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Hypothèse cosmogonique par rapport aux êtres vivants

Jusqu’à ce moment, nous avons cheminé de phénomènes en phénomènes qui se passaient tous sous le régime des lois chimiques et physiques. Leur succession ne présentait aucune solution de continuité; les degrés tenaient l’un à l’autre ; et c’est cette déduction qui satisfait l’esprit humain, et qu’il nomme explication. Une fois que l’on reconnaît une dissémination première, dans l’espace, d’une matière douée de gravitation et de mouvement, tout en ignorant absolument d’où vient cette matière et d’où procèdent son mouvement et sa dissémination, le reste s’ensuit. Des amas qu’on appelle soleils se forment par condensation; cette condensation développe une immense chaleur; le refroidissement graduel sépare les amas primordiaux en amas secondaires et plus petits qui se meuvent comme lui, se refroi'^issent comme lui, et représentent nos planètes, nos satellites et en particulier notre terre. On a l’univers, on passe au monde, et du monde au globe terrestre.

Mais là, sur le monde terrestre, un hiatus se prése^'te. Un phénomène nouveau, une force nouvelle apparaît, et la vie se développe en végétalité et animalité. Ce ohénomène nouveau, cette force nouvelle,

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cetLe vie ne succèdent point par une action continue aux actions continues dont le soleil et la terre sont le théâtre; du moins, en l’état actuel de nos connaissances, la continuité nous échappe. On conçoit, grâce à des faits expérimentaux recueillis de toutes parts et transformés en lois, comment notre globe se refroidit, comment, en se refroidissant, il prend sa forme, comment l’atmosphère, les continents, la mer se constituent; mais on ne conçoit plus comment la vie y paraît à un moment donné. Et ce fut bien à un moment donné : pendant des millions de siècles, la terre, vu son incandescence, fut impropre à toute vie. Quand la température y eut baissé au degré compatible avec les existences vivantes, ces existences se montrèrent; mais comment? par quel procédé?

Il ne faut pourtant pas faire valoir outre mesure cette discontinuité. Une discontinuité, autre que celle qui appartient à l’apparition de la vie, est survenue dans le cours du développement de la terre. Quand les particules qui la composent étaient animées d’une immense chaleur, une dissociation complète y régnait; elles n’obéissaient qu’aux lois du mouvement, de la gravitation, de la chaleur et de la lumière; les lois chimiques, c’est-à-dire de combinaison et de décombinaison, n’y étaient qu’à l’état virtuel. Elles passèrent à l’état effectif, dès que l’abaissement de la température le permit. Je sais bien qu’une différence considérable existe entre ces deux discontinuités : en effet, depuis lors, il a toujours été possible de reproduire à volonté les faits chimiques; et, toutes les fois que nous en avons besoin, nous répétons le phénomène d’origine qui se produisit dans les combinaisons et décoinbinaisons. Pour la vie, c’est autre chose; elle a été une fois émise, et, depuis le phénomène d’origine, elle ne se pro-

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page que par génération. Un être vivant est nécessaire pour produire un être vivant; et, ni par les procédés de la nature, ni par ceux de la science, ce qui se fit au moment créateur ne se refait. Malgré cette considérable différence, il demeure que la terre a possédé des forces virtuelles qui sont entrées en action, quand les conditions générales, se modifiant graduellement, l’ont permis.

Les deux discontinuités ont cela de commun qu’elles dépendent l’une et l’autre de l’évolution de la terre, dont elles sont l’une et l’autre un moment. Le refroidissement a été, dans les deux cas, une condition nécessaire, mais un refroidissement inégal. 11 a fallu plus de refroidissement pour la manifestation des propriétés vitales que pour celle des propriétés chimiques. Ainsi, même dans le changement successif du globe terrestre est inscrite la subordination de Tordre vital à Tordre chimique; et, en suivant le refroidissement de la terre, on retrouve, ce que M. Comte trouva directement, que la biologie, pour se constituer, a besoin de la chimie.

La question de l’apparition de la vie sur la terre est une question d’origine secondaire : d’origine, en ce sens que le phénomène vital n’exista pas d’abord sur la terre et qu’il s’y produisit par des conditions en dehors de l’expérience actuelle ; secondaire, en ce sens qu’il se développa dans le cours d’une évolution qui, elle, appartient, non aux causes premières, mais à la série des causes secondes. Il faut examiner le fait, et comme origine et comme secondaire.

