CHAPITRE X
u4.ppUcation de la théorie des çaleuj^s et du régime de l agriculture , de tout autre emploi, et du travail à la législation Economico-politique.
307. Une fois connue la théorie du régime du travail et des cm,plois^ connus aussi les effets résultant des impôls et des primes sur la valeur des choses encouragées ou grevées , il reste, et ce n'est pas la moindre difficulté, à tirer de cette théorie les conséquences qui en dérivent naturellement par rapport aux trois sources de la richesse nationale , savoir , le sol, le travail, et V emploi àcs produits.
La chose encouragée ou grevée est-elle un objet de luxe? est-elle utile aux travailleurs, ou nécessaire au travail et aux emplois?
Si l'impôt fait diminuer la demande , quel sera l'équivalent qui en remplacera la consommation ? Pour quelle autre denrée faudra-t-il disposer le terrain producteur?
Si l'impôt fait augmenter la demande , quel autre genre de consommation faudra-t-il diminuer ? A quels nouveaux terrains faudra-t-il étendre la culture pour satisfaire aux nouvelles demandes?
Quel changement apporteront dans la classification des terrains et des travailleurs , dans la valeur comparative du travail et des denrées, enfin dans les revenus de l'agriculture et de l'industrie , ces différences de culture et de travail ?
La hausse des valeurs dans les objets qui servent d'élément à l'industrie manufacturière , et à l'agriculture, rendrait - elle l'Etat étranger plus propre à ces cultures et à ces manufactures où l'on emploie les objets qui ont augmenté de valeur ?
De là naissent des questions plus délicates encore. L'éclat d'une prospérité croissante ne cache-t-il pas quelque danger lointain , et la nation agricole ou industrieuse ne trouve-t-elle pas dans les améliorations de son agriculture
-^9 et de son induslric , une cause de dépendance envers Telranger?
Et réciproquement la prospérité d\ine manufacture en dispensant FEtat de chercher au loin les objets manufactures, ne le prive-t-eile pas de Tutile ascendant qu'il exerçait sur l'étranger?
Par le seul énoncé des questions précédentes, on peut juger de ce que peut une prohibition ou une prime, et se figurer tout ce qu'il y a d'étendue dans ses influences, et de profondeur dans ses effets. Je prends pour exemple mon propre pays ; car quoique cet ouvrage ait un but d'utilité universelle , et que la pensée constante de ma vie au lieu de se circonscrire dans les intérêts d'une nation plutôt que d'une autre, se soit dirigée vers la prospérité du genre humain, il faut bien pourtant par quelque endroit payer tribut aux affections naturelles. Le cosmopolite ne doit pas cacher le citoyen. *
On a proposé et on a obtenu que l'importation des soieries françaises en Italie fût frappée de prohibition. Le but était d'augmenter nos richesses en favorisant l'industrie nationale- La prohibition a t- elle atteint le but.' telle est la question.
