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De la nutrition

La nutrition est la fonction par laquelle le corps | s’entretient. M. Müller étudie dans le premier livre les I liquides qui la rendent possible, dans le second les I actes divers qui la constituent. Un des éléments essentiels de l’existence d’un être animé est un certain mélange de solides et de liquides. Sève ou sang, l’emploi est le même : à savoir, servir à l’accroissement et à la nutrition. C’est surtout dans les animaux que le phénomène est remarquable ; là, entre les deux ordres | de substances, l’échange est con tinuel, et, par un mou- l vement qui ne s’interrompt qu’à la mort, les fluides se I solidifient, les solides se fluidifient. Le sang, sorte de | fleuve remontant incessamment à sa source, reçoit tout I et donne tout; il est l’intermédiaire où aboutit et ce I qui va être employé et ce qui a été employé. Si d’une h part il porte par mille canaux la nourriture à tous les Ij organes, se transformant par une chimie spéciale en h tissus et en humeurs, d’une autre part, à mesure que les ■ particules organiques sont décomposées, elles rentrent ïj dans le courant sanguin, qui les emporte. Ainsi se lait et se défait cette toile de Pénélope, trame toujours sur 11 le métier et ne subsistant qu’à la condition d’avoir ses h fils incessamment renouvelés. Sans doute, dans ce con- m Ait entre les liquides et les solides, s’établit un certain || état qui constitue l’animal ; mais cet état, combien |i n’est-il pas fragile f mais cet équilibre, combien n’est-il pas instaW 1 mais cette ordonnance que la théorie des

causes finales a si longtemps présentée commeun chefd’œuvre, combien n’est-elle pas défeclueusel C’est un point suffisamment démontré par les innombrables maladies qui affligent les espèces vivantes.

Si les particules qui sont entrées dans le corps continuaient à garder leurs propriétés, l’animal, avec le sang qui les reçoit et qui les rend, pourrait une fois adulte, se clore et s’entretenir de sa propre substance, sans avoir besoin d’une introduction continuelle de matériaux étrangers; mais il n’en est pas ainsi. Ces particules, après avoir vécu un certain temps, perdent toute aptitude à vivre ultérieurement, et il faut que le liquide nourricier en soit débarrassé par quebiu’une des voies qui sont ouvertes au dehors. Dès lors cette soustraction incessante amène la nécessité d’une réparation non moins continue, afin que le fleuve qui alimente se trouve toujours au même niveau. Cette condition fait ressembler un organisme vivant à nos machines à feu, sauf le moteur, qui, dans le premier cas, est l’agent vital, et dans le second une force mécanique. De même que le foyer exige an approvisionnement continuellement renouvelé de combustible, de même il faut au poumon un apport incessant de matières. Ces matières sont de trois sortes . des .substances organiques, végétales ou animales, pénétrant par la voie des intestins dans le courant circulatoire; de l’eau, qui suit le même trajet; enfin de l’air, absorbé par le sang à travers les délicates membranes des canaux pulmonaires. A chaque aspiration, de l’air est combiné, et ainsi fonctionne la machine avec ses trois sensations concomitantes de la réparation, à savoir la faim, la soif et le besoin de respirer.

A la vue de ces actions chimiques qui ne cessent jamais, de ces liqueurs qui circulent dans d’étroits

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canaux, à la vue de solider. toujours si près de devenir liquides et de liquides toujours si près de devenir solides, on comprend comb. en l’être vivant est susceptible de subir des modifications et des dérangements. C’est pour cette cause que, soumis aux influences diverses des climats, il éprouve dos changements si considérables; c’est pour cette cause qu’assujetti aux mille influences de l’alimentation et des habitudes, il en reçoit l’empreinte; c’est pour cette cause enfln que tant de maladies viennent l’assaillir ; car qu’est la maladie, sinon une modification portée au delà de la limite des oscillations compatibles avec la santé?

