur Torigine des Goths y qu'il n^y a que les enfans à k bavette qui ne regardent point de tels discours copime des radotages » ^
« I^cc pueri credunt j nisi qui nondum œre lapantur» »
En lisant Tétrange passage de ce livre de M. Pinkerton , on se persuade aisément que notre docteur n'a connu des annales du Nord que les écrits de Kraniz , de Jean et Olof Store^ <de Laurent Pétri , de Messénius ,'de Hvilfeld, àe Pontantis , de Paulinus Grothns, de Loccénius, deVérélius, de Puffendorflf, deRndbeck, de Péringskold, de Benzéliuà, de Wilde ^ de Ooranson, de Dalin et de Schonning; mais que la lumière répandue avec autant de pro^ fusion que de saine critique dans les annales de la Scandinavie , par les historiographes mo«dernes^ en tr autres par Torfasus^ Stiernman, Botin y Ihre , Celsius» Lagerbring, Thunmann , Strand , Elers y Fant , Scfaéring Rosenhane , Porthan , Hallenberg , Wahlin , Suhm y Thorlacius, de Mûnter, Wedel Simonsen, Nyerup , Millier 9 ËDgelstoftFinnMagnussen y Gebhardi^
(71 ) Hflllmsnn, etc.^ n'a pas pétiétti jnsqn'ntt yeux de rhistorien de TËcosge^ fit ces ingë^ tkiètoi et profonds critiques n'ont pas été ieft premiers et ne seront point les derniers à m^ priser les contes borgnes de Jordanes et sek sectaires. Long-iemps avant que M. Pinkerton eût appris qu'il y avait dans le monde utiê Scandinavie y les philosophes suiîdois ati moins étaient persuadés que les prétentions qu'il at« tribue à la masse de leurs compatriote^ , né sont faites ni pour fonder^ ni pour accroître la célébrité d'un royaume qui » au témoignage du plus judicieux et du plus éclairé des his-^ toriens latins, Tacite, était déjà un état trèspuissant , gouverné par des souverains indigènes, à unjs époque où la France , l'Espagne, la Grande-Bretagne, la majeure partie de FAUemagne , et tant d'autres régions de l'Europe , portaient le joug d^ Romains, et étaient au nomln'e des provinces de leur vaste mo^ narchie.
€e qu'il y a de très-certain j c'est que la barrière insurmontable élevée par l'irruption subite des Huns vers l'an 376 de Tère chré*
(70 tienne » entie le nord et le midi de TEiirope , dut nécessairement intercepter pour long-»
temps, toute communication d'un pays à l'autre dans cette direction , et anéantir par conséquent tout moyen d'acquérir des notions exactes sur les contrées rapprochées du pôle ; de manière que lorsque après la défaite et la dispersion des Huns d'Âttiltfy les tribus des Goths qu'ils avaient poussées vers les plages de la mer Bal« tique , parce qu'elles s'étaient refusées à faire cause commune avec eux 9 vinrent par la suite à se réunir à leurs anciens alliés devenus maîtres de ritalie ; il était assez naturel que , sur les bruits qui se répandaient au loin de ces mouvemens extraordinaires 9 on ait cru que tous ces peuples divers étaient sortis du fond du Septentrion. Et comme la Basse-Allemagne du Nord était assez connue pour faire juger que cet excès de population ne pouvait venir d'elle 9 il fallut flaire partir ces hordes de plus loin. Sans se rappeler que l'Asie a été le berceau du genre humain et la pépinière de tous les peuples entrés en Europe , on tourna les regards vers la Scandinavie, comme, vers une terre en ce temps-là presque inconnue » et de laquelle on pouvait impunémenttout dire« Aussi
( 73 ) ae se permit-on plus de douter de cette origine des peuples barbares , après que Jordanes Teût réduite en système.
