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Des opinions théologiques de M. Buckle

Si je donne un tel titre à ce paragraphe, ce n’est point, on le pense bien, pour incriminer les opinions religieuses de M. Buckle, quelles qu’elles soient ; mais c’est pour les connaître exactement. Cela importe du moment qu’il s’agit d’un homme qui s’occupe de la philosophie de l’histoire; or cette philosophie présente des contradictions à tout esprit qui conserve en soi une doctrine de théologie soit révélée, soit naturelle. Et cela pour deux grandes raisons ; la première, c’est qu’alors il est impossible de se rendre compte de la disparition de toute théologie au sein des sciences positives, du dépérissement graduel des doctrines tliéolo^ giques qui en est la conséquence, et du caractère totalement laïque que prennent les sociétés modernes ] là seconde, c’est que, en reconnaissant une doctrine théologique quelconque, on fait à l’esprit scientifique une brèche très- fâcheuse, puisque nulle part, en science, la théologie n’est admise ni pour peu ni pour beau-

coup. L’histoire supporte mal une telle imperfection; car, étant de toutes les sciences celle qui est la plus compliquée et la plus ardue, elle est aussi celle qui exige l’esprit le plus sévèrement scientifique.

M. Buckle répudie fortement toute accointance avec l’athéisme qui, en France, durant le xviiF siècle, joua un si grand rôle individuel et social : « Qui nie l’exis- « tence de Dieu et l’immortalité de l’âme ne s’oc- « cupera nullement delà manière dont un culte gros- « sier défigure ces sublimes doctrines... Aussi est-il « rare qu’un athée sincère soit ardent contre versiste. « Mais qu’il arrive, ce qui est advenu le siècle dernier « en France, qu’il arrive, dis-je, que des homnes d’une « grande énergie se trouvent en présence du despo- « Usine politique, ils se ceindront les reins, marche- « ront contre la tyrannie, et agiront avec d’autant « plus de vigueur que. croyant qu’il y va de leur salut « suprême, ils considéreront avant tout, que dis-je? « exclusivement leur bonheur temporel. C’est à ce point « de vue que le progrès de l’athéisme qui surgit alors « en France devient une question d’un intérêt pénible a sans doute, mais néanmoins fort grand. La date à « laquelle se produisirent ces idées corrobore pleine- « ment ce que j’ai déjà dit du changement qui s’opéra « au milieu du xviii° siècle. La première œuvre impor- « tante dans laquelle elles furent proclamées fut la « célèbre Encyclopédie publiée en 1751. .\vant cette « époque, des opinions aussi dégradantes, bien qu’elles « fussent parfois ébauchées en public, n’étaient pas le « fait des hommes de talent; et dans l’état antérieur « de la société elles ne pouvaient avoir grande action « sur le siècle. Mais , durant la seconde moitié du « xviii® siècle, elles affectèrent toutes les parties de la « littérature française. » (T. 111, p. 228.)

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Un peu plus loin il continue sur le même ton : H Parmi les écrivains de second rang, Damilaville, Ma- I réclial , Naigeon , Toussaint furent les défenseurs « zélés de ce dogme sombre et glacial qui, afin d’étein- « dre l’espoir de la vie à venir, efface dans l’esprit de « l’homme les glorieux instincts de son immortalité. « Et, chose étrange à dire, parmi les plus hautes intel- « ligences mêmes, quelques-unes ne purent échapper U à la contagion : l’athéisme était ouvertement pro- « fessé par Condorcet, d’Alembert, Diderot, Helvétius, « Lalande, Laplace, Mirabeau et Saint-Lambert. Eh « quoi ! tout cela concordait si entièrement avec la dis- « position générale, qu’en société on faisait parade de « ce qui, en d’autres pays et à d’autres époques, a été c( une erreur rare et singulière, une infection excen- « trique que le malade était disposé à cacher. » (T. III, p. 231.)