Parmi les substances qui constituent le globe terrestre, il en est bon nombre qui sont délétères : des minéraux, des acides, des alcalis, des sels, en contact, sous forme solide, liquide ou gazeuse, avec l’oi’ganisme animal, produisent des désordres divers et la mort. Le règne végétal n’est pas moins mi-parti, et il offre, lui aussi, des agents excessivement meurtriers. L’acide hydrocyanique foudroie, pour ainsi dire, l’animal. Le suc du pavot plonge dans un engourdissement funeste, et conduit à la mort par une espèce de sommeil. On trempe les flèches dans un. poison subtil, et fa plus légère blessure de cette arme arrête dans sa course rapide la proie que poursuit le chasseur, sans qu’un agent aussi promptement destructeur rende dangereuse la chair du gibier ainsi tué. Les innombrables végétaux disséminés sur le globe sont autant de laboratoires chimiques où se fabriquent les sucs les plus divers; et, comme cela ne peut guère manquer dans le mélange des éléments à tant de proportions, cette élaboration produit tantôt des substances salutaires, tantôt des poisons formidables. Le mal, comme le bien, est partout l’elfet nécessaire des conditions de notre monde ; et une sage

appréciation du milieu où nous sommes plongés montre qu’il n’y a jamais lieu soit à maudire, soit à bénir la nature, où tout est déterminé par le concours d’invariables propi’iétés.

Si le jeu des combinaisons végétales donne ainsi des produits de la nature la plus opposée, on concevri. sans peine qu’il en soit de même des combinaisons animales. Là aussi des venins subtils résultent de l’élaboration des éléments. Ce sont surtout les insectes et les reptiles qui sont pourvus de ces substances dangereuses, quelques-unes tellement actives que, peu de minutes après l’introduction , le blessé succombe. Mais ces venins, qu’on pourrait appeler réguliers, ne sont qu’une petite partie des venins animaux; il s’en développe accidentellement d’une nature très-redoutable, d’autant plus funestes qu’ils se créent au milieu des sociétés, et que l’occasion de nuire leur est plus souvent offerte. Ainsi le chien devient spontanément ' enragé, et quelques gouttes de sa salive communiquent la maladie. Une fois introduit, le venin demeure caché pendant de longs jours; il semble que rien n’ait été dérangé dans l’économie, et cependant une atteinte mortelleaété portée : au milieu d’une sécurité profonde, la mine chargée éclate, et il faut avoir assisté à des spectacles pareils pour concevoir combien est déchirante une agonie où le patient, à la vue de l’eau, au bruit d’un liquide, au reflet d’un corps brillant et poli, est saisi de spasmes, et passe incessamment de l’angoisse à la convulsion et de la convulsion à l’angoisse, ne redoutant qu’une chose, c’est que l’accès qui approche ne soitpas le dernier. Ailleurs, un cheval devient morveux : prenez garde, ce n’est point une maladie qui reste close et renfermée tout entière dans l’animal atteint; après être allée du cheval à celui qui letouclin.

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elle ira du malheureux qui est venu mourir à l’hôpital | au jeune médecin qui l’a soigné et fera une victime de plus. Ici un bœuf est attaqué du charbon • prenez garde encore; cette tache charbonneuse n’est pas, || comme elle le semble, une substance inerte ; elle vit, ,1 se meut, a des propriétés secrètes qui la propagent, et i sans peine elle marche de proche en proche et de con- | tact en contact. Yous placez un équipage dans un | vaisseau, la terre fuit, la mer est fatigante, les vents ij contrarient, l’humidité pénètre, les provisions fraîches s’épuisent, et ces hommes tout à l’heure vigoureux et pleins de courage sont frappés d’une incurable langueur, vacillent sur leurs jambes, saignent de partout, et souvent meurent au moindre mouvement dans leur hamac. Les hasards de la guerre accumulent dans les hôpitaux des hommes blessés, malades, découragés; quels inconvénients à craindre de cet entassement? des services gênés? les patients moins bien soignés? C’est là le moindre mal. L’encombrement va, parla combinaison de tant d’éléments animaux ainsi réunis, | engendrer un agent de destruction qui dépeuplera | l’hôpital et moissonnera infirmiers et médecins. Bien- | tôt le typhus franchit l’enceinte; il suit les armées, | surtout l’armée vaincue; il gagne les villes et les villages I que les troupes traversent, et c’est ainsi que la cause ■ de mort née sur les bords de la Vistule vient atteindre M les populations sur ceux du Rhin, de la Marne et de la i Seine. Outre ces causes évidentes, il en est encore de | complétementoccultes; nous-mêmes avons vu, sans que i rien en apparence fût changé autour denous, des indivi- p| dus tomber par milliers, leurs yeux s’enfoncer dans l’or- Frj bite, le froid glacer leurs membres, et le sang se tiger jtj dans les veines sous l’action du choléra. Peu d’années auparavant, en 1828 et 1829, la population de Paris et |i

