‹ La science au point de vue philosphiqueChapitre 6 sur 75 · COSMOS · texte numérisé non relu

COSMOS

PAB

ALEXA5DRE DE HUMBOi-DT »

Il n’y a pas lieu de comparer M. de Humboldt avec Pline l'Ancien, mais il y a lieu de comparer leurs ouvrages. Pline, employé supérieur de l’empire romain, tantôt fonctionnaire civil, tantôt commandant militaire, comme c’était l’usage dans cet ordre de choses; Pline, dis-je, avait le goût passionné des sciences ; mais il ne les connaissait pas, et il les traitait en homme de lettres, non en homme de métier; pour lui, c’était matière à compilation, et, d’intervalle en intervalle, matière à quelque tirade littéraire, à quelque morceau d’éclat. M. de Humholdt est versé dans toutes les sciences; il les connaît dans leur théorie et leur pratique; il a mis la main aux choses; il compte parmi les autorités, parmi les inventeurs; et, quand il rassemble les matériaux, il ne compile pas, il choisit et coordonne. Pline avait été,

‘ Bffse germanique, 31 mai 185C.

par ses fonctions, conduit dans les diverses parties de l’empire romain, et, entre autres, dans la Germanie, qu’il avait vue d’un tout autre œil que ne fit Tacite, et, je crois, d’un œil plus clairvoyant et moins prévenu; il commandait lallotte de Misène lors de cette fameuse éruption du Vésuve qui engloutit Stables, Herculanum et Pompeï. Poussé par le désir généreux de secourir les riverains que menaçaient les cendres, les pierres ponces et la lave, poussé aussi par une noble curiosité d’assister à quelqu’un de ces grands phénomènes dont il avait parlé, il alla contempler de près les flammes merveilleuses que lançait la montagne, et demeura enseveli dans le linceul qui s’étendit sur ces campagnes florissantes. M. de Humboldt, infatigable voyageur, n’a rien laissé qu’il n’ait visité; il a vu tous les continents et toutes les mers; il a traversé les steppes de l’Asie et les plaines d’Amérique; il a monté sur les pics élevés des Andes etdel’Himalaya, observant, mesurant et rapportant une ample connaissance des accidents et des phénomènes de cette terre que nous habitons.

Mais il y a lieu de comparer les ouvrages. Pline n’avait entrepris rien de moins que n’a fait M. de Humboldt lui-même, et V Histoire naturelle édite par le Romain est un Essai de description physique du monde. Aussi le plan des deux auteurs concourt-il jusqu’à un certain point, comme étant donné, dans des linéaments principaux, par la nature des choses. M. de Humboldt considère d’abord le ciel et les corps innombrables qui le peuplent; puis, descendant sur notre globe qui flotte, lui aussi, parmi tant d’îles flottantes, il en décrit la forme, la densité, les propriétés essentielles, la réaction de l’intérieur sur l’extérieur, réaction qui se manifeste pâlies tremblements de terre et les volcans (c’est là l’objet des quatre premiers volumes); enfin, dans les vo-

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lûmes suivants, il étudiera les formations géologiques, la répartition de l’espace entre les mers et les terres, l’enveloppe gazeuse qui nous entoure, la vie végétale et animale, ettinalement larace humaine. Plinecommence également par le ciel, les grands astres qui le décorent et les mouvements qui les animent; du ciel il descend sur la terre pour en décrire les divisions, les mers, les fleuves, les cités et les peuples; l’homme ensuite est le .sujet; après l’homme les animaux, après les animaux les végétaux, et, à ce propos, une histoire de l’agriculture qui en tire nos aliments et de la médecine qui en tire nos remèdes ; enün les métaux et les pierres qui gisent dans le sein de la terre, et auxquels il rattache des notions sur la peinture, sur la sculpture, sur les artistes, notions qu’on ne peut assez apprécier.

Des deux parts on reconnaît des traits généraux. L’homme, dès les temps primitifs, eut toujours une certaine idée de l’univers, d’une voûte qui l’environnait de toutes parts, d’espaces d’où lui descendaient toutes sortes d’influences, de flambeaux qui, échauffant ses jours et éclairant ses nuits, roulaient sans repos autour de la terre. Quand Pline résuma les recherches des savants grecs, cette première vue s’était déjà singulièrement agrandie ; on savait que la terre était ronde, on l’avait mesurée approximativement; et, par delà la lune, le soleil et les planètes, on plaçait le ciel des étoiles. Mais, quand de nos jours M. de Humboldt prend la plume pour embrasser en un seul tableau l’ensembledumonde, toutes ces intuitions de l’homme primitif, toutes ces connaissances positives de l’astronomie grecque, se sont perdues comme un point dans l’immensité de l’espace aperçu, dans 1 infinité des soleils, dans la lueur profonde des nébuleuses et des voies lactées.

A qui veut se faire une idée de ce mot : progrès de la

civilisation ou développement de l’humanité, mot qui occupe une si grande place dans la pensée des hommes d’aujourd’hui, et dont la réalité sérieuse et puissante est tantôt vainement contestée, tantôt insuffisamment comprise; îi qui, dis-je, veut s’en faire une idée, il faut ouvrir et comparer le livre de Pline et celui de Huraboldt. Dix-huit cents ans les séparent : dirai-je longue ou courte période? je ne sais, car on ignore la durée antécédente de l’humanité et ses âges successifs; mais, dans tous les cas, période occupée par d’immenses événements politiques et sociaux : la chute de l’empire romain et du paganisme, l’établissement du catholicisme et du régime féodal, la décadence au quatorzième siècle, Père des révolutions au seizième, le protestantisme, le déchirement de l’unité religieuse, le globe parcouru, et l’Europe, avec ses annexes , devenant le guide et l’arbitre du reste du monde. Provisoirement, abstenons-nous de caractériser cette marche des choses, bien qu’une direction s’y laisse apercevoir, et tournons-nous vers l’autre côté du développement général, là où la direction et le sens du mouvement ne peuvent être contestés. Au temps de Pline, la science ne connaissait ni les distances respectives du soleil, des planètes et des satellites, ni la forme des orbites parcourues, ni la nature de la force qui les mouvait, ni leur volume, ni le rapport des étoiles ou soleils indépendants avec notre système. Au temps de Pline, elle ne connaissait pas la forme exacte de la terre, son aplatissement aux pôles, son rendement à l’équateur, ni la densité de cette planète, ni les conditions de calorique, d’électricité et de magnétisme qui y sont inhérentes, ni les périodes par lesquelles elle a passé, ni les races géologiques de végétaux et d’animaux, ni les gaz qui en composent l'atmosphère, ni le plan général de

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structure des êtres organisés, ni les attinites des langues et des peuples, ni l’histoire de l’humanité. Au temps de Humboldt, tout, cela fait partie d’une description du monde. Le progrès est grand ; et soyez sûr, vu la connexion nécessaire de toutes les choses sociales, qu’il est parallèle et équivalent dans le reste.

M. de Humboldt, au commencement de son deuxième volume, s’est complu à rechercher comment le spectacle de la nature s’est reflété dans la pensée deshommes et dans leur imagination ouverte aux impressions poétiques. Chez les peuples anciens, ce reflet a été plus rarement senti et plus faiblement exprimé que chez les modernes. Schiller, cité par M. de Humboldt, a dit : « Si l’on se rappelle la belle nature qui entourait les a Grecs, si l’on songe dans quelle libre intimité ils vi- « valent avec elle sous un ciel si pur, on doit s’étonner « de rencontrer chez eux si peu de cet intérêt de cœur Cl avec lequel, nous autres modernes, nous restons sus- « pendus aux grandes scènes. La natureparaît avoir cap- « livé leur intelligence plus que leur sentiment moral. « Jamais ils ne s’attachèrent à elle avec la sympathie et « la douce mélancoliedes modernes.» Au fond, ce jugement du grand poète allemand est plus vrai à la superficie qu’au fond, et tout à l’heure je le restreindrai comme il doit être restreint. M. de Humboldt ajoute ; « L’émotion « pour les beautés de la nature, que les Grecs ne cher- « chaient pas à produire sous une forme littéraire, se ren- « contre plus rarement encore chez les Romains. «Toutefois, elle ne fut pas tout à fait absente, demeurant en germe, en rudiment, en ébauche, j usqu’aux temps voulus pour sa pleine efflorescence; elle ne fut pas tout à fait absente; et M. de Humboldt rapporte le beau passage où Platon représentantdes hommes tenus touteleurviedans une caverne obscure et amenés sans transition au jour.

décrit leur admiration : «A la vue de la terre, de la mer et « delà voûte du ciel, quand ilsreconnaîtraientrétendue (I des nuages et la force des vents, quand ils admire- « raient la beauté du soleil, la grandeur et les torrents « de lumière, quand enün ils considéreraient, aussitôt « que la nuit venue aurait entouré la terre de ténèbres, « le ciel étoilé, les variations de la lune, le lever et le « coucher des astres accomplissant leur course immua- « ble de toute éternité, sans doute ils s’éci’ieraient : K Oui, il y a des dieux, et ces grandes choses sont leur « ouvrage. » A cela, et inème à côté de Platon, j’ajoU' terai quelques mots de Pline, lui qui comparait gracieusement à des yeux les étoiles scintillantes [tôt stellariim collucentium illos oculos), quelques mots qui montrent que les merveilles delà lune variable avaient captivé son regard et son esprit :