.le n’aime point ces qualifications méprisantes dont M. Buckle se sert à l’endroit des athées. Elles sont indignes d’un philosophe. Jetées par un adversaire à des adversaires, elles ne témoignent que de la disposition d’esprit de celui qui les jette, et ne touchent en rien celui à qui on les jette. Qu’importe à un catholique qu’un protestant lui reproche les superstitions de la grande Babylone, ou à un protestant qu’un catholique l’accuse d’avoir, me servant de la phrase de Bossuet, le cœur trop étroit et les entrailles trop resserrées pour reconnaître la présence du Sauveur dans l’Eucharistie? Ni le catholique ne se sent superstitieux, ni le protestant ne se sent étroit de cœur. Semblablement les athées ne se sentent ni dégradés, ni glacés. Dans ma jeunesse, j’ai vu bon nombre de ces athées du xviii® siècle. Obscurs soldats de la révolution, ils avaient combattu pour elle; vieux, sur le bord de la

tombe, pauvres pour la plupart, ils demeuraient fermes dans leurs convictions, la tête haute et le cœur chaud ; certes, d’eux tous pris dans l’ensemble et sauf les exceptions, il me reste un grand souvenir. ^

Ce n’est pas que M. Buckle soit inspiré par un esprit sectaire, et voici une page contre la métaphysique éclectique et contre la théologie naturelle que je voudrais avoir écrite, et que je me donne le plaisir de transcrire : « Lorsque Napoléon, non par conviction, « mais par calcul égoïste, tenta de rétablir le pouvoir « des principes ecclésiastiques, les hommes de lettres, « avec une honteuse servilité, abondèrent dans ses (f vues; alors un déclin signalé commença à se pro- « duire dans cet esprit d’indépendance et d’innovation « qui avait, durant cinquante ans, poussé la France à « cultiver les plus hautes études. De là provient cette « école métaphysique qui, tout en professant de l'éloi- « gnement pour la théologie, lit alliance intime avec « elle; école dont les vaines théories, pleines d’ap- « parat, présentent dans leur splendeur éphémère un « contraste frappant avec les méthodes plus austères « de la génération précédente. Mais les physiologistes « français, en tant que corps, ne cessèrent de protester

« contre ce mouvement En Angleterre, où, pen-

« dant un espace de temps considérable, l’influence « de Bichat se fit à peine sentir, un grand nombre de

1. La philosophie positive n’est point athée; mais elle n’est pas non plus déiste. Comment cela, et quel moyen terme y a-t-il donc entre les deux alternatives ? Le moyen terme est la confession de notre incapacité, expérimentalement démontrée, à nous faire une conception générale de l’univers qui soit autre chose (ju’une hypothèse. De l’univers, nous ne savons ni s’il est éternel ou créé, ni s’il est infini ou flni, ni s’il y a un principe ou plusieurs principes, ni s’il est mû par un esprit infus ou produit par la rencontre des atomes.

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« physiologistes, même parmi les plus illustres, ont « montré une disposition insigne à s’allier au parti « réactionnaire ; et, non contents de déclarer la guerre « à toutes les nouveautés qu’ils ne pouvaient pas expli- « quer du premier coup, ils ont ravalé leur noble « science à l’état d'humble servante de la théologie « naturelle.» (T. III, p. 272.)

Que M. Buckle soit chrétien, on le conclut d'un passage où il lélicite Rousseau de n’avoir point pris part aux attaques contre le christianisme, qui, malheureusement, dit-il, n’avaient été que trop fréquentes (t. III, p. 206); qu’il soit protestant, on le conclut d’un morceau où il veut établir la précellence de la religion protestante sur la religion catholique : « Dans l’ordre na- « turel des choses, les contrées les plus civilisées « devraient toutes être protestantes, et les moins civi- « lisées devraient être catholiques. C’est ce qui a lieu « en moyenne, et c’est ce qui a induit en erreur un « grand nombre de personnes qui attribuent à l’in- « fluence du protestantisme tous les progrès modernes, « et qui ne remarquent pas ce fait important que le « protestantisme n’avait été nullement nécessaire jus- (1 qu’au moment où le progrès a commencé. Mais, « quoique, dans le cours ordinaire des choses, la « marche progressive de la réforme eût été la me- « sure et le symptôme de la marche progressive des « connaissances, cependant, en beaucoup de circon- « stances, l’autorité du gouvernement et de l’Église « était une cause de confusion et déjouait le progrès « naturel des améliorations religieuses... Il en résulte « qu’aujourd’hui la religion nationale professée dans « un pays n’est pas un critérium décisif de la civi- « lisation actuelle de ce pays, parce que les circon- « stances qui établirent la religion sont passées depuis

« longtemps, et la religion se trouve dotée et soutenue « simplement par la continuation de la force impulsive « qui lui avait été donnée autrefois. » (T. I, p. 396.)