Au point de vue d’origine, on abandonnera la question comme toutes les questions qui impliquent une cause première. La philosophie positive s’exprime là-dessus comme elle s’exprime touchant toutes les choses hyperphysiques, c’est-à-dire placées au delà de

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l’expérience. Quand elle entend les matérialistes prononcer que la vie est le résultat des forces physiques et chimiques dont on connaît l’action, elle refuse d’accepter une solution qui dépasse les prémisses. Mais elle n’écarte pas la solution matérialiste au profit de la solution théologique; l’intervention d’un Dieu créateur est également invérifiable par l’expérience, et, partant, atteinte de la même fin de non-recevoir. Maintenant, si on demande à la philosophie positive quelle est, à elle, sa solution entre la génération matérialiste et la création surnaturelle, elle répond quelle n’a aucune solution à proposer, que rien ne peut la forcer à croire ce qui n’est pas démontré, et quelle accepte, avec autant de fermeté que d’humilité, une ignorance invincible sur tout ce qui est indémontrable.

Tout autre est le raisonnement, quand on se place dans la position qu’exprime le terme secondaire que j’ai dit appartenir à l’origine des êtres vivants. Pour tout ce qui est secondaire, aucune recherche ne nous est interdite philosophiquement. 11 est donc permis à l’esprit de s’occuper à trouver par quel procédé la vie a pris naissance sur la terre. Il est possible que le problème dépasse les forces de l’esprit humain, ou, plus vraisemblablement, la portée des documents qui nous restent des époques passées et ensevelies. Mais on peut espérer toujours que quelque fait scientifique nouveau, quelque trouvaille inattendue, quelque puissance acquise nous permette de serrer de plus près le problème d’origine secondaire que suscite la production des êtres vivants à une certaine époque du refroidissement terrestre.

Une grande découverte a fait que la question de l’origine des êtres vivants sur la terre s'est décomposée. Cette découverte, due au génie de Cuvier, a

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constaté que le développement de la vie n’avait pas été complet du premier coup, c’est-à-dire que toutes les espèces vivantes n’avaient pas été produites en un même temps, qu’une succession y était manifeste, et même que cette succession était une gradation, les organisations plus simples ayant apparu aux premières époques, tandis que les organisations plus compliquées n’ont reçu la naissance que dans les époques subséquentes. C’est là un fait incontestable auquel doit satisfaire toute théorie sur la formation des espèces. De la sorte, le problème total se scinde en deux problèmes, l’un relatif à l’origine primordiale de la vie, l’autre à la succession des êtres vivants. Et ces deux problèmes sont tellement distincts que, tandis que Lamarck et Darwin résolvent le premier d’une façon opposée, Lamarck admettant la génération spontanée, et Darwin une intervention surnaturelle, ils résolvent le second de la même façon. Il est donc nécessaire de les considérer séparément.

Génération spontanée ou hétérogénie. — On donne ce nom à la génération sans parents. Dans la condition actuelle de la vie, la propagation ne s’en opère que par des êtres déjà vivants qui la transmettent pareille en tout à celle qu’ils possèdent eux-mêmes. Autrefois, la croyance à Thétérogénie était universelle, et les savants l’admettaient comme le vulgaire. De même que, voyant le soleil se lever à l’orient et se coucher à l’occident, on avait naturellement pensé que c’était lui qui se mouvait autour de la terre, de même, voyant toutes sortes de bêtes grouiller dans la corruption, dans les eaux stagnantes et dans les fanges, on avait non moins naturellement pensé qu’elles s’y formaient de toutes pièces. Mais cette fausse apparence des choses due à la constitution de nos sens, les modernes ne

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tardèrent pas à l’écarter; et le microscope découvrit que tout ce grouillement qui avait trompé les anciens n’était pas autre chose que la génération ordinaire et à l’aide de parents. Des chercheurs tels que Needham prétendirent, il est vrai, se mettre à l’abri de l’introduction des germes, mais ils n’y réussirent pas.