« Le plus admirable de tous est l’astre qui est le plus K familier aux habitants de la terre, celui que la nature « a créé pour remédier aux ténèbres, la lune. Elle a mis (( à la torture, par sa révolution compliquée, l’esprit « de ceux qui la contemplaient et qui s’indignaient d’i- « gnorer le plus l’astre le plus voisin. Croissant tou- « jours ou décroissant, tantôt recourbée en arc, tantôt (. divisée par moitié, tantôt arrondie en orbe lumineux; « pleine de taches, nuis brillant d’un éclat subit; im- « mense dans la plénitude de son disque, et tout à coup « disparaissant; tantôt veillant toute la nuit, tantôt « paresseuse etaidant, pendant une partiedelajournée, « la lumière du soleil ; s’éclipsant, et cependant visible « dans l’éclipse; puis invisible à la lin du mois, sans « toutefois être éclipsée. Ce n est pas tout : tantôt elle « s’abaisse, et tantôt elle s’élève, sans uniformité même « en cela; car parfois elle touche au ciel, parfois aux (< montagnes, parfois au haut dans le nord, partois au

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« bas dans le midi. Le premier qui reconnut ces diffc- « renls mouvements fut Endymion, et aussi dit-on qu’il « en fut épris. »

Enfin, et pour achever ceci qui touche à la poésie, que M. de Humboldt a cherché, et que je suis loin de vouloir éviter, il n’a pas manqué de rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui inspire les compositions de Virgile, les couleurs harmonieuses de ses tableaux, qui révèlent combien il la comprenait, et le calme infini qu’il a su jeter dans le repos de la mer et le silence de la nuit. Mais je ne voudrais pas non plus que dans cette revue fût oublié le père de la poésie grecque, qui, à mon gré, a surpassé tous ses rivaux à exprimer cette impression et ce ravissement que cause l’aspect profond de la voûte éthérée: «Les astres « splendides brillent au ciel autour de la lune lumi- « neuse, l’air est sans un souffle, au loin se montrent « les collines, les penchants escarpés et les vallons; « l’éther infini s’ouvre dans sa magnificence; toutes les « étoiles se montrent, et le berger s’est réjoui dans son « cœur [Iliade, IX). » Homère a été plus d’une fois ce berger qui, assis au penchant des vallées et perdu dans l’ombre de la nuit tranquille, a senti vibrer son âme à Tunisson de la silencieuse immensité.

Mais ce ne sont là, à vrai dire, que des essais. Cet ordre d’émotions et de poésie, dans son plein, a été réservé à l'esprit des âges modernes, qui est parvenu suides hauteurs où l’antiquité n’atteignit jamais.

Esprit de l’homme, un jour sur ces cimes glacées,

Loin d’un monde oublié quel souffle t’emporta ?

Tu fus jusqu’au sommet chassé par tes pensées;

Quel charme ou quelle horreur à la fin l’arrêta?

Ce qui l’entraîna, ô Lamartine, sur les cimes glacées et

s ESSAI D’UNE DESCRIPTION PHYSIQUE

lui lit sentir et exprimer d’une façon nouvelle les mystérieuses beautés de la nature, ce fat, bien que cela doive paraître étrange à beaucoup, ce fut la science, ou, en d’autres termes, le vaste agrandissement de la connaissance du monde, agrandissement dont M. de Ilumboldt nous retrace le magnifique tableau. J’ai déjà touché ailleurs, en passant, ce sujet, et ici encore je ne puis le toucher qu’en passant. Tant que les dimensions du monde et les forces qui l’animent furent ignorées, les sentiments inspirés par les scènes naturelles se manifestaient sous une forme (]ui est pour nous devenue une lettre morte et une simple et froide allégorie, mais qui, dans les temps primitifs, était la riche et sincère manifestation des impressions intérieures. Tout fut imprégné de vie; ce qui plaisait dans la terre, dans les ondes, au sein des airs et au fond des espaces célestes, ce n’étaient pas les horizons infinis où Tàmc se perd comme la vue, les silences profonds, les immensités, le besoin de se pencher sur les abîmes de la montagne comme sur ceux de la pensée; c’était de mettre dans cette infinité un peuple de divinités, d’animer ces silences par des visions ou charmantes ou terribles, et d’apercevoir, dans chaque accident de la montagne sourcilleuse, du bois ténébreux, de la mer tumultueuse, un dieu avec qui l’homme entretenait un échange de sentiments. Mais ces créations de l’imagination primitive s’évanouirent devant les recherches de l’esprit scientifique, qui, sans parti pris contre rien de ce qui avait été supposé, trouva tout autre chose dans les phénomènes naturels. Etnon-seulementelless’évanouirent, mais le monde, qui semblait quelque berceau fait pour l’homme enfant et pour de petites mains, s’entr’ouvrit aux yeux stupéfaits dans sa grandeur réelle, qui est sans fond et sans limite. Le sentiment qui s’était atta-

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elle à la nature pour la peupler ne s’éteignit pas, mais se transforma , et il s’y attacha dès lors pour en recevoir de sublimes impressions et d’ineffables frémissements. C’est ainsi que M. de Humboldt chercherait vainement dans l’antiquité ce qui n’y est pas; c’est ainsi qu’il faut corriger le dire de Schiller; c’est ainsi que s’explique la froideur mortelle dont nous glacent ces conceptions antiques toutes les fois qu’on a essayé de les faire rentrer dans le domaine de la poésie moderne, où elles n’ont plus de racine; c’est ainsi que s’explique l’influence réelle et puissante de l’évolution générale des sociétés sur révolution de l’art. Les types anciens restent dans leur beauté merveilleuse, mais relative; des types nouveaux s’élèvent qui nous touchent et nous ravissent; et de la sorte, dans le trajet du temps, s’inscrivent sur quelques grands monuments toujours admirés les aspirations de l’humanité vers l’idéal.

Quem cosmon Grœci, dit Pline, nomine oimamenti appellaveruni, eum nos a perfecta absoluiaque eleyantia, mundum. Les langues ont parfois de bien grands bonheurs d’expression. Peut-on trouver appellation qui, mieux que ces mots de cosmos et de monde, qui signifient ordre, parure, ornement, témoigne de l’impression ressentie par les Hellènes et les Latins à la vue de ce vaste ensemble qui se meut avec une régularité su- ^ préme, et qui, la nuit, déploie son manteau d’étoiles? Dans nos langues dérivées, le sens primitif est perdu, et le monde, quelle que soit l’idée fondamentale que les anciens Latins y aient attachée, n’est plus que l’ensemble total des choses de l’univers. Maintenant, le progrès de nos connaissances oblige à distinguer le monde de 1 univers. Ces deux mots sont et resteront synonymes dans le langage vulgairv.; dans le langage scientifique, ils ne doivent plus l’être. Ils correspondent.

en effet, à deux notions qu’il importe de séparer, et qu’on a confondues naturellement tant que les travaux astronomiques n’avaient pas fait de suffisantes excursions dans les espaces stellaires. Le monde est beaucoup plus petit que l’univers, ou, pour mieux dire, il n’en est qu’une partie. L’wnzcersest la multitude d’étoiles qu’on aperçoit à l’œil nu ou avec le télescope; notre soleil est une de ces étoiles. Le monde est le système solaire où une étoile centrale retient par sa gravitation, éclaire par sa lumière, échauffe par sa chaleur un certain nombre de planètes avec leurs satellites. C’est le seul système que nous connaissions. Les autres soleils ont-ils aussi un cortège de planètes? c’est possible, mais nous n’en savons rien ; la seule chose que nous sachions, c’est que ce roi de notre nature, cette source inépuisée de feux dont l’œil ne peut soutenir la splendeur, cette masse énorme dont le poids retient à un si prodigieux éloignement Uranus ou Neptune dans leurs orbites, est très-loin d’être une étoile de première grandeur. Yu à sa place, ce n’est plus qu’un astre médiocre, tournant sur lui-même et emporté, lui aussi, à travers les espaces, par un mouvement rapide, poussière dans cette poussière d’étoiles.

Pour décrire le cosmos ou univers, deux méthodes se présentent ; ou commencer par la terre, et de là, s’élevant graduellement, atteindre jusqu’aux limites télescopiques (c’est la méthode historique), ou commencer par les étoiles lointaines, et redescendre graduellement à la terre (c’est la méthode dogmatique). La première est historique, car c’est bien ainsi, en effet, qu’on a procédé. La terre a été le piédestal d’où l’on s’est élevé; on s’est exercé aux mesures géométriques, on a osé (ce ([ui étonnait et scandalisait pour ainsi dire Pline, appelant improbüas cordis humani la tentative, et se récriant

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quand il voyait qu’il ne fallait plus qu’un lil à plomb pour mesurer le ciel), on a osé transporter dans les espaces cosmiques, et entre les distances des corps célestes, des méthodes reconnues infaillibles dans leurs principes; et de cette façon on a atteint, par une sorte d'échelle gigantesque, les étoiles, la voie lactée, les nébuleuses. Suivre les progrès de ces découvertes successives dans les champs de l’immensité, ce serait faire l’histoire même de la science, et montrer comment des doctrines, croissant par le travail des siècles et par l’effort de génies singuliers, s’appuyant l’une l’autre, toujours démontrables à l’esprit et toujours démontrées par l’application et l’événement, sont devenues un instrument pour

percer des airs la campagne profonde.

Percer Mars, le soleil et des vides sans fln.