Je ne suis nullement disposé à reconnaître que le protestantisme soit, théologiquement, supérieur au catholicisme. Le grand corps catholique s’est formé par les mains d’une succession d’hommes très-éminents et d’assemblées très-éclairées, qui l’ont rendu propre à remplir son office temporaire, c’est-à-dire entretenir au sein de la société une morale relative à une foi. Le protestantisme y a porté une main hardie; grand service qu’il a rendu au moment où il se dressa insurrectionnellement; mais il l’a mutilé. Le protestantisme n’est pas une meilleure religion que le catholicisme, c’est une moindre religion, ce qui est bien différent. Il a introduit, dans le régime théologique, des atténuations qui ont formé autant de marchepieds, d’abord aux sectes rationalistes, telles que les sociniens et aux autres, puis aux libres penseurs, aux négateurs et à la science antithéologique.

Avec cette explication sur la diminution que le christianisme a subie en tombant du catholicisme au protestantisme, on admettra sans peine cet alinéa que ' j’emprunte à M. Buckle : « Les Écossais et les Suédois,

« et on pourrait leur adjoindre quelques-uns des can- « tons suisses, sont moins civilisés que les Français, et ■ « sont par conséquent plus superstitieux. Cela étant le « cas, il n’y a que peu d’avantages pour eux à avoirc( une religion meilleure que celle des Français; il y ai « peu d’avantage pour eux à avoir adopté, il y a trois < « siècles, par suite de circonstances qui n’existent pluste depuis longtemps, une croyance qu’ils ne conservent! « que par la force de l’habitude et par l’influence de ? « la tradition. » {T. I, p. 299.)

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Jusqu’à l’époque de la révolution française, qui, résolument antithéologique, tourna un nouveau feuillet dans la vie des sociétés, la tolérance fut beaucoup plus grande chez les protestants que chez les catholiques. Mais, M. Buckle lui-même le remarque, cela fut dû non à la supériorité d'un régime théologique sur l’autre, mais à la supériorité des circonstances qui formaient la condition de la réformation : « C’est là (l’intolérance « des protestants de France) un des nombreux exem- « pies qui prouvent combien est superlicielle l’opinion « des écrivains qui croient que la religion protestante « est nécessairement plus tolérante que la catholique. « Si ceux qui adoptent cette opinion avaient pris la « peine d’étudier l’histoire de l’Europe aux sources « primitives, ils eussent appris que l’esprit libéral de « toutes les sectes ne dépend nullement de leur docn trine avouée, mais des circonstances dans lesquelles « elles sont placées, et de la somme d’autorité que poste sède leur clergé. La religion protestante est en gé- (t néral plus tolérante que la religion catholique, seu- « lement parce que les événements qui ont donné « naissance au protestantisme ont en même temps « donné plus d’essor à l’intelligence, et affaibli par te conséquent le pouvoir du clergé. » (T. II, p. 239.)

L’intolérance et le bigotisme sont frères. Nous connaissions le bigotisme catholique par l’Espagne ; voici une description demain de maître du bigotisme calviniste : « Hélas! qu’en résultera-t- il (de l’état théolo- « gique de l’Écosse)? que par tout le pays circulent un ti esprit aigre et fanatique, l’aversion pour toute gaîté « innocente, une certaine disposition à limiter le plai- « sir d’autrui, le désir ardent de s’enquérir des opinions « de ses semblables et de s’en mêler; bref, une intolé- « rance telle qu’on ne trouvera pas la pareille ailleurs;

« tandis qu’au sein de cette lourde atmosphère fleurit t « une croyance nationale, sombre et austère au su- i « prême degré, croyance pleine de soupçons, de me- • « naces et d’horreurs de toute espèce, qui se complaît à j « proclamer aux hommes que ce ne sont (jue des mal- \ « heureux et des misérables, à leur psalmodier corn- i « bien peu d’entre eux seront sauvés, et quelle im- ] 't mense majorité est réservée fatalement au supplice a éternel, indescriptible, terrible! » (T. V, p. 345.) Vraiment, cela m’a rappelé certains sermons de Bossuet, qui ne sont pas plus charitables.

