‹ La science allemendeChapitre 2 sur 3 · IG · texte numérisé non relu

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son pouvait être plus solide que les fondations sur lesquelles elle est assise ! Ils en viennent à se bercer d'un rêve pour lequel Pascal lui-même a peut-être montrr trop de complaisance ; ils poursuivent la chimère d'une méthode exclusivement déductive. ((Cette véritable méthode (1), qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s'il était possible d'y arriver, consisterait en deux choses principales : l'une, de n'employer aucun terme dont on n'eût auparav^ant expliqué nettement le sens; Tautre de n'avancer aucune proposition qu'on ne démontrât par des vérités déjà connues ; c'est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions. »

Sans doute, on ne proclamera pas, on ne s'avouera même pas à soi-même, qu'on poursuit la recherche d'une telle méthode ; il est trop clair qu'une telle recherche est insensée, que les premières définitions seront toujours composées de termes non définis et les premières démonstrations construites à l'aide de propositions non <lémontrées. Mais on agira, du moins, comme si cette méthode était un idéal dont il est souhaitable de s'approcher toujours davantage, encore qu'on soit assuré de ne l'atteindre jamais ; alors on poussera toujours plus avant, on creusera toujours plus profond, afin de donncM* une définition des termes qu'on avait jusqu'alors employés sans les définir, afin de démontrer les propositions qu'on avait auparavant reçues comme principes.

Recherche décevante, puisqu'elle ne saui'ait jamais nous satisfaire et prendre fin. (( Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous atîermir(2), il branle et

(1) Pascal, De iesprit <jéomëtrii{ue, section pi-emièro.

(2) Pascal^ Pensées, arl. I.

nous quille ; et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et ruit d'une fuile éternelle. Hien ne s'ariH^te pour nous... Nous brûlons du désir de trouvMM* une assiette ferme et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s'élève à Tinfini ; mais tout notre fondement craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes ». Celui, donc, (jui a mis le principe de la certitude dans le raisonnement discursif, au lieu de le placer dans la connaissance intuitive issue du sens commun, ne peut manquer de tomber dans le scepticisme absolu qui révoque en doute toutes les propositions.

Ce désespoir de rintelligence, il n'est qu'un moyen de l'éviter ; c'est de tenir fermement que la démonstration n'est jamais créatrice de certitude, que, d'une manière immédiate ou médiate, toute assurance de la vérité nous vient du bon sens. Aussi Pascal, qu'il faut sans cesse méditer, disait-il (1) : (( Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. »

Très apte à déduire, l'esprit allemand est maigrement pourvu de bon sens ; dans la méthode discursive, il a une confiance sans borne, tandis que sa troul)le intuition ne lui donne qu'une faible assurance de la vérité : le voilà donc singulièrement exposé à glisser dans le scepticisme. Il y est fréquemment et lourdement tombé ; Kant l'y a vigoureusement poussé.

Qu'est-ce que la CriUque de la raison pure ? Le commentaire le plus long, le plus obscur, le plus confus, le plus pédant de ce mot de Pascal : « Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogma-

(l) Pascal, Pensées, art. VIII.

tisme. » Des esprits trop exclusivement déductifs, tels Descartes ou Spinoza, ont cru que des syllogismes leur permettraient d'assurer contre le doute les premiers principes de la Métaphysique et de la Morale ; plus étroitement soumis à la rigouriaise discipline de la méthode discursive, Kant s'applique à montrer qu'ils ont péché contre les règles de la Logique, que leurs syllogismes ne sont pas concluants, et donc que le doute est la seule conclusion légitime de la « raison pure y>.

Assurément, le scepticisme absolu n'est pas le dernier mot du philosophe de Kœnigsherg ; de la formule de Pascal, il veut également justifier le second membre et montrer que « nous avons une idée de la vérité invincible h tout le pyrrhonisme ». C'est Tobjet de la Critique de la raison pratique. Mais à cette idée de la vérité, contre laquelle se doivent briser les assauts du scepticisme, va-t-il donner assez de largeur, assez de fermeté pour qu'elle puisse porter tout l'ensemble de nos connaissances? Non pas. Il en rétrécit la plate-forme; il la rend tout juste assez ample pour qu'elle puisse servir de fondement à la morale ; il la réduit à nous affirmer le caractère impératif du devoir. Même dans ces étroites limites, il ne lui reconnaît pas la possession de cette certitude parfaite qu'on a vainement demandée à la raison pure ; la certitude dont elle jouit est d'un autre ordre et, pour ainsi dire, de qualité inférieure ; elle est capable de commander nos actes, mais non de satisfaire notre raison; elle n'est qu'une certitude pratique. Ecoutons, par exemple, en quels termes notre philosophe parle de Texistence de Dieu (i) : « Puisqu'il y a des

(1) Kant's Werke, IM. III, 14). -i29430. Traduction de : VicTOK Delbos, La /)/iilosop/iir pratique de Kant, Paris, 1905, p. tSi,

lois pratique^ (les lois inoialrs) (jui sont absoluiiienl nécessaires, si ces lois supposent nécessairement (]uelque existence r.onjme condition de la possibilité de leur force obligatoire, il faut (|uc cette existence soit postulée, [)arce (ju'en elVet le conditionné dont part le raisonnement pour al)outir à cette condition déterminée est lui-méine connu « />riorM;omme absolument nécessaire. Nous montrerons plus tard, au sujet des lois morales, qu'elles ne supposent pas seulement Texistence d'un Etre suprême, mais encore, comme elles sont absolument nécessaires à un autre point de vue, qu'elles la postulent à juste titie ; postulat, à vrai dire, seulement pratique. »

Cette certitude rétrécie et de qualité inférieure, cette certitude purement pratique qui sauvera seulement les principes essentiels de la Morale, Kant va-t-il,du moins, l'attribuer d'emblée aux intuitions du sens commun ? Il est, pour procéder de la sorte, l)ien trop féru de la métbode déductive, bien trop imbu des procédés de raisonnement coutumiers aux géomètres. Cette possibilité de pïincipes pratiques a priori, il n'ose la proposer, au début de sa Critique de la raison pratique, qu'à la suili» d'une longue démonstration où définitions, tbéorèmes, corollaires, scolies, problèmes s'enchaînent comme dans un traité d'Algèbre.

Les disciples de Kant ont été plus loin que le maître ; cette certitude pratique, dernier souvenir de l'évidence qiie confère le sens commun, ils l'ont délaissée; ils ont admis qu'aucune assurance de vérité ne pourrait venir d'ailleurs que de la raison pure, c'est-à-dire de la connaissance discursive ; et comme celle-ci ne saurait, à elle seule, donner ce qu'on en attend, ils ont abouti à l'idéalisme complet, au scepticisme absolu.

Confiance excessive dans le raisonnement déduclif, méfiance et dédain à Tégard des intuitions que fournit le sens commun, voilà donc des causes qui produisent forcément fidéilisme, le scepticisme. Elles engendrent aussi la sophislique.

Si le sens commun n'est pas source assurée de vérité, à quoi bon lui emprunter nos axiomes ? Ne pouvonsnous pas, tout aussi bien, les forger selon notre bon plaisir ? Pourvu qu'à partir de postulats librement posés, nous déroulions une longue chaîne de svllo^ismes concluants, notre raison, qui n'a de goût que pour la seule déduction, se trouvera pleinement satisfaite. Son contentement tnème sera d'autant plus grand qu'elle aura mieux prouvé son habileté à déduire avec rigueur sans aucun recours au bon sens.

Qui de nous n'a connu des hommes rompus à toutes les linesses du raisonnement, des mathématiciens par exemple, pour qui c'était vive jouissance de suivre très logiquement et très loin les conséquences d'un paradoxe très déconcertant ?

Dans cet étrange et dangereux travers, qui est la sophistique, la pensée allemande a donné de bonne heure; de bonne heure, elle s'est complue à échafauder de vastes systèmes sur des postulats qui n'avaient pas le sens commun.

Nicolas Crypfs naquit en liOl , à Cuessur la Moselle ; il était fils d'un simple pécheur; après avoir étudié à lleidelbei'g, après avoir pris en I42i, à Padoue, le doctorat endroit, il revint en Allemagne; en 1431, il assistait, à titre d'archidiacre de Liège, au concile de Baie ; il fut parmi les membres de ce concile qui demeurèrent fidèles au pape. Eugène IV, Nicolas V, l^ie II lui confièrent d'importantes missions ; en 1148, Nicolas V le

iioinnia rai'iliiial pirlrc du litre de Saiiil-l*ieri'e'-r.s-rcns; un cardinal allemand (Hail à celte épo(|ue, au dire d'un histoiien, aussi rarequ'un corbeau blanc ; aussi Nicolas de (lues était-il souvent appelé ('ardinalis UnUaniadi ; en li^W), il fut promu par Nicolas V à Tévrcbé d(,' Hrixen en Tvi'ol ; il mourut à Todi, en Ombi'ie, le Il aoiU 1464.

Personnage considérable dans Triglise, Nicolas de (lues était bomme de science ; il présenta au concile de Bàle un projet de réforme du calendrier; il était géomètre; on lui doit un essai de quadrature du cercle (|ui ne manque pas d'ingéniosité.

Les Allemands saluent volontiers en Nicolas de (àuîs, et avec raison, le premier penseur vraiment original qu'ait produit la Germanie. Le Cardinal allemand, en etVet, dans son ouvrage fondamental Sur l'ignorance saranle^ J)e docla ignorantia^ a construit toute une métaphysique, très fortement imprégnée de Néo-platonisme, à laquelle ses écrits ultérieurs ont ajouté de nombreux compléments. Or, cette métaphysique, développée avec une vérital)le virtuosité de dialecticien, repose toute entière sur cet axiome où le sens commun dénoncerait une contradiction formelle : En tout ordre de choses, le maximum est identique au minimum.

Avant le milieu du xv*' siècle, donc, la tendance à la sophistique que recèle Tesprit allemand, avait donné sa mesure. Maintes fois, depuis ce temps, cette tendance a dirigé la construction des systèmes métapbysiciues qui ont foisonné au sein de la philosophie gerïuanique. De ces tentatives déconcertantes, contentonsnous de mentionner la plus étrange, peut-être, en même temps que la plus célèbre ; jusqu'à nos jours, elle a, sur la pensée d'outre-Rbin, exercé autant d'inlluence, sinon

plus, que la critique de Kant ; j'ai nommé la doctrine de Hegel. Feut-on, \)]ns durement et plus insolemment que la métaphysique hégélienne, fouler aux pieds les premières évidences du sens commun ? De cette métaphysique, en effet, l'axiome essentiel, fort semhiable h celui de Nicolas deCues, est le suivant : Kn tout ordre de choses, les contradictoires sont identiques, car la i/tèse et VantUhèse ne font (ju'un dans la stj/fl/ièse, qui est la vérité.

Et ce qui mérite ici d'être noté, ce n'est pas qu'un Hegel se soit trouvé parmi les Alleniands ; dans tous les temps et chez tous les j^euples se rencontrent de malheureux maniaques qui raisonnent à perte de vue sur des principes absurdes, ('.e qui est grave, c'est que les Universités allemandes, au lieu de tenir rUégélianisme pour le rêve d'un dément, y aient salué avec enthousiasme une doctrine dont la splendeur éclipsait toutes les philosopliies de Platon ou d'Aristote, de Uescartes ou de Leibniz.

Le goiit excessif pour la méthode déductive, le dédain du sens commun, ont vraiment rendu l'Allemagne pensante toute semblable à la maison de (Ihrysalo : le raisonnement en a banni la raison.

SECONDE LEÇON Les Sciences expérimentales.

•Mesdames, .Messieurs,

l'^ii Algèbre, en Géométrie, et aussi dans la Métaphysique quand elle est sainement construite, les axiomes sont d'une extrême simplicité ; que notre attention se fixe un moment sur quelqu\in d'entre eux ; tout aussitôt, le sens nous en est parfaitement évident et la certitude pleinement assurée. Dans ces sciences, donc, « les principes sont palpables (1), mais éloignés de Tusage commun ; de sorte qu'on a peine h tourner la tète de ce cùté, manque d'habitude ; mais pour peu qu'on s'y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout h fait l'esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu'il est presque impossible qu'ils échappent ».

Il en va tout autrement des sciences expérimentales.

Dans ces sciences, les principes ne sont plus nommés axiomes ; on les appelle hypothèses ou suppositions, mots qu'il faut entendre dans leur sens étymologique (fui est : fondements; on les nomme encore lois expérimentales, vérités d'observation. La simple attention portée sur l'énoncé d'une hypothèse ou d'une loi ne

(i) l\\scAL, Pcifsees, art. Vil : l)i lié ronce entre Tesprit géométrique et l'esprit de finesse.

nous peruK't aucLineiïK.MU de la tenir pour vraie; nous n'y saurions acquiescerqu'à la suite du labeur eomplexe «et prolongé de l'expérience qui l'éprouve.

Comment tire-t-on de Texpérience une hypothèse propre à jouer le nMe de principe dans une science d'observation ?

Au temps où j'étais préparateur dans un laboratoire •de Physique, je causais journellement avec quelques ^mis, préparateurs du laboratoire voisin; ce laboratoire voisin, c'était celui de Louis Pasteur, et Ton y pratiquait, à ce moment, les premières vaccinations antirabiques. Ces amis me racontaient quelle était la façon •de travailler du « patron », et de ces récits, j'ai gardé le plus vif souvenir.

Pasteur arrivait au la])oratoire, ayant en tète une proposition qu'il s'agissait de soumettre au contrôle des faits, ce que Claude Bernard nommait un(^ idée précon- <;ue ; ses auxiliaires préparaient, sous sa direction, des expériences qui devaient, en vertu de cette idée précon- -eue, produire certains résultats; la plupart du temps, les résultats attendus n'étaient pas ceux qu'on observait ; on reprenait l'épreuve sur nouveaux frais, et avec plus ^ de soin ; autre démenti ; on recommençait une troisième fois pour aboutir h un nouvel échec. Souvent, mes ■amis les préparateurs s'étonnaient de l'obstination du « patron », entêté h poursuivre les conséipiences d'une pensée visiblement erronée. Un jour venait enfin oii ]\asteur énonçait une idée dilTérente de celle que l'expérience avait condamnée : on s'apercevait alors avec admiration qu'aucune des contradictions auxquelles ^*elle-ci s'était heurtée n'avait été vaine; de chacune d'elles, il avait été tenu <ompte dans la formation de ici nouvelle hypothèse. (IcIIchm, à son tour, soumettait

ses ron)Ilaires ;iu ju^(»m(Mit des faits, el, hitu souvent, elle en recevait de noiivciaiix démentis : mais, en la con- <lamnant, C(*s démonli.s pré|)araient la ('onceplioii d'nne nouvelle idée. Ainsi, peu h peu, par cette sort<; d(.' lutte entre les idées préconçues <|ui suggéraient des expériences et les expériences qui contraignaient les idées {)réconrues ;\ se ti'ansformer,une hypothèsi^se modelait, <|ui tVit parfaitement conforme aux failset capable d'être reçue, en Physiologie, comme loi nouvelle.

Dans ce travail de retouches successives (pii, d'une idée première, nécessairement aventureuse et souvent fausse, finit par faire une hypothèse féconde, la méthode déductive et rintuition jouent l'une et l'autre hnir rôle; mais combien ce rôle est plus complexe et plus difficile a définir qu'en une science de raisonnement 1

Pour tirer de Tidée préconçue les consérjuences qui pourront être comparées aux faits, que Tépreuve expérimentale conlirmera ou condamnera, il faut déduire; cette déduction est souvent assez longue et déUcate ; il importe qu'elle soit rigoureuse, sous peine d(^ fain^ porter le contrôle de l'observation sur des pro|)ositions qui ne découleraient pas de Thypothèse, et donc de rendre ce contrôle illusoire. Ce raisonnement, cependant, on ne pourra pas, en général, le conduire nwre f/eoNirtricOy sous forme d'une suite de théorèmes ; la proposition dont il doit dérouler les conséquences ne s'y prêterait pas ; les idées sur lesquelles elle porle ne sont plus des concepts très abstraits mais très sinq)les, comme les premiers objets des sciences mathématiques, ou des notions qu'une définition, d'une manière bien connue, a fabriquée avec ces concepts là ; ce sont de ces idées plus riches de contenu, mais moins préeises, moins analysées, qui jaillissent plus immédiatemtMit dr nos

observations. Pour raisonner exactement sur de telles notions, les règles du syllogisme ne seront pas d'une suffisante efficacité ; elles devront être secondées par un certain sens de la justesse qui est une des formes du bon sens.

