Notion du monde extérieur, ou objet, ou non-mou
Il est arrivé à Molière d’incorporer à quelqu’une de ses œuvres une scène, une situation qu’il rencon-
DE PHYSIOLOGIE PSYCHIQQE.
trait dans tel ou tel de ses prédécesseurs; et alors il s’excusait en disant qu’il prenait son bien où il le trouvait. La physiologie psychique en dit autant en faisant sienne la doctrine de Berkeley sur la notion du monde e.xtérieur, ou objet, ou non-moi. Berkeley est un philosophe métaphysicien de la tin du xvii<= siècle qui, effrayé des armes que la psychologie de Locke fournissait au matérialisme, essaya de les émousser. De fait, il aperçut dans les opinions de cette école un défaut dont il se promit un grand triomphe au profit du spiritualisme. Les philosoplies de l’école de Locke admettaient, comme le vulgaire, que le monde extérieur nous est connu en soi et comme une réalité assise en face de l’esprit qui connaît. Analysant avec sagacité la notion de l’objet et la réduisant à son dernier terme, il établit qu’en définitive, quand nous disons que nous connaissons l’objet, nous ne connaissons effectivement que nos propres sensations, et qu’il nous est impossible d’aller au delà et d’arriver à l’objet lui-même immédiatement saisi.
A la vérité, Berkeley, outre-passant la limite de sa découverte et emporté par son zèle spiritualiste, en conclut que la matière n’existait pas et que seul l’esprit existait. Profitant de cette faute, Hume rétorqua l’argumentation de Berkeley, et fit voir qu’en raisonnant comme Berkeley, en sens inverse, on démontrerait qu’il n’y a pas, non plus, d’esprit. Mais cette réduction à l’absurde n’atteignait pas le principe môme de Berkeley; depuis lors, il n’a pas été possible de démontrer que, pour notre connaissance des objets, il y eût primitivement autre chose que notre impression; et les philosophes qui l’ont repoussé se sont contentés de soutenir que l’opinion de l’extériorité ou réalisme était suffisamment établie par la croyance générale.
DE QUELQUES POINTS
Cette théorie de Berkeley dormit, mais ne mourut point. Un des philosophes de la génération qui nous précède, Destutt de Tracy, bien éloigné du spiritualisme, l’adopta, et il s’en explique en ces termes : « Nous ne « connaissons notre existence que par les impressions I « que nous éprouvons, et celle des autres êtres que « nous, que par les impressions qu’ils nous causent..,
« Il s’ensuit de là que nos perceptions sont tout pour | « nous ; que nous ne connaissons jamais rien que nos « perceptions; qu’elles sont les seules chosesvraiment j « réelles pour nous, et que la réalité que nous recon- j: « naissons dans les êtres qui nous les causent, n’est que ! « secondaire et ne consiste que dans le pouvoir perma- « nent de faire toujours les mêmes impressions dans (( les mêmes circonstances, soit à nous, soit à d’autres « êtres sensibles qui nous en rendent compte (encore | « par des impressions qu’il nous causent), quand nous !
« sommes parvenus à nous mettre en communication « avec eux par des signes {Idéologie, Suppl, à la pre- i mm^e section, t. iv, p. 164-165, éd. 1825). » ^
M. Bain, à qui j’emprunte cette citation de Destutt de Tracy, et qui compte parmi les psychologistes les plus | éminents de l’Angleterre, donne, comme l’idéologiste français, son assentiment à la doctrine de Berkeley. Ceux qui refusent le leur attribuent à la notion du monde extérieur l’extériorité, l’indépendance et la réalité, comme étant des conceptions simples, dernières, , irréductibles. M. Bain conteste l’irréductibilité de ces « trois notions (^/«e Sensesand the Intellect, p. 632). L’extériorité, qui n’est que notre expérience à l’égard de î l’étendue, ne s’appliquerait qu’en opposition à l’esprit ) considéré comme un organe enclos dans le corps; or, nous ne savons pas par l’intuition en notre conscience, que l’esprit soit, en effet, un organe enclos. L’indépen-
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dance n’est pas davantage une notion élémentaire; c’est une abstraction déduite d’une certaine classe de faits qui se découvrent graduellement dans notre expérience. Enfin, la réalité n’est pas non plus une notion première, capable d’entrer dans une vérité axiomatique delà conscience; c’est une conception subtile et complexe, obtenue à l’aide de l’examen d’un vaste enchaînement de faits. « Ainsi, dit M. Bain, en terminan « j’objecte à la croyance réaliste de nous présenter un « énoncé impliquant des termes de signification com- « plexe et dérivée. Je ne puis dire que la théorie « soit fausse, pas plus que je ne puis dire qu’elle soit « vraie. Elle est simplement à coté de la question. « C’est un mode grossier et figuré d’exprimer la plus « grande distinction que nous puissions tracer au sein « de notre conscience ; elle s’adapte aux vues ordinaires « du genre humain ; mais, dans mon opinion, elle est « tout à fait indigne du nom de philosophie. »
Pour bien faire comprendre le point de la discussion, je prends l’exemple choisi par M. Bain {tke Senses and the Intellect, p. 384). Pour assurer à nous et aux autres que, toutes les fois que nous ouvrirons l’œil, la sensation de lumière se produira, nous disons que la lumière existe comme quelque chose d’indépendant, avec ou sans un œil pour la voir. Mais cette assertion dépasse ce que nous savons. S’il n’y a plus d’œil pour recevoir la lumière, plus de nerf optique pour éprouver la sensation lumineuse, il nous est absolument impossible de savoir ce qu’est la lumière, et s’il y a une lumière. La lumière est quelque chose de purement relatif à notre œil, à notre nerf optique. L’œil, le nerf optique supprimés, nous ne savons plus ce qu’il y a.
