‹ La science au tháâtre; comédiesChapitre 122 sur 259 · SCENE XIV · texte numérisé non relu

SCENE XIV

Les Mêmes, COLOMBET, il aune lettre à la main.

COLO^raET, entrant par le fond. (Chantant).

De tous les voyages divers, Celui qui se fait dans les airs, Est la plus plaisante aventure.

Conduit par les simples hasards, De Saturne on passe dans Mars, Et de Mars enlin dans Mercure !

Monsieur m'appelait ?

MONTGOLFIER

Oui, pour que tu enlèves cette machine détériorée.

Colombet lire la corde, et la montgolfière bleue, déchirée, disparait dans le cintre. Li montgolfière rose reste sur la scène.

COLOMBET

Voilà qui est fait !... Mais je ne venais pas pour cela, M. Montgolfier. Je venais vous apporter

une lettre, qui vient d'arriver pour vous... et que voilà !

Il donne la lettre à Montgolfier. (Fredonnant).

De Saturne on passe dans Mars Et de Mars enfin dans Mercure.

Il sort.

MONTGOLFIER, regardant l'adresse.

C'est àe mon frère Joseph... (11 donne la lettre à Josiane.) Tiens, mon enfant, lis. . . Je fermerai les yeux, et en t'écoutant, je me croirai encore dans ma chère papeterie... Vous permettez, M. deVersac!

DE VERSAG.

Gomment donc! Que je ne vous dérange pas!...

Montgolfier s'assied à droite; de Versac, s'écarte à tranche, et

Josiane se penche sur le fauteuil de Montgolfier.

JOSIANE, lisant.

« Annonay, ce 18 novembre 1784. — Mon bon « frère, je t'écris de la terrasse où nous aimions « autrefois à voir les nuages se former sur le « sommet des montagnes, puis descendre rapide- « ment dans la vallée, comme un troupeau de mou- « tons chassés par le vent d'orage... Les grands « noyers répandent toujours leurs ombres sur le « banc de pierre où tu lisais chaque matin la « Gazette de Finance Les pervenches fleurissent « toujours dans la prairie, et l'alouette fait son nid « sur le buisson du chemin creux. On entend, au « loin, le battoir des laveuses, le pas alourdi des « bœufs attelés à la charrue, et la voix du petit « pâtre, dont les chèvres bondissent de rocher en « rocher. La roue de la papeterie tourne, sans

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« s'arrêLer, dans la rivière frissonnante. Le vieux « Tom, notre chien fidèle, veille, d'un œil jaloux, « sur les hautes piles de papier, qui, du matin au « soir, s'élèvent en pyramides... Et moi, je cher- « che vainement celui qui était l'âme de cette mai- « son bénie. Ah ! frère, tu n'aimes donc plus ton « pays, que tu n'y reviennes pas?... Et ces heures « tranquilles du travail accoutumé, qui, sans ennui, € ni regret, disparaissent la veille, pour renaître le « lendemain, les as-tu oubliées?... »

MONTGOLFIER, il se lève-

Moi, oublier ma paisible demeure, et le bonheur d'autrefois?... Non! rien ne saurait les effacer de mon cœur! Quelle que soit l'issue de l'expédition de Pilàtre, je partirai demain ; j'irai retrouver ma chère retraite du Vivarais!... M. de Versac, je vous fais mes adieux.

DE VERSAC

Eh! quoi ! vous voulez partir au moment où tout Paris s'occupe de vous ; quand chacun parle avec enthousiasme de votre invention, et vous décerne un brevet de génie !

MONTGOLFIER

Je ne prétends à rien de semblable, M. le baron ; et j'étais loin de penser que ce qui n'était pour moi qu'un simple amusement, ferait un jour tant de bruit dans le monde.

DE VERSAC

Un simple amusement ?... Ce n'est point par un grand effort de science et d'étude que vous est venue l'idée des ballons, M. Montgolfier ?...

MONTGOLFIER

Mon, Dieu non, mon cher baron ; c'est dans un moment de rêverie et de repos que celte idée m'est venue. J'étais, un matin, sur la grande terrasse de ma fabrique, et je m'amusais à voir courir les nuages sur le ciel. J'admirais leurs formes bizarres, leurs évolutions rapides, leurs brillantes couleurs ; et il me vint tout à coup la pensée de fabriquer des nuages factices, qui, à l'imitation des nuages naturels, s'élèveraient dans les plus hautes régions de l'air. D'un autre côté, je voyais lafumée des cheminées de notre usine s'éleveret flotter dans les airs, tout comme les nuages. Rapprochant ces deux faits, il ne me parut pas impossible de composer des nuages artificiels, pareils àceuxde la nature. Je fis de petits globes de papier, et je les remplis de fumée, en y faisant brûler de la paille humide La fumée, comme la vapeur d'eau qui compose les nuages, est plus légère que l'air. Elle devait donc s'élever au-dessus de la terre, en entraînant mes légers globes de papier... L'expérience réussit... Dès lors je m'amusai souvent à fabriquer de petits globes de papiers blancs, roses, argentés; etemmenant avec moi Josiane dansla campagne, je me plaisais à la voir faire avec ses petites mains d'enfant, ce que la nature fait avec sa grandeur et sa majesté... Les gens du pays, témoins de nos jeux, appelèrent mes petits globes des montgolfières... Cependant mon frère Joseph, la forte tête de la famille, qui avait étudié les sciences à Paris, rectifia mon explication. Il substitua une théorie scientifique à la poésie de mes nuages bien-aimés. Il me montra que si mes petits globes s'élevaient, c'était parce que je les remplissais d'air

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