D'une autre manière encore le bon sens interviendra au moment d'apprécier si les conséquences de l'idée préconçue sont contredites ou confirmées par Texpérience. 11 s'en faut bien, en effet, que cette appréciation soit toute simple, que cette confirmation ou cette contradiction soit toujours formelle et brutale comme un simple oui ou un simple non. Insistons un peu sur ce point ; il est d'importance.

De son idée préconçue, un expérimentateur tel que Louis Pasteur déduit cette conséquence : Si l'on injecte telle substance à des lapins, ils mourront ; des animaux témoins, auxquels on n'aura point fait d'injection, demeureront en bonne santé. Mais cet observateur sait qu'un lapin peut, parfois, mourir pour d'autres causes que Tinjection dont il étudie les elTets ; il sait également que certains animaux, particulièrement résistants, peuvent supporter ce qui tuerait la plupart de leurs semblables ; ou bien encore qu'une manipulation maladroite a pu altérer Tinjection et la rendre inofTensive. Si donc il voit survivre quelque lapin inoculé ou succomber quelque animal témoin, il n'en saurait conclure, d'emblée et d'une façon manifeste, à la fausseté de son idée préconçue; il peut avoiraffaire à quelque accident d'expérience qui ne réclame point l'abandon de cette idée. Oui décidera si les écliecs sont, ou non, de telle nature (|u'il faille renoncera la supposition faite ? Le bon sens. Mais cette décision sera toute semblable au jugement <run procès où cbacune des deux parties a des charges

<|ui raccusciil el (l«\s inotils (|iii rcxcusenl ; \(\ Imhi sons ne ]M)iirra porter son arrcl (|u aprrs avoir mùrenicnl pesé le pour et le contnî.

(larantir la justesse des raisonnements eneor(^ inij)récis par lesquels, cKune idée préconçue, se tirent des conséquences susceptibles d'être éprouvées par Texpérience ; apprécier si cette épreuve» doit être tenue pour favorable ou regardée comme défavorable, ce îrest pas encore toute la tache qui incombe au bon sens.

Lorsque l'épreuve des faits a tourné contre l'idée pi-éconrue, il niî suffit pas de rejeter celle-ci ; il lui faut substituer une nouvelle supposition qui ait chance de mieux satisfaire au contrôle de l'expérience ; pour cela, il faut, comme Pasteur excellait k le faire, écouter ce (|ue suggère chacune des observations (|ui ont conilamné la première idée, interpréter chacun des échecs qui l'ont ruinée, faire concourir tous ces enseignements h la fabrication de la pensée nouvelle qui passera derechef sous la toise de la réalité. Que voilà tache délicate. 011 nulle règle précise ne guide l'esprit, qui est essentiellement affaire de pénétration et d'ingéniosité ! Vraiinent, pour la bien accomplir, il faut que le hon sens se surpasse lui-même, qu'il pousse sa force et sa souplesse jusqu'à leurs extrêmes limites, qu'il devienne ce que Pascal nommait esprit de finesse.

Qui n'a souvenir de l'admirable page où Pascal opposait cet esprit de finesse à l'esprit de géométrie, hal)ile à manier avec rigueur la méthode déductive '!

Dans l'esprit de géométrie, disait-il (1), « on voil les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l'esprit faux pour mal raisonner sur des principes si

(1) Pascal, loc. rit

gros qu'il est presque impossible qu'ils échappent.

» Mais dans Tesprit de finesse, les principes sont dans l'usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n'a que faire de tourner la tète ni de se faire violence. Il n'est question que d'avoir bonne vue, mais il faut l'avoir bonne ; car les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or l'omission d'un principe mène à Terreur ; ainsi, il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus.

» Tous les géomètres seraient donc fins s'ils avaient la vue bonne, car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu'ils connaissent... Mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux ; et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de la géométrie, et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'euxmêmes; ce sont choses tellement délicates et nombreuses, (ju'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie que de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré. Kt ainsi il est rare que les géomètres soient fins et que les fins soient géomètres,

h Ciiusr (|U(' ^^s i;<''oni('lr(*s vculcnl tr.iilcr ,L;i''oin(Hri<|U(îment les choses fines et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions et ensuite par les |)rincipes, ce qui n'est pas la manière d'agir en cette soi't<' dr raisonnement. (!e n'est pas (pie lesprit ne le fasse ; mais il le fait tacitement, naturellement et sans art ;. car Texpiession en passe tous les hommes, et le sentiment n'eii a|)partient (|u'à peu d'hommes. »

Partir de principes bien nets, dont l'analyse a été poussée jusqu'au bout, dont le contenu peut être exactement décrit jusqu'au moindre détail ; puis progresser pas à pas, i)atiemment, minutieusement, d'une allure que les régies de la logique déductive disciplinent avec une extrême sévérité, c'est à quoi excelle le génie allemand ; l'esprit allemand est eosentiellement esprit de géométrie. Par contre, nous l'avons vu, il est pauvre de sens commun, (iomment donc posséderait-il cette perfection du bon sens qu'est l'esprit de finesse ? Non, ne lui demandre/ pas cette souplesse, cette acuité, cette (b'iicatesse qui pénètrent et s'insinuent dans les replis obscurs et complexes de la réalité. N'attendez pas (pi'il raisonne juste et loin sans définitions, puisqu'on ne saurait définir les idées (]ue fournit immédiatement la vue de la réalité; sans syllogismes, puisrpi'on ne saurait partir d(* |)!incipes déjà formulés au moment même (ju'on veut découvrir des principes nouveaux ; sans aulre guide ni garantie qu'un sentiment naturel du vrai* L'Allemand est géomètre ; il n'est pas fin.

L'Allemand n'est pas fin. En douteriez-vous ? Alors^ écoutez-en l'aveu ; celui qui le formule est, parmi les Allemands, justement réputé pour sa finesse exceptionnelle; il n'en est que plus apte à reconnaître ce qui manque à ses compatriotes. « Le grand art de passer

directement de la compréhension à l'application, écrit le prince de Biilow (1), ou même le talent plus grand de faire ce qu'il faut, en obéissant à un sûr instinct créateur, et sans réfléchir longtemps ni se creuser la tète, voilà ce qui nous a fait défaut et ce qui nous fait encore défaut maintes fois. ))

L'Allemand est dépourvu d'esprit de finesse.

Aussi, parmi tous ces grands hommes qui, du xvii^ siècle jusqu'à nos jours, ont posé les fondements de la science expérimentale, parmi les créateurs dé la Physique, de la Chimie, de la IMologie, ne rencontret-on que bien peu d'Allemands.

Cependant, depuis le milieu du xix^ siècle, la Physique, la Chimie, la Biologie ont sollicité les efforts d'une multitude d'Allemands qui ont fait faire, à chacune de ces sciences, de très grands progrès. Commentée développement de la science expérimentale allemande, dont l'ampleur et la puissance ne sauraient être contestées, se peut-il concilier avec ce que nous venons de dire? Nous Talions montrer.

Au fur et à mesure qu'une science expérimentale se pei'fectionne, les hypothèses sur lesquelles elle repose, d'abord hésitantes et confuses, se précisent et s'alTermissent; les épreuves nombreuses et variées auxquelles elles ont été soumises marquent les circonstances dans lesquelles les faits ont grand chance de s'accorder aux conséquences qu'on en tire : h partir de ce moment, ces suppositions servent de principes h des raisonnements au bout desquels se trouve r<'claircissement de certaines observations ou la prévision d(M'erlains (''VJMiements ; la

(1) Princo i)K l^iLOw, La Volitiijuf* Allemmule, li'iid. Maurice Horhelle. Paris, 191-4. Introduction.

science deincure expériinenlal(* dans son essence ; elle pari toujours de propositions (pie l'ex[)éi'ience a sugt^érées pour aboutir à des propositions dont l'expérience pourra seule assurer la vérité ; mais elle fait, h la méthode déductive, une part de plus en plus large.

11 advient même qu'elle accomplit, dans cette voie, un nouveau progrès. Les hypothèses premières ne portent plus seulement sur des idées clairement conçues, mais sur des notions qui se comptent et se mesurent, sur des grandeurs ; de telles suppositions revêtent alors la forme de propositions d'Algèbre ou de (Jéométrie ; ce n'est plus simplement à la déduction prise d'une manière générale, c'est au raisonnement mathématique que la science expérimentale a recours pour tirer, des principes fournis par l'observation, les conséquences que l'observation devra contrôler.

Successivement, au cours des âges, on a vu les divers <:hapitres de la Science physique prendre cette figure mathématique. Dès le temps de Platon et d'Aristote, Eudoxe et Calippe se sont elforcés de construire untî théorie géométrique par laquelle fût sauvé tout ce que les sens constatent au sujet des mouvements célestes. Euclide exposait déjà sous forme mathématique les lois de la propagation rectiligne et de la réflexion de la lumière Avec Archimède, la Statique des solides pesants et l'Hydrostatique, à leur tour, revêtirent cette forme. Le Moyen Age fut trop peu géomètre pour faire, dans cette voie, quelque pas nouveau ; il se contenta de préparer, par une analyse qualitative du mouvement des projectiles et de la chute des corps, menée avec un grand bon sens, la Dynamique mathématique que devaient inaugurer Galilée, Descartes, Pierre Gassend (Gassendi) et Torricelli. 11 n'est plus aujourd'hui, dans la Science

physique, aucun chapitre où Ton puisse raisonner sans le perpétuel secours de TAlgèbre et de la Géométrie.

Sans doute, l'incessant usage du raisonnement mathématique n'a pas changé le caractère expérimental de ces sciences ; leurs hypothèses ne sont pas des principes dont le simple bon sens nous rende pleinement certains; l'objet unique de ces suppositions, c'est toujours de produire des conséquences conformes h la réalité ; et quand, entre les corollaires qu^on en tire et les résultats de Tobservation, éclate quelque désaccord, quand, au jugement du bon sens, ce désaccord est intolérable, ces hypothèses doivent disparaître pour faire place à des fondements nouveaux. Parce qu'elle a pris le caractère mathématique, une science physique n'a pas reçu l'investiture définitive. La première qui se soit développée suivant les lois de la Géométrie n'a-t-elle pas été maintes fois bouleversée de fond en comble? fj 'Astronomie d'Eudoxe, qui combinait exclusivement des rotations concentriques h la terre, n'a-t-elle pas cédé devant l'Astronomie de Ptolémée, qui considérait des circulations sur des excentriques et des épicycles ? Au sentiment de l'Astronome de Péluse, tous ces mouvements étaient décrits autour d'une terre immobile; Copernic n'a-t-il pas remplacé la fixité de la terre par la fixité du Soleil ? A ces combinaisons de mouvements circulaires, l'Astronomie de Kepler n'a-t-elle pas substitué le seul mouvement elliptique ? Enfin l'Astronomie de Newton n'at-elle pas renoncé à toutes ces hypothèses cinéma! iques pour admettre l'hypothèse dynamique de la gravité universelle ?

Par là donc qu'elle use largement de la méthode déductive, voire du raisonnement mathématique, une science expérimentale n'acquiert pas la certitude immua-

hle (le l'Al^rhiM' ou (le Li (i(M)in(Hri(', dont les axioiiies sont, par le sens coniumn, (l(^elar(''.s ahsolunuînt vrais. Du moins esl-il (jue les liypotli(''ses (]ui la portent sont, pour un temps, regardées connue hoi's conteste, et qu'on s'attend, avec une extrême probabilité, à l'accord des • orollaires (ju'on <mi déduira avec les l'ails (|u'on observera.

Alors l'esprit de linesse, si nécessaire aux débuts de la science, ne prend pluslqu'une faible part à son développement; pour tirer toutes les conséquences, même les plus éloignées, des bypolbéses qui ont été précisées et atleiniies par cet esprit, c'est à l'esprit de géométrie ipfil faut recourir. Alors aussi, le génie allemand, qui eut été mal propre à découvrir les principes de la science, se trouve merveilleusement aple à leur faiic produiie tous les coiollaires dont ils sont gros.

Pour l'Allemand, donc, une science expérimentale p.ait le Jour où elle prend la forme déductive, mieux encore le jour où elle revêt l'appareil mathématique ; tant que l'esprit de (inesse la fait seule progresser, elle ne mérite vrai ment pas le nom de science. KcoutonsKant(l):

« J'avance que, dans toute théorie particulière de la nature, il n\y a de seientifitpie, au sens propre de ce mot, (pie la quantité ihi Malhêmatiques qu'elle contient. D'après ce qui précède, en effet, toute science proprement dite, et' surtout la science de la nature, exige une* |)artie pure qui serve de fondement à la partie empilique et qui repose sur la connaissance a priori des choses naturelles. Or connaître une chose apriori, c'est

(1) Kmmanit-l KaiNt, Premiers principes metaphysicfues de la Science de la Nature, iraduils par Cli. Andler et Éd. Chavannes ; Paris, 1891 ; pi). G-7.

la connaître d'après sa simple possibilité... Pour connaître la possibilité de choses naturelles déterminées, ce qui est les connaître a priori, il sera encore nécessaire que rm/?^//io/î « /?r/ori correspondante au concept soit donnée, c'est-à-dire que le concept soit construit. Or la connaissance rationnelle par construction de concepts est la connaissance mathématique. Ainsi une philosophie pure de la nature absolument parlant, c'està-dire celle qui recherche seulement ce qui constitue le concept d'une nature en général, serait à la vérité possible sans Mathématiques ; mais une théorie pure de la nature, portant sur des objets naturels déterminés {ihdorie des corps et théorie de Tàme), n'est possible qu'au moyen des Mathématiques ; et comme, dans toute théorie de la nature, il n'y a de science véritable qu'autant qu'il s'y trouve de connaissance a priori, la théorie de la nature ne contiendra donc de science proprement dite que dans la mesure où les Mathématiques pourront y être appliquées.

» Tant qu'on n'aura pas trouvé pour les actions chimiques des matières un concept susceptible d'être construit... (desideratum auquel il est difficile qu'on satisfasse jamais), la Chimie ne saurait être autre chose (ju'un art systématique ou une doctrine expérimentale, mais en aucun cas une science proprement dite, car les principes de la (Ihimie sont purement empiriques et ne souffrent point d'être représentés a priori dans l'intuition; ils ne rendent pas le moins du monde concevable la possibilité des lois fondamentales des phénomènes chimiques, car ils ne sont pas susceptibles d'être soumis aux Mathémati(|ues...

» La théorie des corps ne peutdevenir une science de la nature que lorsque les Mathématiques s'y appliquent. »

Pour <|ue l'espi'il allemand, donc, se sente apte h ti'aitei* scientitiquemenl un chapitre de nos connaissances expérimentales, il faut que la déduction et, si possible, (juele raisonneujent mathématiquey soientde mise. On comprend, dès lors, pourquoi rAllemagne est entrée la dernière dans le vaste concours des nations civilisées vers réta])lissement d'une Physique toujours plus parfaite; on comprend aussi comment, ace concours, cette tard-venue a pris bien vite une si grande place; ce n'était pas là cas fortuit, mais suite nécessaire des caractères du génie allemand, dépourvu de finesse et puissamment géométricjue.

Prenons, par exemple, une science dont, depuis cinquante ans, Tessor, en Allemagne, fut prodigieux ; nous avons nommé la Chimie.

« La Chimie est une science française. Elle fut constituée par Lavoisier, d'immortelle mémoire. » Ainsi s'exprimait Adol[)he Wurtz (I) aux premières lignes d'un des plus beaux discours qu'on ait composés sur le progrès de la Science. Les études par lesquelles Lavoisier a posé les premières assises de la Chimie sont de celles où l'esprit de tinesse a donné la pleine mesure de sa puissance et de son habileté.

Longtemps la Chimie se développe sans que les laboratoires allemands fournissent à ce progrès des découvertes capitales. Leur part est mince encore dans ces recherches qui, par l'intermédiaire de la théorie des types, vont constituer notre moderne Chimie organique. De ces recherches, l'initiateur génial est notre . I. -h. Dunias. Aussitôt à sa suite, voici venir Laurent, qui

(1) Ad. A\lrtz. Dictionnaire de Chimie, t. I, 1874. Discours préliminaire.

devait être, un jour, le premier doyen de la Faculté des Sciences de Bordeaux, le strasbourgeois Gerhardt, l'anglais Williamson, enfin Adolphe Wurtz,cet autre strasbourgeois, en qui la finesse, la vivacité, la fougue du génie français atteignaient à leur comble. Parmi ces créateurs, un seul allemand, Hoffmann, l'émule de Wurtz dans la découvertes des aminés, peut réclamer une place de quelque ampleur.