Au lieu de cela, on peut, se plaçant tout d’abord au sommet de la science, partir de là, enseigner d’une façon dogmatique et déductive, et descendre de l’ensemble aux détails, des notions suprêmes aux notions inférieures et particulières. C’est cet ordre de déduction, c’est cette méthode dogmatique que M. de Humboldta suivie. Au point de vue qu'il a pris, il a non des preuves à donner, mais des résultats à raconter. La terre, avec ce qui y tient, n’est considérée que comme une partie du tout; et une description physique du cosmos, un tableau de l’univers, commence non par le sol planétaire que nous habitons, non pas même par le système solaire auquel nous appartenons, mais par ce qui remplit les espaces du ciel.

Hipparque fut le premier qui dressa un catalogue des étoiles; et Pline, disant de ce grand astronome, avec

raison, qu’on ne peut assez le louer, et qu’en personne plus qu’en lui ne s’est révélée la parenté de l’âme humaine avec les astres tant étudiés par lui , ajoute qu’il laissa le ciel à tous en héritage, s’il se trouvait quelqu’un capable de recueillir cette succession. Les siècles l’ont recueillie, cultivée et immensément agrandie. Hipparque avait, il est vrai, imaginé des instruments pour marquer le lieu et la grandeur de chaque astre; mais ces instruments n’étaient point des appareils optiques capables de grossir les objets dans d’énormes proportions. Aussi ne s’agit-il plus aujourd’hui, comme de son temps, de quelques milliers d’étoiles visibles à l’œil nu et privilégiées à nos regards par leur éclat ou par leur voisinage relatif. Il s’agit de millions d’étoiles : on en compte environ deux cent mille, depuis la première grandeur jusqu’à la neuvième; puis l’immense voie lactée est devenue un amas de petites étoiles, qui, situées à des distances incommensurables, ne se montrent plus que comme une traînée blanche; et finalement, la plupart des nébuleuses, ne résistant pas à la puissance des télescopes, ont laissé voir les groupes qui les constituent. Dès lors, l’apparence, jetée là comme en toute chose par le rapport nécessaire entre nos sens et les phénomènes, a fait place à la réalité; le ciel n’est plus un champ où sont disséminées au hasard, comme des fleurs en un pré, des étoiles plus ou moins brillantes. La dissémination n’est pas réelle : les étoiles sont massées et non éparses; et, si nous les voyons éparses, cela tient à la position que notre soleil occupe dans le groupe général. C’est un groupe en effet; quelle en est la forme? Est-ce une strate stellaire aplatie et plus ou moins régulière? ou bien est-ce un vaste anneau? ou, comme les dernières observations paraissent le faire croire, un système d’anneaux concentriques, d’épaisseurs très-inéga-

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les, dont les diverses couches, plus ou moins lumineuses pour nous, seraient placées à des profondeurs diverses dans l’espace? Quoi qu’il en soit de ces conjectures, le fait reste, et les innombrables étoiles constituent un amas où les étoiles sont plus rapprochées l'une de l’autre qu’elles ne le sont des autres amas stellaires, s il en existe. C’est ainsi que les divers astres de notre système solaire sont plus voisins l’un de l’autre qu’ils ne sont des étoiles, qui sont peut-être chacune un centre pour un système particulier.

En effet, il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot univers. Ce mot ambitieux doit subir une réduction ; il ne peut pas signifier l’universalité des choses qui nous est et nous sera à j amais inaccessible, il sign i fie seule men t la portion qu'embrassent nos télescopes. Les astronomes ont signalé une apparence singulière dans le ciel : ce sont des endroits absolument obscurs. Si quelques régions présentent de grands espaces où la lumière est uniformément répartie, il vient, immédiatement après, d’autres régions où des espaces brillant du plus vif éclat alternent avec des espaces pauvres en étoiles et décrivent sur le ciel des réseaux irrégulièrement lumineux. La voie lactée, qui, en certains points, reste insondable pour les plus puissants télescopes, c’est-à-dire qu’elle leur offre toujours de la lumière, livre, dans d’autres, un passage par ses hiatus ou ses fissures. Les points lumineux apparaissent, là, sur le fond vide et noir des espaces sans fin, et les astronomes pensent que, dans ces régions, la vue télescopique traverse l’épaisseur entière de la couche stellaire qui nous environne. Gela doit être sans doute, et notre groupe stellaire est, lui aussi, une île flottante, par delà laquelle sont d’autres espaces et peut-être d’autres îles. Il faut donc bien rabattre du mot univers, et ne le prendre

qu’à ce sens restreint. Les fissures de la voie lactée, les places noires du ciel, lancent l’imagination par delà le champ de la vision télescopique; et notre raison nous dit que, n’embrassant que des portions, ne connaissant qu’un fragment, nos conceptions, nos doctrines, nos systèmes, ne peuvent jamais prétendre à être absolus, et demeurent, de leur nature et par nécessité, toujours relatifs. L’espace matériel n’est ici qu’une image de l’espace intellectuel : ce qui borne l’un bornel’autre. Nos conceptions, nos doctrines, nos systèmes, ne sont jamais vrais que pour l’humanité et dans Thumanité. Notre orgueil est vain et puéril s’il croit avoir atteint quelque universalité définitive et absolue ; mais il est noble et légitime si l’homme se glorifie d’avoir, par génie et par patience, fait surgir une lumière croissante, un soleil intellectuel, qui l’éclaire dans la contemplation des choses et le guide dans la direction de la vie collective.

Notre soleil est une étoile, cela n’est pas douteux; et, comme lui, nous le connaissons jusqu’à un certain point, comme nous savons quelle en est la distance, quel en est le volume, quelle en est la densité, nous pouvons, par une analogie qui n’est pas sans vraisemblance, nous faire quelques imaginations, qui n’ont rien de fantastique, sur les étoiles elles-mêmes. Notre soleil tourne sur lui-même; ce vaste globe, auprès duquel non-seulement la terre mais toutes les planètes réunies ne forment qu’une masse insignifiante, est animé, comme ces humbles suivantes, d'un mouvement de rotation. Du moment que cette révolution de l’astre central sur lui-rüême a été constatée, il fut naturel de penser qu’il ne tournait pas ainsi comme une toupie, sans changer de place, et qu’à ce mouvement de rotation s’en joignait un de translation, c’est-à-dire qu’il

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était emporté dans l’espace absolu. Les observations les plus récentes ont contirmé cette conjecture. Notre soleil se meut, et il se dirige vers un point du ciel situé dans la constellation d’Hercule. Les distances sont si prodigieuses que, quelle que soit sa vitesse (elle est sans doute fort grande, mais on ne la connaît pas), les changements apparents produits par la translation ne se manifestent pour nous qu’après de bien longs intervalles de temps; mais ils ne s’en manifestent pas moins, et les astronomes des siècles à venir seront obligés de tenir compte de cette valeur dans l’usage qu’ils feront de leurs observations et de celles de leurs devanciers. Notre roi de lumière cheminant ainsi, tout son cortège marche avec lui. De la sorte, à proprement parler, la terre, en allant, chaque année, de l’hiver à l’été, ne retombe jamais dans le sillon passé; elle roule dans des espaces toujours nouveaux, elle ne répond jamaisà un même point du ciel; et c’est une sorte de voyage éternel de découvertes qui se serait manifesté à nos aïeux s’ils avaient su observer, et se manifestera aux yeux de nos descendants par des changements dansl’apparence, et peut-être par des rencontres de matières chaotiques analogues à celles qui tombent sur la terre sous le nom d’étoiles filantes.

Si le soleil, qui est une étoile, n’est pas fixe, les étoiles, qui sont des soleils, ne sont pas fixes non plus. Il est certain quelles se meuvent, et que le repos et l’immobilité ne sont pas dans le ciel. Quand, la nuit, on voit s’avancer l’armée régulière des étoiles, gardant toujours leurs distances relatives, on y pointe avec une confiance absolue l’instrument pour déterminer les temps et les positions; et ce semble une immense horloge où rien ne se déplace jamais. La fixité n’est qu’apparente; mais là, dansce domaine des éloignements infinis, lesdépla-

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cements ne deviennent sensibles qu’après beaucoup de siècles, et c’est pourquoi les hommes peuvent se servir fies points du ciel comme de points fixes et immobiles. Avec sa belle imagination et son beau langage, M. de Humboldt a rendu sensible ce prodigieux effet des distances cosmiques et des périodes séculaires : « Suppo- « sons ou plutôt rêvons que l’acuité de nos sens a été « surnaturellement haussée jusqu’à la limite extrême « de la vision télescopique, et que ce qui est séparé par « de longs intervalles de temps est rapproché, soudain « disparaît tout repos dans le sein de l’espace. Nous « voyons les innombrables étoiles se mouvoir, par « groupes, en des directions diverses ; des nébuleuses « passer comme des nuages cosmiques, se condenser et « se dissoudre ; la voie lactée s’ouvrir en des lieux isolés « et déchirer son voile; en un mot, nous voyons le « mouvement se faire sentir à chaque point de la voûte « céleste aussi bien qu’à la surface de la terre dans les « bourgeons des feuilles et des fleurs qui se dévelop- « pent. Le célèbre botaniste espagnol Cavanilles eut le « premier l’idée de voir pousser l’herbe, pointant, dans « un télescope très-amplifiant, le fil horizontal du mi- (t cromètre sur le bout de la tige de l’agave américain, « qui croît avec tant de rapidité. C’est justement ainsi « que l’astronome braque les fils croisés de son micrott mètre sur l’étoile culminante. » On s’est demande si ces millions d’étoiles avaient un centre soit mathématique, soit réel, autour duquel elles accomplissent leurs orbites; on l’a inutilement cherché. Jusqu'à présent, on ne peut les concevoir que comme se maintenant les unes les autres dans un certain rapport par leur gravitation réciproque, qui ne leur permet pas de s’écarter dans les profondeurs.