Leur insuccès ne doit pas surprendre, puisque, même aujourd’hui où l’art des expériences est poussé à une extrême délicatesse, on n’a pas pu encore garantir un seul cas de génération spontanée des soupçons de la présence inaperçue de germes préexistants. En effet, depuis Needham, la question de l’hétérogénie n’a pas cessé d’occuper les biologistes, avec l’intérêt de plus donné par l’histoire du développement de la terre, où l’on voit clairement qu’à un certain jour est née la vie, impossible la veille. On a tenté l’expérience de deux façons, soit à l’aide de matières organiques qu’on livrait à la décomposition dans des vases hermétiquement clos, soit avec des substances inorganiques. Ou bien il ne s’est rien produit, ou bien les produits ont été contestés avec de bons arguments.Les choses en sont là ; l’hypothèse de l’hétérogénie n’a pas été transformée en fait; mais elle reste ouverte, attendant quelque incidentscientifique,s’il en existe, qui lui soit favorable.

Laissons-la donc là où elle en est, et n’argumentons pas de ce qui ne peut servir de base à des déductions ultérieures. Toutefois il ne sera pas infructueux de considérer les lois de la vie telles que nous les connaissons expérimentalement, et d’appliquer cette connaissance à l’examen des conditions qui ont nécessairement présidé à la production de la vie. En 1868, dans la Philosophie positive, 1. 11, p. 194, j’ai exposé mes idées et mon procédé à ce sujet, c’est ici le cas de les repi’endre et de les développer de nouveau#

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Les hétérogénistes admettent que la vie est produite par les forces physico-chimiques ; mais, suivant moi, cette opinion est erronée; S’il en était ainsi, l’etfet contiendrait plus que la cause ne contient ; car, de quelque façon que l’on expérimente et retourne le mouvement, la pesanteur, la chaleur, la lumière, l’électricité et les affinités moléculaires, on ne peut, ni dans aucune de ces propriétés séparément, ni dans leur groupement partiel ou total, montrer rien qui soit la vie. Produire la vie à l’aide de ces agents a été, jusqu’à présent, impossible expérimentalement; concevoir logiquement cette production, vu l’insuffisance de la cause comparée à l’effet, n’est pas moins impossible. Ainsi, des deux côtés expérimental et logique, la production de la vie par les forces physico-chimiques est écartée.

Le premier des faits expérimentaux ou lois de la vie, est que la vie est une des forces ou propriétés immanentes de la matière. Nous n’avons jamais vu de vie sans substance matérielle ; et il ne nous est pas plus permis, expérimentalement, de séparer de la matière la vie, qu’il ne l’est d’en séparer la pesanteur ou le calorique. A la vérité, c’est dans une substance organisée que la vie s’exerce ; mais, pour nous, la vie et l’organisation sont indivisibles; toute vie est organisée, et toute organisation (à moins qu’on ne la tue) est vivante; justement, cette liaison de la vie à l’organisation et de l’organisation à la vie est ce qui rend, jusqu’à présent du moins, insoluble la question de l’apparition des êtres vivants à la surface de la terre. De même que la propriété chimique de la matière, quand elle eut les circonstances nécessaires à sa manifestation, apparut avec les prédéterminaticns qui lui sont inhérentes , c’est-à-dire les formes cristallines simples et combinées, de même la propriété vitale de

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la matière, quand elle eut les circonstances nécessaires à sa manifestation, obéit aux prédéterminations quelle porte en elle-même, c’est-à-dire l’organisation et les fonctions. J’ai noté déjà la différence considérable qui existe entre les deux manifestations : l’une, continuant à se reproduire de notre temps, de la même façon qu’à l’origine; l’autre, ne se reproduisant plus que par l’intermédiaire de parents préexistants.

La vie, attribut, disons-nous, de la matière, ne l’est pas, du moins sur notre terre, de toute substance matérielle, Quatre corps seulement sont aptes à constituer la substance organisée et la vie : ce sont l’oxygène, le carbone, l’hydrogène et l’azote. Cette spécialisation, dont la nature et par conséquent la cause nous seront cachées à jamais, nous enseigne qu'il ne faut demander aux théories de la vie rien de comparable à la généralité qui est le propre des forces physico-chimiques.

Ainsi limitée dans quatre corps élémentaires, la propriété vitale primitive contient en soi le plan général de tous les êtres organisés destinés à venir à la lumière du jour. Cela est certain logiquement, l’effet ne pouvantpas contenir plus que la cause; mais, dans le même domaine, nous avons un cas tout semblable de prédétermination en un milieu qui semble indifférent. En effet, qu’on prenne l’ovule de deux vertébrés, les plus dissemblables que l’on voudra choisir ; au moment où cet ovule vient d’être fécondé, l’examen le plus minutieux, fait avec toutes les ressources de la microscopie la plus intelligente, n’y découvrira qu’une cellule et un liquide où tout se ressemble. Et pourtant, tout est dis-, semblable ; laissez partir l’évolution, et vous verrez apparaître deux développemeuts, deux animaux qui ne se ressemblent en aucune façon. Chaque ovule a suivi le type prédéterminé qui lui appartenait. De

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même, en général, à l’origine, la force vitale primitive a suivi les conditions prédéterminées qui sont siennes et dont rien ne peut la détourner.