De tous ces passages il résulte que M. Buckle est déiste, chrétien, protestant. Au reste, il marque avec quelques nuances de plus son credo dans ces lignes-ci :

'( Ce grand changement dans nos opinions (ne plus « admettre rien de surnaturel) est fatal à la théologie,

(( mais il rend service à la religion; car, grâce à lui, la « science, au lieu d’être ennemie delà religion, devient « son amie. La l’eligion de chaque individu est en « proportion de la lumière intérieure dont il est doué.

« Elle prend donc des formes dilFérentes dans les dif- « férents caractères, et ne peut jamais être soumise à « une loi commune et arbitraire. Mais la théologie,

« prétendant à une autorité complète sur tous les es- I « prits et refusant d’admettre leur divergence essen- l « tielle, veut les soumettre tous à une croyance unique, | « et établir un seul type de vérité absolue par lequel î « elle éprouve les opinions de chaque individu, con- | « damnant présomptueusement tous ceux qui s’éloi- î « gnent de ce type unique. » (T. V, p. 353.) !

Voilà une tirade qui, dans ce temps d’intermédiaires i convictions, fait la fortune d’un livre. En effet, quoi de plus libéral que d’éliminer la théologie? Quoi de plus i conservateur que de mettre en sauvegarde la religion? '■

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On plaît à la raison et à l’esprit nouveau, à qui pèsent le miracle et le surnaturel; on plaît aussi au sentiment et à l’esprit anciens, qui se croient abandonnés s’ils ne voient pour les soutenir que les lois de la nature. Ces clioses-là ne sont pas moins bienvenues de ce côté-ci du détroit que de l’autre; nous en voyons bon nombre d’exemples. Non certes que j’accuse M. Buckle d’avoir cherché la faveur et les applaudissements en accommodant sa pensée à un calcul. Mais, sa manière de voir étant celle du milieu où il vivait, il a été agréable sans y viser, et aussi sans s’apercevoir qu’il s’impliquait en des contradictions. Reconnaître une intelligence, cause suprême de tout (t. V, p. 231), qu’est-ce autre chose que faire de la théologie, et même de la théologie naturelle, pour laquelle naguère il montrait un si grand dédain, reprochant à la physiologie anglaise de s’être dégradée en la servant?

A cette profession de foi, dirai-je déiste ou protestante, il faut ajouter queM. Buckle est un adversaire déclaré du surnaturel dans la science, dans l’histoire, partout ; « Après avoir reconnu que la condition de « l’univers matériel, à tout moment donné, est simple- « ment le résultat de tout ce qui est arrivé à tous les « moments qui ont précédé, et que le plus léger « trouble dérangerait tellement le plan général, que « l’anarchie en deviendrait inévitable; après avoir « ainsi constaté que distraire de la masse totale le « moindre de ses fragments, ce serait, en ébranlant la « structure, condamner le tout à une ruine commune; « après avoir ainsi admis l’accord des différentes par- « lies, et reconnu également, dans la beauté même et « l’achèvement parfait du dessin, la meilleure preuve « que le cours n’en a jamais été interrompu par le di- « vin architecte qui l’a appelé à l’existence, et dans

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« l’omniscience duquel le plan et la suite du plan ré- « sident avec une telle clarté, avec une telle certiiude « infaillible, que pas une pierre de ce superbe et liar- '

« monieux édilice n’a été touchée depuis que son fou- 0 dement fut posé; après avoir considéré tout cela, ij « dis-je, en nous élevant jusqu’à ce faîte, jusqu’à cette \ (( hauteur de pensée, assurément nous avançons vers y (1 les horizons nouveaux qu’il sera donné à une autre i « postérité de contempler dans toute leur splendeur. !

« Dès lors la hauteur de vues acquises fera à jamais j (1 rejeter le dogme antique et éminemment irréligieux i « de l’intervention surnaturelle, qui, engendré par la | (1 superstition, nourri par l’ignorance, et vivace de I « nos jours, témoigne de l’état encore primitif de nos j (I lumières et de l’endurcissement de nos préjugés. » j (T. V, p. 2-24.) j!

