DISCOURS SUR L’ÉTUDE
elles reposent, voir développer les conséquences qui s’en déduisent, alin qu’elles reçoivent cette flexibilité et cette étendue que peuvent seulement leur donner les hommes de tout rang sans cesse occupés à les plier à leur usage. i>
Rien de plus vrai et de plus philosophique que ces paroles. Les sciences, tirées d’abord des temples de l’antiquité, doivent encore sortir du cercle des hommes spéciaux dans lequel elles ont été longtemps renfermées, pour prendre sur les destinées du genre humain toute l’influence que l’avenir leur réserve. Ce n’est pas qu’il faille s’imaginer qu’il arrivera jamais un moment où elles seront, à un égal degré, le partage de tous. Les hauteurs sont toujours inaccessibles à la foule, et peu d’esprits seulement savent jeter des clartés dans les ténèbres qui voilent à nos yeux les phénomènes naturels. Mais, à mesure que l’accès en est davantage ouvert et qu’elles laissent plus indifféremment cueillir les fruits qu’elles portent, les voies s’agrandissent et les usages se multiplient. Le niveau du sol scientifique s’exhausse, condition favorable au perfectionnement des travaux anciens, à l’entreprise de travaux nouveaux, et surtout favorable à l’extension de l’influence morale des .sciences sur les pensées et les actions de l’humanité.
A la différence du génie des arts qui , du premier coup d’œil, saisit le beau des choses et en jette dans le monde émerveillé de sublimes images, le génie des sciences a besoin de longs et pénibles labeurs pour arracher à la nature des secrets qu’elle semble ne jamais céder qu’à regret. Un éclair de poésie a illuminé la Grèce dès l’origine de son histoire ; des chants héroïques, dont rien n’a depuis surpassé la magnificence, ont été entendus sur les rivages de la mer Égée, dans un temps où le poëte plaçait les limites du monde à
l’Italie et à l’Espagne. Les admirables statues, les monuments splendides, les tableaux merveilleux, même pour un peuple si sensible, ont, en peu de temps, décoré ses villes et ses palais. Tout cela fut l’œu\Te de quelques années, et les siècles suivants n’ont rien fait qui vaille mieux. Mais, dans les arts, les travaux se placent à côté les uns des autres : ils ne s’ajoutent pas; et puis, quelque grand et bienfaisant que soit l’enthousiasme du beau, il n’offre pas de garantie contre les éclipses de l’esprit humain. Les cheft-d’œuvre des arts et des lettres dans la Grèce et à Rome n’ont pas préservé la civilisation d’une grande ruine; mais, autant qu’on peut le prévoir, les sciences mettent désormais les sociétés à l’abri de pareilles catastrophes. De plus, avec leur marche lente et successive, avec leurs travaux où chacun peut apporter sa pierre, elles tendent à égaliser les forces, à faire prévaloir partout l’intelligence à laquelle elles donnent la puissance, et, en remettant les objets à leur véritable place, à porter dans les âmes le besoin du calme et du vrai.
Dès le premier coup d’œil jeté sur le domaine de la philosophie naturelle, on s’aperçoit qu’il est tout entier limité dans Tétude de la force et de la matière. Les nombres régissent la matière et la force. Chose remarquable, plus on s’éloigne de la nature inorganique pour s’avancer vers le domaine de la vie végétale et animale, plus l’importance de la forme augmente et plus les forces qui y résident deviennent rebelles aux lois du calcul. De là la différence entre l’avancement des sciences physiques où l’analyse mathématique trouve son plus beau développement, et l’état de l’anatomie et de la physiologie, où les lois, encore si rares, s’obtiennent avec tant d’efforts.
La méthode qui désormais préside à toutes les
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sciences est la méthode expérimentale. Bacon, le premier, l’a établie comme leur fondement et comme leur véritable philosophie. Le raisonnement montrait que <;’était bien la bonne voie ; mais le succès a passé toute attente. Les sciences naturelles, grâce à cette méthode qui ne laisse rien perdre et qui ne permet jamais qu’on sorte du droit chemin, ont fait plus de progrès depuis trois siècles, qu’elles n’en avaient fait depuis les commencements de l’histoire grecque jusqu’à la renaissance. Elle consiste à observer avec tout le soin et l’exactitude possibles les faits particuliers. Ces faits une fois reconnus, c’est à l’esprit d’induction à les classer, à les coordonner, et à en tirer les lois les plus compréhensives qu’ils renferment. Alors, quand le calcul est applicable, il généralise les données, il révèle des conséquences que nulle combinaison n’aurait peut-être découvertes: admirable instrument qui multiplie immensément les forces de l’esprit, comme les machines multiplient les forces du corps, mais auquel il ne faut jamais demander plus qu’on n’y a mis.
C’est par ce travail de détails et d’inductions qu’on arrive aux lois générales, d’autant plus belles qu’elles renferment elles-mêmes l’explication d’un plus grand nombre de faits particuliers. La plus admirable, sans doute, est celle de Newton : deux particules de matière s’attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leurs distances. De cette loi les astronomes tirent non-seulement tout l’ensemble du système du monde, mais encore tous les détails; ils expliquent les perturbations et les exceptions apparentes; poursuivant ainsi le grand travail commencé par New ton, continué pendant un siècle par les hommes le» plus habiles, et non encore achevé.