La vitalité présente quatre faits généraux qui se subordonnent tous les autres, à savoir : la nutrition, la génération, la motilité et la sensibilité. Les deux premiers, nutrition et génération, appartiennent à toute la série des êtres vivants, tant végétaux qu’animaux les deux derniers, motilité et sensibilité, n’appartiennent qu’aux animaux.

La nutrition, en sa plus simple expression, est représentée par le fonctionnement d’une partie absorbant ce qui la nourrit, et rejetant ce qui lui est devenu impropre. Ce double mouvement de composition et de décomposition est le fondement de toute vie; ce qu’il y a de plus élevé dans les fonctions ultérieures suppose nécessairement cette fonction essentielle. La cessation de ce double mouvement est la mort. Aucun individu ne peut durer au delà d’un temps particulier à chacun, parce que, chez aucun, la composition et la décomposition ne s’exercent sans s’user, sans perdre graduellement de leur intensité. C’est le cas de toute force, elle se détruit par la résistance du milieu ; ici \e milieu est la substance à composer et à décomposer, et tôt ou tard ce milieu éteint complètement la force qui s’y meut.

La génération est le procédé par lequel la vie, une fois commencée sur la terre, s’y continue. Elle consiste essentiellement en une partie qui se détache du parent et qui est disposée de manière à mener une existence indépendante. Remarquez encore ici le cercle où tourne toujours la production première des êtres vivants : un des faits fondamentaux de ce que je nomme prédétermination Ams la propriété vitale, est la génération

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par scission ou par ovule; et néanmoins la vie, à son origine, semble n’avoir pas été soumise à cette prédétermination. Autre façon de présenter l’insolubilité actuelle du problème.

La sensibilité et la motilité sont le propre des animaux. Elles en sont tellement le propre, que l’embryogénie végétale et l’embryogénie animale suivent un développement dillèrent. 'foutes deux commencent par des cellules; mais, dans la première, ces cellules primordiales ne donnent naissance qu’à des cellules ou à des métamorphoses de cellules; dans la seconde, une partie des cellules primordiales disparaît, et en place apparaissent les éléments animaux, par substitution et par génération spontanée aux dépens du blastème. Cette génération spontanée des éléments animaux en embryogénie est très-digne d’attention, au point de vue paléontologique.

Les anatomistes ont reconnu l’unité de composition entre tous les êtres vivants, tant végétaux qu’animaux. Elle est incontestable; les principes médiats, à savoir l’oxygène, l’hydrogène, le carbone et l’azote, sont les mêmes; de là résulte nécessairement l’analogie des principes immédiats, dont la combinaison diverse constitue les êtres vivants avec leurs organes et les fonctions afférentes. Quant à l’unité de plan, contestable entre tous les êtres vivants, elle est certaine quand on la considère entre certains types caractérisés; il est impossible, par exemple, de méconnaître l’unité de plan entre tous les mammifères. Si l'unité de composition a sa cause primitive dans la limitation des substances matérielles qui portent la vie, l’unité de plan a sa cause dans les prédéterminations ou lois qui règlent cette même vie. Avec des matériaux identiques et des lois impérieuses de manifestation, il est impossible qu’il

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n’y ait pas unité de composition et unité de plan ou ( de plans.

' On entend parfois les partisans des causes finales I admirer comment les éléments cosmiques sont disposée et dosés selon de savants calculs pour entretenir la vie, par exemple, citant un cas, la proportion d’oxygène et d’azote et la respiration. Cette vue est immédiatement réfutée par l’antériorité des éléments cosmiques. Gomme la vie est un moment postérieur, moderne, dans la durée de la terre, la subordination va de la vie aux éléments, non des éléments à la vie; condition inéluctable à laquelle toute finalité est soumise.