delabanlieueavai tété frappée d’une maladie bien moins grave sans doute, mais étrange : les pieds et les mains devenaient écailleux, douloureux, tout travail était impossible, et quelques-uns même succombèrent; phénomène pathologique qui a disparu comme il était venu, et qui peut taire songer à une affection endémique en Lombardie, en Asturie et dans le département des Landes, à la pellagre L C’est ainsi qu’à la tin du XV® siècle naquit en un coin de l’Angleterre une horrible maladie, la suelte, d’abord si spéciale aux Anglais, qu’elle les frappait seuls dans Calais, alors occupé par eux; mais bientôt elle se répandit sur le continent, sans acception de nation. Les malades, à la lettre, fondaient en eau, et, au milieu de cette excessive transpiration, périssaient pour la plupart en vingtquatre ou trente-six heures. Voilà quelques preuves de l’extrême mobilité de la matière vivante, qui, à la moindre impulsion, est jetée dans toute sorte de fluctuations, quelques preuves des profonds dérangements qui résultent nécessairement de la complication des agents et des rouages.

Telle est la condition des choses ' sous nos pieds sont placés une multitude de pièges, vraies chaussetrapes où l’on se nrend de la façon la plus inopinée, et d’où l’on ne sort que sanglant et mutilé, quand on en sort. Peu, bien peu, ayant pour eux la chance favorable, quos œquus amavit Jupiter, arrivent au terme de la vie sans avoir fait de ces funestes rencontres. Il suffit du moindre retour sur son passé pour reconnaître le point où un malheureux hasard vous a jetés, vous et

1 . Le docteur Coslallat a précisé davantage la détermination ; ii a montré que cette maladie est très-voisine d’une maladie qui règne dans le nord de l’Espagne et qui est due à un empoisonnement par la carie du blé ; elle est dite dans le pays /lema salada.

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les vôtres, dans une série de maux quelquefois jamais irréparables. C’est surtout aux yeux du médecin que se déroulent ces accidents de l’existence individuelle; il sait combien de jours, combien de mois ont été enlevés à chacun par la maladie; il sait avec quelle peine la vie a été défendue contre ces agents de destruction qui surgissent de tous côtés, de l’air ambiant, du froid, du chaud, des aliments, des peines morales et des chocs de la société; il sait quels germes de souffrance et de ruine met dans l’organisation telle rencontre malheureuse, et, au moment où quelques symptômes fugitifs se manifestent au milieu de la jeunesse la i plus florissante, il voit dans le passé de l’être ainsi |i menacé et dans une triste hérédité le gage d’un dépé- !• rissement prochain que trop souvent rien ne peut arrêter. Ainsi, dans ce tourbillon d’éléments incessam- (i, ment transformés en matière vivante et incessamment 11 rendus au monde inorganique, s’entre-croisent mille | causes de douleur et de mort, trop inhérentes à la na- | ture des choses pour être à jamais abolies, mais qu’un j emploi judicieux de nos connaissances et de nos res- : sources peut atténuer.

