DE LA PENSÉE DE LA MORT
Memorare novissima.
Pensez à la fin, à la mort.
(Eccl. TU, 40.)
Après la définition de la Mort, et pour faire encore mieux comprendre toute l'importance de ce cours religieux, j'entreprends de prouver que la seule pensée de la Mort a pour l'homme qui réfléchit, mais surtout pour le chrétien, une vertu puissante, et qu'elle suffit pour assurer notre salut.
Cette pensée, en effet, détacherait notre âme du monde et de ses vanités, et en môme temps elle nous précipiterait dans le bien et nous élèverait à la plus haute perfection de l'Évangile.
I. F.t d"abord la pensée, le souvenir de la Mort nous détacherait du monde. La Mort a des lumières ineffables, des moyens incroyaldes pour désillusionner les plus emportés à toutes leurs passions, à tous les plaisirs, car elle en monti-e tout de suite le vide, le néant et le damier.
4° Le néant. Voyons, parmi toutes ces vanités dont le monde se compose, quelle est celle qui vous a séduit, mon frère : je vais appeler la Mort, vous jeter sa pensée seulement et vous présenter son image, et à l'instant môme vous verrez ce que c'est. Est-ce donc la gloire? la gloire, c'est si beau! On mourrait pour elle, dites-vous... Eh bien! viens donc, ô Mort, et dis-nous, toi qui conduis les hommes dans la terre d'oubli, in terra ohlivionis (Ps. Lxxxvn, 43), dans la région du silence,... toi qui ensevelis les conquérants dans leur triomphe, et qui fais pourrir leurs noms dans une tombe! dis-nous ce que c'est que la gloire !... — Est-ce la richesse, l'or, que vous aimez, l'or qui brille et qui est si puissant?.,. Viens, et dis-nous ce que c'est que la fortune, ô Mort, voleur par excellence, qui dépouilles si bien les riches de la terre et ne leur laisses jamais rien... à ton approche, ils ne trouventdéjà plus rien dans leurs mains : nihil invenerunt omnef^ viri divitiarum kl manibus suis... (Ps. lxxv, 0.) Et ils ne ;^a-
40 lOURS DE LA BONNE MORT.
vent même pas souvent à qui tu vas donne)- loiit cet argent : quae auiem parasti cujm erunt? (Lnc. XII, 20.) Oh ! si vous saviez comme, à la lueur du flambeau de l'agonie seulement, comme cet or pâlit, et comme on voit bien le néant de toutes les richesses ! — Mais serait-ce le plaisir qui vous entraîne?... Ah! c'est bien ce qui perd le plus d'âmes, le plaisir!... C'est peut-être lui qui vous a séduit, et la volupté qui vous perd!... Viens donc, ô Mort, ,. dis-nous ce que c'est, toi qui dévores la beauté et consumes toute chair dans l'horreur et la nuit des tombeaux,... pour ne pas parler ici des maladies cruelles qui ont avant toi commencé à venger Dieu, et fait expier au pécheur les ardeurs de la concupiscence... Je vous le dis, si nous pensions seulement à la mort, ce serait assez pour détacher nos cœurs de toutes ces vanités du monde !
2" Mais de plus nous en aurions horreur ; car la mort n'en montre pas seulement le néant, elle en révèle le danger. N'est-il pas vrai que ces vanités éloignent de Dieu, détournent les cœurs de son amour et nous mettent en contradiction formelle avec la loi et les exemples de Jésus-Christ, notre Maître et Sauveur? Il s'est anéanti, il s'est fait pauvre, il a souffert pour nous et pour notre salut. Il n'y a de prédestinés à son héritage, (jue ceux
LEÇONS PRÉLIMINAIRES. 4i
qui seront trouvés conformes à son image sacrée... Ce serait donc un grand danger, un péril immense, que de vivre au milieu des vanités, de la gloire, des richesses du monde et des plaisirs frivoles. En voulez-vous encore une preuve plus claire, plus saisissante et décisive? Si je vous disais que vous devez certainement mourir cette année,... ce mois,... aujourd'hui même !... Est-ce que vous ne verriez pas l'illusion, le danger, le mal, dis-je, de toute cette vie perdue par le monde? est-ce que vous ne voudriez pas faire quelque chose pour vous débarrasser de ce poids et purifier votre âme devenue plus libre? Eh bien ! n'attendez pas que la mort vienne, pour sortir de ces fatales illusions et vous arracher à ce péril... Que son souvenir vous éclaire et vous sauve !...
II. Enfin, cette grave pensée de la mort nous précipitera dans l'amour du bien, dans les voies de la vraie sainteté. Avertis par elle de la l)rièveté du temps, nous nous hâterons de racheter tant de jours perdus, et d'amasser des trésors pour notre éternité. Venit nox!.... la nuit approche; avant qu'elle tombe, hâtez-vous... Oh! si un réprouvé de l'enfer,... oh! si un élu, si un saint du ciel avaient encore quelques années, ou môme un jour, un seul jour! que ne foraient-ils pas!
quels regrets, quelles larmes!... el quels sacrlfîx:es, quel amour!... Venit nox!. ..EUc vient, et bientôt il n'y aura plus de temps. La plupart des saints, nos frères, ont été portés au bien, animés et soutenus dans leurs combats par celte pensée salutaire de la mort. Les enfants de saint Bruno se saluent par cette parole : Frère, il faut mourir; et ils s'encouragent à vivre de larmes par cette vive et sainte espérance... Les anges de la terre et les plus grands pécbeurs, convertis à Dieu et rachetant leurs fautes par Ja mortification et la pénitence, tous ces amis du ciel, nous les voyons prier el pleurer aux pieds d'une croix; mais leurs larmes tombent aussi sur des ossements arides, sur une tète de mort, enfin, pour nous faire comprendre que c'est ce souvenir de la mort qui les a sanctifiés. Voyez Louis de Gonzague, Madeleine, François d'Assise, François de Borgia, Bruno et tant d'autres... Pensez-y comme eux : memorare!
En finissant, et pour rendre cette leçon encore plus pratique, j'indiquerai quelques moyens propres à aider les âmes et à leur rappeler celte grande pensée de la Mort... Ainsi, quand l'heure soruie, tâchez de penser quelquefois à la dernière; avant de vous livrer au sommeil, qui est le frère de la mort, songez à elle. La vue d'un grand
deuil, la rencontre d'un convoi, vous reporteront naturellement à ce souvenir... Enfin, méditez sur la Mort au moins une fois par mois, et chaque année, au jour qui la termine, ou bien au jour anniversaire de votre naissance, comptez devant Dieu combien il peut vous rester encore d'années ou de jours, et voyez ce que vous pourriez faire pour vous préparer à mourir.
QUATRIÈME LEÇON