‹ La science au tháâtre; comédiesChapitre 131 sur 259 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

FRANÇOIS HUBER, BURXENS. Il est assis devant la table, à droite, et regarde dans la ruche.

BURNBNS.

Maître, toutes les abeilles sont rentrées... Je les vols à travers la cloison de verre de la ruche.

FRANÇOIS HUBER

Eh bien! observe-les pour moi, puisque le sort m'a privé de la vue. (Il s'assied dans le fauteuil.) Allons, Burnens, dis-moi ce que fait notre cher petit peuple.

BURNENS.

11 se prépare à changer de gouvernement.

FRANÇOIS HUBER

Comment, encore! 11 n'x a pas un mois qu'il a élu sa dernière reine.

BURNENS.

C'est vrai, mon cher maître, mais à l'agitation qui règne dans la ruche, je vois bien qu'il y a conspiration et complot contre le pouvoir... Une révolution est imminente.

FRANÇOIS HUBER, souriant.

Une révolution ? Nous ne sommes pourtant pas en France.

Non, nous sommes à Genève ; mais on dirait que le vent révolutionnaire a franchi les Alpes, pour venir «ouffler sur nos chères abeilles.

FRANÇOIS HUBER

Ce n'est pas une révolution politique qui les occupe, mon ami, c'est une révolution sociale. La moitié des abeilles est forcée d'émigrer; et cette mesure, toute nécessaire qu'elle soit, ne peut s'accomplir sans amener une certaine perturbation.

BURNENS.

La ruche se dédoublerait... et pourquoi?

SCÈNF Pr.EMlKRE 9

FRANÇOIS HUBER

Je vais te le dire... La température ordinaire d'une ruclie est de vingt-huit degrés, n'est-ce pas ? Eti bien, regarde au ttiermomètre, qui est dans la ruche, combien il y a de degrés en ce moment.

BURNENS, re'ira'it un the iTiomètre de li riichs.

Trente-cinq !

FRANÇOIS HUBER

Celte chaleur insolite est causée par un excédant de population. Depuis le dernier recensement, la population de la ruche a doublé ! Or, les abeilles, qui connaissent fort bien les lois de l'hygiène, ont pris un grand parti. La moitié du peuple se rendra dans la campagne, sous la direction de la reine, pour fonder une colonie nouvelle, et l'une des jeunes abeilles élevées pour le trône, sera appelée à régner sur la moitié qui restera dans la. vieille ruche.

Peupler un pays désert avec l'excédant des maisons trop remplies; év iter ragglomération mal saine des grands centres de population,et donner à chaque habitant la quantité d'air qui est nécessaire à son bien-être... voilà une mesure de salubrité publique que nos édiles genevois feraient bien de méditer.

FRANÇOIS HUBER

Oui, mais la difficulté est de décider la reine à partir... Elle n'obéira qu'à la dernière extrémité,

BURNENS, regardant de nouveau dans la ruche.

Voilà, en effet, de vieilles abeilles qui entourent la reine, comme pour lui donner un conseil, et elle replie ses ailes, d'un air résigné.

FRANÇOIS HUBER

Elle se décide à abdiquer.

BURNENS.

Et la nouvelle reine, ouvrant majestueusement ses ailes, parcourt la ruche, d'un air triomphant.

FRANÇOIS HUBER

Elle salue le peuple.

BURNENS, riant.

Et on dirait que le peuple crie : vive la reine !

Jusqu'ici je t'ai laissé dire la reine, parce que c'est le mot dont on se sert pour désigner la mère des abeilles. Mais c'est à tort qu'on lui donne ce titre ; car elle ne règne, ni ne gouverne. Le peuple commande, la reine obéit... L'association des abeilles a une forme absolument républicaine, et la reine est la Présidente de cette République. Si elle a une cellule plus grande et une nourriture plus succulente que celle des ouvrières, si on lui prodigue les soins les plus tendres, si on lui permet de rester oisive, au milieu d'une tribu laborieuse, ce n'est point parce qu'elle est reine, mais parce qu'elle est mère. Ce n'est pas la royauté qu'on glorifie en elle, c'est la maternité. Seule, en

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