Mais il advient que ces admirables recherches introduisent, en Chimie, le langage et les procédés de la Géométrie. Pour représenter la constitution des corps organiques, où le carbone joue un rôle essentiel, les synthèses par lesquelles on les peut produire, les substitutions qui les transforment les uns dans les autres, les isoméries et les polyméries qui les diversifient sans en changer la composition, la nouvelle théorie relie les uns aux autres, suivant des règles fixes, des assemblages de points. Ces règles, c*est un allemand, Kékulé, qui les formule d'une manière précise et systématique. Les raisonnements par lesquels la Chimie nouvelle explique ou prévoit les réactions ressortissent à une branche particulière de la Géométrie, a VAnalysis situs. Pour accroître la Chimie organique, Tesprit de finesse a, désormais, beaucoup moins h faire ; le secours de l'esprit de géométrie, au contraire, est, chaque jour, plus indispensable. Ce que Kant regardait comme un « desideratum auquel il est difficile qu'on satisfasse jamais » s'est accompli ; « les principes de la Chimie... sont devenus susceptibles d'être soumis aux Mathématiques. » Tout aussitôt, voici que l'Allemagne s'empare de cette partie de la Chimie, qu'elle s'y adonne avec une sorte de passion, que des milliers et des milliers de composés organiques nouveaux sortent de ses iyimenses

et nuilliples I.ihoraloiros, rjne, \v)uv les classer et les <lérrii(», (»ll(* fonimh* des principes tirés de VAnalysis situs, (id'elle rédii^^e dos traitas de ('hiinie tout p'ireils à des livres d(* (jécniélrie.

l/liisloire de \i\ ]Méeai)i(|Lie chimique prête à des reinarcjues seinl)lal)les.

L'objet de cette science est de déterminer l'iidlnence 4[ue les circonstances physiques, telles la pression, la température, la concentration plus ou moins grande des solutions, exercent sur la marche plus ou moins rapide, sur l'arrêt, sur le changement de sens des réactions chimiques. La pensée maîtresse nutour de laquelle se groupent les hypothèses fondamentales de cette doctrine, c'est celle-ci : Les circonstances physiques que nous venons d'énumérer se comportent, à l'égard des réactions chimiques, comme elles se comportent à l'égard <les cliangements d'état physique, tels que la vaporisation des liquides, la fusion des solides, la dissolution des sels et des gaz. Pour percevoir cette analogie, cachée sous les multiples et palpables différences qui séparent les transformations chimiques des transformations physiques, pour la mettre en évidence pai* des expériences ingénieuses et convaincantes, poui' la garantir contre les objections que soulevait son extrême nouveauté, (mlin, pour en montrei* la fécondité, il fallait autant de force que de finesse d'espi'it. Après avoir suscité les divinations de(ieorges Aimé, cette force et cette finesse d'esprit dirigèrent l'auivre grandiose d'Henri Sainte-Claire Deville et de ses disciples, d'Henri Debray, de Troost, de llautefeuille, de (îernez, de tous ces maîtres en Tart d'imaginer et (Linterpréter une expérience, dont, ici, je salue les noms avec la vénération émue du disciple reconnaissant.

Après que TEcole d'Henri Sainte-Claire Deville eût posé les fondements expérimentaux de la Mécanique chimique, d'autres vinrent, qui pressèrent cette science de revêtir la forme mathématique ; il lui suffisait, pour cela, de recourir aux principes de la Thermodynamique, car, déjà, ceux-ci soumettaient h leurs lois les changements d'état physique, la vaporisation, la fusion, la dissolution. Le premier qui eut l'idée d'appliquer les théorèmes de la Thermodynamique à la dissociation chimique, ce fut mon maître, J. Moutier, hientôt suivi par un autre français, Peslin. Peu après, deux hommes entraient dans la voie que Moutier avait ouverte ; c'était l'allemand Horstmann et l'américain J. Willard Gibbs; mais celui-ci poussa beaucoup plus loin que celui-là, et la théorie mathématique des équilibres chimiques sortit presque achevée de ses mains.

Cette théorie mathématique, il s'agissait d'en soumettre les corollaires au contrôle de l'expérience, afin d'en montrer l'exactitude et la fécondité. Ce fut, en France, la tâche de M. H. Le Chatelier. Ce fut, surtout, la tâche de l'École hollandaise, de M. Van der Waals, de Bakhuis Roozboom, de Van't HofT — de Van't Hoff, qui avait été élève de Wurtz ; de Van't lloft', dont un de ses disciples hollandais, M. Ch. Van Deventer, écrivait (1) : « Sous maint rapport, on doit tenir l'œuvre de A'an't Hoiï pour une œuvre française plutôt que pour une œuvre allemande. Assurément, il éprouvait, pour ce qui est solide, une profonde vénération ; mais ce qu'il aimait à la passion, c'est l'idée, Tidée

(i) Cité par W. P. Jobissen cl L. Tu. Ukicuer. J. If. Vant Jloff's A77isterda7ner Période {1877-1895): lleldcr, t912, pp. 28-29.

esquissée à grands traits, et ses reeherehes tendaient à lancer Tidée dans le monde, bien plutôt qu'à prendre un bloc énorme et massif, un bloc que personne ne pût remuer, pour l'arrondir et le polir en tous sens ; ce travail-là, il Tabandonnait volontiers à d'autres. »

Ces autres allaient se mettre à la besogne, et ce seraient les Allemands.

Maintenant, en eUet, la iMécanique cbimique était parvenue au point où Tesprit de géométrie en pouvait presser les principes afin qu'ils donnassent, d'une manière régulière, toutes leurs conséquences, afin que ces conséquences fussent, chacune à son tour, suivant des procédés désormais fixés, soumises au contrôle de Texpérience. Cette œuvre systématique, où il n'était plus question d'inventer, mais de développer avec ordre une doctrine prévue, les laboratoires allemands se chargèrent de l'accomplir.

L'histoire de la Stéréo-chimie nous fournirait un troisième exemple de la vérité que nous nous efforçons d'établir.

Au début de cette histoire, nous trouverions les mémorables recherches de Pasteui* sur l'acide tartrique et les tartrates ; nous verrions ces recherches établir une corrélation fixe entre la forme cristalline d'une substance et la rotation qu'elle impose à la lumière polarisée. Nous verrions ensuite le français Le Bel et le hollandais Van't Uofî concevoir, en même temps, cette audacieuse pensée qu'on peut, à la formule chimique, transporter de toutes pièces ce que Pasteur a démontré de la forme cristalline; les observations de ces deux chimistes apporteraient, à leur hypothèse, les premières confirmations. Dès lors, la Chimie des substances douées de pouvoir rotatoire se trouverait gouvernée par

des règles géométriques dune extrême précision; c'est à ce moment que les laboratoires allemands s'empareraient de l'étude de ces substances ; c'est h ce moment qu'à l'aide des lois géométriques formulées par la Stéréo-chimie, Emil Fischer et ses élèves établiraient la constitution des matières sucrées et en effectueraient la synthèse.

Quand une science expérimentale en est venue à ce point de perfection où le raisonnement déductif déroule longuement les conséquences des hypothèses, mieux encore lorsqu'elle se prête à l'emploi du raisonnement mathématique, elle permet à l'homme de prévoir très exactement ce qui se produira dans des circonstances données, et ses prévisions sont presque assurées contre la déception. Or prévoir, c'est pouvoir. Aussi la science expérimentale, lorsqu'elle est devenue déductive, surtout lorsqu'elle est devenue mathématique, est-elle le guide de l'industrie.

Dès ce moment, pour promouvoir l'industrie, l'esprit de géométrie devra, des principes de la science, faire sortir tous les corollaires qu'ils impliquent, afin que, parmi ces corollaires, l'ingénieur trouve en foule des vérités utiles, des recettes pratiques, des procédés à f.iire breveter. N'est-il pas clair, dès lors, que l'esprit géométrique des Allemands, si propre à déduire toutes les conséquences d'un principe donné, était merveilleusement adapté à tirer, de notre Mécanique, de notre Physique, de notre Chimie, devenues déductives et mathématiques, une industrie d'une extraordinaire puissance? On a souvent renjarqué que l'Allemand, peu capable d'idées nouvelles, était des plus habiles à recueillir età mettre en valeur les résultats d'inventions venues d'ailleurs. Ce sont bien, en effet, les caractères

il'une raison où l'esprit rie géométrie, par son développement excessif, a conipritné le bon sens et ne lui a jamais permis fie s'étendre en esprit de linesse.

Lors(jn'une telle raison se propose de travailler au progrès des sciences expérimentales, elle se trouve :!j:randement exposée à donner dans deux travers.

IjC premier, c'est d'imposer la forme déductive, voire la forme mathématique, à une science d'observation <|ui n'est pas prête à les revêtir. D'hypothèses que l'esprit de finesse n'a pas encore pris le temps d'analyser et de préciser, que Texpérience n'a pas assez souvent contrôlées pour leur assurer quelque fermeté, on se hâte de tirer, par des raisonnements très rigoureux, des conséquences nombreuses et détaillées. C'est bâtir à chaux et à sable sur un terrain mouvant. C'est faire œuvre vaine et qui va crouler.

Le second de ces travers, c'est d'oublier qu'une science dont les principes ont été tirés de l'expérience, reste toujours justiciable de l'expérience. Lors donc qu'il en vient à comparer aux faits quelqu'une des conséquences de la théorie, l'observateur doit s'enquérir de la réalité avec autant de soin et d'impartialité que si le raisonnement ne lui avait fourni aucune indication préalable; son attention se doit porter avec une insistance particulière sur tout effet qui, si peu que ce soit, s'écarterait des pi'évisions ; son esprit de finesse doit recueillir et peser ces témoignages avec une scrupuleuse justesse, toujours prêt, si ces démentis l'exigeaient, à condamner la tliéorie, en dépit de toutes les confirmations qu'elle aurait aupaiavant reçues. Croire que la rigueur de la déduction a pu conférer aux corollaires d'une hypothèse une certitude a priori dont les prémisses ne jouissaient pas ; fort de cette confiance, tenir.

sans plus ample informé, ponr accidentel et négligeable tout écart entre les prévisions de la théorie et la réalité ; ou bien encore trouver à ces écarts des explications et des excuses forgées pour le seul besoin de la cause, c'est tomber dans la plus lourde bévue sinon dans la pluscoupnble déloyauté.

Une raison qui, par défaut de bon sens et d'esprit de finesse, méconnaît le point où jaillit la vérité ; qui, si volontiers, dans la déduction rigoureuse où elle excelle^ voit, pour les conséquences, la source d'une certitude dont les prémisses ne jouissaient pas, une telle raison, disons-nous, se trouve bien mal gardée contre les deux dangers que nous venons de signaler.

Quelques phénomènes nouveaux sont-ils découverts dans le domaine de la Physique ? Elle naltend pas que des expériences multiples, ingénieuses, analysées avec pénétration, critiquées avec sévérité en aient assuré, éclairé, précisé les lois. Pour bien accomplir cette besogne, il faudrait trop de finesse d'esprit. En hâte, elle remplace par des équations algébriques ces faits h peine observés, et la voilà déduisant sans fin à partir de principes dont on ne sait ce qu'ils valent. Combien de théories de cette espèce, consacrées, pour la plupart, à quelque elTet de Télectricité, nousoni été, depuis vingt ans, importées d'Allemagne 1

Et d'autre part, dans chacun de ces laboratoires, vastes comme des usines, où travaille, avec une discipline militaire, une pleïade d'étudiants, où chacun veut, en im temps modique, acqu«M'ir \c titre envié de Doklor, une théorie distribue aux candidats ses conséquences multiples, mais toutes semblables entre elles ; le contrôle de chacune de ces conséquences fournira la matière de V 1 nauguraldissertation . de la mince thèse que doit

cuuroMiHM' le doctorat. VMc. e^t toujours véi'ifiée, la théorie, sans ('oiM[)li(!alion, sans à coiij), dans 1(3 temps prévu.

Dans les laboialoires IVaneais, les théories ne ni(jntrent pns toujours cette docile complaisance. Si complètes soient-elles, et si bien éprouvées par les expériences antérieures, elles se révèlent trop simples h rintini ; la réalité est si ample et si complexe qu'elles en sont débordées de toutes parts ; jamais l'observateur sagace n'en |)oursuit bien longtemps le contrôle sans découvrir des cas imprévus, difficiles, exceptionnels^ où sa finesse d'esprit trouve mainte occasion de s'exercer. Au contraire, à la porte de certains laboratoires allemands on pourrait écrire, comme sur telles loteries foraines : Ici, h tous les coups Ton gagne. Envoyant, à tout coup, les dés amener double-six, allez-vous, avec Pascal, vous écrier : Les dés sont pipés ? Pensez-vous avoir affaire à des bonneteurs ? Non, vous avez devant vous des géomètres bien disciplinés. Quand une théorie est admise par le Herr Professor, et donc vraie, ils ne conçoivent pas comment les conséquences qu'on en déduit rigoureusement pourraient être fausses.

Des deux défaut* que nous venons de reprocher à la science allemande, donnons un exemple particulier. L'attitude d'Iheckel à l'égard de l'hypothèse darwinieime nous le fournira.

Charles Darwin était un merveilleux observateur ; patient et sagace, il a étudié avec autant de soin que de pénétration certaines variations éprouvées par les individus d'une même espèce animale ou végétale ; il lui a paru qu'au sein d'une telle espèce, la formation des diverses races se pouvait expliquer par le jeu de la sélection naturelle ; amplifiant alors, mais avec pru-

dence, la loi qu'il avait ainsi découverte, il a pensé qu'elle rendait concevable la dérivation graduelle des êtres vivants de toute espèce h partir d'une souche unique.

L'hypothèse proposée semblait rendre compte d'un très grand nombre de faits. Ne s'en rencontrait-il pas, dans la nature, avec lesquels elle ne fût point compatible ? Si l'on en signalait, il appartenait aux observateurs de les recueillir avec grand soin, de les examiner de près, de reconnaître s'ils n'opposaient à la théorie de la sélection naturelle qu'un apparent démenti, ou bien, au contraire, s'ils la contredisaient d'une manière formelle. C'est une œuvre qu'ont accomplie bien des naturalistes, au premier rang desquels se place un maître dont Charles Darwin louait hautement la perspicacité, notre grand Henri Fabre ; de riiyptjlhèse darwinienne, cette (Puvren'a guère laissé subsister que des débris.

Hfockel n'a pas pris la question du même biais que ces observateurs. Voici ce qu'il écrivait, treize ans après l'apparition de V Origine des espèces, au sujet de la théorie darwinienne (ij :

« Il ne dépend pas de la fantaisie de chaque zoologiste ou botaniste de l'accepter ou non à titi-e de théorie explicative. On est rigoureusement obligé, en vertu des principes fondamentaux en vigueur dans le domaine des sciences naturelles, d'accepter et de conserver, tant qu'il ne s'en présente pas une meilleure, toule Ihéorie, fut-elle même faiblement fondée, (]ui se peut concilier

( l) Eknkst ILeckel, Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois naturelles \ Irad. Ch. Letourneau^ Paris, i874. DiMixicfiu' Icroii, p. ^7.

uvec les causes oflirieutcs. No Ir, point faire, c'est re|)onss(M' (ou le e.rj}/iralioft scirii/i/ir/fH' des phénomènes. ))

Le tilr(Miin(|ue (lu'unc hypothèse scienlirK|ue puissfî avoir à notre créance, c'était, pensions-nous, raccord de ses consé(]uences avec tous les faits hien ohservés. Point (hi tout. Si (( faihieinent fondée » soit-elle, elle nous « oblige rigoureusement » à la recevoir, à moins que nous ne soyons en possession d'une hypothèse plus satisfaisante. Cela, direz-vous, n'a pas le sens commun. Ne vous avais-je pas dit (|ue, dans la raison de nombre (rallemands, le bon sens faisait trop souvent défaut ?

L'axiome de la sélection naturelle étant ainsi posé,. Tesprit de géométrie en dévide les corollaires; et, bon gré mal gré, il faut que la nature s'accorde avec les conséquences régulièrement déduites d'un principe que • nous sommes a rigoureusement obligés » d'admettre; aussi, qu'elle est merveilleusement désinvolte Tallure d'Iheckel ;i l'égard de l'expérience !