La soie est l'un des plus intéressons produits de l'agriculture italienne. Où trouver en effet
des avantages comparables à ceux que présente la culture du mûrier? Cet arbre naît au milieu des champs , et ses fréquentes émondes empêchent que son ombrage , par trop d'étendue , n'étouffe les semences qui croissent autour de lui. On récolte les feuilles au commencement de Télé, ensorte que le fruit mûrit sans peine. Si la demande de la soie venait à manquer, je ne vois pas ce qui remplacerait l'arbre qui sert à la produire. Une bonne partie de nos coteaux ne seraient pas propres à la culture des grains , si l'on n'associait à cette culture celle du mûrier. A ne considérer l'utilité de ce produit que par les effets de sa consommation, elle serait bientôt médiocre. Yous n'y trouverez en effet ni de quoi salisfaire les besoins, ni de quoi flatter les plaisirs utiles du travailleur , ni un moyen d'exécution pour le travail eiVefnploi ; le luxe seul en profite. Il y a dans une telle destination cet avantage pour l'Italie, que la plus grande partie de la soie se consomme à l'étranger. La demande étrangère venant à cesser , il s'ensuivrait donc une perte immense de revenu dans la plus grande partie du sol italien, et la destruction de la culture dans plusieurs terrains , lesquels , sans le produit du mûrier , ne rendraient jamais l'intérêt naturel des capitaux. Par ce changement seul ,
je vois toiit changer autoui: de nous. Nos riantes collines, dépouillées de leurs ornemens, élèvent un front aussi triste que les cimes sauvages des Alpes ; à la place de ces bourgs pq^, puleux et florissans, je n'aperçois plus que quelques huttes de pâtres. Pénétrons-nous bien de ce principe , que pour maintenir la culture du terrain , il ne suffit pas que le terrain puisse nourrir les cultivateurs. Vous n'aurez point de culture sans capitaux; vous n'aurez point de capitaux , s'ils ne rendent pas le profit naturel ; vous n'aurez point de demande de travail , ni d'agriculture, si, outre le salaire des travailleurs, VOU5 n'y trouvez le prix naturel des capitaux.
Heureusement de telles disgrâces sont encore loin de nous. L'Italie a vu s'accroître de plus en plus la consommatiou de ce produit par la salutaire influence de deux causes. La première , c'est que les climats du Nord repoussent le mûrier , et que les pays où il se naturalise ne sauraient obtenir des qualités égales aux nôtres. La seconde cause, c'est l'industrie française , qui s'est surtout emparée de cette branche de nos revenus , qui en fait son principal instrument, l'industrie française , cette enchanteresse puissante, dont la magie embellit et renouvelle tout autour d'elle. On le sait, tout doit tribut a la mode , et la mode a sou
sanctuaire en France. Ccst delà que le goût de nos produits se répand dans l'Europe ; en passant par les fabriques françaises , ils acquièrent un nouveau lustre , et quoique le travail surpasse la matière , c'est la matière qui soutient le travail. Ainsi notre agriculture et l'industrie française seraient blessées du même coup ; et la même prohibition , en frappant notre sol de stérilité , irait dessécher une des sources de la richesse de nos voisins. J'oserai dire que le principe vital de notre agriculture est en France , comme le principe vital de l'industrie française est en Italie. Heureuse conformité d'intérêts qui unit deux grands peuples d'un lien indissoluble !
11 est certain que la défense d'importer les étoffes de soie en Italie où se trouvent tant de grosses fortunes et un goût de luxe, que le luxe même du climat entretiendra toujours , diminue la consommation de ces étoffes; cette diminution resserre l'industrie française et l'arrête dans ses développemens; le commerce languit, les bénéfices de la division diminuent , les travaux ont un moindre prix ; il y a donc moins de demande pour notre soie. Pensez-vous balancer cette diminution par les avantages que l'établissement des fabriques doit nous procurer ? examinons.
Chaque peuple a un don particulier , et une pente presque invincible pour certains genres de travaux. Or, comme les dispositions naturelles qu'exige l'exécution d'un travail, souvent sont diamétralement opposées aux dons nécessaires pour réussir dans un autre genre de travail , il arrive que le don particulier qui distingue l'aptitude d'un peuple, est souvent la cause même qu'il ne peut rivaliser avec une autre nation dans l'ouvrage qui demande une aptitude différente. La sévérité et la solidité du goût dans les arts ne signaleraient pas les Italiens , si la nature leur eut départi le talent brillant et varié des Français. Les Italiens se flatteraient envain d'égaler le génie inventif des Français dans les modes : nation légère et mobile, dominée par une imagination fertile et une sensibilité vagabonde qui devine toujours quelque plaisir au delà de ses plaisirs , et ne sait jouir que pour désirer encore : toujours active , toujours folâtre elle va butinant partout comme l'abeille et ne revient de ses excursions que chargée de nouveaux trésors pour son travail.