Celte atténuation (je me sers du seul mot que comporte la condition des animaux en générale! de l’homme en particulier), cette atténuation est la tâche de la médecine. Justement parce que le corps vivant est ’ modifiable, l’industrie humaine a trouvé une prise. Tant et de si grands changements produits par le concours fortuit des éléments ont naturellement suggéré l’idée d’employer d’une façon raisonnée ces actions irrégulières. L’effet a répondu à l’espérance : si le miasme des marais provoque la fièvre, le quinquina neutralise cet empoisonnement ; si la petite vérole se communique, le vaccin, excitant une fermentation

analogue, rend le corps impropre à recevoir cette contagion ; si le sable déchire les reins, un sel facilite la 'dissolution de ces concrétions qui causent de si cruelles douleurs. Ainsi, de môme que dans le corps malade tout est jeu des affinités et des propriétés de la substance vivante, de même dans le traitement tout est action des qualités des remèdes sur les tissus et les humeurs. Et, comme il est vrai que les ébranlements moraux produisent dans le système nerveux les troubles les plus étranges et les plus graves, il est vrai aussi que les moyens moraux ont en ce genre un empire considérable. De la sorte, rien n’échappe à l’enchaînement des causes et des effets, à la nature des actions et des réactions; et la condition qui régit le monde inorganique est aussi la condition qui régit le monde organique. Il faut donc rejeter bien loin toutes ces superstitions qui, encore aujourd’hui, troublent tant d’esprits. Je ne parle pas seulement de la sorcellerie, qui hante tant d’imaginations, ni des miracles que la foi croit enfanter; je parle de ces aberrations auxquelles des personnes même éclairées se laissent si facilement aller. Chassé de son ancien domaine, astrologie, alchrmie, magie, l’amour du merveilleux cherche un refuge, et, en place de ces fausses sciences, se crée une fausse médecine. La tâche de la physiologie est, en se perfectionnant, en se répandant, de remettre les hommes au véritable point de vue, et d’éteindre, au sein des populations, des préjugés ridicules et dangereux. C’est ainsi que, grâce à l’astronomie, les folles terreurs que causaient encore les éclipses de soleil il n’y a pas plus de deux cents ans ont disparu, remplacées, comme l’a dit récemment dans Y Annuaire du Bureau des Longitudes un astronome renommé, par la vive curiosité qu'excite un si grand phénomène.

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Tout, dans le corps vivant, étant réglé, les actions de la santé, les causes de la maladie et les ellets du traitement, on comprendra sans peine l’inllucnce exercée par un médecin célèbre qui vient seulement de disparaître de la scène scientilique. Ce que Broussais poursuivit surtout et avec le plus grand succès, ce furenlles idées vagues de maladies essentielles. Autant qu’il fut en lui, il chassa les fausses qualités occultes de tous les coins où elles s’étaient réfugiées, et il sentit avec netteté qu’il n’y avait dans le corps vivant en action que la matière vivante. En d’autres termes, il maintint que la pathologie n’est qu’une face de la physiologie. Sa célèbre théorie de la gastro-entérite, si complètement ruinée par l’observation subséquente, n’est, à la bien apprécier aujourd’hui, qu’une hypothèse hardie, destinée à représenter provisoirement comment il entendait que les lièvres qualifiées d’essentielles devaient être rapportées à une modification de l’état physiologique. Sans doute, les faits ont montré que la gastro- entérite n’était pas la cause de ces fièvres; mais ils ont montré aussi quelles n’avaient d’essentiel que le nom, et que si, pour expliquer la santé, on étudie le jeu des humeurs et des organes dans leur intégrité, on doit, pour expliquer la maladie, étudier le jeu de ces mêmes humeurs, de ces mêmes organes, tels que la cause morbifique les a modifiés. Bien que l’hypothèse soit tombée, le principe qui la suggéra est resté debout, à savoir que la pathologie est encore de la physiologie. Le tort de Broussais fut donc de vouloir appliquer sans retard à la thérapeutique des idées qui, étant très-générales, n’avaient pas d’emploi particulier dans le mode du traitement. Son mérite éminent fut d’avoir mis la théorie des maladies dans le droit chemin. Aussi sa renommée, se dé-

pouillant, comme une eau qui chemine, de tout limon, est désormais reconnue et accueillie là môme où jadis, dans tout le fracas de sa polémique, il avait été repoussé.