Lisons, par exemple, la leçon qu'il consacre à la génération spontanée. Cette leçon apour objet de prouver que la génération spontanée est possible. Hypothèses touchant laformalion du système du Monde, considérations sur l'ancienneté et la température de la terre, relations entre la Chimie organique et la Chimie minérale, description du légendaire liatliybiiis [heckelii, sont successivement invoquées à l'appui de la thèse' qu'il s'agit de soutenir. Cependant, nous songeons que des expérimentateurs ont cru prouver non plus la simple possibilité, mais la réalité même delà génération spontanée ; nous nous souvenons que Pasteur, par une mémorable séi'ie de recherches, les a convaincus d'erreur. De ce débat célèbre, il faut bien tenir compte.

Ilœckel écrit vingt-neuf pages sur la génération spontanée sans prononcer le nom de Louis Pasteur. De la querelle que nous rappellions, voici tout ce qu'il dit (1) :

« Jusqu'ici, ni le phénomène de Tautogonie (2), ni celui de la plasmagonie (3), n'ont été observés directement et incontestablement. Autrefois et de nos jours, on a institué pour vérifier la possibilité, la réalité de la génération spontanée, des expériences nombreuses et souvent fort intéressantes. Mais ces expériences ont trait, en général, non à Tautogonie, mais à la plasmagonie, à la formation spontanée d'un organisme aux dépens de matières déjà organisées. Evidemment, pour notre histoire de la création, cette dernière catégorie d'expériences n'offre qu'un intérêt secondaire. « L'autogonie existe-t-elle ? » Voilà surtout la question qu'il nous importe de résoudre. « Ust-il possible qu'un organisme naisse spontanément d'une matière n'ayant pas préalablement vécu, d'une matière strictement inorganique ? » Nous pouvons donc négliger toutes les expériences si nombreuses tentées durant ces dix dernières années avec tant d ardeur au sujet de la plasmagonie, et qui d'ailleurs ont eu, pour la plupaî-t {i), un résultat négatif. En elfet, la réalité de la plasmagonie fùt-elle rigoureusement établie, que cela ne prouverait rien touchant Tautogonie. »

Sans doute ; mais qu'on n'ait jamais pu, même aux

(1) Eknkst H.KCKEL, Op. laïuL, Treizième leron ; éd. i*il. j). 300.

(2) (lénération spontanée d'êtres vivants iuix dépens de composés purement minéraux.

(3) Génération spontanée aux dépens de composés ori,Mniijues.

(4) Cest nous (\n\ souliiinons.

iîl

ilépt'iis (le substances iiiinHMlialcinent r()uriii«'> par des êtres vivants, piodiiire une ^énéfation s|)()nlanée, c'est une présoniplioii sin^iilièreuient forte (|u'oii ne rol)tien- <lra pas de niaticres piiriMnent minérales. \)n hunnète homme nous l'eiil dit.

Ouand, pour <'scam(jter une ex.p(M'ience (jui le i^éne, un savant recourt à du semblables tours d(* passe-passe, <'e n'est plus d(î bon sens qu'il manque; c'est de bonne foi(l).

(l) Va\ \\)0H. le 1)1 Arnold Brass a vivement reproché à Ha*ckel d'avoir donné, pour a[)puyer sa théorie sur ia des- <-endanee simienne de riiomme, des fii^ures emhryoloi^iques inventées en tout ou en partie. Cette accusation l'ut le point <le départ (iunc violente })olémiquc

Cette polémique conduisit Hœckel à écrire les lignes suivantes, où s*aliirme nettement sa façon de comprendre et de Iraiter les sciences naturelles :

u Mon enlhousiasme pour la Nature et la Science de la Nature (que mes adversaires m'ont souvent rcproclié connue du fanatisme) et, |)articulièrement une inclination, de bonne heure développée en moi. à arrondir tout le domaine de la reclierche (que (pielques-uns de uies amis ont appelée, (ui plaisantant: inclination à compléter) m'ont conduit, souvent, à dépasser les limites de l'observation exacte, et à en (combler les lacunes par la réflexion et par des hypothèses. Mais Je crois que, précisi'ment. je suis souvent parvenu de la sorte à des résultats utiles, et (jue ma l^hiloso[)hi(^ de la Nature, dont on s'est tant moqué, a plus fait pour la connaissance et pour le progrès de la vérité que les milliers d'observations que j'ai livrées consciencieusement au public dans mes monographies des Radiolaires, des Kponges, des Méduses, des Siphonophores, etc. » (Krnst H.kckel, Sandalioit, eine offene Antwort auf die Fdlschunffsanklaf/en d^r Jesuifen. Frankfurl. a. M.. 1910, p. 19).

TROISIEME LEÇON Les Sciences historiques.

Mesdames, Messieurs,

La vérité historique est une vérité (Inexpérience ; pour l'econnaitre, pour découvrii' celle-là, Tesprit suit exactement la môme voie que pour reconnaître celle-ci ; seulement, au lieu d'observer des faits, il étudie des monuments, il déchiffre des textes ; ces monuments, d'ailleui's, et ces textes sont, eux aussi, des faits.

Au début de toute recherche historique, comme au début de toute recherche expérimentale, il faut une idée préconçue; cette idée, elle a souvent été suggérée à Thistorien par quelque trouvaille heureuse, par la découverte de quelque monument enfoui jusqu'à ce jour, de quelque texte inconnu, que le hasard lui a fait exhumer des décombres d'une ville antique ou de la poussière d'une bibliothèque.

Cette idée préconçue, il s'agit de la soumettre au contrôle des documents et, pour cela, de rechercher ces documents. Recherche souvent difficile, toujours passionnante, mais qu'aucune règle précise ne saurait diriger ; on y retrouve l'entraînement et l'imprévu d'une chasse; là où tout semblait promettre une riche proie, on fait buisson creux, et le gibier part d'une maigre touffe où Ton ne pensait point le rencontrer. La conduite d'une

semblable battue relève si peu de la raison raisonnante qu'on se prend h comparer Thabile fureteur de fouilles et d'archives au chien qui suit une piste, et h dire de lui qu'il a du flair.

Les documents recueillis, il en faut tirer parti. Chacun d'eux requiert alors un examen délicat. Est-il authentique ? La date qu'il offre aux yeux, le nom dont il porte la signature n'ont-ils pas été ajoutés après coup par quelque faussaire ou par quelque ignorant? — Est-il complet? Ou bien, n'est-il qu'un débris, et, dans ce cas, que pouvaient être l'étendue, la nature, le sens des fragments perdus ? — Est-il sincère ? L'auteur a-t-il dit, sans addition comme sans réticence, tout ce qu'il jugeait vrai ? Ses passions, ses intérêts ne Font-ils pas poussé à grossir, à dissimuler, à modifier une part des événements qu'il racontait ? — Cetauteurétait-il bien informé, ou bien, au contraire, était-il hors d'état de connaître à fond les choses qui nous intéressent le plus ? — Comprenons-nous exactement la langue qu'il parlait ? Les pensées qu'il exprime, leur rendons-nous bien le sens que leur donnaient ceux h qui il les communiquait ? Tels sont les problèmes multiples, et j'en passe, que pose le moindre document; problèmes qu'il faut résoudre si l'on veut de cette chose morte, de ces quelques traits gravés sur la pierre ou sur le métal, sur le papyrus, le parchemin ou le papier, faire un être vivant, parlant, qui nous raconte les âges passés. 11 faut, disait Fustel de Coulanges, savoir solliciter un texte. Les adversaires de ce maître ont feint devoir dans ce précepte le conseil d'un suborneur de témoins ; comme s'il eût été capable de cette malpropre pensée, l'homme dont la probité allait jusqu'à la candeur, l'historien qui, de la science à laquelle il avait voué sa vie, disait cette l)elle

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parole (1) : « Nous lui domandons ce charme (riinpartialité parfaite <|ui (\st la chasteté de l'histoin» » ! I^]iiten- <lons mieux la i)(Misée de Kustel do (](julaiii:;es. Kii présence d'un texte, Thistorien doit être comme, h» jui^e <l'instruction devant un témoin qui a mal vu, qui s'ohsiineà ne pas raconter cequ'il a vu, qui se plaît à inventer ce qu'il n'a |)as vu ; le juge, cependant, à force de ([uestions prudentes, patientes, hahilement enchaînées, finit par tirer de cet homme ignorant, récalcitrant et menteur des renseignements précis, véridiques et utiles. Quand on a contraint les textes de parler, il faut écouter leui*'langage. Ils ne déposent pas tous en faveur de ridée préconrue qu'ils sont appelés à contrôler; parmi eux, il en est qui lui sont h charge. Est-ce leur témoignage qui mérite de l'emporter sur les témoignages favorables ? Faut-il condamner et rejeter la pensée où notre esprit avait cru, tout d'abord, apercevoir une lueur de vérité ? C'est besogne de juge qu'il s'agit maintenant d'acconq^lir. Il y faut toutes les qualités qui font le juste juge, non seulement la rigueur et la pénétration de l'esprit, mais encore cette belle et rare vertu du cœur qui a nom : impartialité. Elle est souvent bien difficile à pratiquer, cette impartialité; il nous en coûte de sacrifier l'idée h laquelle nous nous étions d'abord attachés ; il nous en coûteparce que l'homme a toujours quelque amour pour son propres entiment; il nous en coûte, souvent et surtout, parce que la proposition historique que nous voulions établir devait servir h la défense ou à Tattaque, défense d'une cause qui nous est chère ou

(i) FusTEL DE CoLLANt.Es, De la manière d'écrire V histoire en France et en Allemagne depuis cinquante ans {Revue des Deux- Mondes, t. CF, 1872, p. 251).

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attaque d'une doctrine qui nous est en liorreur. Dans le domaine de toute science, mais, plus encore, dans le domaine de l'histoire, la recherche de la vérité ne requiert pas seulement des aptitudes intellectuelles; elle réclame en outre des qualités morales, la droiture, la prohité. le détachement de tout intérêt et de toute passion.

Une fois que notre première supposition a été rejetée, il en faut composer une autre, qui tienne compte de tous les textes, de tous les monuments déjà connus; puis, cette seconde supposition, il la faut, si possible, soumettre au contrôle de nouveaux docuilïents ; ainsi ^ par cette continuelle comparaison de notre pensée aux faits, par cette incessante impression des faits sur notre pensée, une vérité historique se trouvera peu h peu dégagée, précisée, mise en pleine lumière. Pour justifier une hypothèse sur les origines de la monarchie carolingienne, un historien n'agit pas autrement que n'opérait Pasteur pour vérifier une hypothèse sur la cause de la rage.

Ce travail historique, c'est à Tesprit de finesse qu'il appartient essentiellement de l'accomplir. C'est bien de cette recherche qu'on peut dire : « Les princi])es sont dans l'usage commun ci devant les yeux de tout le monde. On n'a que faire détourner la tète ni de se faire violence. 11 n'est question que d'avoir bonne vue, mais il faut l'avoir bonne; car les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en écliappe. Or l'omission d'un principe mène h l'erreur ; ainsi il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite Tesprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus ».

Dépourvue d'esprit de finesse, l'intelligence allemande

est sinu^ulirrenKMit myope; elle a voulu, re[)cn(l.'uit, s'adonner au travail historique; elle a eu l'ambition (l'y passer maîtresse, et (renseigner* aux autres comment il devait (Mi'(* iikmk''. AIois. à la [Arhc, do l'historien, elle a pr(jtendu tracer une voie si droite, si rigoureusement l)ord('e de garde-Tous ([u'on la i)ùt suivre à Taveuglc. Recherche des documents, criticjue des textes, établissement (\vs conclusions, elle s'est avisée de tout réduire en règles si précises, si impérieuses (juc rintelligence la |)lus dépourvue de finesse, la plus dénuée de sens commun n'eiU qu'à les suivre pour aboutir à coup sur à la \ri-if('\ Ainsi les aiguilles d'une montre, qui ne perçoivent pas le temps, sont, par des rouages découpés et engrenés avec précision, contraintes de marquer très exactement l'heure qu'il est. L'ensemble de ces règles, qui transformaient le critique ou l'historien en horloge bien réglée, a été offert à Tadmiration du monde sous le nom de méthode historique.

// nij a pas^ il ne peiU pas y acoir de mélliode liislorifiiie.

Oui dit : rnctiiode, dit : voie tracée avec précision, capable de conduire, sans écart, d'un terme à un autre. Dans les arts, il y a méthode partout où il existe un procédé explicitement formulé qui, à l'aide de moyens «léterminés, permette d'exécuter à coup sûr une ceuvn* prescrite. Dans les choses de l'esprit, il y a méthode s-i la raison possède une règle de conduite qui la mène -^ans faute de la connaissance de certaines vérités données à la découverte d'autres vérités qui en sont les nécessaires conséquences. Or « un raisonnement dans lequel, certaines choses étant posées, une autre chose en résulte nécessairement, par cela seul que les données sont ce (fu'elles sont », c'est, selon la définition même

d'Aristote (i), un syllogisme : << 2'jX).OY?.'7aoç oé so-ti.

àvàyx*r); cT'jy.êa'lvc'- tw -zolùzcl slva», ». Autant dire que, dans le domaine intellectuel, le mot méthode est synonyme de raisonnement syllogistique, qu'il y a méthode partout où il y a déduction et nulle part ailleurs.

La méthode s'empare donc d'une science au moment même que cette science entre dans l'apanage de l'esprit géométrique ; tant que le progrès d'une science ne dépend que de la finesse d'esprit, cette science est rehelle h toute méthode.

Il y a une méthode générale de la déduction ; Aristote •en a pour toujours formulé les lois. H y a une méthode particulière à chacune des sciences que développe la déduction : Méthode de TAlgèbre, méthode de la Géométrie, méthode de la Mécanique et de la Physi(|ue mathématique. Du jour 011 la notation atomique a permis de dire, au moyen des règles précises, par quelle suite de réactions on pourrait, h coup sûr, effectuer telle substitution, telle synthèse, il y a eu méthode chimique.

Il n'y aura point de méthode histori(]ue tant que l'histoire ne procédera pas par déduction ; et l'histoire ne sera jamais une science déductive, parce que l'homme, dont elle traite, est trop complexe, trop insaisissable à toute définition, parce qu'il se meut au milieu d'événements trop nombreux, trop menus, trop enchevêtrés.

Le témoin le mieux placé pour hien voir n'a pas tout vu. Oui dira le concoui's de circonstances futiles grâce auquel tel fait lui a échappé? Ce général n'a pas remarqué certain épisode de la bataille qu'il dirigeait; il était occupé à maintenir son cheval qu'une mouche piquait.

(I) AuisTOTE, Prpmir?'s Anaii/fiqiu's, livre I, • U. I.

\a' Irnioin Ir plus v(M'i(li(iiH* ih^ i';ip(>()i'h! pas loiit ce <pi'il a \ M ; il ronlp sruleinenl re qui lui s(Mnhl(* di'^ne <r(Mrp uoh'. Kl <|u'ils sont s(3nvent indim^s, h's inolifs i\c sf's p!'iMV'i'(Mirps ! D'un i'ait d'ariurs (pii a niai'(pi«'' la tin (lu couihat, le général n'a |>oint l'ait ni(Miti(in dans son récit; il avait donné l'oi-co (hHails sur une uction [nule soniblahle (|ui s'était passée au comniencenient de la halailli»: pourquoi (!et(e dirrérenc(^ ? Il a écourté la (in do sa relation parce qu'il tombait de sommeil.

Pense-t-on. dès lors, qu'on ]>arviendra, par un raisonnement F'i.^oureux^ à déterminer quel rapport exact il y a t'ntre ce (jui s'est passé et C(» qu'un lémoin a remarqué, entre ce qu'il a vu et ce qu'il en a rapporté? Où trouver ici ces idées simples, ces notions clairement définies; ces principes peu nombreux et « grossiers )) sans les- (|uels la méthode déductive ne se peut suivre ?

('ne autre raison interdit h l'histoire l'emploi de la méthode déductive.

Pour qu'une science puisse devenir déductive, il faut <]ue, dans le flomaine qu'elle explore, les conséquences résultent nécessairement, si àvàyxT];;, des données ; il l'aut que ce domaine soit gouverné par un «iéterminisme rigoureux.

