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De la série des peuples historiquement les plus

anciens.

Réunissant les aperçus divers auxquels l’a conduit l’examen des antiques populations, M. Renan propose, sur l’apparition de l’humanilé et sur la succession des races de l’ancien continent, le système que voici : 1® races inférieures, n’ayant pas de souvenirs, couvrant le sol dès une époque qu’il est impossible de rechercher historiquement, et qui ont disparu dans les parties du monde où se sont portées les grandes races civilisées. Les régions où ces grandes races ne se sont pas établies, l’Océanie, l’Afrique méridionale, l’Asie septentrionale, en sont restées à cette humanité primitive qui devait offrir les plus profondes diversités, mais toujours une incapacité absolue d’organisation et de progrès. 2° Apparition des premières races civilisées : Chinois dans l’Asie orientale, Couschites et Chamites (on appelle Couschites les peuples fondateurs de Rabylone et de Ninive, et Chamites les Égyptiens) dans l’Asie occidentale et dans l’Afrique. Premières civilisations empreintes d’un caractère matérialiste; instincts religieux et poétiques peu développés; grande aptitude pour les arts manuels et pour les sciences mathéma-

tiques et astronomiques; esprit positif, tourné vers le négoce, le bien-être et l’agrément de la vie. Toutes les civilisations couschites et chamiles ont disparu sous l’effort des Sémites et des Aryens; en Chine, au contraire, ce type de civilisation a survécu, il est venu jusqu’à nous. 3° Apparition des grandes races nobles, Aryens et Sémites, venant de l’imaüs. Ces races appa- ^ Laissent en même temps dans l’histoire, la première en Bactriane, la seconde en Arménie. Très-inférieures \ d’abord aux Couschites et aux Chamites pour la civi- J . lisation extérieure et les travaux matériels, elles l’emportent inliniment sur eux pour la vigueur, le courage, le génie poétique et religieux. Les Aryens eux-mêmes dépassent tout d’abord tes Sémites en esprit politique et militaire, et plus tard en intelligence et en aptitude aux spéculations rationnelles; mais les Sémites conservèrent longtemps une grande supériorité religieuse, et finirent par entraîner presque tous les peuples aryens à leurs idées monothéistes. Une fois cette mission accomplie, la race sémitique déchoit rapidement, et laisse la race aryenne marcher seule à la tête des destinées du genre humain.

Cette série est bien tracée. Il est certain que, historiquement, l’Égypte chamite est le plus ancien des pays, c’est-à-dire celui qui aies plus longues annales: et même j’ajouterai que, tout en pénétrant ainsi à la plus haute antiquité qu’il soit, présentement du moins, possible d’atteindre, on n’arrive en aucune façon aux origines égyptiennes. Les monuments les plus reculés montrent cette société dès lors organisée, comme elle le fut toujours plus tard, avec ses prêtres, ses rois, son écriture, ses arts, en un mot avec toute sa civilisation, de sorte que, nécessairement, ce vaste ensemble a été précédé par une période inconnue et illimitée de préparation et de

civilisation inférieure. Après l’Égypte viennent les grands centres couschites fondés sur les bords de l’Euphrate et duTigre. Enfin lesTyrienset lesHébreux d’une ? part, les Aryens de la Perse et ceux de l’Inde d’autre part, fondèrent de puissantes sociétés^ On voit donc, dans le temps que nous appelons la haute antiquité, et qui pourtant est d’une date relativement moderne quand on songe aux siècles sans nom et sans histoire qui avaient commencé l’œuvre commune, on voit, dis-je, se former un fonds solide de civilisation. A part les Indiens, qui de bonne heure perdirent toute relation avec les autres, et, se développant sur eux-mêmes, ne reçurent ni n’exercèrent d’influence générale, l’Égypte, la Babylonie, la Syrie, la Perse, constituèrent un système qui fut longtemps le guide et la lumière du monde. C’est de là que partirent les semences fécondes qui germèrent en Grèce; et la Grèce à son tour, franchissant les limites assignées jusque-là au génie de l’homme, jeta les bases du régime scientifique, attira à soi l’Occident, et ouvrit définitivement la porte de l’histoire.