Lorsque le refroidissement du globe terrestre fut descendu au point voulu pour que la vie devînt possible, alors les propriétés vitales inhérentes aux quatre corps élémentaires, facteurs du nouveau développe- I ment, entrèrent en action. En même temps que ces facteurs se trouvèrent en un état particulier, la terre aussi se trouva en un état qui, depuis, ne s’est jamais reproduit; sa surface recevait une part de la chaleur due à l’incandescence intérieure, tandis que, présentement, la température de cette surface n’a plus pour causes que la chaleur émise par le soleil et la densité de l’atmosphère. Favorisés par le concours de ces influences, les quatre facteurs élémentaires furent en un état que je comparerai à l’état dit naissant en chimie, lequel aide puissamment aux combinaisons. Il aida les combinaisons vitales. Voilà tout ce qu’on peut dire, sans prétendre entrevoir le mode ni le procédé de l’opération.

Succession des êtres vivants ou théorie de la descendance. — Cette théorie suppose que tous les êtres actuellement vivants, ainsi aue ceux qui ont vécu dans les

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époques antérieures de la terre, sont issus d’un ou de plusieurs êtres primitifs très-simples, qui se sont de plus en plus modifiés par l’action des milieux, par l’exercice et par l’hérédité.

Sans les découvertes de Cuvier, jamais on n’aurait été conduit à une pareille hypothèse. Mais la paléontologie témoigne irrécusablement d’une gradation dans la complication ou le perfectionnement des espèces animées. Les plus anciennes productions organisées sont des végétaux, et ces végétaux sont parmi les plus simples ; les végétaux les plus compliqués ne viennent qu’après. Même constatation pour les animaux; le célèbre Agassiz, qui est l’adversaire déterminé de la théorie de la descendance, a signalé de la manière la plus précise que, parmi les vertébrés, il n’exista d’abord que des poissons; que les amphibies parurent ensuite; que, longtemps après, des oiseaux et des mammifères se montrèrent, et que, tant pour les mammifères que pour les poissons, il ne se produisit d’abord que des ordres imparfaits et inférieurs, remplacés plus tard par des ordres supérieurs et plus parfaits.

Pour expliquer ce qu’il trouvait. Cuvier supposa que de grandes catastrophes séparaient les différentes périodes géologiques, et qu’à chaque catastrophe disparaissaient les anciennes races et apparaissaient les nouvelles. Cette hypothèse fut ruinée géologiquement par la théorie des actions continues, d’après laquelle les transformations terrestres s’accomplissent, non par des bouleversements soudains, mais par des effets s’accumulant peu à peu dans le cours des âges. La ruine de l’hypothèse géologique entraîna celle de l’hypothèse biologique.

Une plus longue durée était destinée à l’hypothèse de Lamarck, qui s’éleva aussitôt à l’encontre de celle de

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fon rival, et qui est encore en pleine vigueur sous le nom de darwinisme ou transformisme. Lamarck, qui admettait la génération spontanée sous le nom d’archigonie (on verra à propos de Darwin, pourquoi je note cela), supposa qu’un lien généalogique non interrompu, composé d’individus intermédiaires, reliait les formes vivantes, sinon toujours les unes aux autres au moyen d’ancêtres nécessairement communs, du moins à d’autres formes antérieures et inféideures dont elles étaient la postérité modifiée.

Les êtres organisés sont modifiables; cela n’est pas douteux ; mais il faut bien distinguer entre les modifications que nous observons maintenant et celles qui auraient, par voie de descendance, tiré de quelques créations primordiales toute la série des existences. Sans examiner si ces deux modifications sont de même ordre, ce que nient les adversaires du transformisme, je note que, selon l’hypothèse de Lamarck, le pouvoir vital est capable de développer le type, non point d’une façon indéterminée et vagabonde, mais suivant une série de plans spéciaux susceptibles de s’adapter à l’organisation de ce type. En un mot, de ce qu’est un être vivant résulte ce qu’il peut devenir sous l’influence des dilférents agents ayant vertu modificatrice.

Ces influences, suivant Lamarck, sont le climat, les températures, les milieux, la diversité des lieux, des habitudes, des mouvements, les moyens de vivre, de se nourrir, de se défendre, de se multiplier, et toutes I les conditions analogues. Sous une telle domination : constante, l’usage étend et fortifie les facultés; et, in- ■ sensiblement, la conformation, la consistance, en un mot, la nature et l’état des parties et des organes changent progressivement. Ce que Tusage et les influences I produisent est transmis par la génération et consolidé

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j)ar l’hérédité. L’hérédité est dans la théorie un facteur essentiel. De la sorte, sans aucune intervention autre que celle des causes constamment agissantes et des forces inhérentes à l’étre organisé et à son milieu, une descendance régulière et naturelle développe la série des êtres suivant les conditions de la puissance de vie primitive.

