LA GRACE
Quae vobis est gratia ?
Quelle grâce est en vous ?
(Luc, VI, 32.)
Après la leçon sur le péché, et cette question si importante, delicta quis intelligit ? (Ps. xviii, 13), la Mort va nous en adresser une autre plus grave encore, et plus effrayante peut-être ; c'est sur la grâce. Le péché est un poids qui pèse sur le cœur infidèle, et, au jour de la mort, ce poids entraînera le coupable dans les abîmes. 3Iais la grâce est un poids aussi, le poids de Dieu, quod est onus Domini (Jer., xxni, 33), comme dit le prophète, et ce poids, venant à tomber dans la balance de la justice, la fera pencher d'une manière terrible ; ce poids doit entraîner les serviteurs inutiles et infidèles, et les enfants ingrats au fond des enfers. La Mort va donc nous révéler ce terrible mystère.
I. D'abord, elle nous fera connaître le prix de la grâce divine ; c'est à la lueur du flambeau sacré de l'agonie que l'âme s'éclaire, et comprend la nature et l'excellence de ce don céleste. Tous les biens de la terre ne peuvent lui être comparés ; et la plus petite grâce du Seigneur surpasse autant tous les autres biens de la nature, que le
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ciel même surpasse la terre. C'est la grâce seule qui nous fait croire, espérer, ai-mer, et un seul acte de foi, d'espérance, d'amour unit le cœur de l'homme au cœur de Dieu et mérite de le voir, de le posséder et de l'aimer dans sa gloire, mérite pour l'éternité enfin, tandis que tout le reste passe et périt comme une ombre vaine. Mais comment la Mort nous fait-elle voir et comprendre le prix de ce don supérieur de la grâce... Ah ! c'est qu'elle nous apprend que c'est fini, et que désormais il n'y en aura plus. Il est dans la nature fragile et imparfaite de l'hoilime de ne connaître et de n'apprécier les choses qu'au moment de les perdre. Ainsi, pour le bienfait de la vue, demandez au pauvre aveugle, ou seulement à celui qui est menacé de perdre les yeux... et il vous dira... Ainsi, un enfant ne comprend le bonheur d'avoir un père, une mère, que lorsqu'il est menacé de les perdre, ou quand il les a perdus ! Et à la mort, on va perdre la grâce; il n'y en aura plus... Alors on connaît le prix de ce trésor... Le prix, c'est le sang même d'un Dieu, puisqu'il est mort pour nous l'obtenir, et nous la donner, cette grâce que nous négligeons si souvent pendant la vie !
II. Ensuite, la Mort nous montrera le nombre, la multitude des grâces que nous aurons reçues : tant de lumières qui venaient du ciel pour éclai-
rcr notre intelligence... Ce flambeau de la foi qui a brillé môme sur notre berceau, et la parole sainte qui nous a initiés dès les premiers jours aux mystères de la vraie religion, et les lectures pieuses où notre esprit a puisé l'intelligence des vérités éternelles, ce sont autant de rayons de cette lumière divine qui sont tombés sur nous. Mais les grâces données au cœur sont bien plus merveilleuses encore, et nous en avons été comblés. Ces toucbes secrètes, ces voix intérieures, ces pieux mouvements, ces saintes inspirations, ces conseils mystérieux des anges, qui nous portaient au bien ou qui nous détournaient du mal ; et ces remords de la conscience, encore plus efficaces pour retenir ou ramener une âme ; et tant de pardons de Dieu, et tant de communions, gages de son amour infini... Nous n'y pensons pas pendant la vie, nous laissons passer ces rayons de la grâce, nous avons peut-être méprisé ces voix divines... Mais la Mort nous rappellera tout, car elle a tout compté cbaquejour... Ingrats, vous ne savez pas même combien de fois vous avez reçu le pardon du ciel, combien de fois vous avez mangé le pain des Anges... Mais la Mort n'a rien oublié; et quand elle viendra, vous verrez; elle vous -dira combien d'avertissements salutaires elle vous avait elle-même donnés, et ses conseils
si pressants, quand elle frappait auprès de vous, €l vous obligeait, par ses coups terribles, à penser à votre salut. Onus Domini ! Quel poids pour l'âme infidèle qui aura perdu ces trésors célestes et résisté à Dieu !
III. Enfin, c'est la Mort seule qui nous montre l'abus et les fruits de la grâce... L'abus ! Vae tibi^ Corozain! (Luc., xi, 21.) Malheur à vous, cité ingrate ! Oui, si ces grâces avaient été données, que dis-je, si une partie de ces grâces seulement avait €té accordée à des milliers d'infidèles, ils auraient reconnu, adoré, aimé le Seigneur; des milliers de pécheurs auraient fait pénitence : Quia si in Tyro et Sidane factae cssent virlutes, poenitentiam croissent. .. (Matt., xi, 21.) Et vous, vous avez méconnu, méprisé le don de Dieu... Vous avez résisté à sa voix : Quofies volui... et noluisli! (Matt., xxur, 33.) Malheureux! nous dit le Seigneur, il y a tant d'années que je vous suis, et que je parle à votre cœur, tantôt avec douceur, tantôt avec force. En vain je me plaignais, je menaçais en vain : Quadroginta annis proximm fui... VPs. xciv, 10.) Eh bien! voici le jour et l'heure, je l'ai juré dans ma colère, le jour où je me vengerai ; la Mort va vous frapper et vous n'entrerez pas dans mon repos : Quibus juravi in ira mea si iniroibunt in requiem meam. (Ps. xciv, 11.) Cette
gloire, récompense de la fidélité, prix de la victoire, je ne la donnerai qu'aux âmes généreuses qui ont entendu et suivi ma voix... La mesure même de leur félicité est la mesure de la grâce reçue dans un cœur fidèle... Et c'est ainsi que la Mort nous enseigne toute vérité, pour la condamnation du pécheur et la consolation du juste.
Mais quel sera le fruit de cette leçon, puisque toutes ces questions doivent être pratiques pour nous? Avant tout, éviter le découragement et le désespoir, mais aussi trembler de contrister ou d'éteindre en nous le Saint-Esprit, par l'infidélité et la résistance à sa voix; et, si vous l'entendez en ce moment, s'il parle à votre cœur : Si vocem ejus audieritis (Ps. xciv), ne l'endurcissez pas : Nolite obdurare corda vestra (Ps. xciv, 3), mais montrez-vous docile et fidèle. Vous voyez sa lumière ; suivez-la. Vous entendez sa voix, répondez-lui. C'est peut-être le dernier rayon... la dernière parole de grâce. Noli négliger e gratiam . (I Tim., i, 14.)
Lisez, en finissant cette méditation, la parabole du figuier stérile... Ut quid etiam terram occupât? (Luc, xni, 7.) Ah ! déjà la cognée est à. la racine de cet arbre. Il va tomber ! de quel côté?... Hélas! voyez de quel côté il penche, et remerciez la Mort qui vous éclaire. Une seule de ses leçons bien étudiée, bien comprise, peut sauver votre âme l
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NEUVIÈME LEÇON