Si j’avais à discuter cette page au point de vue phi- || losophique, je montrerais sans grande peine qu’elle n’est qu’un tissu d’assertions métaphysiques sans aucun fondement positif. Que le surnaturel n’ait point de 1 réalité, nous ne le savons pas rationnellement; nous ne le savons qu’ expérimentalement. Ce n’est point une i déduction de quelque principe supérieur inné en notre esprit; c’est une induction formée par l’enquête générale que la science positive a instituée dans tout le j

domaine à nous accessible. Je l’ai dit bien des fois, I

mais je ne saurais trop le redire, nous ignorons absolument les intentions de la nature, les fins de la nature, l’accord de lanature,leplandelanature,lesbornes de la | nature, l’immensité de la nature. Mais ce n’est pas à l’ex- |

périence que M. Buckle demande la preuve de son dire, c’est, qui le croirait après sa sortie contre la théologie? i c’est à un argument purement théologique, à la près- j cience divine : « Il est temps que l’histoire de l’humanité

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« cesse d’être tourmentée par ce qui doit sembler une K futilité notoire aux hommes qui sont imbus de l’es- (t prit scientifique. De deux choses l’une : niez 1 omni- « science du Créateur, ou bien admettez cette omni- « science. Si vous la niez, vous niez, ce qui est, du « moins dans mon opinion, une vérité fondamentale, « et sur ce sujet il ne peut y avoir aucune sympathie « entre nous. Mais, si vous admettez l’omniscience de (( Dieu, gardez-vous de diffamer ce que vous prétendez « défendre. Car, lorsque vous proclamez ce qu’on ap- « pelle le gouvernement moral du monde, vous calom- « niez l’omniscience, en ce sens que vous déclarez que « le mécanisme de tout l’univers, y compris les actions « de la nature et de l’homme, mécanisme dont le plan « appartient à la sagesse infinie, n’est pas à la hauteur « de ses fonctions, à moins que cette même sagesse « n’intervienne de temps en temps. De fait, vous pro- « clamez ou que l’omniscience s’est trompée, ou « qu’elle a échoué. » (T. V, p. 357.)

Bien que toujours disposé à laisser les discussions théologiques se débattre entre elles, et tomber de leur propre poids dans l’incohérence, il n’est pas inutile de prendre, dans leurs propres difficultés, les philosophes qui théologisent. Celui-ci déclare que l’intelligence créatrice et souveraine est omnipotente et omnisciente, de manière que le plus léger trouble dérangerait le plan général ; et après cette déclaration il met à notre charge notre ignorance, nos folies et nos vices : « Au « point de vue scientifique, les calamités qui affligent « le monde sont le résultat de l’ignorance de l’homme, « et non de l’intervention divine, 11 ne faut donc pas <1 attribuer à Dieu ce qui est dû à notre propre folie, à (I nos propres vices. Il ne faut pas calomnier l’Être su- « prêine, essence de toute sagesse et de toute raiséri-

6 corde, en lui imputant les misérables passions qui « nous agitent, en le croyant capable de fureur, de ja^ n lousie et de vengeance, et en supposant que sa seule « joie est d’aggraver les souffrances de l’humanité, et « de rendre plus poignantes encore les misères de la « race humaine. » (T. V, p. 274.) L’omnipotence et l’omniscience embrassent nos vices, nos crimes, nos malheurs; comment, dans l’hypothèse de cette double prédétermination, en serions-nous responsables?

J’abandonne à elles-mêmes les contradictions de sa théologie, et j’ignore s’il concilie l’immuabilité des lois naturelles, notion expérimentale sans valeur absolue, avec la toute-puissance divine et la prescience suprême, notions absolues sans valeur expérimentale. Mais ce que je n’ignore pas, c’est que, tandis que le principe de l’immuabilité des lois naturelles est le résultat de l’expérience, l’expérience, interrogée de quelque façon que ce soit, a toujours répondu qu’il ne lui était donné d’atteindre nulle part le suprême et l’absolu. Quoi qu’on veuille et quoi qu’on fasse, la science n’est pas autre chose que l’expérience généralisée, et la philosophie, pas autre chose que la généralisation de la .science.

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