D'un autre côté , est-il vrai que l'Italie ait besoin de fabriquer des soieries , pour accroître son commerce et sa population ? n'avonsnous pas le lin et le chanvre dont la manipulation est encore dans son enfance ? nous cher-
cherions envain au-dehors la consommation des grossiers essais de nos fabriques en ce genre ; et tout au contraire nous fait une loi de remplacer la consommation des toiles étrangères.
Encore pense-t-on que les fruits de la culture du mûrier se bornent à la soie ? Si ce que j'ai dit plus haut est vrai ," et c'est une expérience immémoriale qui le dit pour moi , que sans la culture du mûrier la plupart de nos coteaux ne seraient pas propres à d'autres cultures, ôter la première , c'est évidemment ôter les autres. Il ne faut souvent qu'une légère augmentation de valeur pour transformer des terrains incultes en de rians jardins. Le bien-être d*un Etat peut dépendre des plus petites choses.
Cependant le préjugé nous trompe , il cache aux plus clairvoyans des vérités manifestes , il empêche les amateurs de prohibitions de voir que la France, gênée dans son industrie , par la difficulté de placer chez nous les produits de ses fabriques , se vengerait de cette interdiction par une autre à laquelle nous ne résisterions pas ; elle ne recevrait plus notre soie. Celui dont l'aveugle zèle a sollicité une aussi impolitique mesure, ne devrait-il pa^ jeter un regard sur l'avenir, et prévoir que l'époque de de la perfection des manufactures de soie en Italie, serait, pour les cultivateurs italiens,
29 :> une époque de ruine et de désespoir, et que ces édifices mêmes , où une imprévoyante ambition brûle d'étaler Forgueil de notre industrie, seraient le tombeau de notre prospérité agricole ?
Toutes les fois qu'une nation reste convaincue qu'il lui est avantageux , même qu'il lui est indispensable de cultiver un genre de produits au-delà de ses besoins naturels, ou cette nation est aveugle , ou tous ses soins doivent se porter vers la durée et la perpétuité des demandes étrangères.
On objecterait envain la sujétion qui résulte de ces rapports. Où il y a dépendance réciproque il n'y a de sujétion pour personne. Deux intérêts réciproques ne peuvent se séparer sans se nuire, et l'agression retombe sur l'agresseur. Même dans une guerre entre les deux Etats , je doute que l'entrée de notre soie fut prohibée, tant il est intime le lien qui unit les deux peuples , tant il est difficile aux combinaisons les plus raffinées , de détruire les alliances naturelles. Mais loin de nous une supposition que tant de motifs rendent impossible !
Je prie les dépositaires de la destinée des nations de bien peser cet exemple , que donne ma pal^e, et de ne pas dédaigner les leçons utiles qu'il renferme. Ils apprendront par là
«Je queJle sagacité de vues, de quelle profondeur de méditalions il est besoin, pour établir sur des bases solides les règles de l'importalion et de l'exportation ; ils apprendront à se méfier da zèle aveugle qui tourne au détriment d'un Etat les moyens mémos imaginés pour sa prospn^ité , autant que la stupide négligence qui abandonne aux autres les biens qu'elle même aurait dû recueillir, et se fait tributaire, quand elle pourrait exiger des tributs.
3o8. Ici se présente une réflexion consolante pour Favenn-des peuples; c'est qu'on espérerait cnvain de faire prospérer son pays par le commerce étranger , en refusant soi-même de pareils secours à la prospérité des autres. Ce sont de vains rêves que tous ces beaux projets de richesse et d'agrandissement par le commerce étranger, sans le concours des nations commerçantes. Il n'y a rien d'absolu dans ce monde, tout est conditionel, et ni la morale, ni la politique , ni l'économie ne reconnaissent un droit qui ne suppose un devoir. Pour obtenir des nations étrangères qu'elles reçoivent les produits de votre sol et de votre industrie , ouvrez vos portes aux produits de leur sol et de leur industrie. Faites aux ajitrcs ce que voudriez qui vous fut fait; et soyez heureux de leur bonheur, si vous voulez qu'ils soient heureux du vôtre.