La médecine n’est pas bornée au traitement des individus, elle a aussi une fonction publique dont certainement nous ne possédons qu’une ébauche; mais il viendra un temps où ce qui n’est qu’en germe se développera, comme il est arrivé pour les sciences physiques et chimiques. Jadis ce qu’elles fournissaient d’applications était dû à des hasards favorables; les industries procédaient d’un coté et les sciences de l’autre. Aujourd'hui commence une application systématique et générale de la physique et de la chimie à la pratique. Aussi les découvertes succèdent aux découvertes, la face des choses change pour ainsi dire d’année en année, et déjà ce n’est plus une illusion que d’entrevoir une époque où le globe sera régulièrement exploité comme l’est une métairie particulière. Ce qui se fait avec les sciences physiques se fera avec la science biologique; une étude générale de la santé permettra de régulariser nos habitudes, nos villes, nos demeures, nos lieux de récréation, nos métiers, de manière à procurer le plus de bien et à écarter le plus de mal; médecine préventive, meilleure à la fois et plus eflicace que la médecine curative.

Ayant examiné le sang dans le premier livre, M. Muller étudie, dans le second, toutes les opérations chimi- ' ques qui se font au sein du corps vivant : comment des , gaz sont aspirés et exhalés dans l’acte de la respiration ; t comment les aliments sont métamorphosés en chyle;

Icommeiitle sang veineux et noir se change en sang artériel et rutilant; comment les particules vont successivement remplacer, soit dans les humeurs, soit dans

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les organes, celles qui ont été rendues impropres à la vie; comment les diverses sécrétions s’elfectuent; bref, en général, comment cet actif laboratoire qu’on appelle l’organisme reçoit, emploie et rejette les substances qui l’entretiennent. La nutrition n’est, de fait, qu’un travail de composition et de décomposition, la nutrition, fondement de toute vie et la seule fonction qui, avec la génération, appartienne aux végétaux, privés qu’ils sont de la faculté de se mouvoir et de sentir. Cette élaboration chimique est la racine des existences organiques; sans elle, la force qui produit les phénomènes vitaux ne peut avoir aucune manifestation ; sans elle, les facultés supérieures de la sensibilité n’auraient pas de support, et tout commence, aussi bien dans la série vivante que dans l’évolution d’un être individuel, par la cellule douée de la propriété d’absorber, d’exhaler et de modifier les substances alimentaires.

Plus les études biologiques ont fait de progrès, plus on a senti la nécessité d’y employer les connaissances chimiques. La lumineuse classification des sciences établie par M. Comte explique cette tendance instinctive, et doit la transformer en une application indispensable. La théorie philosophique montre qu’à vrai dire il n’est point de physiologie sans chimie, et que les diverses sciences qui forment le tout du savoir humain sont, par rapport les unes aux autres, comme autant d’échelons. Un de ces degrés ne peut être sauté sans dommage pour l’intelligence et l’instruction. Il est donc manifeste que l’état actuel devra cesser, état de transition où les chimistes ne sont pas biologistes, où les biologistes ne sont pas chimistes, de sorte qu’en maintes questions celui qui sait faire les expériences n’est pas apte à les interpréter dans leurvéritable esprit,

et celui qui saurait les interpréter véritablement n est pas apte à les conduire. Il n’est pas rare de voir un biologiste et un chimiste se réunir pour traiter ensemble un point qui, au fait, n’est que de la compétence du premier. Nous ne sommes certainement pas loin du temps où les études seront assez systématiquement établies pour que le biologiste n’ait plus besoin d’un pareil concours; un enseignement régulier fera de la chimie la base de la physiologie, comme il fait des mathématiques la base de la physique.

