‹ La science au point de vue philosphiqueChapitre 58 sur 75 · Conclusion · texte numérisé non relu

Conclusion

M. Renan écarte péremptoirement de l’histoire la philosophie à priori et les idées absolues. Je suis, sans réserve, de son avis. A la vérité, il se borne à cela, et, s’attachant aux faits et aux conclusions qui découlent de cette négation, il ne nous dit pas quelle philosophie il met en la place de celle dont il se détourne. Mon intention n’est, en aucune façon, de demander à M. Renan compte du mode d’exposition qu'il a suivi ; mais, prenant pour point de départ le seuil sur lequel il s’arrête, je continue. La philosophie à priori, autrement dit la métaphysique, perd, à chaque pas du développement moderne, la consistance et quelqu’un des appuis qu’elle avait dans les habitudes et, si je puis dire ainsi, dans la constitution transitoire de l’esprit. Des deux grandes philosophies qui se sont partagé le monde intellectuel, l’une à priori, subjective ou métaphysique, l’autre à posteriori, objective ou expérimentale, le sort est désormais décidé; le rapport est

devenu inverse, et la révolution est accomplie. Ce qui jadis était impossible à l’expérience et possible à la métaphysique, à savoir donner une philosophie des choses, est aujourd’hui impossible à la métaphysique et possible à l’expérience. C’est de nos jours que l’œuvre a été ainsi consommée : dès la tin du dix-huitième siècle, une bonne part du domaine spéculatif pouvait recevoir une systématisation positive; c’est ce que sentirent fort bien les savants d’alors, qui, tout à fait au niveau de leur temps, réalisèrent, dans l’École polytechnique, cette systématisation pour le monde inorganique, sorte de grand tronçon qui, complet par le bas, attendait un prolongement par le haut. Peu après, la science des corps vivants s’y ajouta, ce qui annonçait à la fois la direction des tendances et l’approche d’une dernière et définitive découverte. En effet, un penseur contemporain, trouvant la filiation et, par conséquent, la loi de l’histoire, a, d’un môme jet du raisonnement, trouvé le système qui, s’incorporant la philosophie de chaque science particulière, en fait la philosophie générale ou positive. J’ai toujours compté comme un des bonheurs de ma vie d’avoir eu, quoique je fusse à la fin de l’âge mûr, l’intelligence encore assez docile pour la comprendre et l’accueillir. Elle m’a procuré, sans briser en moi les racines de mon passé, elle m’a procuré, au déclin naturel d’une vie qui s’achève, ce qui n’est l’apanage que de la jeunesse, les horizons étendus, l’ardeur aux choses futures, en un mot ce que notre fabuliste nomme si bien le long espoir et les vastes pensées, l’espoir qui s’identifie avec les générations les plus lointaines, les pensées qui se plongent dans la mer du passé et de l’avenir.

Le livre de M. Renan sur le Système comparé des langues sémitiques est riche d’une érudition de bon aloi,

et se range à côté de ces ouvrages qui, à la fois fournissent des excitations et des matériaux à la pensée. L’histoire, au sens le plus élevé du mot, vit de l’érudition, comme la physique et la chimie vivent des observations et des expériences ; et tout cet ensemble, que la sagacité et la patience préparent et que le génie développe et anime, finit par agir sur le niveau des esprits, des opinions et des mœurs, si bien qu’un mouvement déterminé vers une civilisation progressive se dessine dans la destinée du genre humain , comme un grand courant sur la mer. Car, il ne faut pas s’y méprendre, les sciences et la philosophie qui en émane n’agitent point les hautes questions seulement pour le plaisir d’intelligences d’élite, satisfaites de la curiosité et de la contemplation : elles les agitent aussi pour des œuvres sérieuses, pour de grandes luttes, pour de profondes révolutions, en un mot, pour tout le perfectionnement humain, qui n’est qu’à ce prix. Rien ne peut leur ôter ce caractère social qui les vivifie et les consacre; elles sécheraient dans leurs racines, si elles ne tenaient de toutes parts au service commun de l’humanité. Elles entrent inévitablement en conflit avec les conceptions théologiques et politiques qui les ont précédées, et dont, au fond, elles ne sont que l’examen graduel et la vérification générale. Voyez Thistoire ; là où les sciences et leur philosophie ne font plus de progrès, les choses restent stationnaires et immobiles; là où elles sont dans une ascension non interrompue, tout se meut et suit leur marche ascensionnelle. Aussi ceux des pouvoirs qui se sont sentis mal compatibles avec elles, ont-ils plus d’une fois essayé de leur fermer la carrière, comme cet éphore, inutilement prudent, qui coupa deux cordes d’une lyre novatrice. Heureusement la force compressive s’est toujours trouvée plus faible

que la force d’expansion ; et les relations entre la science et la société sont incessamment devenues plus nécessaires et plus visibles.

M. Renan est un habile écrivain. Il a non-seulement la lucidité, sans laquelle on n’agit guère sur le lecteur, mais encore l’élégance qui plaît, et, comme dit Cicéron, ces lumières du style, lumina dicendi, qui sont dans une page ce qu’est la lumière du jour dans un paysage. Le style est l’intermédiaire entre les recherches abstraites de l’érudition et de la science, et la masse de ceux qui veulent et qui doivent avoir des clartés de tout. En effet, s’il est des régions élevées, domaine de la pensée abstraite et de la raison spéculative, ces régions ne sont point, dans leur isolement, quelque retraite où l’on vivrait en je ne sais quel ascétisme intellectuel. Le long de la route qui y conduit sont rangés, à toutes les hauteurs possibles, les esprits les plus divers, qui servent d’intermédiaires; et c’est ainsi que descend le courant d’idées et de découvertes qui féconde les terres subjacentes. Mais il y aurait une bien grande erreur à croire qu’elles donnent sans recevoir ; loin de là, tout ce qu’elles ont de fécondant, elles le doivent au fond sur lequel elles reposent. La science, la philosophie et l’intelligence d’élite ne sont quelque chose que grâce à l’héritage commun , résultat du travail de tout le monde. C’est une circulation qui ne s’arrête pas, et que le cœur de l’humanité entretient par son jeu régulier. Elle fait la force et la sécurité des grands esprits, et écarte le scepticisme, naturel à la pensée qui se croit solitaire.

Le but de la vie individuelle, sitôt qu’elle prend conscience d’elle-même, est d’agrandir' et d’orner la vie collective. Les générations passées ont été engagées instinoéivement dans ce grand service; les générations ,

futures y seront engagées de propos délibéré et avec la claire vision de leur oflice social. Là est le lien qui unit les forts et les faibles, les esprits supérieurs et les intelligences communes, l’élite et la foule, et qui, dans une immense et saine solidarité, écarte les trompeuses délices d’un isolement illusoire.

Page 1