La correspondance entre divers marchands d'une même nation pour le monopole des produits indigènes ne diffère pas de celle qu'a la société des différens peuples pour la circulation de tous les produits de l'univers. Chacun d'eux s'étudie à retirer le plus possible, et à rendre le moins possible. Ainsi rechercher quel genre de commerce agréable aux étrangers est le plus profitable à l'Etat, voilà le but du gouvernement. Malheur aux peuples , s'il ne l'atteint pas ; malheur à eux s'il le dépasse !
Un système nouveau de barbarie a paru au sein de la civilisation ; il consiste à exercer par des traités toute la tyrannie des conquêtes : tyrannie dévorante et sanguinaire qui perpétue la guerre au sein de la paix dont elle usurpe et dont elle souille le nom ! Dans noire siècle financier et mercantile, c'est toujours par un traité de commerce que se terminent les hostilités entre deux nations. Le Conquérant, adroit dans la politique commerciale, se réserve, parce traité, le droit d'importer dans l'Etat des vaincus, ou d'en exporter ce qu'il lui plaît , à condition que toute denrée ou manufacture qu'il importe ou exporte ne soit grevée que d'un impôt très-léger , qui ait à masquer l'abus de la force. Dans son ])ropre pays cependant le vainqueur doit être dcspole,
, c'est à lui d'ëlabiir les imp(Ms et les primes d'importation et d'exportation des denrées et des marchandises nationales au gré de son intérêt. Ainsi qui voudrait rabaisser jusqu'à l'intelligence du vulgaire , toute la pompe de ces chefs-d'œuvre de diplomatie commerciale devrait les traduire en ces mots : « Tu es le plus » faible et je suis le plus fort. Travaille pour » moi , laboure pour moi tes champs , exerce » à mon profit toute ton industrie , ce que tu » auras semé , je le recueillerai , ce que tu )i auras ouvré , je m'en emparerai ; il n'en- » trera dans tes ports que le rebut de mes » denrées, et les choses mêmes qui te seraient « les plus nécessaires , tu les enverras dans » les miens. Peut-être consentirai-je à te gra- » tifier de quelques légers droits : quant aux » miens, c'est à moi de les régler. » Est-ce le discours d'un conquérant d'Asie aux peuples vaincus par ses armes qu'il vous semble entenpre, ou bien l'irrévocable décret que le vainqueur commerçant signifie aux victimes de sa politique ?
A peine ce traité, d'un nouveau genre d'amitié, est-t-il signé sur l'affût du canon, le vainqueur qui a stipulé qu'un des produits de ses manufac tures serait reçu dans l'Etat vaincu, moyennant un léger droit, établit chez lui une prime d'ex-
porlation pour ces mêmes produits. L'effet de cette prime d'exportation est de donner au fabricant du pays vainqueur des facilites pour vendre sa marchandise à un prix où ne pourra jamais descendre le fabricant du pays vaincu, s'il veut retrouver dans la vente , et la valeur naturelle du travail , et le profit naturel des capitaux. Il s'ensuit l'abandon de la manufacture , la misère des ouvriers , leur dispersion ou leur application à des travaux qui ne les réclamaient pas , l'emploi des édifices à d'autres usages , le dépérissement , la destruction des machines. Quand le vainqueur se voit certain que cette industrie importune est éteinte, que les ouvriers ont pris d'autres habitudes , qu'il n'a pas à craindre le concours ; les primes cessent , les impôts d'importation commencent. Les avances faites par la ruine du vaincu , rentrent par des droits onéreux. Envain le malheureux Etat , ramené par le besoin à ses anciens travaux, essayerait-il de réparer tant de pertes par le rétablissement de la manufacture ; où trouver un entrepreneur qui veuille encore affronter toutes les difficultés qu'amène un premier essai ? Et si cependant quelqu'un s'avisait d'introduire dans l'Etat vaincu le genre de fabrication qui offusque l'Er tat vainqueur , celui-ci renouvellerait son sys-
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lénie des primes , et 1 industrie rivale serait de nouveau étouffée.