Quelles que soient les apparences diverses des parties végétales et animales, bois. Heurs, fruits, os, tendons, ligaments, muscles, il n’en est pas moins certain, la chimie l’a démontré, que tout cela est formé de substances inorganiques, surtout d’oxygène, d’hydrogène, de carbone et d’azote, et que la différence tient essentiellement aux proportions des éléments. Toutefois une distinction est à établir : les animaux ne se comportent pas comme les végétaux. L’air atmosphérique et l’eau, avec quelques sels, sont les seules substances brutes que les premiers puissent absorber sans préparation aucune; au contraire, les seconds puisent directement et sans intermédiaire leur aliment dans le réservoir commun de toutes choses, et, placés moins haut dans l’échelle de la vie, ils peuvent se contenter de matériaux moins élaborés. Pour les animaux, la terre et les particules diverses qu’elle renferme seraient vainement douées des facultés nutritives que réellement elles possèdent à l’égard au moins d’une autre classe d’être vivants; il leur faut, soit des produits végétaux, soit même la chair d’autres animaux, et, à côté de toutes ces ressources alimentaires qui si facilement se transforment en racines, en fruits et en feuilles, ils succomberaient à la faim et à l’épuisement, incapables qu’ils

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sont, par leur organisation même, d’attirer dans le tourbillon de la nutrition les matières inorganiques. Aussi les recherches géologiques ont montré que les premiers êtres vivants qui aient apparu sur la terre sont des végétaux, forme plus simple de la vie, apte à s’emparer directement des matériaux du sol, et premier degré d’une élaboration ultérieure.

Sans vouloir entrer aucunement dans la recherche de l’essence des choses, recherche inaccessible, exercice désormais stérile, et dont tout esprit scientifiquement cultivé doit se défendre, on peut considérer les résultats amenés dans le monde par la constitution des êtres vivants et par les conditions de la biologie. La nécessité où sont tant d’animaux de se nourrir de proie vivante donne une physionomie toute particulière au globe que nous habitons. Dès lors une portion de ses habitants, livrée uniquement, hormis le besoin de la reproduction, au soin de sa nourriture, passe sa vie à poursuivre ou à guetter, suivant le mot de La Fontaine, (a douce et l’innocente proie ; ei, comme dans l’organisation vivante les parties sont en rapport et que le tout forme un système, à ces besoins répondent un moral déterminé, la ruse, la soif du sang, l’ardeur à la chasse, la patience infatigable à guetter, l’habileté à dresser des pièges. Toutes ces passions appartiennent aux races carnivores; la faim pour la chair est l’associée d’instincts tout spéciaux, et dans l’histoire même de l’homme elle a laissé une trace profonde, non encore complètement effacée, l’anthropophagie. D’autre part, qu’on se représente les terreurs de la bête poursuivie, de celle que chassent le tigre dans les forêts, l’aigle dans les airs, le requin au sein des eaux, de celle qu’égorge le grandduc dans le silence de la nuit, et l’on verra ainsi régnant de toutes parts un état sanglant de guerres et de

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souffrances par une nécessité à laquelle on ne peut si soustraire, mais qui révolte singulièrement notre bienveillance acquise. Certes, aucune intelligence humaine n’aurait aussi cruellement institué les rapports des êtres , et aujourd’hui même tous les efforts des sociétés civilisées tendent à se servir des forces brutes de la nature pour ôter ou atténuer les maux inhérents à cette même nature; mais ici, comme partout, les propriétés des choses sont la loi immuable : la condition de la vie est le passage incessant de matériaux sans cesse renouvelés, et il s’est trouvé que ce tourbillon, outre les substances végétales, a attiré à lui les chairs vivantes et palpitantes des animaux; de là le sort des populations de notre globe.

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