Les anneaux de la science sont solides, satextureest
I ferme, et la part que la raison pure y prend est grande. Les résultats et les prévisions où elle arrive par ses inductions ont, quand les faits sont bien observés et les inductions bien établies, une sûreté remarquable. M. W. Herschel en rapporte un exemple extrêmement ' curieux : « On opposa, dit-il, à la doctrine de Copernic I que, si elle était vraie, Vénus devrait apparaître quelquefois avec la configuration que la lune présente avant d’atteindre son plein. Il en convint, et ajouta même que, si elle s’olïrait jamais à nous, elle nous apparaîtrait ainsi. On peut aisément se faire une idée de quel étonnement on fut, longtemps après, saisi, quand on vit le télescope confirmer cette prédiction, et qu’on aperçut cette planète avec la configuration que lui avaient également assignée l’auteur du nouveau système et ceux qui le combattaient. »
11 en est ainsi d’une foule de faits dont l’énoncé paraît étrange, et dont la certitude est néanmoins parfaite.
Qui croirait, si la chose n’était pas démontrée d’une manière irrécusable, que, dans une seconde, dans l’esi pace d’une seule oscillation du pendule, un rayon de ' lumière parcourt plus de 60,000 lieues? Qui pourrait admettre que le soleil est un million de fois plus grand que la terre? Qui croirait que cet astre, placé à une distance telle qu’un boulet de canon, conservant sa vitesse initiale, mettrait vingt ans à l’atteindre, exerce cependant son attraction sur notre globe dans un intervalle de temps inappréciable; que, parmi les étoiles fixes, placées à d incalculables distances, il en est quelques-unes dont la splendeur actuelle surpasse cent fois celle du soleil lui-même? Enfin, comment s’imaginer que chaque point d’un milieu que traverse un rayon de lumière est affecté d’une suite de mouvements pé-
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riodiques qui reviennent régulièrement, par intervalles égaux, au moins 500 millions de millions de fois dans une seule seconde, et que c’est par des mouvements de cette espèce communiqués aux nerfs optiques, que nous voyons?
Telle est la subtilité de la nature, qu’elle sait cacher à nos regards tous ses phénomènes. Rien qu’un travail assidu et des méditations profondes ne peut parvenir à découvrir quelques faits et quelques lois. Tout, au premier abord, est complexe, divers, exceptionnel; mais tout est régulier au fond, et plus la science avance, plus elle trouve moyen de réduire le nombre des théories et des causes. C’est sans doute cette simplicité de la nature qui fait l’immense difliculté des recherches scientifiques. Ce voile lui suffit; ainsi les espaces illimités et le bleu du ciel, où nos regards s’enfoncent et se perdent en vain, ne nous sont voilés dans le lointain que par leur profondeur même; elle n’a pas eu besoin d’une autre barrière pour nous dérober la forme et la splendeur d’innombrables soleils.
Il paraît, d’après plusieurs passages du livre de M, W. Herschel, qu’en Angleterre, l’esprit religieux est, à chaque moment, prêt à se soulever contre les découvertes et les explications scientifiques, quand elles contrarient en quelque point le texte de l’Ancien ou du Nouveau Testament. M. W. Herschel croit devoir prendre des précautions contre cette tendance, et justifier la science du reproche qu’on lui fait de conduire au mépris de la révélation. Pour moi, je n’admets ni les explications ni les excuses ; la science est indépendante et inflexible; elle n’est limitée par les paroles d’aucun texte; elle constate les faits sans s’occuper de leur accord ou de leur désaccord avec la théologie: c’est à celle-ci à établir la conciliation. Ni les paroles de Josué
n’empêchent que la terre ne tourne; ni les premiers chapitres de la Genèse sur la création, qu’il n’y ait eu plusieurs renouvellements des existences sur la face du globe, comme l’a démontré Cuvier; ni que notre planète, suivant les calculs de Fourier, n’ait été, à son origine, animée d’une incalculable chaleur.
A ce propos, qu’on me permette une citation qui fournira la meilleure réfutation de ces scrupules, qui heureusement n’ont pas d’empire en France. Le Cheik Réfaa, un des élèves les plus distingués de la mission égyptienne, a composé en arabe, pendant son séjour à Paris, une relation de son voyage en France. On lit dans cet ouvrage, analysé par M. Caussin de Perceval {nouveau Journal asiatique, 1833), le passage suivant:
« Les Français excellent dans les sciences pratiques, et possèdent également à fond les sciences spéculatives. Seulement, ils ont certaines croyances philosophiques que la raison d’autres peuples ne saurait admettre; mais ils les soutiennent si bien et les parent de couleurs si spécieuses, qu’elles semblent fondées sur la réalité. Dans l’astronomie, par exemple, ils sont fort savants, et le secours des instruments qu’ils ont inventés les a rendus supérieurs aux anciens. Mais ils ont mêlé à cette science quelques idées hérétiques contraires aux livres saints, comme l’assertion du mouvement circulaire de la terre. Ils appuient cette opinion de preuves qu’il est difficile de réfuter. Je citerai plusieurs de leurs paradoxes, et je les signalerai au lecteur dans l’occasion. Je dirai seulement ici que leurs ouvrages scientifiques sont remplis de paradoxes de ce genre. Le musulman qui veut etudier les livres français doit donc s’attacher fortement au texte du Coran et aux traditions religieuses, pour se garantir de la séduction et ne point