On a poussé la tyrannie des traités jusqu'à imposer au vaincu l'obligation de ne recevoir que du vainqueur , tel ou tel genre de matières premières ou de marchandises, ou, ce qui revient presque au même , de soumettre les denrées ou marchandises, expédiées par d'autres Etats, à des droits beaucoup plus considérables que ceux dont les denrées ou les marchandises du vainqueur sont passibles. Il y a plus encore : on a assujetti le vaincu à ne pas envoyer certains de ses produits à d'autres qu'au vainqueur; ou , ce qui revient presque au même , l'cxportalion de ces produits a été frappée d'un droit beaucoup plus fort pour tout autre pays que pour le pays vainqueur. De manière que le vaincu se voit même privé de toute liberté de commerce avec les autres nations. Celles ci, blessées dans leurs intérêts les plus chers, se plaignent, et comme il n'y a d'autre issue pour sortir de l'oppression que la guerre, c'est la guerre qu'enfantent en définitive ces prétendus traités de paix, conventions odieuses que l'humanité accuse , que la politique condamne , infâme droit dos gens qui n'est que le droit de la force ou de la ruse ! Tant qu'il sera maintenu, quelle nation pourra se dire indépendante ?
Et admirez raveuglcmcnt de la dipîomalie. S'agil-il d'une conlribulion imposée aux vaincus , d'une cession de territoire, ou d'une occupation de places fortes , tous les cabinets en émoi , mesurent, la carte à la main , le danger qui les menace ; ils interviennent au nom de l'équilibre et des limites naturelles. Penseraient-ils donc que l'agrandissement du commerce ne vaille pas bien l'agrandissement du territoire ? Penseraient-ils qu'une contribution d'une centaine de millions même, ou la perte d'une place forte , affaiblissent plus le vaincu que 1 oppression de son commerce et de son industrie ? Celte contribution est une fois payée ; cette forteresse peut être reprise ; des années de prospérité ont bientôt réparé ces disgrâces. Mais rien n'est réparable quand le moyen réparateur est attaqué dans sa source , insensiblement , constamment, méthodiquement attaqué. Il peut rester quelque force à un corps mutilé , il n'en reste point à un corps privé de substance. Etpourtant le conquérant qui dicte de telles lois, nous vante sa modération, il veut qu'on rende grâce à son humanité , et il s'indignerait qu'on le rangeât parmi les oppresseurs des nations. En effet il ne demande que leurs sueurs, il ne leur impose qu'une éternelle indigence !
Mais il est aussi un terme pour la tyrannie de
3o2 la victoire, il est aussi une parque pour les Eiripires. Les haines et les douleurs ne fermentent pas envain dans le cœur des opprimés. Il vient une époque de vengeance où les faibles demandent à leur tour compte au plus fort des abus de sa force. Alors s'évanouit comme une ombre cette prospérité fondée sur tant de misères; alors s'écroulent sur la tête des peuples tyrans ces monumens d'orgueil cimentés de tant de larmes. Ces fastueux convois que protégeaient des trains d'artillerie , et qui entraient dans les marchés à l'aide de bayonnettes croisées j, restent honteusement dans les ports. Que d'ouvriers mourans de faim ! que d'employans ruinés! que d'immenses capitaux représentés par tant d'édifices, de métiers, de machines industrieuses , réduits à rien ? Quelle réaction terrible sur tous les objets de consommation, tous les genres de culture, toutes les branches d'industrie ! Quel spectacle de deuil et de désespoir ! A la politique commerciale l'humanité est redevable d'autres bienfaits; elle a imaginé une spéculation toute nouvelle , c'est la protection du pavillon. Les plus faibles pour se dérober aux chaînes des pirates, n'ont d'autre moyen que la protection des forts. Ce n'est pas sur leurs propres vaisseaux , mais sur les vaisseaux de la puissance protectrice qu'ils transportent leurs