De notre temps, Darwin a repris la théorie de la descendance avec un retentissement qu’elle n’eut jamais entre les mains du premier auteur, et un tel succès qu’elle passa aux yeux de la plupart pour l’œuvre du naturaliste anglais. J’indiquerai tout à l’heure ce qu’il y a ajouté; je note seulement que, depuis lui, elle est sortie du cercle restreint de la zoologie, et qu’elle a pénétré avec une grande force parmi les gens du monde. Là, elle a excité les plus grandes clameurs. Beaucoup se sentirent blessés de descendre d’un singe. Ils étaient bien bons de s’arrêter là ; car, dans l’hypothèse, les anthropoïdes descendent d’un type mammifère primordial, qui lui-même descend d’un type vertébré primordial, lequel, à son tour, descend, au dire des darwinistes, d’invertébrés (les tuniciers, où l’on trouve des dispositions rudimentaires pour un cordon vertébral), et de là aux plus intimes organismes. On accusa d’athéisme et de matérialisme la doctrine transformiste, avec une complète ignorance et du problème et de l’auteur ; du problème, car l’hypothèse de la descendance n’a rien à faire, ni avec le spiritualisme, ni avec le matérialisme; de l’auteur, car Darwin a déclaré que c’est le Créateur qui a insufflé la vie dans la forme primitive quelconque, d’où procèdent tous les êtres orgnisés ayant jamais vécu sur notre terre.

Abandonnons au spiritualisme et au matérialisme ces stériles débats, desquels la philosophie positive se

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détourne toujours. Darwin, aux conditions générales de variabilité indiquées par Lainarck, en ajouta deux autres certaines et considérables : ce sont la loi de concurrence vitale et la loi de sélection naturelle.

La concurrence vitale {struggle for life) est un fait biologique qui résulte nécessairement de la disproportion générale entre le nombre moyen des individus et la surabondance de leurs germes. Ce qui survit est ce qui a remporté la victoire dans le combat pour la vie. 11 se passe un phénomène tout semblable entre les individus d’une même espèce, et entre les espèces, l’une par rapport à l’autre. Les individus les plus vigoureux, les espèces les mieux douées, se font place aux dépens du reste. Dans cette lutte, beaucoup d’individus succombent; des espèces mêmes périssent, témoin tant de races disparues dans les âges géologiques, et quelques races qui, sous nos yeux, ont disparu ou sont près de disparaître.

Le nom de sélection est donné en zootechnie au soin par lequel l’éleveur choisit les reproducteurs de manière que les produits soient doués de certaines qualités qu’il recherche. Quelque chose de semblable se passe dans la nature, et c’est cette condition des existences que Darwin désigne par la sélection naturelle. Là aussi, et par la force même des choses, les producteurs les mieux doués, ou se recherchent ou se conquièrent, et donnent naissance à des produits qui, à leur tour, sont meilleurs que ce qui les environne. Ainsi se forme une prépondérance en faveur des organisations les plus solides et les plus intelligentes. La concurrence vitale s ’en ressent grandement. Nous en avens le plus frappant témoignage dans le contact entre l’homme civilisé moderne et les races restées à un état rudimentaire; partout ces races diminuent.

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disparaissent, comme si elles étaient touchées par le feu.

Voilà quelle est l’hypothèse de la descendance proposée par Lamarck, fortifiée par Darwin. Mais il ne suffit pas de la montrer; il faut aussi indiquer les conditions qui la favorisent et qui lui donnent du crédit, et les conditions qui ne la favorisent pas et qui la retiennent au rang d’hypothèse en voie de formation.

Les conditions qui la favorisent sont la paléontologie, l’embryogénie et l’unité de plan. Et justement, comme ces trois parties ont fait de grands progrès depuis Cuvier et Lamarck, ce sont elles qui ont frayé la voie au succès de Darwin.