L’éloignement entre les étoiles est très-considérable ;

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du moins voici ce qu’il en est pour la notre. Quand on a atteint la limite du système solaire et la planele Neptune, on ne s’est avancé que bien peu vers les étoiles les plus voisines ; on est alors là sur le bord d un fossé immense, dont la largeur dépasse de beaucoup l’intervalle entre notre soleil et la planète la plus lointaine. Les astronomes doutèrent longtemps s’ils pourraient jamais, le franchissant, calculer la distance d’aucune étoile. Ces calculs, quelque difficulté qu’ils puissent présenter, se réduisent toujours, dansle fond, à trouver une base de triangle et des angles. La plus grande base que l'homme ait à sa disposition est la ligne qui joint le solstice d’été au solstice d’hiver, c’est-à-dire le diamètre de l’orbite terrestre (environ 306 millions de kilomètres). Il est évident que, de l’été à l’hiver, la terre s’étant déplacée, dans l’espace absolu, de 306 millions de kilomètres, des étoiles qu’on aura considérées auront paru changer de place, si toutefois la base n’est pas sensiblement nulle par rapport à l’éloignement. Or, celte base de 306 millions de kilomètres devenait sensiblement nulle, aucun changement apparent ne se manifestait dans les étoiles tant que la précision des observations ne dépassait pas une minute d’arc, ce qui prouvait que la distance de l’étoile était plus grande que 3,438 rayons de l’orbite terrestre, c’est-à-dire 3,438 fois la distance de la terre au soleil. Des observations po.stérieures, exactes à une seconde près, rejetaient les étoiles les plus voisines à 206,000 fois la distance de la terre au soleil. « Enfin, dit M. de Huraboldt, depuis ï l’époque brillante où Fraunhofer construisit ses adu mirables instruments, la précision des mesures a été « portée à un dixième de seconde; le rayon de l’orbite a terrestre n’est plus insuffisant que pour les étoiles « dont la distance surpasserait 2,062,648 fois la lon-

« gueur de cette base géométrique. » On a de la sorte mesuré la distance d’une trentaine d’étoiles; ces mesures, on le sent, ne sont que des approximations, mais des approximations positives et sutïisantes pour nous taire apprécier les intervalles. Une étoile de la constellation du Cygne a une parallaxe d’environ trois dixièmes de seconde; sa distance est 550,900 lois la distance de la terre au soleil ; la lumière emploie 3,!77 jours pour parcourir ce trajet. Une étoile du ciel austral, dans la constellation du Centaure, a presque une seconde de parallaxe; elle est trois fois plus rapprochée de nous que la précédente; la lumière ne met que 1,000 jours à en venir; c’est donc l’étoile la plus voisine. Il est à remarquer ({ue les plus brillantes ne sont pas les plus rapprochées.

A mesure que l’on s’éloigne de notre soleil, son éclat et sa chaleur diminuent, et, vu d’Uranus ou deNeptune, il n’a plus qu’un disque bien réduit. S’éloignant encore davantage, on arrivera à un point où il ne sera plus qu’une brillante étoile perdue dans le ürmament. Mais ce voyage, qui nous a tant écartés du soleil, ne nous à pas encore assez rapprochés des étoiles pour que quelqu’une, se levant à ce nouvel horizon, commence à prendre les dimensions d’un soleil et à verser autour d’elle des feux illuminant l’espace. Dans cet intervalle, dans ce terrain neutre, où l’on n’appartient ni à notre système, ni à un autre, le ciel est sans soleil, il n’est paré que d’étoiles: c’est une nuit ; il n’y a plus que ce que nous voyons dans nos ténèbres quotidiennes, c’està-dii'e cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Le poète semble avoir fait ce beau vers pour peindre cette obscurité, qui n’est pas l’obscurité absolue et à laquelle se mêle, pour la tempérer, la lueur de millions de soleils. En concordance avec ce peu de lumière est le peu de

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chaleur qui règne dans ces lieux, non pas pourtant un froid absolu, non pas même un froid excessif, allant à 800 ou à 1,000 degrés au-dessous de zéro, mais un froid tempéré jusqu’à un certain point, et qu’on évalue à 60 ou 70 degrés au-dessous de la glace fondante. C'est V obscure chaleur qui tombe des étoiles, et qui, émanant de tant de corps flamboyants, empêche la température de descendre où elle irait si on les supposait absents des régions célestes. Voilà donc le dernier coup d’oeil jeté sur ces choses : un espace sombre et froid, une matière chaotique disséminée, et çà et là des agglomérations chaudes et lumineuses capables de produire et d’entretenir la vie là où les autres conditions se rencontrent.

Pour la pensée qui revient d’excursions si lointaines, le système solaire ne paraît plus que peu de chose. Pourtant c’est l’échelon intermédiaire pour redescendre à notre terre, si petite dans ce système si petit. Il faut maintenant rendre au soleil son titre de monarque du ciel ou, à plus justement parler, de monarque de son ciel. « Au milieu, dit Pline, roule le soft leil, dont la grandeur et la puissance l’emportent « sur tous les autres, et qui gouverne non-seulement « nos saisons et nos climats, mais encore les astres et « le ciel lui-même, il est la vie ou plutôt l’âme du « monde entier; il est le principal régulateur, la ft principale divinité de la nature; c'est du moins ce « qu il faut croire, si nous en jugeons par ses œuvres.

« C est lui qui donne la lumière aux choses et qui en- « lève les ténèbres; c’est lui qui éclipse et qui illumine » les autres astres; c’est lui qui règle, d’après les be- « soins de la nature, les alternatives des saisons et l’an- « née toujours renaissante; c’est lui qui dissipe la tris- « tesse du ciel et qui même écarte les nuages jetés

20 ESSAI D’UNE DESCRIPTION PHYSIQUE « sur l’esprit humain; c’est lui qui prête sa lumière « aux autres corps célestes. Admirable, sans rival, « il voit tout, même il entend tout; double attri- « but que je trouve accordé à lui seul par Homère, le (( prince des lettres. »

Là régnent des lois plus strictes de prééminence et de subordination. Au lieu de cette immense féodalité stellaire, au lieu de ces princes des cieux qui sont tous animés d’un éclat propre, et qui, s’ils ne sont pas tous égaux en grandeur et en lumière, ne sont pas du moins, sauf quelques-uns, assujettis à se mouvoir autour de centres dominateurs, le soleil, unique de son espèce dans son système, occupe l’un des foyers des ellipses planétaires et détermine l’éternelle rotation des corps qui lui sont soumis. Aucun d’eux ne lui est semblable; je ne parle pas de son volume, qui dépasse de beaucoup le volume de toutes les planètes réunies; je ne parle pas de sa situation, qui lui remet les rênes de tous ces coursiers lancés dans l’espace; je parle de sa constitution. Le soleil, en effet, présente un état d’incandescence par lequel les autres planètes ont passé sans doute, et qu'elles ont perdu plus tôt à cause de leur masse moindre. Le soleil est une masse encore incandescente; les planètes sont des masses éteintes, et sans doute un jour viendra qu’il sera aussi froid qu’elles le sont devenues.

On distingue l’astronomie en géométrique et en physique. L’une, qui n’est à vrai dire qu’un immense problème de mécanique admirablement posé pour elle, puisqu’il s 'agit d’évaluer des forces et des directions dans un milieu non résistant; l’une, dis-je, n’a besoin, pour avancer, que d’observations précises et de perfectionnements mathématiques qui lui permettent de résoudre des problèmes de plus en plus compliqués.

Dü MONDE.

L’autre, qui recherche la constitution des corps célestes, a besoin du secours des sciences subséquentes, et particulièrement de la physique. Parfois de délicates expériences, qui ne semblent que des expériences de laboratoire, viennent en aide à l’astronome. On sait que les physiciens donnent le nom de polarisé à un état de la lumière où, reçue sous certains angles de réflexion ou de réfraction, elle ne se comporte plus comme la lumière naturelle. A l’aide d’expériences très-délicates, Arago a démontré qu'un corps solide incandescent, par exemple un boulet de fer chauffé au rouge, ou bien un métal fondu à l’état liquide et lumineux, n’émet dans une direction perpendiculaire à sa surface que de la lumière naturelle, mais que les rayons qui partent des bords, formant pour arriver à l’œil un angle d’émergence très-incliné , sont polarisés. Au contraire, des flammes gazeuses que l’on soumet à la même épreuve, quelque petit que soit l’angle sous lequel sont émanés les rayons, ne laissent apercevoir aucune trace de polarisation, .\ppliquant ces recherches au soleil, Arago a reconnu que la lumière du soleil est dépourvue de toute polarisation, soit qu’elle provienne du centre, soit qu’elle soit émise par les bords sous des angles très-petits. Ainsi ce qui, dans cet astre, donne la lumière est une enveloppe gazeuse en ignition

Des liens étroits unissent le soleil à ses planètes. La gravitation réciproque s’étend comme un bras entre lui et elles, et assure leurs rapports. La lumière et le calorique, autres forces de la matière, règlent, sur les globes flottants, l’éternel entretien des conditions propres à chacun deux; et, tandis qu’ils tournent sur eux-