Rien de plus difficile que de tracer, pour une race, des caractères qui soient assez généraux pour lui appartenir et assez précis pour la distinguer, etM. Renan a montré dans cette tâche un talent plein de ressource et d’habileté; mais, en raison même de la difficulté, les essais de ce genre veulent être repris à |3lusieurs fois. Ce qui complique essentiellement la question, c’est, en instituant la comparaison, de séparer ce qui est original de ce qm est dû à des degrés inégaux de déve-

^ 1 . D après le déchilfrernenl des textes cunéiformes, il faut ajouter a celle énuniéralion les louraniens, dont quelques rameaux prirent une très-grande part à l’antique civilisation de la Clialdée et de la «abj'lonie,

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loppenient et de civilisation. Ainsi, quand on prend d’une part les Égyptiens, et d’autre part les Sémites Tyriens ou les Sémites Hébreux, et que, dans ce rapprochement, on essaye de reconnaître les traits distinctifs, on met en regard une jiopulation très-ancienne avec une population qu’à ce point de vue on peut dire moderne, si bien que la plus ancienne ne s’était pas complètement dégagée de l’écriture hiéroglyphique, et que l’autre en était déjà à l’écriture alphabétique. Une autre complication non moindre est celle qui provient des différentes destinées de chaque race, des essaims qu’elle dissémine, des régions que ces essaims occupent et du conflit qu’ils ont avec la nature et avec les hommes. Considérez, en effet, une seule race chez laquelle il faut bien supposer des aptitudes identiques, et voyez quelles modilications sont produites par les lieux et par les circonstances. Le Sémite est monothéiste et agriculteur en Judée, polythéiste, marchand et navigateur à Tyr, négociant et conquérant à Carthage, pasteur en Arabie, et même un jour arrive où le rûîTdevient uniquement homme d’affaires. La race aryenne n’offre pas de moindres diversités. Dans l’Inde, après un brillant début, elle s’arrête, demeure sans retour dans le polythéisme et le régime des castes, et ne paraît pas moins incapable de mouvement et de progrès que les Chinois ou les races jaunes. En Perse, elle ' ne s’élève pas non plus à un bien grand développe-' ment. En Occident, c’est bien pis : le Celte, le Germain, , le Slave restent pendant de longs siècles dans la bar-barie, et en sortent non par leur propre force, maispar l’initiation d’une civilisation supérieure. Évidem-ment, si, avec les traits des Allemands, des Français, , des Anglais, on essayait de retrouver quelques-uns de^ ceux de la race aryenne, il faudrait une bien déli-

cate critique pour en écarter ce qui y provient de la culture gréco-romaine, produite elle-même par la culture orientale. Si la race chamite a l’initiative des premiers établissements de civilisation (et jusqu’à présent on ne remonte pas au delà d’elle), il faut lui en savoir grand gré; car tous les commencements sont les plus difficiles. Si elle a trouvé les éléments de l’arithmétique, de la géométrie et de l’astronomie, il faut y voir non une marque de la faiblesse de son esprit, mais une vraie puissance de découverte qui a jeté les bases de la science réelle. Si elle a élevé d’immenses monuments, temples, palais, pyramides, obélisques, sphinx, il faut reconnaître dans ces structures grandioses le sentiment d’un art primordial, sans doute, mais d’un art qui ne manque ni de grandeur, ni de beauté, ni d’effet. Si elle a Osiris, Isis et leur cortège d’innombrables divinités, il ne faut pas l’accuser d’avoir Finstinct religieux peu développé; car son polythéisme, dans le caractère fondamental, n’a rien qui tranche sur celui des Sémites Tyriens ou des Hellènes Aryens, Les différences sont donc malaisées à saisir entre les Chamites, les Sémites et les Arÿens. La plus essentielle gît toujours, jusqu’à présent du moins, dans la langue; le reste dépend d’une critique historique dont les principes ne sont pas suffisamment établis.

En parlant ainsi, en indiquant combien les Chamites, les Sémites et les Aryens sont près les uns des autres, en demandant qu’on cherche à une plus grande profondeur les caractères qui les marquent, je ne prétends aucunement écarter de l’histoire la considération des races. Il y a eu certainement, à l’origine, des races qui ont été plus aptes que les autres à agrandir le champ de la vie, et à trouver les éléments de la civilisation. Puis, dans ces races, se sont développés les

essaims ou peuples qui, à leur tour, bien qu’issus de la même mère et nourris du même lait, ont montré des dispositions très différentes; je l’ai déjà dit, jusqu'àl’invasion romaine, ni les Celtes, ni les Germains n’avaient encore rien ajouté à l’héritage commun de l’humanité, et, depuis bien des siècles, les Indiens n’y ajoutent plus rien. Enfin, comme les races ont surgi dans le genre humain, comme les peuples ont surgi dans les races, de même au sein de chaque peuple surgissent les hommes de génie, qui jettent dans la masse les semences du développement. Ainsi s’est formée et se forme le trésor de nos acquisitions matérielles, morales et intellectuelles.

