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« on lui dit que, dans les affaires humaines, il y a « quelque chose de mystérieux et de providentiel qui (I les l’end impénétrables à nos investigations, et qui « nous empêchera toujours d’en découvrir la carrière « future. » (T. I, p. i2.)
Cette page est directement inspirée de M. Comte; car il est le premier qui ait mis en un étroit rapport ces trois choses : la régularité des phénomènes historiques, comparable à la régularité du reste de la nature ; la complexité plus grande de ces phénomènes en regard des phénomènes biologiques, chimiques et physiques; enfin, le retard de la science historique sur les autres sciences moins complexes, dites par lui, pour cette rab son, sciences inférieures. Rien de tout cela ne manque dans le passage de M. Buckle; mais ce qui y manque, c’est la grande lumière que projette, dans cette conception des conditions de l’histoire, la série hiérarchique des sciences telle queM. Comte l’a établie. Quand on a bien compris (ce qui,dansces hautes intuitions, devient évident de soi), que le progrès de l’astronomie et de la physique a dépendu de celui de la mathématique, que la chimie n’a pu se constituer qu’après la phvsique, que la biologie repose sur ces deux-là, et que, sans tout cet échafaudage, il est impossible d’entreprendre la construction de la science de l’histoire ou sociologie, on trouve presque puérile cette remarque où l’auteur anglais nous dit' que, parmi les historiens, aucun ne se peut comparer à Kepler, à Newton et aux autres génies découvreurs des lois physiques. Et comment vouliezvous qu’ils se signalassent par des découvertes en une science qui, de leur temps, non-seulement n’existait pas, mais ne pouvait pas exister? Parmi les historiens, dans le passé, plusieurs ont été d’admirables narrateurs, et, à ce titre, occupent un haut rang dans la
mémoire des hommes. Mais ce n'est que de nos jours et, à vrai dire, depuis que M. Comte a établi la loi du développement historique et, sur ce fondement, institué la philosophie de l’histoire, qu’on est en droit de réclamer des historiens, non de simples récits, mais des enchaînements de causes et d’effets selon une direction déterminée. Malgré cette imperfection en M. Buckle, je suis aise de trouver des linéaments de la grande doctrine chez des hommes éminents qui s’en défendent jusqu’à un certain point; car ces œuvres ainsi mi-parties sont des intermédiaires utiles à un public à la fois trop peu préparé pour recevoir directement la parole positive, et trop inquiété dans le paradis théologique pour n’étre pas tenté de goûter au fruit défendu.
]\I. Buckle s’était proposé d’écrire l’histoire de la civilisation en Angleterre ; mais, prévenu par la mort, nous n’avons de cette œuvre que l’introduction, et encore une introduction incomplète : elle devait comprendre le tableau de l’intellect national chez les Anglais, chez les Français, chez les Espagnols, chez les Écossais, chez les Allemands, chez les Italiens et aux États-Unis. Les trois dernières parties manquent; les quatre autres, que seules nous possédons, sont de vastes tableaux d’ensemble, hardiment esquissés; le progrès moderne passionne l’auteur; la science le transporte, et un ardent esprit de généralisation se manifeste. Il me serait facile, en entrant dans les particularités, de relever çà et là des témérités qui deviendraient des thèmes de discussion. Mais à quoi cela me servirait-il? Il m’est bien plus profitable, au point de vue où je suis placé, de saisir quelques points culminants d’où, embrassantl’œuvreentière, je puisse éprouver sa doctrine; j’ai assez de fois et assez longtemps éprouvé la mienne, je veux dire celle de la philosophie
EN ANGLETERRE
positive, pour q'i’ü me soit permis de pai’ler ainsi.
Ces points culminants sont au nombre de trois :
Le premier est relatif aux lois de l’histoire. M. Buckle les pose autrement que M. Comte. On voit que le débat ne peut pas porter sur une question plus haute; et, comme M. Buckle et moi nous avons un principe commun, à savoir que les phénomènes historiques sont des phénomènes naturels soumis à des conditions qu’on nomme des lois, la discussion ne se perd pas dans le vide, comme il arriverait si nous l’engagions avec des doctrines dont nous nions le principe et qui nient le nôtre, par exemple, l’immixtion d’une providence dans la marche de l’histoire. Ici, le terrain est déterminé.
Le second point concerne la théologie. On sait que M. Comte l’élimine complètement, soit sous la forme révélée, soit sous la forme dite naturelle; et il l’élimine non par l’aveuglement de ces philosophes à qui leur système impose un sacrifice, mais parce que, ayant recherché scrupuleusement toutes les sciences, chacune dans son domaine particulier, il a déclaré ne pas y trouver un seul fait théologique ; réponse qui, généralisée, a donné la philosophie positive. Autre est le point de vue de M. Buckle; il est déiste, et, sans doute, chrétien et protestant. Il garde donc le fond essentiel de toute théologie; toutefois, il n’en est pas moins partisan déclaré de l’immuabilité des lois naturelles, et, en particulier, de l’enchaînement purement naturel de l’évolution historique.
Le troisième point place en une certaine comparaison l’Angleterre et la France. M. Comte a exprimé l’opinion historique que, depuis la dernière moitié du dix-huil' tième siècle, la France a joué le principal rôle dans le vaste ébranlement qui tend à substituer partout les notions positives aux notions théologiques. M. Bucklo
pense que, dans l’œuvre générale de la civilisation européenne, la part prépondérante appartient à l’Angleterre.
Ce sont là trois discussions importantes, mais qu’il serait impossible d’avoir avec tout autre qui n’aurait pas touché, ne fût-ce que du bout des lèvres, les doctrines de la philosophie positive. Toutefois, avant de les aborder, et comme ces chevaliers qui saluaient cour- ^ toisement leur adversaire au moment de rompre leur lance sur son écu, je citerai de M. Buclde un morceau dont la touche hère m’enchante et que tout philosophe doit méditer : « Le devoir du philosophe est clair. De- « vaut lui s’étend en droite ligne la carrière à parcou- « rir. Après avoir pris toutes les peines possibles pour « constater la vérité, lorsqu’il a acquis une conclusion, | {( son devoir, au lieu de reculer devant elle, parce « qu’elle est désagréable ou qu’elle paraît dangereuse;
« son devoir est par cela même de s’y attacher d’au- « tant plus, de la soutenir avec un zèle plus ardent si tt elle est en mauvaise odeur parmi les hommes, que (( lorsqu’elle rencontre leur faveur, de la proclamer « hautement et partout, sans s’inquiéter des opinions « qu’elle blesse, ou des intérêts qu’elle menace; son « devoir enfin est de rechercher les hostilités et de « mépriser le dédain, puisqu’il peut être sûr que, si « elle n’est pas vraie, elle périra ; mais que, si elle est (( vraie, elle produira un résultat final avantageux,
« bien que le siècle ou le pays où elle aura paru, P M puissent ne pas en jouir dès l’abord. » (t. V. p. 209). i pi