passagers et leurs marchandises. Ainsi, par cette protection , l'Etat puissant ajoute à son industrie une nouvelle branche de commerce, celle du transport des marchandises étrangères : par elle on n'accroît pas seulement les richesses , on accroît aussi le nombre des matelots, et des navires : la prospérité de la marine commerçante renforce à son tour la marine militaire. Les manufactures , et l'agriculture de l'Etat protecteur s'améliorent encore ; leurs produits étant assujettis à moins de frais de transport acquièrent sous ce rapport un avantage trèsconsidérable sur les manufactures et les cultures des Etats privés des forces navales. Nouveau sujet d'affaiblissement , car tout ce qui accroît la puissance du protecteur, ajoute à la faiblesse du protégé. Voilà donc que les crimes de ces monstres deviennent pour cet Etat une source de richesses et de grandeur. Le Pirate et le Protecteur désormais réunis par un intérêt réciproque abandonnent leurs haines ; un lien amical en consacre les rapports , et le barbare exterminateur des chrétiens reçoit sur l'autel de ce dieu même qu'il abhorre le serment sacrilège qui , affranchissant ses brigandages de toute crainte , devient l'égide de sa tyrannie , de ses forfaits, de ses carnages. Pourquoi n'existc-t-il pas imc convention entre tous les Etats grands
3o4 et petits, par laquelle ils s'engageraient solidairement à faire une guerre «rextermination aux barbaresques? Ne serait-ce pas une politique plus conforîTie à la dignité des nations policées qu'il y eut cntr'elles un pacte social, que l'injure d'un seul devînt commune à tous , que le plus petit bàliment pris par les pirates sur la plus faible puissance , fût à l'instant réclame par tous les autres, comme s'il eut été fabriqué dans leurs chantiers, et qu'il fût sorti de leurs ports? Pense-t-on qu'avec une telle solidarité , et une aussi étroite union, les barbaresques oseraient long-temps tenir la mer? :
Que le bénéfice de la protection cesse, qu'il n'y ait plus de traité entre les nations chrétiennes et les ennemis du nom chrétien ; que tout vaisseau, quelque pavillon qu'il porte, qui rencontrera un pirate, soit tenu de lui donner la chasse , que les barbares dont l'impunité est un long outrage à la civilisation, ne trouvent plus dans leur brigandage qu'une source de dangers ; et ce fléau de l'humanité, cette honte du siècle disparaîtra pour jamais, et nos yeux ne seront plus offensés par le spectacle de nos pavillons humiliés, de nos navigateurs livrés à un fléau plus redoutable que les tempêtes; et l'Europe sera purgée de ce peuple de brigands qui n'a
d'autres moissons que les dépouilles de notre commerce et les tributs d'un vil intérêt.
309. Un Gouvernement sage voit de haut, et voit au loin. Au lieu de se préparer dans la prospérité un avenir de misères, c'est dans sa prospérité présente qu'il se ménage des garanties contre un avenir moins heureux. Si l'expérience nous démontre d'un côté que les peuples commerçans sont ceux qui savent tirer le parti le plus avantageux du commerce extérieur, elle nous prouve aussi qu'il n'y en a pas de plus portés à se laisser fasciner par ;les illusions de la perspective. On dirait qu'il part de toutes les prospérités qui les environnent, et de cet or qu'ils accumulent, comme des rayons dont la splendeur les aveugle. Tant il est difficile d'être heureux et sage ! Au milieu de cette soif d'entasser , que devient cet instinct sacré , cet amour de la patrie , sans lequel il n'y a pas de nation ? Le commerce de Hollande cesse d'engraisser les spéculateurs; ils se portent sur Hambourg; Hambourg leur manque-t-il ? Qu'on vogue vers Cadix ; après Cadix , ce sera Livourne; après Livourne, Marseille; après Marseille , Londres ; après Londres , Boston. Leur patrie, ce sont les marchés qui les enrichissent. La prospérité d'un peuple commerçant disparait aussitôt qu'un autre Etat offre aux capitaux du spéculateur un bénéfice L -0
même moindre d'un p. o/o au-dessus du profit que l'on retire des emplois nationaux. Ainsi c'est une tâche presque impossible pour le gouvernement d'un pays commerçant de porter remède aux grands désastres de re'conomie nationale. Vous voyez les villes marchandes tour-àtour s'élever orgueilleuses au faîte de l'opulence et de la grandeur, ou dépouillées et flétries par sesenfans même, se précipiter dans l'indigence.