Ou plus généralement encore, supposant que l’homme
et les animaux qui sont organisés sur le même type ont
DE QUELQUES POINTS
disparu du monde, il nous est impossible de concevoir ce que ce monde serait pour des êtres constitués diiféremment, ou, absolument, ce qu’il serait en soi. En disparaissant, nous en emportons toute la phénoménalité qui n’est que relative à notre impression; et derrière cette phénoménalité ce qui est, personne ne peut le concevoir.
Par ces exemples, on touche le point qui est la force I de rargumentatioii de Berkeley. Il est certain que, ‘ quand se produit en nous la notion du monde extérieur, cette notion n’a pas d’autre forme qu’une impression. C’est cela uni(]uement que nous connaissons; et, lorsque nous allons au delà, nous faisons une hypothèse à tout jamais invérifiable. La phénoménalité, seule accessible, se présente sous une forme que nous ; appelons matière; et il nous est commode, pour tous les usages de la vie, de la considérer comme un être, comme une substance; mais, dans le fond, nous n’en savons pas tant. Donner un nom à l’ensemble constant j de nos impressions externes, n’est qu’un artifice de notre esprit.
On sait que les chimistes se représentent la matière comme composée d’atomes. Leur motif pour admettre cette opinion, c’est qu’elle rend raison d’une multitude de taiis réfractaires à toute autre explication, et qu’elle n’est contredite jusqu’à présent par aucune observation ni expérience. Mais il n’en est pas moins indéniable que la constitution atomistique des corps est une vue de l’esprit, une hypothèse. Bien plus, nous n’avons aucun moyen de la vérifier jamais; et, quand bien même, dans l’avenir, il ne s’élèverait contre elle aucun fait, nos investigations resteront toujours bien loin d’atteindre les atomes autrement que comme conception.
De mi'iine que’ les chimistes se regai’dent comme contraints mentalement de conclure à l’existence des attimes, de même chaque homme, bien plus chaque animal d’ordre supérieur est contraint de conclure à l’existence d’un monde extérieur, sans pouvoir jamais savoir ce qu’est en soi ce monde extérieur. Des deux parts, c’est une conclusion qui naît des phénomènes. La conclusion relative au monde extérieur est commune à tous les hommes, à tous les animaux possédant un cerveau d’un type analogue au nôtre; elle se forme spontanément et sans travail réfléchi; elle remonté à une époque de la vie individuelle dont aucun de nous n’a gardé le souvenir.
Qui dit inférence dit chose .secondaire; et en ceci je ne fais que répéter sous une autre forme ce que Destutt de Tracy a énoncé. Mais quelle est la nature de cette inférence? elle est purement expérimentale. L’impression de résistance que nous traduisons par l’idée de monde extérieur s’étant fait sentir un nombre suffisant de fois avec des caractères constamment identiques, il résulte de cette expérience (car c’est une véritable expérience) une induction spontanée qui est la première de toutes les inductions et le fondement de toutes les autres.
On s’étonnera peut-être qu’ici je ne commence pas à faire intervenir les conditions organiques, mais je ne le puis encore. Des impressions, voilà tout ce que je connais pour le moment; et ce ne sera que, quand j’aurai établi psychiquement ce que valent ces impressions, la notion du monde extérieur et l’expérience qui la produit, qu'il me sera loisible d’user de ce nouvel élément de connaissance, et de traiter l’étude psychique comme partie du monde extérieur ou objet.
On sent bien qu’il ne s’agit pas dans cette discussion
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de révoquer en doute l’existence d’un monde extérieur. Ce qu’il importe de connaître, c’est le classement de nos certitudes et la distinction entre ce qui est premier et ce qui est second. Or la vérité est, et cela de prime abord bouleverse l’opinion commune, que la notion d’un monde extérieur n’est pas première, et qu’elle dépend de quelque chose qui la prime et qui lui communique un caractère inévitable de relativité.