Aussi ne peut-on jamais déduire en histoire ; jamais on n'y peut affirmer que telles causes, qui sont connues, (jnt forcément produit tel résultat; toujours, en effet, entre ces causes et ce qui en est résulté, la volonté de l'homme s'est entremise, (?t cette volonté est libre.

Impossible, par exemple, de formuler un procédé infaillible pour reconnaître si le témoignage donné par un document est sincère ou mensonger. Accumulez toutes les raisons qui ont pressé Tauteur de dissimuler la vérité ; citez tous les intérêts i\\ù le sollicitaient,

toutes les passions qui Tagitaient, tous les vices qui le pourrissaient; encore est-il qu'il demeurait libre de ne pas tromper et donc qu'il a pu dire vrai; si vous l'accusez de nous duper, ce sera parce que votre bon sens, votre finesse d'esprit vous font soupçonner en lui un faux témoin; ce ne sera pas à titre de conclusion d'un syllogisme, car le libre arbitre de cet homme empêcherait toujours votre syllogisme de conclure.

Pour que la critique historique pût fonctionner avec la même sûreté et hi même précision qu'un mécanisme bien réglé, il faudrait que l'homme même fût une machine, qu'il en eût les rouages simples et rigides, qu'il en eût le mouvement nécessaire.

Or l'histoire allemande veut être une histoire méthodique, une histoire déductive. De principes qu'elle pose comme assurés, elle prétend tirer avec rigueur des conséquences qui ne peuvent manquer d'être vraies, d'être conformes à la réalité; et si les faits ne s'accordent pas avec les corollaires du raisonnement, c'est tant pis pour les faits; ce sont eux qui se trompent, non les conclusions du syllogisme ; ce sont eux qu'on retouchera et corrigera, non les prévisions qu'a fournies la méthode.

Que les historiens français n'aient jamais, eux aussi, donné dans ce travers, il serait, hélas, impossible de le soutenir. La vérité, en maintes circonstances, peut servir ou gêner des intérêts si forts et des passions si violentes, qu'il est malaisé de la chercher en toute indépendance, de n'être point tenté de modeler la réalité à l'image de la thèse qu'on entend soutenir, au lieu de mouler la thèse sur les faits. « Nos liistoriens, depuis^ cinijuante ans, ont été des hommes de parti, écrivait

— (il —

KusU^I (ItMlouIani^cs (Ml IS72 (1). Si siiicrres (|u'ils lussent, si iiii|Knii;iiix (jnils criisscMil r{v(\ ils ()l)(''issai(MiL h Tune ou à l'autre des opinions |)oliti(|ues qui nous divisent. Ardents cliercheurs, ix^nseurs puissants, écrivains hahiles. ils niettaierit leur ardeur et huir talent au servi(*e d'une cause. Notre histoire ressemblait à nos assemblées législatives ; on y distinguait une droite, une gauche, des centres. C'était un champ-clos où les opinions lullaient. b]crire l'iiistoire de l'rance était une façon de travailler pour un parti et de combattre un advei'saire. L'histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence. »

A cette histoire militante, telle (ju'elle était au moment 011 il écrivait, Fustel opposait la science historique telle (|ue sa droiture la souhaitait. « Il serait préférable, disait-il (2), que l'histoire eut toujours une allure plus l)acirique, (|u'elle restât une science pure et absolument désintéressée. Nous voudiions la voir planer dans cette région sereine où il n'y a ni passions, ni rancunes, ni désirs de vengeance. Nous lui demandons ce charme d'impartialité parfaite qui est la chasteté de l'histoire... L'histoire que nous aimons, c'est cette vraie science frani^-aise d'autrefois, cette érudition si calme, si simple, si haute de nos Bénédictins, de notre Académie des Inscriptions, des Beau fort, des Fréret, de tant d'autres, illustres ou anonymes, qui (mseignèrent à riuiiopece (pie c'est que la science historique, et qui semèrent, pour ainsi dire, toute l'érudition d'aujourd'hui, l/histoire, en ce temps-là, ne connaissait ni les haines de parti, ni les haines de race; elle ne cherchait que le vrai, ne

(1) Flstel de Coulangks, loc. cit., p 243.

(2) Fustel de Coulan(;es, loc. cit., pp. 250-25 L

louait que le beau, ne haïssait que la guerre et la convoitise. Elle ne servait aucune cause, elle n'avait pas de patrie ; n'enseignant pas Tinvasion, elle n'enseignait pas non plus la revanche. »

Le souhait que formulait Fustel de Coulanges a été entendu et exaucé. 11 Ta été, d'abord, parce que le maître, dans son enseignement comme dans ces écrits, donnait un parfait exemple des vertus qu'il réclamait de l'historien. 11 l'a été, aussi, parce qu'il était adressé à des français; et chez nous, si l'on n'est que trop porté à se combattre, nombreux, du moins, sont ceux qui rougiraient d'user d'armes déloyales. Aussi a-t-on vu naître et grandir une pleïade d'historiens qui ont renoué la tradition de pure et calme impartialité saluée par Fustel chez les créateurs français de l'histoire.

Pour être sincères, ils ont su faire abstraction des passions politiques, dût leur impassible attitude soulever les protestations de tous les partis. Beaucoup d entre nous ont assurément gardé le souvenir des mouvements contradictoires que suscita, dans l'opinion, la publication des volumes successifs des Origines de la France contemporaine. Par son premier volume, L'Ancien Régime, Taine irrita vivement les Royalistes. Les trois volumes suivants, consacrés à l'histoire de La Révolulion, soulevèrent, chez les Jacobins, une tempête qui n'est pas encore apaisée. Lniin les Impérialistes saluèrent de leurs imprécations l'apparition du premier volume sur Le Régime Moderne, (l'est que, dans cette œuvre, nul ne trouvait, de son propre parti, le portrait flatté qui, seul, eûtété jugé ressemblant. Cette image de complaisance, le grand honnête homme que fut Jlippolyte ïaine n'avait pas voulu la dessiner. « A mon sens,

<''crivail-il il), le |)assé a sa liiz:iu'(» propre^ et le portrait que voici n(* r(\ssemble qu'à l'aneienne France. Je l'ai tracé sans me préoccuper de nos débals présents ; j'ai écrit comme si j'avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d'Athènes. Ceci est de l'histoire, rien de plus, et s'il faut tout dire, j'estimais trop mon métier d'historien |)Our en faire un autre, à cO)té, en me cachant. »

Sans cesser d'être des hommes, et des hommes de «'œur, sans lirn retrancher de l'amour passionné que chacun d'eux portait aux causesqu'il tenait pour justes et belles, nombre d'historiens ont su, comme Fustel de ('oulanges. comme Taine, garder pour la vérité un respect sans défaillance. Un Henry Houssaye, par exemple, pouvait écrire au début de son admirable 18 14 {2) :

(( Nous avons consciencieusement cherché la vérité. Au risque de froisser toutes les opinions, nous avons voulu ne rien omettre, ne rien voiler, ne rien atténuer. Mais impartialité n'est point indifférence. Dans ce récit, où nous avons vu avant tout la France, la grande blessée, nous n'avons pu ne pas tressaillir de pitié et de colère. Sans prendre parti pour l'empire, nous nous sommes réjoui des victoires de l'empereur et nous avons souffert de ses défaites. En 1814, Napoléon n'est plus le souverain 11 est le général ; il est le premier, le plus grand et le plus résolu des soldats français. Nous nous sommes rallié à son drapeau en disant, comme le vieux paysan de (iodefroy Cavaignac : « il ne s'agit plus de

(1) H. Taink, Lps Origines de la France contemporaine \ la Révolution ; 1. 1, \j Anarchie ; préface, p. 111.

(2) Henry Houssaye. 1814. 53^ édition, Paris, lî)07 ; Pré- .face, p. VIH.

>? Bonaparte. Le sol est envahi. Allons nous battre ».

Et lorsque le sol avait été envahi de nouveau, lloussaye, lui aussi, était allé se battre.

La finesse d'esprit d'un Henry Iloussaye savait allier l'amour de la patrie poussé jusqu'au sacrifice et l'amour de la vérité poussé jusqu'à la plus jalouse impartialité. Ne demandez pas un tel chef-d'œuvre de tact et de délicatesse à l'esprit géométrique d'un allemand.

Cet esprit géométrique a transformé l'histoire en science déductive. 11 part d'axiomes qu'il tient pour absolument vrais. Les corollaires qu'il en déduit avec rigueur ne peuvent pas ne pas être, eux aussi, absolument vrais. Il est donc certain d'avance que, dans ces cadres construits ajmori, tous les documents recueillis avec tant de patience et de minutie doivent se ranger. De cette nécessité, Thistorien germain se tient pour tellement assuré que si. d'aventure, quelque texte n'entre pas tout seul dans la case qui l'attend, eh bien ! une brutale poussée pliera ce rebelle à la discipline que le raisonnement lui impose.

Parmi les axiomes dont se réclame l'histoire germanique, il en est un qui domine tous les autres, il s'énonce en ces termes : Deiitscliland iïber ailes ! L'Allemagne au dessus de tout !

Ce n'est pas d'hier que les historiens allemands ont mis dans ce principe une confiance absolue. Ecoutez ce queFustelde Coulanges (1) écrivait d'eux au lendemain delà guerre de I870-187I :

« Une volonté unique et commune circule dans ce grand corps savant qui n'a qu'une vie et qu'une ame.

» Si vous cherchez quel est le principe qui donne

[[) FcsTKL DE CouLAN(.Es, loc, cît . , p. 24o cl pp. ii6-247.

reLte unilé (ît cette vie à l'érudition alleiiiande, vous remarquerez ijue c'est l'amour de rAllemagne. Nous professons en France que la science n'a pas de patrie ; les Allemandssoutiennent sans détour la thés(î opposée. » Il est faux, écrivait naguère un de leurs historiens, )) M. de Giesebrecht, que la science n'ait point de patrie :» et qu'elle plane au-dessus des frontières ; la science » ne doit pas être cosmopolite: elle doit être nationale, » elle doit être allemande »...

» L'érudit allemand a une ardeur de recherche, une puissance de travail (jui étonnent nos français ; mais n'allez pas croire que toute cette ardeur et tout ce travail soient pour la science; la science ici n'est pas le but ; elle est le moyen, i^^r delà la science, l'Allemand voit la patrie : ces savants sont savants parce qu'ils sont patriotes. L'intérêt de l'Allemagne est la fin dernière de ces infatigables chercheurs. On ne peut pas dire que le véritable esprit scientifique fasse défaut en l'Allemagne ; mais il y est beaucoup plus rare qu'on ne le croit généralement. La science pure et désintéressée y est une exception et n'est que médiocrement goûtée. L'Alh^mand est en toutes choses un homme pratique ; il veut que son érudition serve à quelque chose, qu'elle ait un but, qu'elle porte coup. Tout au moins faut-il qu'elle marclie de concert avec les ambitions nationales, avec Jes convoitises et les haines du peuple allemand. Si le peuple allemand convoite l'Alsace et la Lorraine, il faut ([ue la science allemande, vingt ans d'avance, mette la main sur ces deux provinces. Avant qu'on ne s'empare de la Hollande, l'histoire démontre déjà que les Hollandais sont des Allemands. Elle prouvera aussi bien que Ja Lombardie, comme son nom l'indique, est une terre

allemande, et que Rome est la capitale naturelle de Tempire germanique.

» Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ces savants sont d'une sincérité parfaite. Leur imputer la moindre mauvaise foi serait les calomnier. Nous ne pensons pas qu'il y en ait un seul parmi eux qui consente à écrire sciemment un mensonge. Ils ont la meilleure volonté d'être véridiques et font de sérieux efforts pour Têtre ; ils s'entourent de toutes les précautions de la critique historique pour s'obliger à être impartiaux ; ils le seraient, s'ils n'étaient pas Allemands. Ils ne peuvent faire que leur patriotisme ne soit pas le plus fort. On dit avec quelque raison au-delà du Rhin que la conception de la vérité est toujours subjective. L'esprit ne voit, en effet, que ce qu'il peut voir. Les yeux des historiens allemands sont faits de telle façon qu'ils n'aperçoivent que ce qui est favorable à l'intérêt de leur pays; c'est leur manière de comprendre l'histoire; ils ne sauraient la comprendre autrement. Aussi l'histoire d'Allemagne est-elle devenue tout naturellement dans leurs mains un véritable panégyrique; jamais nation ne s'est tant vantée. Ils ont profité très habilement du reproche de vantardise que nous nous adressions pour se vanter tout à leur aise. Nous nous proclamions vantards ; ils se vantaient avec candeur. Nous faisions croire au monde entier que nous nous vantions, alors même que nos propres historiens semblaient s'appliquer à nous rabaisser ; ils se vantaient sans avertir personne, modestement, humblement, scientifiquement, comme malgré eux et par pur devoir. Cela a duré cinquante ans. »

Quarante-trois années ont passé depuis le jour où Fustel signait cette page ; les Allemands ont continué de se vanter ; seulement, d'humble et modeste, leur

vantardise est (levei)iie ai'rogante, outrecuidante, (Jémesurée. Ils murmuraient doucement : Deutschland iiber nllcs ! L'énoncé de leur axiome favori est d(^venu Ir hurlement furieux (Tune bande de loups enragés.

f.es documents patiemment recueillis, minutieusement critiqués par Térudition allemande doivent tous concourir à l'établissement de cette proposition : Tout ce qu'il y a de grand, de beau, de bon dans le mond(^ est Allemand. Comment on s'y prend pour les contraindre de rendre le témoignage attendu, un historien de profession vous le dirait avec plus d'abondance et de compétence que je ne le puis faire. Si bornées, cependant, qu'aient été mes excursions dans le domaine de l'histoire, elles m'ont fait rencontrer quelques exemples curieux de cet art d'accommoder les textes ; laissez-moi vous en conter un; il me sera fourni par le Doktor Jos. Ant. Endres et son livre sur Ilonorius Augustodunensis(1).

On possède, d'un écrivain du xii^ siècle, un ouvrage intitulé : De luminaribiis Ecclesiœ . Les génies qui ont été les flambeaux de l'Eglise y sont successivement énumérés, ainsi que leurs principaux écrits. Le dernier article est consacré à Tauteur lui-même. Il nous dit qu'il est : fJonoritfs, presbyier et scholasticus ecclesùe Auguslodunensis. De Tavis de tout le monde, et de M. Endres lui-même (2), aucune ville d'Allemagne ne s'est jamais appelée Augustodunum ; la seule ville qui, dans l'Histoire, ait porté ce nom, c'est la ville française d'Autun. Il n'y a donc aucun doute sur la signification des mots

(I) Dr. Jos. Ant. Endres, ffonorius Augusfodunensis, Heitraff ziir Geschichte des geistigea Lebens in l'3, Jahrhundert. Kemplen und Mùncheu, 190G.

{i) Endrks, Op, laud., p. 11.

que je viens de citer ; ils se doivent traduire : Ilonorius ou Honoré, prêtre et écolàtre de l'église d'Autun.

Si je vous demande maintenant de quel pays était Honoré d'Autun, vous allez sûrement me répondre : Mais d'Autun, parbleu ! — Vous n'entendez rien à la méthode historique. M. Endres, qui s y connaît, répond sans hésiter : Honoré d'Autun était de Ratisbonne.

Vous désirez sans doute savoir comment se peut établir semblable conclusion ; vous l'allez voir.

L'axiome qui portera toute la démonstration est formulé dès la première ligne de l'ouvrage de M. Endres : Honoré dWutun était allemand. Pourquoi ? Des auteurs allemands, Rupert von J3eutz, Gerhoh von Reichersberg, Otto von P>eising ont affirmé, sans aucune preuve d'ailleurs, qu'il le fallait compter au nombre des plus célèbres écrivains de l'Allemagne; M. Endres se rangea leur avis sans l'ombre d'une discussion.

Puisque Honoré d'Autun était allemand, il ne reste plus qu'à déterminer la ville d'Allemaune qui lui a donné le jour.

Dans l'article même où il se dit prêtre et écolàtre de l'église d'Autun, Honoré se donne pour auteur de Viniage du inonde, description sommain^et élémentaire (le rUnivers qui eut, au Moyen Age, une vogue extrême. L'image du monde renferme un court précis de Géographie ; ouvrons-le ; nous voyons qu'une seule ville de Bavière y est citée ; c'est la ville de Ratisbonne ; plus de doute; Honoré d'Autun était de llatisbonne. Doberentz a proposé cette conclusion el M. Ijidres l'admet avec pleine confiance.