1. Depuis que ceci est (Scril, la spectroscofie a permis 'Je pénétre^ plus avant dans !a constitution du soleil.

mêmes, lui aussi, comme s’il leur donnait l’exemple, accomplit sa révolution en vingt-cinq jours. Ce sont ces connexions qui ont servi de tbndement aux hypothèses cosmogonic|ues des astronomes. Leurs cosmogonies n’ont rien de commun que le mot avec celles des poètes primitifs et des antiques traditions. Elles ne prétendent en aucune façon expliquer ni comment la matière estsortie du néant, ni comment, de l’état d’inertie, elle a passé à un état d’activité. Pour la science moderne, la matière est, je ne dirai pas éternelle, mais sans commencement auquel l’expérience puisse atteindre; et elle est telle avec toutes ses propriétés immanentes de pesanteur, de caloricité, d’électricité, de lumière, d’afiinité, de vie, dont elle ne peut jamais être dépouillée; car la science moderne, qui renonce à concevoir tout commencement de la matière, ne renonce pas moins rigoureusement à concevoir tout commencement de ses propriétés. Ce fut la tentation et la tentative de la pensée juvénile et inexpérimentée d’imaginer des modes sous lesquels elle se représentait la matière ou primitivement produite ou subséquemment tirée de l’inertie et animée de facultés. L’illusion s’est dissipée; on avait, se méprenant, attaqué les faits primordiaux comme s’ils étaient résolubles. Ils ont résisté à tous les etforts de la jeune humanité; la raison plus mûre les l’econnaît pour éléments irréductibles. Les cosmogonies, ainsi détachées des explications primordiales, se bornent à savoir si dans le système on peu t apercevoir quelques conditions qui soient les indices d’un état antérieur. De fait, par cosmogonie, dans le sens scientifique, on n’entend que la détermination de phases d’existence qui ont précédé la phase actuelle. C’est ainsi que, pour la terre en particulier, qu’il nous est donné de parcourir, de mesurer et de fouiller, on a constaté et

DU MONDE

coordonné certains phénomènes qui prouvent qu’elle a été plus chaude qu’à présent, qu'elle a été à l’état liquide, que ses continents et ses mers ont plus d’une fois alterné, et qu’elle a nourri d’époque en époque des flores et des faunes différentes de celles qu’elle nourrit aujourd’hui. C’est là une géogonie; et, quelque loin qu’on parvînt à la pousser, on n’y trouverait jamais que passage, transition, évolution.

Si, d’après l’hypothèse de Platon rapportée plus haut, nous vivions dans des cavernes souterraines sans avoir jamais une échappée sur l’extérieur, les idées que nous nous serions faites de la constitution de l’univers ne l’auraient pas représenté tel qu’il est, et sans doute nous aurions supposé que, sans stiparations qui le partagent en portions closes et isolées, il formait un tout continu et infini. Il n’en est rien; la continuité lui est étrangère, et il se présente comme composé d’un nombre illimité de fragments disjoints les uns des autres et séparés par de vastes intervalles. L’espace et des fragments dans cet espace, voilà l’aspect des cho.ses. De sorte que la vue de l’univers réalise véritablement la vue de notre esprit, qui met les choses dans l’espace et accorde ainsi à l’espace une généralité plus grande et plus compréhensive. Si la matière solide était partout, elle serait égale à l’espace, et il n’y aurait pas lieu à les distinguer. Mais, dans la constitution objective des choses, comme dans la constitution subjective de notre esprit, l’espace est plus grand que la matière solide qui n’y est que disséminée. Ce qui lie ces fragments, c’est, puisque la continuité n’existe pas, la force inhérente à toute particule de la matière, la gravitation qui n’a besoin d’aucun support pour traverser les longues distances, et qui, comme une sorte de lien cédant sans se rompre, les tait osciller autour de la ligne mathématique

des orbites. Lien invisible et véritablement idéal, tout en étant réel; car on ne doit pas se représenter la gravitation comme quelque chose de matériel qui va saisir le corps et le meut; mais on se la représentera comme une communication de mouvement, qui, au lieu de se faire au contact, se fait à distance. Et si l’on dit que l’on ne conçoit pas cela, on remarquera que la communication au contact ne se comprend pas plus que la communication à distance; que l’une et l’autre sont des faits qui servent de bases et ne s’expliquent pas; et que, dans la réalité, la communication à distance, par exemple pour la lumière, pour le calorique, pour l’électricité, pour le magnétisme, est un cas qui se reproduit sous bien des formes dans le monde, et qui parait avoir plus de modes variés que la communicatioi au contact.

Dans le domaine de notre soleil, dans un monde proprement dit, ces fragments de matière, dont la gravitation fait un système, se nomment des planètes. Les anciens n’en comptaient que sept ; et les sept planètes sont restées encore aujourd'hui dans la mémoire, et quelquefois dans le langage, comme tradition de cette vieille astronomie. C’était le soleil, la lune. Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. On n’y rangeait pas la terre. La géométrie et le télescope ont rectifié ces vues primitives. Le soleil est non pas une planète, mais une étoile ; la lune, non pas une planète, mais un satellite: la terre n’est point centre, et prend place entre Vénus et Mars; enfin le nombre est bien plus grand; il dépasse actuellement cinquante, et ne paraît nullement près delà dernière limiteL On n’a fait, il est vrai, que peu de découvertes’ quant aux grosses

I. Aujourd’hui le nombre desneliles planèles eslde plus de cent.

X)V MOXDE. -•

planètes; deux seulement, Uranus et Neptune. Mais il est une région entre Mai*s et Jupiter où le télescope ne jesse d’apercevoir des corpuscules qui circulent suivant '.es règles des planètes, et qui décrivent, comme les autres, leur orbite elliptique autour du soleil. C est à présent une mine en pleine exploitation ; et, à des intervalles très-rapprochés, les astronomes qui se livrent à une observation assidue du ciel, annoncent au monde savant la découverte et l’inscription de quelque nouvel astéroïde. Les planètes sont placées à des distances trèsinégales du soleil, et ces distances ne suivententre elles aucune loi connue. Leur volume ne varie pas moins; tandis que Mercure n’est environ, en volume, que le seizième delà terre, Jupiter représente, en volume, quatorze cents fois le globe terrestre. Les quatre planètes. Mercure, Ténus, la terre et àlars, sont les plus denses; Mercure l’est le plus; les trois autres ont une densité très-voisine et qui dépasse cinq fois celle de l’eau. Au contraire, Jupiter est moins dense que la terre, et sa densité est de peu supérieure à celle de l’eau. Aussi l’astronomie n’a-t-elle pu encore déterminer aucune des conditions qui ont présidé à l’arrangement. Bien entendu, toute idée de ha.sard est écartée; et la science est assez ferme pour être assurée, tout en déclarant son ignorance provisoire et qui peut-être durera toujours, que l’état actuel dépend d’un état antécédent, et que tout est déterminé par cette existence première et par les forces de gravitation, de calorique, de magnétisme et de lumière qui font la loi aux choses et les livrent à leurs éternelles mutations.

Fontenelle, dans un ouvrage qui reste un chef-d’œuvre, s’est complu à peupler tous les mondes flottants d’habitants qui, eux aussi, contemplent peut-être leciel, dressent leurs télescopes sur notre terre, calculent notre

orbite annuelle, notre révolution diurne et notre volume. Cette thèse a tout récemment été reprise par deux, savants anglais, l’un soutenant qu’il n’y avait (]ue la terre d’habitée et môme d’habitable, et l’autre défendant la pluralité des mondes. Tous deux font également profession de soumission aux idées théologiques; mais l’un pense qu’elles garderont plus de consistance et d’empire si l’astronomie démontre qu’il n’y a qu’une planète habitée, la terre, et par conséquent qu’un seul genre humain. L’autre, au contraire, aime à ne pas borner dans un champ si étroit la puissance du Dieu que les livres sacrés du judaïsme et du christianisme nomment le Créateur. Quoi qu’il en soit de ces deux points de vue et de tout autre qui concerne l’origine des choses, le fait est que la question est insoluble; seulement l’on peut dire qu’il est Improbable que la terre soit le seul fragment de matière solide où les conditions delà vie se soient rencontrées^. D’autant plus que, dans ce calcul de probabilités, il faut non pas considérer seulement l’état actuel de l’univers, mais faire entrer le temps. Or, non moins que les changements dans l’espace, les changements dans le temps modifient les conditions des corps célestes. Ce qui fut impropre à la vie peut devenir capable de l’entretenir. Témoin notre terre ellemême : il fut une époque où elle n’avait aucun habitant, où elle ne pouvait pas en avoir. C’était l’âge de son incandescence, alors qu’elle n^était sutfisamment ni refroidie ni solide, alors qu’elle n’avait ni sol, ni mer, ni atmosphère constituée de manière à subvenir

1 . Vcy. le livre de M. Flammarion sur la Pluralité des mondes habités (1 volume librairie Didier). Les probabilités en faveur de riiabitabilité des planètes y sont exposées avec tout l’intérêt qu’elles excitent, et toutes les tonnaissances spéciales qu’elles demandent.

DU MONDE

à l’échange de matériaux qui rend possibles les existences végétales et animales. Si donc un astronome de Saturne, reconnaissant à quelque signe une pareille constitution, l’avait déclarée inhabitable, ayant raison pour le moment, il aurait eu tort pour l’avenir. On le voit, les chances de conditions favorables au développement de la vie ont pour champ illimité non-seulement l’espace, mais le temps.