Tous les paléontologistes, il s’en faut, n’accordent pas que la paléontologie soit confirmative de l’hypothèse de la descendance ; et les adversaires citent des lacunes et des interversions qui, suivant eux, la contredisent. Pourtant, comme il est vrai qu’on remarque une succession dans les périodes paléontologiques, qu’entre les végétaux ce sont les plus compliqués qui ont apparu les derniers, qu’il en est de même entre les animaux, que les vertébrés ne viennent qu’après les invertébrés, et que, parmi les vertébrés, les plus simples sont les plus anciens, on est en droit de soutenir que la théorie de la descendance s’ajuste aux lignes générales de la paléontologie. La paléontologie a encore bien des révélations à nous faire qui tourneront pour ou contre les doctrines de Lamarck et de Darwin, Tout récemment elle a fourni un curieux argument en leur faveur. Les transformistes pensent que les oiseaux dérivent des sauriens, et l’on vient de trouver un oiseau fossile, Varchœopteryx lithographica, qui a une queue de lézard, composée de vingt vertèbres allongées et minces.

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Plus encore que la paléontologie, l’embryogénie offre à la théorie de la descendance un ensemble de faits : favorables; car, en ce domaine, c’est effectivement ! d’une cellule primordiale, d’un liquide indifférent en apparence, que se développe, par une série d’épige- I nèses, les organismes, soit simples, soit compliqués.

; Si, disent les transformistes, nos adversaires opposent qu’il est merveilleux et incompréhensible qu’un organisme compliqué multicellulaire soit, à l’aide d’un certain temps, sorti d’un organisme simple unicellulaire, nous répondons que, cette incroyable merveille, nous , la rencontrons chaque jour devant nous, et la suivons des yeux.

Quand on recherche, dans les livres des embryolo- : gistes, les différentes formes par lesquelles un organisme élevé, par exemple, un mammifère, un homme, passe depuis l’ovule jusqu’à l’enfant au jour de sa naissance, on reconnaît que plusieurs de ces formes successives re- I présentent, avec plus ou moins d’exactitude, des formes ; qui sont permanentes dans les degrés inférieurs de l’é- 1 chelle biologique. Les transformistes disent que cette i succession de transformations est une courte et rapide I répétition ou récapitulation du développement total de I la série; répétition ou récapitulation déterminée par I les lois de l’hérédité et de l’adaptation. Mais, comme la I paléontologie offre une série qui commence par les or- I ganismes les plus simples et se termine par les plus I compliqués, série en tout semblable à celle qui se dé- I roule sous nos yeux dans l’évolution de l'ovule, on dit I que l’évolution de l’ovule n'est pas moins représenta- I tive de la vie durant les époques géologiques que de la vie durant l’époque dernière. C’est de la sorte que l’embryogénie confirme la théorie de la descendance.

L’unité de composition, certaine pour tous les êtres

5Sfl les hypothèses positives

vivants, y compris les végétaux, l’unité de plan, certaine aussi entre les êtres appartenant à un même type, parlent dans le même sens que l’embryogénie et la pa> léontologie. En effet, la surprenante ressemblance de l’organisation intérieure et des rapports de structure dans le sein d’un même type suggère facilement l’idée d’une descendance commune et, partant, d’une seule forme originelle. La descendance est là pour rendre intelligible une concordance intime qui, autrement, demeurerait inexplicable.

Un des résultats de cette unité de plan, qui a le plus surpris à cause du préjugé métaphysique que la nature ne fait rien en vain (ce que nous ignorons absolument), est la présence d’organes abortifs, rudimentaires, qui n’ont aucun usage. Dans l’embryon des ruminants, de nos bœufs, par exemple, l’intermaxillaire de la mâchoire supérieure contient des incisives qui ne viennent jamais à éruption, et qui, par conséquent, ne sont d’aucun service. 11 en est de même de l’embryon de plusieurs baleines qui ont des barbes au lieu de dents; cet embryon, tant qu’il n’est pas né, possède dans les mâchoires une denture qui n’entre jamais en activité. Dans l’espèce humaine, le mâle a des mamelons, bien qu’il ne donne point à téter; et les deux sexes possèdent au coin interne de l’œil un repli insignifiant, reste d’une troisième paupière parfaitement développée chez d’autre^, mammifères, chez les oiseaux et les reptiles. Ces parties, et d’autres que je poui’rais citer, sont des parties sans emploi, des parties appropriées à un office qu’elles ne remplissent pas. L’unité de plan en rend compte; puis intervient la théorie du transformisme qui explique comment le non-usage en a provoqué l’avortement, lequel a été confirmé par l’adaptation et l’hérédité.