Je dirai plus : on pourrait , sans chocjuer les vraisemblances , supposer que les tribus gothi*ques non vaincues ou entrainëes par les Huns » ou échappées devant leurs armées victorieuses, ajant dans cet intervalle inondé la Scandinavie en trop grand non^bre pour pouvoir subsister dans un pays pauvre ^ montueux et infertile , elles se soient vues contraintes , après un court séjour , de reprendre le chemin par lequel elles étaient venues , et se soient de là dirigées , pour s'y établir à leur tour » vers les pays où leurs frères possédaient déjà des contrées plus xiantes et abondamment fournies de toutes les productions de la nature et du génie de l'homme. Ce n'est encore qu'en hésitant que j'avance ici cette supposition » dans laquelle il pourrait.bien se trouver un fond de vérité que je tâcherai ailleurs de déterrer du domaine des hypothèses.
Il me reste à réfuter une opinion énoncée par M. Malte-Brun , dans sa belle histoire de la géographie. Ce savant, qui avec son immense érudition tient encore au système de Jordanes et de Jean Store > a pensé prouver la réalité des invasions des peuples du Nord > en les
(74) eemparant à la course des Warègties^Scandi^ oaves dans la Russie ^ où ils soumirent y en très-peu de temps > le royaume de Kiew » et deseendirent le Borjfstfaèue pour aller mettre le siëge devant Constanttnople. « Citaient % moins > dit-il, des migrations auiq[tieUes te » Nord n^aurait pas pu fournir ». que des entre* » prises militaires dans lesquelles les nations » plua industrieuses , plus pacifiques, fixées » dans la Sarmatie, ouvraient une route facile » aux audacieux enfans d'Odin. « Je deman* derai seulement an savant géographe danois , s'il est vraisemblable que quelques avenlttriers Scandinaves aiem pu faire adopter leur tangue ei leurs mœurs à toute cette foule de nations qui^ de temps immémorial , parlaient en Europe et en Asie des idiomes gothiques et pro* fessaient le culte d'Odm ? Que des Phéniciens aient civilisé l'Afrique septentrionale et diffé"» rentes contrées de TEspagne , Je l'accorde ; ce n'était point là un miracle pour des colonies de la première nation civilisée du monde au*quel elle a imprimé un mouvement qui ne s'ar*rêtera plus. Mais pourquoi les vingt-quatre mille Gaulois détachés de Tarm^e de Brennus , ne firent-ils pas adopter leur langue et le culte des Druides aux pennies de l'Asie , qui furenc
(75) pourtant kurs tributaires dorant plusieurs si&p des ? Pourquoi les Warègues*Russes ne don^ nèrent-ils pas à leurs nouveaux sujets la lan^ ^e , les lois et les mœurs des Scandinayes ?
Pourquoi les peuples de la Meustrie , de la Bretagne et des Deux*Siciles 9 n'adoptèrent-ik pas le langage et les mœurs des aventuriers normands qui en firent la conquête ? On me fera grâce des réponses* Jamais une poignée d'émigrés 9 n'étant que guerriers , n'a changé ni ne changera Tétai de la civilisation d'un igrand peuple , fût-il placé att dernier degré de la barbarie. Ce n'est qne revêtues des attraits réunis de la puissance > de la liberté ei du perfectionnement » qu'on peut faire adopter par 4in tel peuple de nouvelles habitudes* •
Je terminerai ici la première partie de mon travail par quelques réflexions que je soumets au jugement impartial des savans » dans l'espoir bien fondé qu'ils ne les trouveront pas moins justes que victorieuses pour ma thèse.