Comme toutes les choses sont relatives, l’esprit n’éprouvera aucune surprise à reconnaître que certaines planètes deviennent centres à leur tour, et tiennent dans leur subordination des astres plus petits. Elles occupent un des foyers de cette nouvelle orbite; tout se passe comme dans la grande orbite planétaire; la gravitation réciproque en détermine les conditions, et il n’y a aucune différence, si ce n’est que la planète, corps dépourvu d’atmosphère incandescente, ne renvoie aux satellites qu’une lumière réfléchie et sans chaleur. Un astre secondaire, assujétti à tourner autour de sa planète et à la suivre autour du soleil, offre nécessairement une marche compliquée et un problème difficile, surtout si, comme c’est le cas de la lune, il est à une petite distance, de sorte que les moindres inégalités se découvrent peu à peu à des observations de plus en plus précises. La lune a mis à la torture, nous dit Pline, l’esprit de ceux qui en contemplaient les mouvements; elle n’a pas moins torturé ceux qui les ont calculés; et déterminer rigoureusement les effets réciproques du soleil, de la terre et de la lune, a été un problème qui dépasse les forces de l’analyse, et que l’on n’a résolu que par des approximations. En voyant cet astre, paisible et gracieux ornement de nos nuits, élever son disque silencieux au-dessus de nos forêts et de nos mers, qui ne s’est plu à transporter le charme de nos yeux dans ce

monde lointain, et à supposer qu’une aussi douce lumière ne provenait de quelque paradis mystérieux et flottant? Le télescope a détruit ces rêves. Rien de plus désolé et de plus chaotique que l’apparence de notre satellite. Ce petit astre, qui n’a qu’un diamètre d’environ huit cents lieues, tandis que celui de la terre est de trois mille lieues, présente une multitude de montagnes prodigieusement hautes qui dépassent de beaucoup le mont Blanc, de vastes enceintes circulaires qu’on avait prises d’abord pour des mers, de longues crevasses sans largeur, point d’eau, à ce qu’il paraît, et point d’atmosphère. Les autres planètes à satellites en ont plusieurs, et ce doit être un beau spectacle pour leurs habitants, si elles sont habitées, que ce lever et ce coucher perpétuel de lunes qui réfléchissent la lumière du soleil. Mais ce qu’il y a de plus singulier dans notre système, ce sont les anneaux de Saturne, anneaux immenses suspendus à quelque distance de la planète, et maintenus par la gravitation dans leur mouvement de rotation. Cependant de nouvelles observations portent à croire que cette construction étrange n’est pas destinée à une durée indéfinie; on y a remarqué des changements, et un habile géomètre, M. Saigey, discutant les observations, en a conclu que ces changements n’étaient pas de l’ordre des oscillations qui tendent toujours à rétablir le système, mais qu’ils annonçaient la réunion de l’anneau à la planète. De sorte qu’un jour, s’il en est ainsi, les astronomes n’auront pour témoignage de cette lointaine architecture que les livres, les calculs et les dessins de leurs prédécesseurs.

Dans les temps où les hommes croyaient que les planètes seconjoignaient pour régler les destinées des mortels, et que les étoiles avaient lesyeux fixés sur la fortune de chacun de nous, les comètes étaient particulière-

Dü MONDE.

raenl redoutables à la superstition et à l’inquiétude communes :

...... nec diri toties arsere comctæ,

dit Virgile en parlant du meurtre de César et des guerres civiles. Pourtant, quoi de plus inotfensif que ces astres, qui viennent si fréquemment étaler leur chevelure dans les espaces? Ce sont des corps si ténus, qu’on voit souvent les étoiles au travers; leur densité est si faible, qu’ils ne troublent pas d’une manière sensible l’orbite des planètes auprès desquelles ils passent. Peu d’entre elles ont été calculées, et reconnues comme dépendances détinitives de notre soleil ; la plupart arrivent et s’en retournent sans qu’on sache quelle orbite est la leur, et quelle est la règle de leurs retours; immenses traînées de vapeurs cosmiques, elles sont incessamment dérangées dans leur marche par le voisinage des planètes quelles coudoient; on ne les retrouve ni dans la même forme ni dans le même chemin. Peut-être dispersent-elles parfois leurs vapeurs dans les espaces quelles parcourent, et elles tinissent ainsi d’exister; peut-être quelques-unes ne font-elles que traverser notre système en simples passagers, voyageant de soleil en soleil. « Il s’est produit tout récemment, dit M. de Hum- « boldt, dans le monde des comètes, un événement « dont auparavant on avait à peine soupçonné la pos- « sibilité. La comète de Biela, qui accomplit son ellipse « en six ans et demi, s’est partagée en deux comètes de « même forme, mais de grandeur différente, chacune « d’elles ayant une tête et une queue. Aussi longtemps « qu’on a pu les apercevoir, elles ne se sont point réu- « nies, et ont cheminé presque parallèlement. » On voit à quels accidents ces astres singuliers sont exposés. Ne leur donnons donc pas l’épilhète de terreur que Virgile

leur assigne; elles ne furent pour rien dans les proscriptions triuinvirales et dans la bataille de Philippes. Ne leur attribuons pas la bonté du vin en 18H; elles sont aussi incapables de faire du bien que de faire du mal. Ne nous laissons pas aller à ces ridicules terreurs de l’année dernière sur un prétendu choc de notre globe avec une comète: ce ne sont que des vapeurs, et nous ne pouvons pas les rencontrer. L’homme a cru l’univers trop occupé de lui. Sans doute, à un point de vue vraiment philosophique, toutes ces choses concourent à former le milieu d’où il est sorti et qui le fait vivre; rien ne lui est indifférent; et il trouve sa pâture matérielle, morale et intellectuelle, partout dans ce vaste univers. Mais il n’y parvient qu’en laissant derrière lui les rêves de son enfance, et en reconnaissant que la première condition de cette forte nouriûture et de cet enseignement fécond est de savoir ce qu’il est sur sa terre, ce que sa terre est dans le système solaire, ce que son soleil est dans la foule des étoiles.

Outre ces vapeurs vagabondes, dont le calcul n’a pu s’emparer que par exception, il est une multitude innombrable de corpuscules plus insaisissables encore, et qui, reconnus depuis bien peu de temps pour ce qu’ils sont vraiment, forment déjà un chapitre singulièrement curieux et intéressant de l’astronomie. Je veux parler des étoiles filantes, des aérolithes, des bolides, de toutes ces apparitions qui viennent se montrer dans notre atmosphère, et qui semblent se précipiter des hauteurs du ciel.

Sæpe etiam stellas, vento impendente, videbis

Præcipites cœlo labi, noctisque per umbrain

Flainmaruin longos a tergo albescere dractus.

Ces apparitions ne prédisent ni la pluie ni le beau

DU MONDE

temps, et elles ne se montrent pas plus fréquentes à l’approche du vent. C’est là une erreur populaire; mais ce qui ne l’est pas, c’est quelles descendent des espaces célestes, et que les aérolithes ont la même origine. Longtemps les chroniqueurs, sur tous les points du globe où l’on écrivait des chroniques, enregistrèrent ces merveilles, que, par- une inclination naturelle de l’esprit non scientifique, on rattachait à la prédiction des événements sinistres, sans que l’esprit scientifique, naturellement enclin à l’examen et au doute, voulût accepter des faits qui paraissaient fort singuliers et insuffisamment attestés. Enfin il fallut se rendre. Mais comment concevoir ces chutes? On pensa d’abord que les pierres qui tombaient ainsi n’étaient point étrangères à notre terre, qu’elles se formaient, par une condensation subite, dans les couches supérieures de l’atmosphère, et on les nomma en conséquence des aérolithes. De graves objections ne permirent pas de conserver cette première hypothèse; et force fut de remonter encore plus haut et de les faire venir de distances bien plus lointaines. Laplace calcula que les volcans de la lune pourraient avoir assez d’intensité pour lancer, hors de la sphère d’attraction du satellite, des pierres qui ensuite seraient saisies parla gravitation de la terre. Bien des raisons écartèrent cette seconde hypothèse, je citerai seulement les deux principales : la première, c’est que les corpuscules dont il est question se meuvent avec une vitesse tout à fait planétaire et indépendante du mouvement de la terre; la seconde, c’est que les étoiles filantes (ces étoiles, les bolides et les aérolithes appartiennent à un seul et même phénomène) sont assujetties à une certaine régularité, c’est-à-dire qu’il est certaines époques de l’année où elles sont beaucoup plus abondantes qu’en d’autres. Ces corpuscules, en-

trant dans notre atmosphère avec une très-grande vitesse, s’y enflamment en raison de cette vitesse même, et s’y brûlent, jetant un éclat variable, le plus souvent ne semblant qu’une étoile qui lile et disparaît, quelquefois apparaissant avec l’éclat d’un globe de feu, et quelquefois laissant tomber, avec un bruit de tonnerre, des masses solides. Les masses qui tombent présentement contiennent surtout du fer, mais il est possible qu’il n’en ait pas toujours été ainsi; et M. Saigey, qui a beaucoup étudié les étoiles filantes, et qui a publié sur ce sujet un ouvrage fort intéressant et malheureusement non achevé, est porté à croire que les gisements d’or que l’on trouve à fleur de sol et dans un espace peu étendu, sont des aérolitbes, alors que les espaces célestes, au lieu de pleuvoir du fer, pleuvaient de l’or. En tout cas, et quoi qu'il en soit de cette hypothèse, il est maintenant sûr que l’espace qui est entre la terre et le soleil, et sans doute tous les espaces, n’ont pas pour habitants uniques les soleils, les planètes et les comètes, mais sont parcourus par des fragments de matière solide, composés d’ailleurs des mêmes substances que celles qui constituent le globe terrestre.