Celui-ci ne peut toutefois se dissimuler (l) que celte

(1) Endhes, Op. iand., pp. î)-ll.

conclusion s(^ hcnirlc h une leirihlc diriiciiltr' ; dans un texte que 31. Kndros regarde comme autlienli(|ue, qu'il prend pour base de son élude, notre allemand de Hatisbonne s'est dit prêtre et ccolâtrc do l'éii^lise d'Autnn. N'allons pas, pour si peu, renoncer à la conclusion de notre rigoureuse démonstration, (lontentons-nous d'indiquer cette explication ; (( N'aurions-nous pas aflaire k une sorte de pseudonymie moyenâgeuse ? IVdrc r,s nicht deiikbar... dass foir es a/so mif ciner Art mitlelalter lichen Pseudonymie zn tun haben ? » Ainsi, nous dit une note, un contemporain de cet Ilonorius de Uatisbonne qui prend un malin plaisir à se dire d'Autun, Honorius Conrad d'Uirschau, signait ses opuscules : Le Pèlerin, Peregriniis, — Eh oui ! Herr Doktor Endres » mais il n'allait tout de même pas jusqu'à se dire prètr<' et écolâtre de l'église de Chartres ou de celle de Carpentras.

Nous avons ici un exemple des procédés vraiment déconcertants par lesquels les historiens germains, en dépit des textes les plus formels et les plus clairs, annexent à l'Allemagne un homme ou un pays.

Parfois, d'ailleurs, ils ne se mettent pas en peine de découvrir de pareils subterfuges ; quand un texte les gène, ils le suppriment purement et simplement. Dans sa belle conférence sur le vrai et le faux patriotisme, donnée récemment, à liordeaux, sous les auspices du Journal des Débats, M. Camille Jullian citait un cas véritablement « kolossal » d'une telle amputation de documents. Dans plusieurs passages, les Conmientaires de Jules César affirment nettement que la Gaule s'étendait Jus- ([u'au Rhin ; ces passages, les récentes éditions allemandes des Commentaires les ont purement et sinq^lement supprimés comme apocryphes ; ils ne pouvaient

pas ne pas Têtre, puisqu'un raisonnement rigoureux comme delà Géométrie démontre que l'Alsace et la Lorraine ont toujours appartenu à la Germanie.

Ne découvrez- vous pas, maintenant, la raison d'être de certains actes qui vous révoltent ? Aux protestations qui s'élevaient de tous côtés contre les atrocités commises par l'armée allemande, les Universités germaniques, d'un commun accord, ont opposé un manifeste que résume ce raisonnement :

Nous, Universités allemandes, sommes parfaitement bonnes.

Partant notre enseignement est parfaitement bon.

Dès lors, les Allemands que cet enseignement a formés ne peuvent manquer d'être parfaitement bons.

Donc il n'ont pas commis les horreurs que vous leur reprochez.

Et nous, Français, de leur crier : Mais regardez-donc les ruines fumantes des villes incendiées, les cadavres des femmes et des enfants assassinés ! Nous perdons notre temps. Ils ne nous entendront pas. Ils sont sûrs que leur syllogisme est concluant.

Si vous m'annonciez que vous possédez un triangle rectangle où le carré de Thypoténuse n'est pas égal à la somme des carrés des autres côtés, je ne vous écouterais pas. Vous auriez beau me crier : Mais regardezdonc ! Je ne tournerais seulement pas la tête. La Géométrie, plus sûre que vos sens et que les miens, m'affirmerait que vous êtes dans Terreur. A vos objurgations, je ne serais pas plus sourd que ne le sont les Germains aux protestations de la conscience universelle.

Nous voici descendus, je crois, jusqu'au fond de l'intelligence allemande.

Pour toute raison sainement constituée, « les principes

se sentent, les propositions se concluent ». Lr'S axiomes condensent en eux. tout ce que le sens commun, ait^uisé en esprit de finesse, a pu découvrir de vrai. Sans ajouter à ce trésor la moindre parcelle de vérité, le raisonnement déductif distribue lidclcment aux conséquences la richesse qu'il a empruntées aux axiomes.

L'Allemand bouleverse tout cela, car c'est un dément. Sa raison est un monstre où 1 excès (Je développement d'une faculté a fait avorter l'autre faculté. Doué d'un puissant esprit géométrique qui lui permet de déduire avec une extrême rigueur^ il est démuni du bon sens, de l'esprit de finesse qui fournissent la connaissance intuitive de la vérité. Alors, il renverse les conditions normales du savoir humain. Incapable de juger si un principe est vrai ou faux, il tient tout axiome pour un postulat, pour un décret arbitrairement posé par notre volonté ; puis, confondant vérité avec rigueur, il tient pour vraie toute conséquence régulièrement déduite d'une telle prémisse.

Autant dire qu'il tient pour assuré tout jugement dont la vérité s'accorderait avec ses intérêts ou ses passions ; il lui suffît, en effet, de se donner un axiome tel qu'une déduction aux formes rigoureus(^s en puisse tirer la proposition souliaitée.

Par exemple, en temps de guerre, la fantaisie lui prend elle de massacrer des êtres inolfensifs ? Il pose ce postulat : Tout ce qui est de nature à diminuer la durée d'une guerre est humain. Puis, après avoir déroulé quelques syllogismes bien concluants, il vole, viole, pille, incendie, fusille et torpille avec la conscience sereine d*un bienfaiteur de l'humanité.

Avec une merveilleuse perspicacité, FusteldeCoulanges l'avait reconnu : « L'Allemand est en toutes choses

un homme pratique ; il veut que son érudition serve h quelque chose, qu'elle ait un hut, qu'elle porte coup. » La science allemande et, surtout, l'histoire ne sont, bien souvent, que des arsenaux où le Germain se puisse fournir de principes propres à justifier ses actes. Grâce à Timmense labeur de ses savants, de ses philosophes et de ses historiens, TAllemand a toujours sous la main, au moment de commettre un forfait, Taxiome à partir duquel un raisonnement solide lui démontrera qu'il fait bien. Des scélérats, c'est le plus redoutable ; contre le remords, il a pris une assurance aussi certaine que deux et deux font quatre.

QUATRIEME LEÇON Ordre et clarté

Conclusion

Mesdames, Messieurs,

L'esprit allemand est puissamment géométrique, mais il n'est que géométrique; cette formule résume tout ce que nous avons dit des caractères qui marquent, en Allemagne, les sciences de raisonnement, les sciences expérimentales, les sciences historiques.

Si le propre de l'intelligence allemande, c'est d'être exclusivement esprit de géométrie, d'où vient donc que les œuvres produites par cette intelligence nous offrent, si souvent, le spectacle d'une chaotique confusion, d'une profonde obscurité? Car enfin, quoi de plus clair, quoi de plus ordonné que la Géométrie ?

Observez cet homme qui assiste à un concert. Son oreille, très fine et très exercée, distingue avec une merveilleuse exactitude les jnoindres nuances de hauteur ou' de timbre; elle résout les accords les plus compliqués ; l'harmonie, comme la mélodie, n'a pas de secret pour elle. Le concert fini, cet homme se lève pour sortir ; dans les complexités de la musique, il se dirigeait avec sûreté ; maintenant, il tâtonne, il hésite, il heurte choses et gens; n'en soyez point étonné; il est aveugle.

D'une façon toute semblable, la science allemande n'est ni obscure ni confuse dans ce qui relève de l'esprit de géométrie; ses algébristcs, un Weierstrass, un Schwartz, mettent, dans leurs recherches, un ordre

admirable; ils y poussent jusqu'à l'excès le souci de la clarté. Mais lorsque, quittant le domaine propre de la méthode déductive, la raison germanique s'aventure en des régions où l'esprit de finesse serait seul clairvoyant, elle marche à l'aveugle.

Alors, en effet, elle imite Faveugie. Où, pour se diriger, le commun des hommes use de la vue, l'aveugle fait appel aux seuls sens qu'il possède, à l'ouïe et au toucher. Ainsi, privée de la lumière du sens commun et de l'esprit de finesse, la science allemande essaye, là où cette lumière serait indispensable, de se diriger selon l'ordre géométrique : mais cet ordre ne lui peut donner les clartés dont elle aurait besoin.

De même qu'il y a deux sortes d'esprits, Tesprit de linesse et l'esprit de géométrie, que chacun d'eux contribue, pour la part qui lui est propre, à la construction de la Science, que l'œuvre de l'un ne saurait jamais être accomplie par l'autre, de même y a-t-il deux espèces d'ordres, l'ordre géométrique et Tordre naturel ; chacun d'eux est source de lumière quand on l'introduit là où il convient; maison tomberait aussitO)t dans l'erreur si Ton se contentait de mettre un ordre naturel dans des matières qui ressortissent à l'esprit de géométrie ; et l'on demeurerait dans une profonde obscurité si Ton demandait à Tordre géométrique d'éclairer ce qui dépend de l'esprit de finesse.

SuivTC Tordre géouiétrique, c'est n'avancer jamais aucune proposition qui ne se puisse démontrer à Taide des propositions précédemment établies.

Suivre Tordre naturel, c'est rapprocher les unes des autres les vérités (|ui concernent des choses analogues par nature, c'est mettre de Téloignement entre jugements qui portent sur des choses dissemblables.

Kn (iréoniétri<» inrinc, il laul parfois tenir compte de l'ordre naturel ; en ellet, sans nian(|uer le moins di( montfe h la rigueur, (|ui constitue tout Tordre g<M)métrique, il arrive (lu'on puisse, d'un même enseudjle de théorèmes, concevoir plusieurs dispositions dilï'érentes ; Fesprit de iinesse, dans ce cas, indiquera au géomètre (|uelle est, de ces dispositions, la plus naturelle et, partant, la meilleure, (^'est une tâche essentielle et, souvent, fort négligée par le géomètre qui n'est que géomètre. Inspirée par Descartes et Pascal, la Logique de Port Royal le lui reproche déjà. Parmi les défauts dont elle l'accuse, se trouve celui-ci (1) : « lYavoir aucun soin du rrai ordre de la nature. C'est ici le plus grand défaut des géomètres. Ils se sont imaginés qu'il n'y avait presque aucun ordre à garder, sinon que les premières propositions pussent servir à démontrer les suivantes. Et ainsi, sans se mettre en peine des règles de la véritable méthode, qui est de commencer toujours par les choses les plus simples et les plus générales, pour passer ensuite aux plus composées et aux plus particulières, ils brouillent toutes choses, et traitent pêle-mêle les lignes et les surfaces, les triangles et les carrés, prouvent par des iiguresles propriétés des lignes simples, et font une infinité d'autres renversements qui défigurent cette belle science. Les Eléments d'Euclide sont tout pleins de ce défaut... ))

On ne s'étonnera pas que les mathématiciens allemands aient grandement donné dans ce travers. Si nous ne redoutions d'être trop techniques, nous montrerions ici, par quelques exemples, comment la poursuite exclu-

(1) La Logique ou l'Art de penser, IVe Partie, Cli. IX^ cinquième dcl'aiit.

sive de la rigueur algébrique conduit souvent les géomètres d'outre-Rhin au plus complet dédain de Tordre qu'au sujet traité, imposeraient les affinités naturelles: mais il nous faudrait entrer en de trop nombreux détails, et trop spéciaux (1).

Lorsqu'il est privé du secours de Tesprit de finesse et prétend se suffire à lui-même, Tesprit de géométrie n^est pas seulement incapable de disposer une doctrine mathématique selon Tordre naturel; il méconnaît, en outre, Taffinité qui existe entre les diverses sciences; i! oublie quels liens essentiels rattachent les Mathématiques aux autres parties du savoir humain.

L'étude de la nature, l'Astronomie, la Physique doi-

(i) Ainsi nous eussions pu prendre exemple d'un livre, excellent d'ailleurs à certains égards, du Traité de Pln/sique cristalline composé par le professeur Woldemar Voigt («j.

Toute la composition de ce traité est rigoureusement ordonnée à partir d'une pensée qui fut émise naguère par Pierre Curie ; cette pensée, entièrement géométrique, a trait aux divers genres de symétrie qui peuvent alYecter les grandeurs destinées à représenter les propriétés physiques ; deux effets se trouvent donc, dans ce livre, joints Tun à l'autre ou séparés Tun de Tautre par cela seul qu'on y trouve la môme espèce de symétrie ou des symétries de diHVrentes sortes. Cet ordre purement mathématique a pour effet de placer dans des chapitres extrêmement distants certains l^hénomènes que la pensée du physicien associe sans cesse entre eux; ainsi en est-il de la polarisation des corps diéleetriqueset de l'aimantation, que ce traité met fort loin Tune de Tautre; cependant, depuis i^pinus et Coulomb, l'analyse de chacune de ces deux propriétés n'a cessé de copier Tanalyse de Tautre, et tout progrès dans la connaissance de Tune a, tout aussitôt, fait avancer la ronnaissance de Tautre.

(a) Woldemar Voigt, Lehrbuch dev Krystallphysik : Leipzig und Rerlin, 1910.

veiil, aux !\[atliéniatiques, poser les probh'îiues que ces dernières s'efforceront de résoudre ; et la solution de ces problèmes doit être tellennent dirigée qu'elle puisse servir aux sciences d'observation qui la réclament. Les purs i^éomètres sont souvent tentés de briser ce lien entre leur science de prédilection et les autres sciences; sous prétexte que leur méditation doit être entièrement désintéressée, ils prétondent se poser à eux-mêmes les problèmes qu'ils résoudront sans la moindre intention de les appliquer h quoi que ce soit, et « pour le seul honneur de Tesprit humain ». Rien de plus dangereux qu'une telle façon d'agir; non seulement elle prive les sciences d'observation de moyens de recherches dont elles ne sauraient se passer sans tomber dans l'empirisme, mais encore, en isolant les sciences mathématiques, elle les rend stériles. La plupart des questions qui se sont montrées fécondes, qui ont engendré d'amples théories de Géométrie ou d'Algèbre, avaient été posées au mathématicien par le physicien ou par l'astronome; et, dans une foule de cas, la science d'observation ne s'était pas contentée de formuler le problème, elle en avait suggéré la solution. Sans cette suggestion, nombre d'importants théorèmes n'eussent peut-être jamais vu le jour. Daniel Bernoulli, par exemple, eût-il jamais pensé (1) que toute fonction périodique se pouvait développer en une suite de sinus d'arcs multiples les uns des autres, si son oreille de musicien n'avait, au sein de tout son complexe, discerné les sons simples, harmoniques les uns des autres, qui le composent? Peut-être, dans un monde de sourds, les Dalembert, les Euler, les Lagrange n'eussent-

(1) Cette découverte se trouve dans les Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1753.

ils point imaginé les séries trigononiétriques, privant ainsi l'Analyse d'une de ses plus amples doctrines, la Mécanique céleste et de la Physique d'une de leurs aides les plus puissantes.

C'est donc ajuste titre qu'Henri Poincaré écrivait (1) :

« Il faudrait avoir complètement oublié l'histoire de la Science pour ne pas se rappeler que le désir de connaître la nature a eu, sur le développement des Mathématiques, l'influence la plus constante et la plus heureuse.

y> En premier lieu, le physicien nous pose des problèmes dont il attend de nous la solution. Mais en nous les proposant, il nous a payé largement d'avance le service que nous pourrons lui rendre, si nous parvenons à les résoudre.

» Si Ton veut me permettre de poursuivre ma comparaison avec les beaux arts, le mathématicien pur qui oublierait l'existence du monde extérieur serait semblable à un peintre qui saurait harmonieusement combiner les couleurs et les formes, mais à qui les modèles feraient défaut. Sa puissance créatrice serait bientôt tarie. »

Lorsque Poincaré tenait un tel langage, il était fort de sa propre expérience ; la .Mécanique céleste et la Physique mathématique lui avaient posé la plupart des problèmes où son génie d'analyste avait trouvé de si merveilleuses occasions d'exercer sa force et de prouver sa fécondité.

De Descartes h Cauchy, presque tous les grands géojnètres ont été, en même temps, de grands théoriciens de la Physique; aussi n ont-ils eu garde de méconnai-

(J) Heniu PoiNCARK. Lo ralcur de la S('io7iCf\ \)\). 147-148.

Ire celte vérilr : \\n\vr h^s (liviM'sos sciences, il y ;i un ordre natui'el : (?n vciiii de cet ordre, l.i recliercln* malliénhili(|iic pai'ldela rcalit(^ pour aboulir à la réalité.