Quand Jordanes avance que les Goths » sortis de la Scandinavie avec leur roi Bérico , abordèrent premièrement dans rUe deOothiscanzia^
et après dans le pays des Ulmeniges qu'ils Tain-quirent et chassèrent de leurs foyers » comme Ton prétend qu'ils en ont agi dans la suite avec les Vandales leurs voisins ^ il s'ensuit nécessairement que les premiers compagnons de Bërico furent bien peu nombreux , puisque pour traverser la mer Baltique, ils n'eurent besoin que de trois barques seulement, dans un temps ou , d'après les chroniques du Nord » ces barques étaient ordinairement si petites qu'elles ne portaient que cinq à six hommes. Snorro Sturleson , en parlant de Harald , fils de Maddath , fameux corsaire du dixième siècle, nous assure même que sur trente bâtiinens il n'avait avec lui que quatre-vingts hommes. Et si , en jugeant d'après les proba«bilités, nous voulons regarder le soi-disant roi Bérico et le petit nombre de ses compagnons ou comme des transfuges , ou comme des exHés de leur patrie , ainsi que le furent plus tard ceux qui , les premiers y ont fait la découverte de rislande , du Groenland et de là Terre de Labtador , aussi bien que les conquérans de la Neustrie, quelle preuve , quelle induction même nous resterait -il de Yofficina geniium et Au vdgîha hationum d'Ablavius et de Jordanes ?
U y a plus : les Goths étant devenus pen
(77 ) à peu an« nation nombreuse, ne se mirent pourtant en marche pour la Sçylhie que sous leur cinquième roi. Les premiers émigrés Scandinaves devaient donc être déjà tous morts, ou du moins si quelqu'un d'entr'eux parvint ju$qu'au;& bords du Pont-Ëuzin , ce ne put être que de la manière dont pliisieurs siècles après des Normands arrivèrent au Groenland et dans la Sicile, ou comme les Suédois se rendirent du temps de Charles XII aux bords de 1 Obi et du Lena.
Tacite parle des flottes suédoises de son siècle : mais rien ne nous apprend que ces flottes, soient sorties jamais de la mer Baltique avant k^ siècle où écrivit Jordanes* Snorro .Sturleson , qui écrivit dans le treizième siècle , et avant, lui Saemund Sigfusson^ Are Frod\» Giçisur, Hallson , les moines Théodçxrik et Oddur ^ Sqénon fils d'Aage , Saxon le^ grammairien , . et Charles 9 abbé de Thiug<*-EyrA ^njslande , qui tous connaissaient bijen les antiquités Scan* diennes , donnent les r^citfi de pliisîeurs expéditions faites plus tard vers la Russie, la Fin-» lande 9 la Reidgotbi^ ou Prusse d'aujourd'hui, le pays des Vendes et vers les îles Britanniques;, expéditions qui cependant ^ faisajient par es« prit de vengeance^ de guçrre et de piraterie t
(7BÎ et jamais pour cause d'édligralîon on de décharge d'ane population excessive. Et ces auteurs , le premier surtout , si prolixe d'ailleurs en tout ce quotient aux moindres circonstances dont les Scandinaves pouvaient s'honorer,' aurâientrils passe sous silence uni fait aussi éclatant que celui que Tévêque de Ravenne a bien voulu nous donner à garder', si de leur temps le public eût pu être censé ajouter quelque croyance à de pareilles sornettes? Au contraire , tous ces auteurs , sans en excepter Saxon , que Ton ne taxera certainement pas d'incrédulité^ s'accordent pour faire venir de l'Asie les peuples actuels de la Scandinavie. Ce ne fut » je le i'épète^ qu'après l'époque de la renaissance des lettres que des compilateurs , tels que Jean et Olof Store , en renversant les bases de toutes lès histoires , commencèrent l'édifice auquel Rudbeck donna la dernière main , en transportant sous le cercle polaire l'île Atlanlide et le Paradis teirestife.
En conclusion, il est impossible de douter que TA^e centrale ou occidentale n'ait été le berceau de l'espèce humaine ; comme il est également incontèstsâïle que les bords du Pont* Euxin étaient peuplés , plusdeurs siècles avant l'ère vulgaire^ par des nations gothiques dont
la langue éiM dans le fond la même qne celle que parlent aujourd'hui les peuples germaniques et Scandinaves. A quelle extrémité de la ligne placerons-nous donc le commencement des migrations de ces peuples ? La réponse me parait facile pour quiconque ne voudra point se préoccuper de l'opinion que le premier homme ait été créé sur les rochers du Spitzberg , et que Tarche de Noé se soit arrêtée sur les Alpes de la Norwége*