Donc nous savons ce qu’est un système solaire. Tant qu’on n’avait pas distingué l’univers et le monde, une idée nette ne surgissait pas dans l’esprit, et les deux points s’obscurcissaient l’un par l’autre. Puis la contemplation du groupe stellaire ne nous apprend rien sur la constitution des espaces circonscrits que chaque étoile éclaire. Mais désormais, placé dans le soleil comme dans un centre, l’œil de la pensée embrasse ce domaine si petit par rapport à l’univers, si grand par rapport à nous, ce domaine qui constitue le monde. C’est un espace limité, qui est éclairé, échaufl’é, dominé par un soleil. La gravitation, inhérente à chaque par-

DU MONDE

I ticule matérielle, est le moteur; et la force qui fait j tomber une pierre sur la terre est aussi la force qui fait ! tourner la terre autour du soleil. Dans cet espace, la matière est répartie en planètes, satellites, comètes et étoiles filantes. Là règne une seule influence, celle du soleil ; les autres soleils sont trop loin pour que rien que leur lumière arrive jusqu’à nous; ni attraction ni chaleur ne sont versées par eux dans nos limites, et l’immense éloignement suffit pour établir la barrière.

1 De sorte qu’un monde est, à ce point de vue, un espace i clos où se meuvent des planètes. Toute la matière qu’il renferme est loin d’être employée; une portion seulement est arrangée en astres consistants; le reste est épars sous forme de comètes, d’astéroïdes et de corpuscules.

Nous n’avons plus, pour achever le vaste voyage où nous a conduits M. de Humboldt, qu’à considérer ce qu’est une planète, ou du moins ce qu’est la terre. Par 1e glohe qui nous est accessible, il nous est permis de former des conjectures plausibles sur ceux qui nous sont inaccessibles; une analogie légitime est le lien que notre esprit saisit, d’autant plus que ces planètes, tout inaccessibles qu’elles sont, peuvent pourtant être mesurées et pesées. L’analogie est bien moins sûre quand, quittant notre système solaire, elle suppose que les étoiles, ce qui est vrai,étant des soleils comme le nôtre, sont aussi, comme le nôtre, entourées d’un cortège de planètes : cela est probable, voilà tout ce qu’on peut dire. Si jamais les télescopes devenaient assez puissants pour porter jusque-là notre vue et pour rendre visibles des astres lumineux seulement par réflexion, la conjecture se changerait en certitude, et les notions que Ton a sur notre système planétaire s’étendraient, oans une certaine mesure, à tout l’espace stellaire. .Mais, s’£

fallait par la pensée sortir de cet espace, quitter ce qu’on appelle parfois notre nébuleuse, c’est-à-dire ce groupe de millions d’étoiles qui constituent notre univers, alors toute analogie serait rompue, et on ne se figurerait de nouveaux groupes stellaires, de nouveaux univers, de nouvelles îles, qu’en se complaisant à rêver de ce qu’on ignore à l’aide de ce que l’on connaît.

Une planète est un agrégat de matière d’une forme déterminée, mais d’un volume très-variable, et qui, se mouvant autour du soleil dans une orbite inclinée par rapport à l’équateur, a des alternatives de température nommées saisons. Dans le sein de cet agrégat se déploient toutes les forces qui sont immanentes à la matière. Je me sers habituellement de ce mot pour exprimer ce que je désire faire entendre, à savoir, que la matière possède en soi-même et, dans la limite actuelle de nos connaissances, par soi-même, les forces qui lui sont propres, sans qu’on puisse, d’aucune façon que ce soit, les expliquer par un arrangement quelconque, et, à ce titre, les tenir pour secondaires. Ces forces sont la propriété de pesanteur, la propriété de chaleur, la propriété d’électricité et de magnétisme, la propriété de lumière, la propriété de combinaison moléculaire et la propriété devie. Surchaqueplanète, la pesanteur se comporte suivant ses lois, attirant tous les corps au centre ; sur chaque planète, la chaleur, soit centrale, soit solaire, se distribue, rayonne et se perd dans les espaces ; sur chaque planète, l’électricité et le magnétisme ont leurs attractions etleurs répulsions; sur chaque planète, les molécules suivent, pour se combiner et se décombiner, les règles conformes à la nature des éléments; sur chaque planète enfin, la vie se développe, ou du moins peut se développer, si les substances seules propres à former la substance organisée (oxygène, hydrogène, azote et car-

DU MONDE

bone) s’y trouvent, et si d’ailleurs les autres conditions de température et de solidité coexistent; témoin la terre, qui n’a pas toujours porté des habitants, et qui présentement en produit.

Avant d’étendre aux autres planètes ce que l’on savait de laplanète la terre, il fallait acquérir, au sujet de cette même terre, des notions qui servent maintenant de base à des inductions aussi hardies que sûres. Et ce fut un long et grand labeur; le genre humain est un pionnier qui a défriché, percé, sondé un sol difficile. Que de siècles n’a pas demandés la simple reconnaissance du globe terrestre? Ce n’est qu'au quinzième siècle qu’on a exécuté enfin la circumnavigation de la planète. Au début, tout fut partiel; les tribus, même les cités et les empires, ne connaissaient qu’une portion très-limitée des continents et des mers. Des peuples barbares occupaient les avenues, et la conquête seule ou un commerce précaire pénétraient dans les contrées '.ointaines. Les flots écumants de l’océan, imposante carrière, arrêtaient sur ses bords les voyageurs aventu- •”eux et les flottes; et l’empire romain, dans toute sa puissance, ne se sentit jamais le cœur d’envoyer (sans boussole, il est ’VTai) dans l’ouest une expédition qui eût rencontré l’Amérique. L’Égypte avec la Syrie et l’Assyrie, l’Inde brahmanique, la Chine encore plus à l’est, sont les trois grands groupes de civilisation dans la haute antiquité; ils eurent leurs découvertes géographiques, mais ils ne vinrent jamais les uns au-devant des autres, de manière à former un corps qui travaillât en commun. Ce corps naquit sur les bords de la Méditerranée , quand les Grecs introduisirent définitivement la science abstraite comme élément ( ssentiel de développement. Les Romains s’y agrégèrent, et y incor[>orèrent les peuples de l’Espagne, de la Gaule et de

la Bretagne, qui, à leur tour, y tirent enti’er la Germanie. C’est là le groupe moderne devenu maintenant assez éclairé et assez puissant pour commencer à prendre en main la direction générale de la planète. C’est lui aussi qui l’a parcourue et mesurée. Mais telle est la difficulté de l’entreprise, qu’elle n’est pas encore achevée, que des portions de continents ne sont pas ouvertes, et que peut-être les deux pôles opposeront toujours aux plus hardis explorateurs leurs glaces permanentes et leur année d’un jour et d’une nuit.

Newton trouva, avant toute mesure directe, que la terre était renflée à l’équateur et aplatie aux pôles. Puis les mesures vinrent, montrant que les degrés étaient en efl'et inégaux ; enfin on porta un pendule à l’équateur, et l’on reconnut que la pesanteur y était moindre, par conséquent que l’on y était plus loin du centre delà terre, puisque la pesanteur s’atïaiblit en raison du carré des distances. Ce renflement n’atteint pas trois fois la hauteur des montagnes les plus élevées. Ainsi fut vérifié ce qu’un savant, combinant des nombres et des lignes, avait assuré devoir être. Plus d’un esprit, peu habitué à se rendre compte des résultats scientifiques, trouvera téméraire que, sur la foi de quelques figures tracées en un papier, de quelques combinaisons mentales, on détermine des choses l»intaines, ou profondément cachées, ou depuis longtemps passées, ou ne devant se montrer que dans l’avenir. La témérité serait grande, en effet, si c’était l’individu qui, par sa propre force, prétendît pénétrer les secrets et résoudre les problèmes de la nature. Mais la témérité diminue, ou, pour mieux dire, elle cesse tout à fait, et ne devient plus qu’un légitime emploi, quand on réfléchit que la science est collective, ancienne, éprouvée dans le temps et dans

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l’espace, fortifiée peu à peu, et confiante dans les grands problèmes, parce qu’elle a résolu les problèmes inférieurs. La science, c’est la puissance des siècles combinée avec celle du génie; car, si les siècles y ont confondu leur lente élaboration, des génies, élite de l’humanité, y ont incorporé leur pensée dans ce qu’elle eut de plus vif et de plus lumineux. Telle est la force dont on dispose pour traiter les hautes questions : les hautes questions d’aujourd’hui qui seront demain les questions de second ordre.

C’est ainsi que l’on est venu à peser la terre, à la mettre, si je puis ainsi parler, dans la balance, et, s’il convenait de faire le calcul, à en dire le poids avec une approximation satisfaisante. Deux voies ont conduit à ce résultat : la voie astronomique, c’est-à-dire la connaissance de la gravitation entre les corps célestes, et la voie physique, c’est-à-dire la connaissance de la gravitation entre les parcelles de notre propre terre. Dans le premier cas, on calcule la quantité dont la terre tombe vers le soleil, dans une seconde, en vertu de son mouvement autour de cet astre ; d’autre part, on est en possession, grâce à Galilée, de la formule qui nous apprend de combien de mètres, dans une seconde aussi, l’attraction de la terre fait tomber un corps vers son centre; avec ces deux quantités, on obtient le rapport de la masse du soleil avec la masse de la terre ; et, comme les densités sont proportionnelles aux masses divisées par les volumes, il n’y a plus qu’un calcul à effectuer pour trouver la densité de la terre, et subséquemment son poids. La voie physique a suivi un procédé moins compliqué, bien que très-analogue : on a cherché quelques montagnes qui s élevassent libres et comme des écueils dans l’espace; un fil à plomb est sensible à l’action de pareilles

masses : il dévie de la verticale et s’incline du côté de la montagne. Une fois ces données acquises, on a un terme de comparaison, et de la montagne on conclut au globe terrestre. La densité est environ six fois celle de l’eau, c’est-à-dire qu’il faudrait six globes d’eau chacun aussi gros que la terre pour en présenter le poids; et, comme les couches superficielles de la terre, y compris l’océan , n’ont pas une densité très-grande, il s’ensuit que la densité des couches profondes est très-considérable, et on l’évalue à environ seize fois celle de l’eau. On va donc de la superficie vers le centre en trouvant une densité de plus en plus grande; toutes les théories géologiques doivent satisfaire à cette condition.