Soucieuse, avant tout, de n'ahorder aucun problème qui ne put Hw l'ésolu jusqu'au bout avec la (bîrnière précision, riilcob,^ algébrique allemande n'a plus eu le le moindre souci de rencbaînement naturel des connaissances bumaines. Sous prétexte d(^ rendre l(*s inatbé'matiques plus pures et plus rigoureuses, elle s'est appliquées eU'acer de ces sciences tout ce qui pouvait en rappeler l'origine mécanique ou physique. Cb. llermite, par exemple, traitait la tbéorie des fonctions doublement périodiques par les procédés dont sont coutumiers ceux qui s'adonnent à l'étude de l'électricité et du magnétisme ; AVeierstrass a voulu (]ue cette théorie revêtit une forme dont rencbaînement algébrique fût parfait, mais d'où fut bannie la moindre ressemblance avec les méthodes de la Physique.

11 n'est pas douteux que cette méconnaissance de la place assignée aux sciences mathématiques dans l'ensemble des connaissances humaines n'ait été aussi dommageable aux Mathématiques mêmes qu'à la Physique : celles-là y ont perdu en fécondité ce que celle-ci y a perdu en force et en clarté; par là, l'ampleur et la solidité de la science tout entière se sont vues gravement compromises.

Jusqu'ici, nous nous sommes contenté d'affirmer que l'esprit de géométrie était incapable, par ses propres forces, d'établir un ordre naturel soit dans le domain(* d'une science, soit entre les diverses sciences. Il nous faut montrer maintenant quelle est la raison de cette incapacité. Un exemple, fourni par la Botanique, éclairera le principe que nous nous proposons d'établir.

Pour mettre en ordre la multitude des végétaux, Linnée avait proposé une classification systématique qui s'établissait avec la plus grande aisance. On comptait le nombre des étamines que porte une fleur; selon qu'on en trouvait une, deux, trois, quatre etc., la fleur prenait place dans une classe bien déterminée ; cette classe, était, suivant le cas, \a?nonandrie^ la diandrie^ la triandrie, la tétrandrie etc. Rien de plus net que ce mode de classification, d'une simplicité tout arithmétique. Rien non plus qui disloquât plus brutalement les affinités naturelles des végétaux ; il arrive, en efïet, que des plantes fort analogues ne portent pas le même nombre d'étamines, qu'un nombi-e égal d'étamines se rencontre en des fleurs très dissemblables. Ijinnée avait mis, dans le règne A^égétal, un ordre tout géométrique, nullement un ordre naturel.

Ce défaut frappa Bernard de Jussieu ; Louis XV Tavait chargé, en 1758, de planter un jardin botanique à Trianon: Jussieu ne voulut pas (|ue les plantes y fussent groupées selon Tordre artificiel de Linnée; il désira ({u'elles fussent rapprochées d'après leurs analogies naturelles. Les règh^s qu'il avait appliquées furent reprises et complétée-^ par son neveu Antoine Laurent de Jussieu qui donna, en 1789, son Gênera plantaruni sccundiun ordines naturales disposita (l). Pour la première fois, dans ce livre, les bolanistes trouvèrent une classification naturelle des végétaux.

(1) Antunu Lauulntii dk JiissiKu... (tenera planîaram. secundum ordines naturales disposita, juxta methodam in Ilorto Regio Parisirnsi exaratam, anno M DCCLXXIV , Parisiis^ a[)U(l V^iduani Hérissant et Theopliiluni Barrois,

Le Geueni fddntaruin, a dit (luvier, « fait, dans les sciences d'observation, une époque peut-être aussi importante (jue la('hiiniede Lavoisiei* dans les sciences d'expérience ».

Laurent de Jussieu rejette (1) a ces systèmes arbitrairement construits, qui nous oliVent une science artificielle et non pas une science naturelle, qui nous présentent une science condamnée d'avance à ne nous point donner, des plantes, une connaissance approfondie, mais seulement à les délinir sommairement et à les nommer d'une façon certaine ». La création de semblables systèmes ne peut être qu'œuvre provisoire, dont Tesprit se contente, a en attendant qu'une méditation répétée ait distribué les plantes, de plus heureuse façon, suivant une série vraiment naturelle ».

Comment donc découvrira-t-on cet ordre qui doit grouper les plantes selon ieurs véritables affinités ? « Les caractères (2) des végétaux sont inégaux en excellence {prœslantia inœquales). On les disposera en ordre selon la dignité de Torgane qu'ils affectent et selon l'importance {momentiim) des divers rôles de cet organe. Ceux qui sont inconstants ou variables, ceuxquiont plus de fixité. ceux enfin qui sont très constants ou essentiels ne doivent pas être employés indistinctement dans la comparaison des plantes; on les doit employer conformément à leur ordre )>.

« Toutefois (3) cette subdivision des caractères en trois classes ne suffit pas ; chacune de ces classes admet une multitude de degrés qu'il serait malaisé de définir ;

(1) A. L. DE Jussieu, Op. laud\ Introdiiclio in Ilistoriam idantarum, p. XXXIV.

(2) A. L. DE Jussieu, loc. cit., p. XIX.

(3) A. L. DE Jussieu, loc. cit., p. XXXLX.

ce sera la tache excellente du botaniste qui étudie assidûment la nature de peser attentivement l'importance de tous les caractères, afin de donner à chacun d'eux la j)lace immuable (|ui lui revient. — Optimus labor bolanici naliirani sectantis is erit^ ut raracteriwi oniniuni nioinenta pevpendat, suimi si/ujulis lociuii daUiriis iminuiabilem . »

Poui- obtenir une classification naturelle, il ne suffit pas, comme le faisait Linnée, de choisir arbitrairement un caractère qui prête au langage de l'Arithmétique et d'opérer un simple dénombrement; il faut prendre tous les caractères et les peser, afin de connaître quel exerce un plus grand moment^ quel en produit un moindre sur « la balance des affinités [affmilatum iruiind) » (1 ). On ne saurait dire plus clairement que l'établissement d'une classification naturelle passe les forces de l'esprit de géométrie et (jue, seul, l'esprit de finesse s"y peut essaj'cr.

Le degré d'importance, tantôt moindre et tantôt plus élevé, n'est pas, en effet, au nombre des notions que l'esprit géométrique est capable de concevoir.

Il y a quelques années, unplan d'études, destiné à je ne sais plus (fuelle classe, recommandait au professeur de Géométrie de ne démontrer que les théorèmes les plus importants. Ce fut, chez les mathématiciens, l'occasion d'une longue hilarit(''. Dans une chaîne, aucun maillon n'est plus ou moins important qu'aucun autre: gros ou petit, (piand un anneau casse, la chaîne entière est ronqjue. l/auteurde ce plan d'études avait imprudemment étendu au domaine de la (léométrie ce qui est vrai dans le domaine de la finesse.

(I) A. h. DK JussiEU, lor. cil.. |K XWVll.

— So --

T«'l caraclriM* d'uii objcl (»st-il inarinic ox'iilicllr ou particularité accessoire? Telle resseniUianee entre deux êtres est-elle analogie» réelle et profonde ou l)ien similitude a[)parente et supern(nelle ? Telle pensée, dans une doctrine, doil-elle èlrcî tenue pour doniinaidc ou pour subordonnée ? (le sont choses qui se sentent mais ne se concluent pas.

Le seul esprit de linesse peut donc, dans une science, mettre un ordre naturel, parce qu'il peut seul apprécier le degré (l'inq)ortance des diverses vérités. Cette appréciation lui est nécessaire s'il veut placer en pleine lumière les propositions essentielles, celles dont la connaissance fera saisii* la raison d'ètie des propositions moins impoilantes, et découvrira les analoi^ies qui relient celles-ci les unes aux autres; ces propositions secondaires seront éclairées par le rellet de la splendeur dont brilleront les propositions principales ; enlin la pénombre enveloppera les détails, d*autant plus sombre que ces détails seront de plus mince intérêt.

L'esprit géométrique de l'Allemand ne conçoit pas ce que nous entendons par détail sans imporliincc.

Un jeune docteui' allemand était vcmui au laboratoire de Pasteur pour s'initier, disait-il, aux mélliodes de la microbiologie française. Il était élève de Kocb. A r « Institut » de Kocb, on cultivait les microbes sur des tranclies de pomme de tern; ; ce n'était pas la coutume de la rue d'dlm ; pour mieux connaîtie, sans doute, les procédés de ce laboratoire-ci, notre Allemand prétendait faire exclusivement ce qui se faisait dans ce laboratoire-là. <t Ou'à cela ne tienne, lui dit-on ; cultivez vos bacilles comme vous Tentendez ; voici des pommes de terre. » — <( Mais où est le couteau pour les éplucher '! » — (( Prenez le premier couteau venu, et si vous

n'en trouvez pas, achetez un eustache au bazar h treize sous. » — « A Berlin, pour éplucher les pomnies de terre, nous avons un couteau spécial. » Et notre docteur ne voulut pas commencer ses recherches qu'il n'eût reçu, du laboratoire de Koch, cet instrument consacré à Tépluchage des pommes de terre. Dans son esprit, ce couteau prenait rang de méthode scientifique.

Incapable de distinguer ce qui est vérité capitale de ce qui est détail insignifiant, FAIlemand, dès là que la méthode déductive ne lui imposera plus rigoureusement l'ordre à suivre, ne saura comment il doit composer un ouvrage; il ignoreral'artdedonner un brillant relief aux idées essentielles, et d'assourdir peu h peu la lumière, au fur et h mesure qu'elle doit tomber sur des pensées de moindre valeur : dépourv^u de l'esprit dç finesse qui lui permettrait de peser les analogies et les difTérences, il ne pourra classer d'une manière naturelle les sujets qu'il traite. A défaut de classification naturelle, il cherchera pour son œuvre quelque ordre géométrique ; et plus cet ordre sera rigide, plus les dichotomies en seront fréquentes et durement tranchées, plus on y trouvera de subdivisions méticuleuses et ramifiées à l'infini, plus l'auteur s'en déclarera satisfait. Mais comme cet ordre systématique ne sera pas tiré de la nature même des choses, comme il sera dicté, le plus souvent, par l'examen de quelque particularité secondaire, il ne sera pas, pour l'esprit du lecteur, le guide qui éclaire les démarches; bien plutôt, par des rapprochements forcés, par des divorces prononcés en dépit des plus puissantes affinités, il sera source de confusion. I^a raideur de son allure géométrique, en des matières qui relèvent de la finesse d'esprit, se prendra pour savante : elle ne sera que pédantesque.

n'aillciu's, si nriiuili(Hi\ (luOii Ir sup[)Ose, cet ordre ne pénétrera pas jus(|iraii dernier détnil de la doctrine qu'il 8*ac^it d(^ présenlei-; si réduits qu(^ soient les chapitres auxquels il n'iuiposera [)lus ses cadres et ses subdivisions, il en faudia bien venir jus([u'à ces ultimes éléments : alors, privé d'esprit de finesse et délaissé par Tesprit géométrique, l'auteur se noiera dans le galimatias le plus inextricable qui se puisse imaginer.

Pour trouver des types saisissants de ce pathos auquel T/VUemand se* voit condamné, dès là (ju'il n'a plus, pour se guider, le secours d'un ordre géométrique artiliciel, il suflit presque d'ouvrir au hasard un traité germanique. Je n'en veux citer qu'un exemple ; ('amille Saint-Saens le cueillait naguère (1) dans les œuvres de Richard Wagner ; c'est une définition de la mélodie :

(( La mélodie est la rédemption de la pensée poétique indéfiniment conditionnée, et qui s'effectue par la conscience profonde de la plus haute liberté d'émotion ; elle est l'involontaire voulu et accompli, finconscient conscient et proclamé, la nécessité justifiée d'un contenu indéterminé, condensé, à partir de ses ramifications les plus lointaines, en vue d'une extériorisation bien définie d'un conteim indéfiniment étendu. »

Wagner disait un jour à Frédéric Villot : <i Quand je relis mes anciens ouvrages théoriques, il m'est impossible de les comprendre. »

Lorsqu'il ne se comprend plus lui-même, TAUemand est convaincu qu'il atteint enfin la haute Métaphysique. Il n'a pas saisi fironie de Voltaire.

(i) C. Saint-Sakns. (ienaanophiUa \VEchu de Paris, H janvier 1915).

Nous avons termine cette analyse de la science allemande ; dans le développement excessif de Tesprit géométrique, dans l'avortement de Tesprit de finesse et même du simple bon sens, nous en avons découvert les vices profonds ; ils ont empoché TAllemagne de produire les fruits excellents qu'eut mérités son immense labeur.

Bien souvent, sans doute, en suivant cette analyse, vous avez pensé qu'on la pourrait faire refluer en deçà de nos frontières. Hélas, il n'est que trop vrai ! Depuis longtemps déjà, la science française, oublieuse de ses glorieuses traditions, s'est appliquée servilement à copier la science allemande. De cette infiltration de l'esprit germanique dans l'esprit français, de cet empoisonnement lent du génie de notre nation, nous ne voulons, ici, ni retracer riiistoire ni chercher les causes ni flétrir les coupables auteurs ; nous voulons nous interdire toute récrimination au sujet du passé ; nous ne voulons pas regarder derrière nous, mais devant nous.

Chers étudiants, chers jeunes gens de France, vous vous préparez à rendre au pa^s, au prix de votre sang généreux, les terres qu'on lui avait volées. Quand vous aurez accompli cette œuvre glorieuse, il vous restera un autre devoir à remplir; ce sera, par votre labeur, de rendre à la patrie la plénitude et la pureté de son àme. Cherchons donc ensemble comment vous viendrez à bout de cette tâche ; examinons comment vous défendrez votre raison contre le poison germanique.

Ignorerez-vous désormais la science allemande? C'est le conseil que répètent souvent des voix sans autorité. 11 est impossible à suivre; il serait, d'ailleurs, bien fâcheux qu'on le suivit.

La science expérinu'ntale allemand(\ l'érudition aiiemande ont amassé des montagnes de matériaux; il

sci'ait insensr de ne les pas eiupluycr à hàlir lo Iciuph^ (le la vérité, ('.es niatéi iaux, sans doute, ces oliscrvatioiis, ees textes ne doivcMit pas (Hre reriis sans contrôle; il importe de s'assurrM-, [)ai- un examen sévèrcî, (|U(î Texcessixc |)r(''0ccupati()n d'une idre préconçue n en a pas altéré la loyauté, (jue l'axiome : Deutschland liber ailes ne les a pas tronqués et falsiliés. 3Iais prudence n'est pas ahslention. Pour refaire la science française, vous puiserez donc largeminil dans le trésor des documents, accumulés par la science allemande, (lomme les Hébreux quittant la terre de servitude, vous (nnportei'ez les vases d'or des Egyptiens.

Il y a plus. \'ous ne soustrairez pas votre esprit à toute influence venue d'Allemagne, car, parmi les impulsions que vous peut donner une telle influence, il en est d'excellentes.

Le défaut de bon sens et d'esprit de finesse est fort commun chez les (iermains. Mais à cette règle générale^ il est de nombreuses et très heureuses exceptions ; il est des savants allemands dont le génie, parfaitement équilibré, sait faire à chaque faculté sa juste place, sait use»^ tour à tour des intuitions du sens commun et des déductions de lesprit géométrique. Par exemple, entre les reprocbes que nous avons adressés à la science allemande, où sont ceux (|ue mériterait l'œuvie d'un (ilausius ou d'un llelmholtz ? Parmi les maîtres doutre- Khin, il en est à l'école desquels vous pouvez vous mettre en toute confiance; votre intelligence n'en tirera que profit.

Je dis plus encore. H est mainte œuvre allemande où l'excès d'esprit géométrique efïace toute trace d'esprit de finesse, et dont l'étude, cependant, vous peut être très profitable. A cet esprit géométrique, si lourd et si lent,

vous emprunterez deux qualités éminemment précieuses, et qui nous manquent trop souvent.

Notre vivacité d'esprit cède volontiers aux conseils de la séduisante imagination ; nous aimons à courir, à voler vers quelque objet brillant et lointain, sans bien prendre garde aux précipices qui bordent la route ; dans le champ de la science positive comme dans le domaine de l'histoire, la réalité nous paraît souvent moins belle que le roman. L'esprit géométrique allemand nous enseignera la patiente rigueur ; il nous apprendra Tart de ne rien avancer que nous n'en ayions la preuve. Toutes les fois qu'on énonçait, devant Fustel deCoulanges, quelque jugement historique : a Avez- vous un texte? » demandait le maître. Les élèves s'amusaient, parfois, de la régularité persistante avec laquelle tombait cette question prévue. Le grand historien français leur rappelait par là ce qu'il y a de légitime dans les exigences de l'esprit géométrique allemand.

