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Des sens

Le cinquième livre est consacré aux sens. On connaît la célèbre théorie qui a régné dans le xviii® siècle, et l’hypothèse qui, pourvoyant à fur et mesure, de chacun des sens, la statue humaine, lui recomposait tout son être intellectuel et moral. Rien de plus erroné : en vain ouvrira-t-on les cinq portes qui mettent en com-

1. Depuis que ceci a été écrit, plusieurs expérimentateurs ont démontré décisivement que le muscle ne tient pas des nerfs son irrilaliililé et la possède par lui-même.

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munication avec le monde extérieur; cela ne créera point les facultés qui auront manqué primitivement. Les animaux qui occupent un rang élevé dans l’échelle ont les cinq mômes sens, et pourtant quelle différence entre eux! quels instincts divers I et quelles parts inégales d’intelligence! La physiologie a donné un démenti complet à la théorie de la sensation, et, quoiqu’il soit vrai de dire que des écoles philosophiques l’ont combattue et réfutée, il est vrai aussi que le vague des démonstrations métaphysiques laisse toujours place aux objections et aux dissentiments. L’impossibilité de faire un être égal à l’homme avec un singe, tout pourvu qu’il est de nos cinq sens, et la possibilité de donner une intelligence complètement humaine (comme cela s’est vu) à un individu privé de trois sens, l’ouïe, la vue et l'odorat, réfutent suffisamment les aberrations où était tombée la métaphysique à cet égard. Quand on cherche dans quelques formules logiques suggérées par l’esprit les explications des choses, on est perpétuellement exposé à méconnaître la réalité.

Ce n’est pas que les sens n’aient un certain rapport avec le développement de l’organisme; les végétaux en sont absolument privés; les animaux très-inférieurs ne les ont pas tous, et la réunion n’en est complète que dans les classes supérieures. Toutefois ils n’auraient jamais suggéré l’idée, fondamentale en biologie, d’une hiérarchie des êtres. 11 ne faut pas voir en cette idée de hiérarchie quelque notion tirée de l’essence môme de la vie et de laquelle il résulterait que les choses n’ont pas pu être disposées autrement. La hiérarchie des êtres vivants est une conception tout à fait empirique, un produit de l’expérience, une conclusion tirée des faits observés. On demandera peut-être à quels signes se reconnaît lequel de deux êtres vivants est supérieur à

l’autre; on se dira qu’au fond il n’y a nulle raison logique de mettre un animal au-dessus d’une plante, ou un mammifère au-dessus d’un crustacé. De raisons logiques pour établir un pareil ordre, il n’y en a pas ; mais il y en a de biologiques : le principe sur lequel repose la classification hiérarchique est celui de la division des fonctions. Plus les appareils se multiplient et se distinguent, plus haut est le rang de l’être ; au contraire, son degré est d’autant plus bas que les appareils se confondent davantage et diminuent en nombre. Dans le végétal, point de système nerveux, point de système musculaire; tout est réduit aux organes de la reproduction et de la nutrition; et cette nutrition même, combien simple, comparée avec ce qui est dans les animaux I Tandis que le végétal prend directement au sol les substances alimentaires et les conduit par des canaux ramifiés dans tous les organes où elles se transforment en parties intégrantes, l’animal a un appareil de mastication, un appareil de digestion dans l’estomac, un appareil de chylitication dans les intestins, et un système de conduits qui transportent le chyle dans le sang : tout cela, pour arriver au point où le végétal se trouve tout d’abord après la succion exercée par les radicules! Que d’intermédiaires! que de rouages compliqués! que de division dans le travail !

De même, dans le règne animal, le système nerveux va se compliquant, et en même temps croissent les instincts, les passions, les facultés intellectuelles. Delà sorte, l’anatomie et la physiologie (ce ne sont, à vrai dire, que les deux cotés d’un même sujet) marquent le niveau qu’occupe un être particulier dans la série vivante. Ce n’est pas que cette série fasse une ligne droite et continue; mais, toute courbe et brisée, elle

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n’en représente pas moins un trajet où se placent les espèces par groupes ditférents. Elle est un système dans lequel le plus ou le moins de complication décide du bas et du haut. La considération de la hiérarchie met aussitôt un terme ù toutes les hypothèses biologiques : au-dessus et au-dessous, rien ne se peut raisonnablement imaginer, on ne saurait construire ni un animal au-dessus des mammifères, ni un végétal au-dessous des derniers végétaux; mais, dans l’intérieur de la série, il est loisible de se figurer des êtres hypothétiques parfaitement en rapport avec les conditions de la vie; la paléontologie n’a-t-elle pas fait, pour ainsi dire, droit à ces hypothèses? Je n’ai pas besoin d’ajouter que de pareils êtres n’auraient rien de commun avec les imaginations fantastiques des âges primitifs, où l’on voit, accouplées ensemble, des formes radicalement incompatibles. En un mot, la série organique donne à la fois toutes les réalités que le monde présente, et toutes les possibilités que l’esprit serait en droit de concevoir.