C’est aussi en trouvant une chaleur de plus en plus grande que l’on va de la superficie au centre. Après qu’on a suivi la marche, d’ailleurs fort curieuse, de la chaleur solaire dans les couches superficielles de la terre, après qu’on a pénétré au delà de la zone où se font sentir le maximum de l’été et le maximum de l’hiver, on arrive à de§ terrains qui sont indépendants de toute influence de ce genre, et qui pourtant ne sont pas dénués d’une température propre. Plus on s’enfonce, plus cetle température croît; et il n’est pas douteux qu’on ne creuserait pas bien avant sans atteindre des régions incandescentes. C’est pour cela que l’eau des puits artésiens est chaude, et que tant de sources thermales offrent aux malades des bains naturellement échauffés; c’est pour cela que les volcans, bouches ouvertes qui communiquent avec les feux de l’abîme, versent des laves brûlantes, tonnent comme une formidable batterie lors de leurs éruptions, et ébranlent les contrées voisines; c’est pour cela que le sol qui nous porte, et qui, en définitive, repose sur ce sous-sol dan-

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; gereux, tremble par intervalles, se déchire en gouffres ! et en fissures, lance la mer irritée contre les rives, et 1 renverse nos villes et nos remparts. Telle est la volca- ' nicité, ou, pour me servir de l’expression de M. de Humboldt, la réaction de l’intérieur de la terre contre son extérieur. Un jour cette volcanicité cessera ; un jour les . volcans ne vomiront plus des tourbillons de feu et de ! fumée ; et des couches de matières froides formeront I le noyau du globe. En effet, cette extrême chaleur que I la terre a d’origine se dissipe incessamment dans les I espaces ; après un nombre immense de siècles (que sont 1 les siècles dans les opérations cosmogoniques?), elle se ! sera dissipée complètement; et les hommes, s’il y a I encore des hommes, verront les cratères éteints, liront ' les descriptions que nous leur aurons laissées, et marcheront sur une terre modifiée en plusieurs de ses caractères. Si la race humaine a disparu alors, ce n’est pas le froid qui l’aura tuée : aujourd’hui toute la chaleur dans la superficie que nous foulons dépend, à une fraction près qui est insignifiante, du soleil et de notre atmosphère. En tout cas, cette chaleur d’origine que la terre possède, et qui se perd sans relâche, prouve que la terre elle- même a une origine, et juste autant de temps d’existence qu’il en faut pour ramener un globe pareil du point d’incandescence excessive au point de température où il est. Je n’ai pas besoin d’ajouter que, dans l’état du moins de nos méthodes et de nos observations, aucun calcul de ce genre n’est possible; mais il montre seulement que l'origine de la terre occupe une certaine place dans le temps, et coïncide avec l’incandescence de la planète.

Les anciens s’étaient aperçus que la pierre d’aimant et le fer aimanté ont la propriété d’attirer le fer. Ceci était une curiosité, et l’on s’étonnait de cet amour (c’est

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ainsi qu’on parlait) d’une pierre pour un métal. Plus tard, l’expérience, qui essaye tout, et un hasard qui la favorisa étendirent beaucoup ces singulières amours : il fut reconnu qu’une aiguille aimantée se tournait constamment vers le nord; en vain on l’en écartait, elle y revenait toujours. Les marins, qui se servaient de cette propriétépour franchir les grandes distances, n’allaient pas au delà du service rendu; mais pour le savant, quand il commença d’aborder cette question, quel mystère ! d’où venait cette incontestable connexion entre un morceau de fer aimanté et les pôles de la terre? Et non-seulement l’aiguille marquait le nord, maisbientôt on la vit, à la ressemblance des corps célestes, osciller, dans une période séculaire, autour de cette direction, la dépassant d’un côté pour y revenir, la dépasser encore et rétrograder de nouveau ; on la vit, quand la foudre frappait un vaisseau, s' affoler et perdre sa vertu; on la vit,’ quand une aurore boréale éclatait dans les régions arctiques, s’agiter, et témoigner par ses mouvements tumultueux l’impression qu’elle ressentait. Enfin une conception générale coordonna tous les faits : la terre est elle-même un grand aimant ; à ce titre, elle dirige et gouverne les forces magnétiques particulières.

Le globe, tournant régulièrement dans son orbite, et obéissant aux perturbations infligées par d’autres astres, est toujours, à ce point de vue, qui est celui de l’ensemble, suffisamment bien constitué. Peu importe qu’il soit, comme la lune, une masse sans eau et sans air, une sorte de chaos géologique; ou, corameNeptune, une planète pour qui le soleil n’est guère qu’une grosse étoile; ou, comme Mercure, une planète plongée dans les feux du soleil; ou, comme la terre était naguère encore, un globe incandescent. Dans tous ces cas, ce

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qu’on appelle l’ordre de l’univers, et qui n’est que le jeu éternel des propriétés immanentes, subsiste, quel qu’il soit, sans trouble et sans arrêt. Mais, au point de vue relatif, c’est-à-dire au point de vue des existences vivantes, c’est autre chose, et les modes d’être ne sont plus indifférents. La terre a de vastes déserts que rien ne peut habiter, des pôles où rien ne peut aborder, d’immenses barrières de mers qui ferment les continents, un sol qui tremble souvent, des volcans qui vomissent des matières ardentes et sulfureuses. Évidemment, comme le prouve d’ailleurs l’origine récente des êtres organisés, la vie, dans un pareil milieu, est quelque chose de contingent, en ce sens qu’il n’a pas été disposé pour elle, et que c’est elle qui s’y est accommodée. Cette vue de l’accommodation de la vie au milieu et non du milieu à la vie est un changement de philosophie marquant le passage de l’état mental ancien à l’état mental moderne. Avec un globe ainsi rudement constitué, avec une vie ainsi secondairement produite, il n’est pas étonnant que la maladie surgisse sous toutes les formes, soit frappant les individus, soit étendant ses ravages épidémiques sur les hommes, sur les animaux, sur les plantes. La disposition est telle qu’en la supposant de peu moins favorable, beaucoup de races vivantes disparaîtraient; c’est ainsi que l’on conçoit l’effacement de tant d’espèces dans les périodes géologiques. Et cela n’est pas borné à notre terre : le monde, si peu que nou le connaissions, nous offre toutes choses disposées d’a bord par et pour la matière inorganique, et secondai reraent, s’il y a lieu, pour la vie. L’univers lui-même n’est pas autre; les soleils, j’allais dire les pauvres soleils, clair-semés, ne suffisent qu’à répandre une lueur I dans les ténèbres, une imperceptible chaleur dans le froid des espaces. Telle est la contemplation infinie :

elle anéantit l’esprit et elle le ravit, confondant ainsi dans son immensité la sévérité suprême et la suprême beauté. Elle est sérieuse, tière et sereine. Au contraire de ces douceurs où, suivant le dire du poète, s’allie . quelque chose d’amer qui cause une angoisse même au sein des fleurs, elle engendre un frémissement sublime au contact de l’individualité et de l’univers; et, pour tout dire, elle a, d’une même inspiration, agrandi la poésie et la raison, faisant ainsi rayonner d’un meilleur éclat les deux splendeurs de l’esprit humain, le beau et le vrai.

C’est dans les volumes suivants que M, de Humboldt traitera de la vie sur la planète. Avec le quatrième, qui vient de paraître, il s’arrête à la volcanicité. L’illustre vieillard travaille comme s’il était jeune, autant et aussi bien. Cette longue vie, tout employée à voyager pour connaître et à connaître pour voyager, vient se condenser dans un grand ouvrage où l’âge ne paraît que pour ajouter encore à la netteté des vues, à l’étendue de l’expérience, au calme de l’esprit.

Jam senior sed cruda deo viridisque senectus,

peut-on dire avec Virgile, et admirer comment en dea natures privilégiées se conservent les dons les plus, précieux. L’Allemagne et la France ont aujourd’hui deux hommes qui, ayant passé la durée ordinaire de la vie, demeurent jeunes dans l’extrême vieillesse. Chez eux l’automne ne s’est point changée en hiver, et continue à être belle et féconde. Qui les lit est touché de cette force qui ne tombe pas et de cet âge qui tombe. Ils n’ont rien perdu, car leur pensée a le pouvoir de se révivifler au courant qui abreuve la génération présente; et ils ont gagné, car ne se sentent-ils pas soute-

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nus par la vénération de ceux à côté de qui ils viennent, i glorieux survivants d’un autre âge, prendre encore une part dans le travail commun? Ces sentiments, j’ai eu la ' fortune de les exprimer de vive voix à M. Biot; je suis . heureux de les exprimer ici à M. de Humboldt, que je I n’ai jamais vu.

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