L'esprit géométrique n'est pas seulement esprit de prudence ; il est aussi esprit de suite et de ténacité. La science allemande vous dira de ne point voltiger d'une idée à l'autre, conmie le papillon d'une fleur à l'autre, mais, patientes et laborieuses abeilles, de ne pas délaisser une pensée que vous n'ayez tiré de ses nectaires tout le miel qui les gonflait.

Vous ne fuirez donc pas l'influence allemande; vous recevrez volontiers toutes les impulsions salutaires qu'elle vous peut communiquer; mais, dès lors, il vous Faut un moyen sûr de ne pas donner dans les excès où die risquerait de vous entraîner ; ce moyen, qui vous le procurera?

Vous scra-t-il fourni par une influence anUigoniste et rivale, par celle de la pensée anglaise?

A la pons/'O all(Mnanrl(% vwu du \\\[\< oppus('' (pi(3 la pensée anglaise. En celle-cj, nnl désir (Tun rigoureux raisonnement (|ui puiss(^ enti'c eux, enchaîner les jugements ; aucune iM^cherche de l'ordie systématique et artificiel; (*n un mol, [)oinl dN^sprit géométrique ; mais une prodigieuse puissance à voir, clairement et distinctement, une juultitude d'ol)jets concrets, tout en laissant chacun d'eux à la place où le met la c.omplexe et mouvante réalité, liien loin d'être excessive déduction, la s(Mence anglaise est toute intuition. Hien donc, semhlet-il, n'est plus propre à contrebalancer Tinlluence exagérée de la pensée allemande que rinlluence de la pensée anglaise.

Prenez-y bien garde. Adnurez le génie anglais; ne limitez point. Pour procéder à l'anglaise dans la recher- <-he de la vérité, il faut avoir Tesprit fait h l'anglaise ; il faut posséder cette extraordinaire faculté d'imaginer simultanément une foule de choses concrètes sans éprouver le besoin de les ranger, de les classer ; or il est très rare que le Français soit doué de cette faculté. 11 a, par <*ontre, pour concevoir des idées abstraites, pour les analyser, pour les ordonner, une aptitude qui mancfue à TAnglais. Qu'à la conquête de la vérité, donc, le Français et l'Anglais travaillent chacun de son côté et par les moyens qui lui sont propres ; ils obtiendront tous deux de merveilleux résultats; mais que Tun ne tente pas d'imiter les gestes de Tautre ; il ne ferait plus que gâcher. Oue le poisson nage, puisqu'il a des nageoires; <iue Toiseau vole, puisqu'il a des ailes ; mais n'allons pas ♦ onseiller h Poiseau de nager ni au poisson de voler. A la Physique anglaise, nous devons d'admirables découvertes ; mais le désir insensé de copier cette science a transformé la très harmonieuse et très logique Physique

théorique composée par les Français en un honteux et confus ramas d'illogismes et de non-sens. Que cette seule affirmation suffise dans ces Leçons ; qu'on ne leur en demande pas la preuve, puisqu'elles s'interdisent tout retour sur le passé.

Vous vous trouverez donc soumis, tout à la fois, à Tinlluence allemande et à l'influence anglaise, prêts à recevoir, de cliacune d elles, les impressions bienfaisantes qu'elle peut exercer, mais résolus à ne vous laisser entraîner, ni par l'une ni par l'autre, aux abîmes où sombrerait votre génie français.

On peut naviguer dans le détroit de Messine ; mais il faut, à la barre, un timonnier au regard clairvoyant^ aux bras robustes, qui pare à toute embardée versCharybdeou vers Scylla. On peut absorber ensemble un poison et son contre-poison ; mais il faut qu'une balance très juste en ait proportionné les doses. Où trouverezvous donc le principe de rectitude et d'équilibre qui garantira votre intelligence du péril germanique comme du danger britannique ? Vous le trouverez dans Tétude de ceux qui ont gouverné leur raison suivant.une voie parfaitement droite, de ceux qui ne lui ont permis de pencher vers aucun excès ; vous le trouverez dans Tétude des classiques de la Science.

Sans relâche, confiez le soin de former votre pensée à ceux qui furent nos précurseurs et nos maîtres. Mathématiciens, mécaniciens, astronomes, lisez Newton et Uuygens, Dalembert, Euler, (llairaut, Lagrange, La[)lace. Physiciens, lisez Pascal, Newton, Poisson, Ampère. Sadi Carnot, Foucault. Chimistes, étudiez I.avoisier, (îay-Lussac, Berzelius, J.-U. Dumas, Wurtz, Sainte- Claire Deville. Physiologistes, méditez Claude Bernard et Pasteur. Historiens, prenez Fustel de Coulanges pour

uu)(\r\{\ Nouri'isse/ votre rspril des uuivres où raulriiia su taire le juste départ entr(î l'esprit de lin(!sse et l'esprit de géométrie, on une intuition pénétrante a s(înti les principes et une déduction rigoureuse conclu les conséquences.

Mais, direz-vous peut-être, la science a bi(Mi change' <lepuis le temps où tous ces grands hommes écrivaient. — La science, oui, mais non |)as la manière de la l'aire ou, du luoins. de la bien faire. Ne croyez pas ceux qui vont répétant : Nous raisonnons lout autrenuMit que nos aïeux, et bien mieux. Dans tous les teiups, il s'est rencontré des gens présomptueux pour affirmer qu'avant eux, l'esprit humain était dans Tenfance, qu'avec eux seulement, il a quitté les lisières. Doctrine comm<)de au paresseux qu'elle dispense d'étudier les œuvres du passé, au vaniteux impudent qu'elle autorise à donner des vieilleries pour nouveautés ; mais doctrine que fait crouler le moindre regard jeté sur l'histoire des sciences. De Platon jusqu'à nous, elles sont demeurées les mêmes, les facultés dont la raison humaine dispose pour recliercher le vrai; et si notre esprit perfectionne peu h peu l'art d'étudier tel ou tel sujet, c'est avec une lenteur extrême et suivant un progrès imperceptible.

On vous dira, par exemple, que la véritable métliode des sciences biologiques ne date que d'hier. Prenez, cependant, la mémoire de physiologie où, en IO.jI, le Dieppois Jean Pecquet (1), par des vivisections et des

( I) .loANNis Pecoueti Duci'-Ki E jcpei'i montd nocd aiuitamira. quihiLs inrof/nitum hactenus cliijli receptaculum. et ab eo /)pr t/wraceni in ramos risque subclavios vasa lactea detef/unfaî\ Ejîisflem Dissertatio anafomîca de cirrulatione sa7i(jaini^, et chjfli motu. llardervici, npud Joannem Tollinni. Jdxla excmplar Parasiis imprcssum Anno MUCLI.

expériences soigneusement conduites, mettait en évidence les lois de la circulation lymphatique, et vérifiait les lois de la circulation du sang, que TAnatomie avait, depuis peu, révélées à William Ilarvey ; auprès de cet épuscule, placez quelqu'une des belles œuvres de Claude Bernard ; les deux écrits vous sembleront contemporains. Durant les deux siècles qui séparent Bernard de Pecquet, les connaissances du physiologiste se sont singulièrement accrues ; mais Tart de bien raisonner en Physiologie n'a pas changé.

Toutes les fois, donc, que vous voudrez faire progresser une science, d'une allure droite et ferme, mettezvous à l'école de ceux qui lui ont fait faire ses premiers pas.

Je vous ai dit : Lisez les classiques de la Science. Je ne vous ai pas dit : Lisez les classiques français. Loin de moi, en effet, la pensée de restreindre à notre pays la gloire d'avoir produit les œuvres qui vous doivent servir d'exemples.

Assurément, les hommes qui ont conduit leur raison raison dans une voie parfaitement droite, qui ont maintenu la plus exacte balance entre leurs diverses faculté:?, ont été, chez nous, plus nombreux qu'en aucun pays du monde; les étrangers en conviennent volontiers; volontiers, ils citent cette rectitude et cet équilibre comme les marques propres de Tesprit français ; mais, pour le bien de l'intelligence humaine, Dieu a voulu qu'aucune nation n'eût l'apanage exclusif de ces qualités; il a voulu que tout peuple sût, avec un juste orgueil, découvrir parmi les siens (|uel([ues génies où l'intuition et la déduction se fussent développées avec une égale ampleur et suivant une harmonieuse proportion.

Il fut un temps, d'ailleurs, où tous les houunes d'étude, formés par une discipline semblable, se proposaient les mêmes modèles, que leur fournissait le génie de l'Antiquité; alors ces hommes produisaient des chefs-d'œuvre (jui n'étaient ni français, ni italiens, ni anglais, ni allemands, mais simplement humains. Aussi, ces qualités d'esprit que je vous souhaite et que vous rencontrerez au degré su[)rôme chez des Français comme Descartes ou Pascal, vous les retrouverez chez des Italiens comme Galilée ou Torricelli, chez des Anglais comme Newton, chez des Hollandais comme lluygens, chez des Allemands comme Leibniz, chez des Uusses comme Euler ; et s'il me fallait citer un exemple achevé de clarté, de bon sens, d'ordre et de mesure, je le trouverais chez ce géomètre et ce physicien dont la devise était: Pauca, sed perfecla, chez TAIIemand Cari Friedrich Gauss.

Lisez donc les auteurs classiques, tous les auteurs classiques ; ils vous rendront ces deux qualités, qui furent longtemps la marque de l'esprit français et que nous avons, hélas, trop complètement délaissées : La clarté et le bon sens.

La clarté! Ai-je assez entendu, dans ma jeunesse, faire de gorges chaudes à ses dépens ! Sous l'influence de maîtres aveuglés par le prestige germanique, on en était venu à cette aberration de confondre l'obscurité avec la profondeur. On se gaussait du vers de Boileau :

Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement.

On revendiquait le droit de parler obscurément des choses obscures. Non, mille fois non ! On n apas le droit de parler d'une chose obscure, si ce n'est pour l'éclair-

cir. Si votre verbiage ne doit avoir pour effet que. de Tembrouiller encore, taisez-vous !

Etudiants français, gardez-vous de ceux qui vous veulent accoutumer h penser dans la nuit. A toujours chasser dans les ténèbres, le hibou a lini par ne plus voir en plein jour. A méditer sans cesse dans les brumes germaniques, certains sont devenus incapables de comprendre ce qui est clair, a Trop de vérité nous étonne, disait Pascal (1) ; j'en sais qui ne peuvent comprendre que qui de quatre ôte quatre, reste zéro. » Fuyez ces hiboux intellectuels qui voudraient, à leur resseml)Iance, faire de vous des éblouis. Accoutumez vos yeux h regarder en face la splendeur du vrai. I^n toutes circonstances, soyez, je vous en conjure, les défenseurs intransigeants delà clarté. Lorsque vous rencontrez quelqu'un de ces philosophes, de ces physiciens qui se complaisent dans le brouillard et dans la confusion, ne lui permettez pas de prétendre à la profondeur: soulevez le masque dont il couvre son ignorance et sa paresse d'esprit; dites-lui simplement : Mon ami, si vous ne parvenez pas h nous faire entendre ce dont vous parlez, c'est parce que, vous même, vous n'y entendez rien !

Faites-vous les défenseurs de la clarté. Faites-vous, en vous-mêmes et autour de vous, les défenseurs du bon sens.

Le bon sens, vous l'entendrez bien souvent dénigrer et, peut-être, serez-vous tentés de prêter à ces dénigrements une oreille trop complaisante.

i)n vous dira que le bon sens est ennemi de Torigina- Hté. Ne donnez pas, de grâce, le beau nom d'originalité h ces ridicules que sont l'étrangeté et la bizarrerie.

(1) Pascal, Petisees, ai'l. f

,la<lis, h Paris, (liuanl toutr une année, j ai logé dans une petite chanil)re sous les toits ; de ma fenêtre, par delà heaucoup de cheminées, on voyait la tour de Saint-Jacques du Haut-Pas et le sommet d'un grand arbre à l'ombre du(|U(îl Malebrancbe avait nuidité.

A rétage immédiatement inférieur, vivait un ménage de bourgeois aisés. Kn petit homme, de soixante-cinq ans environs, grisonnant, propret, dont une attaquer d'hémiplégie déjà ancienne rendait la démarche traînante, la main maladroite, l'humeur chagrine et parfois irritable. Sa compagne était un modèle d'activité soigneuse et de perpétuel dévouement ; elle avait pour constante préoccupation d'éviter jusqu'au moindre souci à l'époux que Dieu lui avait confié. On n'eût pu concevoir vie plus simple, plus unie, ni gen«qui ressemblassent plus à tout le monde, du moins à ce que tout le monde devrait être. Néanmoins, lorsqu'ils sortaient, toujours ensemble, les passants s'arrêtaient, pour regarder la démarche claudicante du vieillard ; puis, quand celui-ci s'était éloigné, on les entendait murmurer avec vénération : Pasteur! C'était, en effet, le savant qui venait de couronner sa glorieuse carrière par la découverte de la vaccination anti-rabique.

Nul homme ne fut moins étrange que Pasteur. Lui refuserez-vous l'originalité ?

On viendra vous dire encore : Là où le bon sens règne en maftre, il n'y a plus de poésie! Et quelle accusation pourrait sembler plus grave à vos âmes de vingt ans ?

Laissez, de nouveau, messouvenirs couler devant vous.

11 n'y a pas bien longtemps, j'allais volontiers, en Provence, rendre visite à un vénérable voisin. Le long des roubines encombrées de roseaux, à l'ombre des rangées de grands cyprès dont les intervalles laissent voir, au

loin, les roches de Saint-Rémy, semblables à des sphinx, et les Alpilles aux élégantes découpures, une petite lieue de chemin me conduisait à la porte du beau vieillard. Sa conversation était pour moi un véritable régah Dans une langue harmonieuse, émaillée d'images justes et sobres, il me parlait des choses et des gens du pays. Il les jugeait toujours avec la plus grande bienveillance, mais aussi avec la plus fine pénétration. Il avait, dans sa vie, conçu d'importants projets ; non point vagues rêves, mais plans mûrement examinés, dont il avait poursuivi Texécution avec autant d'habileté que de persévérance. Je saluais en lui la perfection du bon sens français, un exemple accompli de Tesprit de finesse.

Dès sa jeunesse, cependant, il s'était adonné à la poésie. Or ses premiers vers avaient arraché ce cri h Lamartine (1) : « Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle : Un grand poëte épique nous est né ! » Car mon vieux voisin de campagne, si sensé et si fin, c'était le chantre de Mireille et d'Esterelle, de Nerte et de TAnglore; c'était le félibre dont la voix, du Ventour au Canigou, faisait vibrer tous les échos des parlers d'oc ; c'était Frédéric Mistral.

Du jour où j'ai connu Frédéric Mistral, j'ai compris le mot d'Horace :

Scribendi recte sapere est et principium et fans.

Le principe et la source de la grande, de l'immortelle poésie, c'est le bon sens.

Afin de recevoir des influences étrangères, de Tiniluencc anglaise comme de rinfiuence allemande, toutes les impulsions salutaires, mais afin de vous garder, en

(l) Lamartine, Couri< famiticr de Littérature, Entretien XL, t. Vil; Paris, 1859.

ini^ine Idnps, de toutes h^sscdm'tions piîrnirjeiises, vous luaintirndrr/ votre raison dans le respect profond, dans la continuelle habitude de ce bons sens et de cette clarté qui lurent, chez nous, de tradition. A'otre bon sens s'appliquera, en toutes choses, à discerner très sûrenaent le faux d'avec le vrai ; et (piand vous aurez fait ce départ, en toute simplicité, en toute loyauté, en pleine clarté, vous direz au vrai : Oui, tJi es ; et au faux : Non, tu n'es pas. SU linf/ua ves/ra : Est, est; no)i, non. Le divin Maître l'a dit : ('/est ainsi (|u'il vous faut penser, qu'il vous faut parler, si vous voulez que votre pensée et votre parole soient chrétiennes. Mais quand, au dedans comme au dehors, votre verbe suivra cette règle, il sera franc; c'est-à-dire que vous penserez, que vous parlerez en Français.

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