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Voilà le trépied sur lequel repose la théorie de la descendance, et qui en fait une hypothèse vraiment admissible à discussion. Voici maintenant l’obstacle qu’ellen’a pu encore surmonter, et qui empêche qu’elle ne serve de base et de principe à des déductions assurées. Cet obstacle est dans la fixité du type spécilique, opposé à la conception purement spéculative de la variabilité limitée ou illimitée des espèces. Jusqu’à présent, dans ' les bornes de la durée que nous connaissons, et avec I les moyens dont nous disposons, nous n’avons pas i réussi à changer un type spécifique. Les variations, quelque étendues que nous les ayons produites, l’ont > toujours respecté; et d’un chien nous n’avons jamais J fait un loup, ni un âne d’un cheval. Tant que nous

I n’aurons pas vérifié, par l’expérience, une mutation ï dans le type spécifique, il faudra ne pas prendre la [i spéculation pour plus avérée qu’elle n’est.

Si vous n’admettez pas la descendance, disent les

II transformistes, l’apparition successive des organismes est incompréhensible. La transformation du singe en

il homme est impossible, disent leurs adversaires. Ini compréhensible, impossible, ce sont des épithètes et i non des preuves. Si la variabilité des espèces se déf montre en fait, la descendance de l’homme par le i singe ne sera pas loin. Si cette variabilité résiste à I toutes nos tentatives, il faudra bien laisser la part d'in- ]j compréhensibilité que comporte le problème de l’appantion de la vie sur le globe terrestre, j Les disciples matérialistes de la théorie de la descenj dance (car il y en a de spiritualistes) y attachent une i importance particulière pour leur propre philosophie, disant que, par cette théorie, la vue de l’unité de la j matière organique et de la matière inorganique est fondée solidement. A. ce propos, je trouve dans un au-

LES HYPOTHÈSES POSITIVES

teur allemand contemporain une singulière remarque : « Le rameau germanique (du groupe aryen) a dépassé « les autres rameaux dans la concurrence du déve- « loppement civilisateur. En tête sont les Anglais et les « Allemands, qui, présentement, en reconnaissant et « en promouvant la théorie de la descendance, posent « le fondement pour une nouvelle période d’évolution « supérieure. La disposition à recevoir la théorie de la « descendance et la philosophie unitaire qui y a sa « hase, constitue la meilleure mesure pour apprécier « les degrés de supériorité spirituelle parmi les hom- « mes. » (Hæckel, natürlicke Schœpfungsgeschichte, p. 123). Où le chauvinisme allemand va-t-il se loger? S’il est vj’ai que la théorie de la descendance soit la mesure souveraine que l’on dit, alors comment exclure la France, puisque cette théorie est l’œuvre d’un Français, Lamarck, et que Darwin n’a fait qu’y ajouter en accessoire la sélection naturelle et la concurrence vitale ? Quant à la philosophie unitaire ou moniste (c’est la doctrine où l’on admet que tous les phénomènes, même ceux de la vie, s’expliquent par les seules forces physico-chimiques de la matière), elle est si peu liée à la théorie de la descendance, que Darwin lui-même suppose une intervention surnaturelle pour expliquer le fait primordial de la vie. La théorie de la descendance est donc parfaitement compatible, dans l’esprit de son principal adhérent, avec une philosophie dualiste. La vérité est que, la théorie de la descendance n’étant que de la biologie, science particulière, il ne lui est pas donné de fonder la science générale ou philosophie. Cette philosophie unitaire, sans mélange de matérialisme ni de théologisme, n’est pas autre chose que la philosophie positive, qui, établie par Auguste Comte, il y a cinquante ans, a gagné beaucoup

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DE COSMOGO^’IE.

d’esprits en France, en Angleterre, aux États-Unis.

Entre ce qui la favorise et ce qui la contredit, l’hypothèse de la descendance demeure éminemment recommandable. Elle a assez de consistance pour susciter et diriger des recherches fécondes dans le triple domaine de la paléontologie, de l’embryogénie et de l’anatomie comparée. Il est un petit vertébré, un petit poisson, Xamphioxus lanceolatus, qui a une moelle vertébrale et point de cerveau; c’est, suivant les transformistes, un anneau manifeste entre les invertébrés et les vertébrés. Suivant eux, aussi, il est aujourd’hui l’unique représentant d’une classe de vertébrés inférieurs, qui devait être fort répandue dans les temps primor- ! diaux. Qu’on cherche donc; si on les trouve, ce sera une notable acquisition à la succession sérielle des or- I ganismes, et un argument de plus en faveur du trans- I formisme.

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