Mais, après cet aperçu, il ne faudrait pas se méprendre, ni considérer un classement des races comme une théorie de l’évolution historique. Sans doute on peut, on doit dire avec M. Renan, que, si les races inférieures avaient seules paru sur la terre, les résultats supérieurs de la civilisation n’auraient point paru non plus. La série eût été plus courte, mais elle n’en offrirait pas moins un enchaînement analogue pour toute cette portion commune aux races inférieures et aux races supérieures. Celles-ci ont commencé, ont marché comme celles-là; seulement elles ont cheminé plus vite et ont atteint des hauteurs où les autres ne sauraient arriver par elles-mêmes. La race procède comme l’individu ; et, s’il est impossible de soutenir que l'hommeduplus vaste génie n’a pas traversé les phases de la débilité intellectuelle qui est propre à l’enfance, il est impossible de dire que les races supérieures n’ont pas eu, comme les autres, une enfance débile, mais, à la différence des autres, une enfance menant à un âge mûr plus actif.

M. Renan s’est fait de ces choses une idée différente. 11 suppose aux Aryens et aux Sémites une noblesse et

une pureté originelles qu’ils perdirent dans leurs contacts avec les peuples étrangers. 11 dit qu’aucune branche des races aryennes ou sémitiques n’est descendue à l’état sauvage, qu’ainsi les races civilisées n’ont pas traversé cet état, et qu’elles ont porté en elles-mêmes, dès le commencement, le germe des progrès futurs. Enfin, attribuant aux Chamites, qu’il place en un rang inférieur, plus d’aptitude pour les mathématiques et l’astronomie qu’aux Aryens et aux Sémites, il admet par là implicitement que le développement scientifique est à la fois plus ancien et d’un ordre moins relevé que les autres. Ces propositions, il est mieux de les soumettre à la lumière d’une doctrine générale que de les discuter isolément.

Les géomètres, voyant que la terre et toutes les autres planètes étaient renflées à l’équateur et aplaties aux pôles, trouvèrent |par les lois de la mécanique qu’un tel renflement et un tel aplatissement n’étaient possibles qu’en un seul cas, celui où le corps animé d’un mouvement de rotation est fluide. Dès lors il a fallu que toutes les hypothèses sur la géologie, passant sous le joug de cette loi, admissent la fluidité primordiale de notre terre; et une théorie qui ne s’y conforme pas est, par cela seul, invalidée. De même dans la science de la vie et dans celle de l’histoire, qui en est un prolongement, domine une loi fondamentale qui doit toujours être satisfaite ; c’est la loi de développement. Dans l’ordre de la vie et de l’histoire, non-seulement rien ne se fait qui n’ait un commencement et un progrès; mais, et c’est là le point capital, dans ce commencement et ce progrès les termes ne peuvent jamais être intervertis : ce qui est supérieur suppose toujours comme base ce qui est inférieur. Dans la série des êtres organisés, il y a un échelonnement graduel depuis les

végétaux jusqu’à l’homme; les animaux supposent les végétaux, et clans la chronologie géologique les plus compliqués sont les derniers venus. L’individu de chaque espèce sort d’un germe, et gagne successivement ses organes et ses aptitudes. Les deux vies, végétative et animale, sont superposées l’une à l’autre; la première est plus ancienne sur la terre; elle est plus ancienne chez l’animal et chez l’homme, qui, dans l’ovule maternel, commencent par n’avoir que l’existence végétative. Entin, dans la vie animale elle-même, c’est-àdire dans l'ensemble des fonctions nerveuses, il y a encore un ordre invariable d’évolution : les facultés les plus éminentes, celles qui forment l’apanage de l’humanité, sont les dernières à se montrer; pour qu’elles apparaissent, il faut qu’elles soient portées par les facultés inférieures qui président aux besoins et aux passions; chez l’individu et chez l’espèce, les unes et les autres entrent en exercice selon l’ordre de leur ancienneté anatomique, de leur énergie et de leur complication, trois termes qui sont connexes. Les plus éminentes sont moins anciennes anatomiquement, sont moins énergiques dans leurs impulsions, et sont plus compliquées dans leurs opérations; par conséquent, chez l’individu et chez l’espèce, le l’ôle en est toujours postérieur.

De la sorte on peut éclaircir ce que laissent de vague les propositions de M. Renan. Si par sauvage on doit entendre, comme je le pense, un état où l’homme est exclusivement préoccupé de ses besoins physiques, où il est, si je puis ainsi parler, sans aucun capital matériel et intellectuel, il n’y a aucune race qui ait échappé à cet état; chacune a développé de proche en proche ses facultés à fur et à mesure des accumulations. Les i travaux mathématiques et astronomiques, bien loin i

d’être primitifs, supposent, au contraire, une longue évolution antérieure qui a permis à la spéculation scientifique, si difficile pour l’homme primitif, de se manifester dans ses premiers rudiments. Enfin, noblesse et pureté de race ne pouvant signifier, au point de vue psychique, que de plus grandes aptitudes, il n’est aucunement prouvé que les contacts divers n’aient pas été utiles même aux familles humaines privilégiées. Ceci ressortit à une discussion à la fois anthropologique et historique qui est bien loin d’être mûre.

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