De cet arrangement systématique est née une question célèbre, à savoir s’il était vrai que tous les êtres vivants fussent construits sur le même plan. Dans l’hypothèse de l’uniformité de plan, il s’agit de retrouver, d’animal en animal, les organes correspondants. Ainsi, le bras dans l’homme, que devient-il chez les autres mammifères? que devient-il chez les oiseaux? que devient- il chez les reptiles et les amphibies? On peut, jusquA un certain point, comparer cette recherche à l’étymologie. Si on demande l’étymologie du mot /ou?’, on le rapprochera sans peine de l’italien giorno, mot où la prononciation fait entendre un d, et qui est identique au latin diurnus; diurnus, à son tour, dérive de dies, et dies est congénère du daij germanique de la langue anglaise; dès lors nous sommes amenés au

mot sanscrit div^ qui signifie luire, briller. De même, si l’on demande l’étymologie anatomique (qu’on me passe cette expression) du bras humain, on retrouvera sans peine cette partie dans le pied.de devant des mammifères terrestres. Chez les mammifères marins, qu’on ne s’arrête pas à l’apparence, qu’on fende la peau qui recouvre leurs prétendues nageoires, et l’on y verra un humérus, un avant-bras et des doigts. L’aile des oiseaux, bien qu’elle s’éloigne davantage, est parfaitement réductible au type du bras. Bref, le fil de l’analogie ne se rompt pas, tant qu’on se tient dans le domaine des vertébrés ; mais, quand on passe aux invertébrés, les analogies perdent l’évidence, et enfin, dans le règne végétal (car il n’y a aucune raison pour s’arrêter aux animaux) toutes choses se confondent.

Quoi qu’il en soit de ces recherches difficiles, il est certain que des corrélations fondamentales lient entre eux les êtres vivants. Le végétal se retrouve tout entier dans l’animal : les innombrables cellules du poumon et les innombrables vaisseaux du chyle représentent, les unes le feuillage aspirant les gaz atmosphériques, les autres la racine aspirant les sucs de la terre. La fonction est semblable, et l’homme, en définitive, ne se nourrit pas autrement que la plante. Si le végétal explique toute la nutrition chez l’homme, les animaux intermédiaires, de leur côté, expliquent les fonctions du mouvement, de la sensibilité et de l’intelligence. En un mot, si, au lieu de comparer organe à organe (ce qui devient très-difficile dans le passage aux invertébrés, et impossible dans le passage aux plantes), on compare les quati’e grandes fonctions, nutrition, génération, locomotion et sensibilité, et les quatre grands appareils qui les desservent, on reconnaît partout l’analogie : l’animal se nourrissant et se reproduisant

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comme le végétal, et l’animal supérieur se mouvant et sentant comme l’inférieur. A ce point de vue, l’identité de plan est manifeste ; rien ne se nourrit que par les tissus organiques, rien ne se reproduit que par une scission, rien ne se meut que par la fibre musculaire, et rien ne sent que par la fibre nerveuse.

Celte identité est reconnaissable encore dans les périodes qui ont précédé notre histoire. L’histoire de l’homme, celle du moins dont il se souvient, ne remonte pas à une époque très-reculée. Quelques milliers d’années, c’est là tout ce que donne la mémoire des peuples; mais, en compensation de ces annales qu'on cherche vainement, on a trouvé des annales qu’on ne cherchait pas, celles de la terre. Nombreuses ont été les périodes quelle a traversées, profondes les modifications qu’elle a subies, diverses les races qu’elle a nourries. On aurait pu penser que ces populations d’un autre âge trancheraient radicalement avec celles des temps historiques. Il n’en est rien. Et pourtant, si l’on en croit tous les indices, les conditions du milieu dilféraient grandement de ce qu’ elles sont aujourd’hui : une terre plus chaude , une atmosphère autrement composée, une distribution différente des eaux. Néanmoins l’organisation des êtres appartenant à ces antiques périodes est telle qu’ils viennent sans peine sb ranger dans les classifications. Alors verdoyaient des fougères colossales, alors rampaient dans le limon des eaux d’énormes amphibies; mais ces fougères et ces amphibies ne sont que des organismes à mettre à côté de ceux qui vivent avec nous; et, si la curiosité a pu se figurer que de pareils êtres devaient être étrangers à la construction des êtres actuels, elle a été déçue. Cette découverte singulière et inattendue est venue donner à la science un point d’appui de plus, et mon-

trer que, dans un passé lointain et sous des conditions notablement différentes, les propriétés de la matière vivante conservèrent leur identité. Telles nous les voyons, telles les virent des âges où l’espèce humaine n’existait pas.

Je ne quitterai pas ce chapitre sans indiquer une particularité très-remarquable de l’histoire des sens. Les nerfs qui les desservent présentent une disposition anatomique respectivement différente; et, de fait, ils sont tellement spéciaux, qu’une excitation quelconque y produit l’impression propre à chacun. Je m’explique: si on faitagir l’électricitésur le nerf optique, le patient voit de la lumière; si sur le nerf auditif, il entend un son; si sur l’olfactif, il perçoit une odeur; si sur le nerf du goût, une saveur; si sur un nerf tactile, une douleur. Ainsi un même agent, ne possédant aucune des propriétés qui se perçoivent par les sens, développe, s’il est mis en contact avec le nerf de chaque sens, l’impression spéciale à ce nerf. De la sorte, on peut entendre toute espèce de sons sans aucun son effectif; on peut voir toute espèce de lumières sans aucune lumière effective; il suflit pour cela d’une excitation soit externe, soit interne. A la catégorie des excitations externes appartiennent des cas comme celui qui fut soumis à M. Millier lui-même : un homme, ayant reçu dans l’obscurité un coup sur Tœil, prétendit avoir reconnu le voleur à la lueur produite par le choc ; c’était une illusion, et une pareille lumière n’éclaire pas plus les objets qu’une douleur ressentiepar moi ne cause de la douleur à un autre. La catégorie des excitations internes est importante pour la théorie des hallucinations, qui, à titre de communications avec un monde invisible, ont joué un grand rôle dans l’histoire passée. En définitive, plus on approfondit les condi-

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lions de la vie, plus on reconnaît avec quelle rigueur est appliquée la spécialité des organes et des fonctions.

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