]ja misère atteint difficilement les peuples «jue la nature a placés dans un sol fertile. L'augmentation, même considérable, de la laison du profit naturel des capitaux employés à l'étranger ne pourrait faire abandonner la plus grande partie de la culture des terres d un pays fertile , parce que cette hausse ne s'élève presque jamais au point d'égaler le revenu que la plus grande partie de ces terres donnent au dessus du profit naturel des capitaux Iran spoj tables.
Supposez qu'une ferme rende le i5 p. o/o au fermier, que la valeur naturelle de son travail et du produit de ses capitaux soit équipollente au lo p. o/o et que par conséquent le fermier paye pour bail au propriétaire du terrain le 5 p. o/o des capitaux employés. Gela posé, s'il arrivait que dans un autie pays le produit naturel des capitaux s'élevât au point que le fermier ci-dessus énoncé }>ut retirer le 12 p. 0/0,
3o7 en employant son travail et ses capitaux à une l)ranclic de commerce de ce pays étranger; il se refusera de payer dans un nouveau bail le 5 p. o/o au propriétaire; et celui-ci devra se contenter de retirer seulement le 2 p. 0/0, s'il ne peut obtenir d'aucun autre fermier mie offre plus avantageuse.
Pareillement s'il arrivait que par l'effet de la baisse des denrées, ou par quelque autre cause que ce soit le revenu de ce terrain descendît au 12 p. 0/0 et que néanmoins la valeur du travail et du profit ne changeât pas, il s'ensuivrait que le fermier payerait seulement le 2 p. 0/0 au propriétaire du terrain. .
Quoique le propriétaire perde le 3 p. 0/0 , il n'abandonnera pas le terrain, parce qu'à cette perte l'abandon du terrain en ajouterait une nouvelle , celle du revrenu net de 2 p. 0/0 des capitaux employés par le fermier.
De ces considérations on infère aisément que l'agriculture d'un pays qui aurait eu a souffrir une variation considérable dans la valeur naturelle soit des denrées , soit du travail , soit du profit des capitaux, ne perdrait que la culture des terres d'un revenu inférieur au profit naturel des capitaux iransporlablesy et à la valeur naturelle du \x^^2À\àç.\ employant.
3 10. Je ne dois pas oublier de faire sentir aux
3a8 gouvernemens combien il importe à chacun d'eux de se tenir au courant de la situation agricole et commerciale de leur pays , pour qu'ils puissent réparer promptement les malheurs qui accompagnent l'introduction des nouvelles branches d'industrie ou d'agriculture.
Chaque découverte amène un ordre de choses nouveau ; chaque perfectionnement inventé par un genre, devient d'abord dommageable à d'autres genres. Le gouvernement est un arbitre et un médiateur placé au-dessus de tous les intérêts; c'est à lui d'aller au secours de celui qui décline, sans opprimer celui qui s'élève. Dans cet édifice immense , il est impossible que toutes les parlies soient toujours également solides. Réparer, s'affermir, employer les débris comme matériaux, ne rien laisser d'inutile, ne rien laisser de nuisible , c'est-là sa noble tâche ; c'est dans ce cercle de constructions, de remaniemens qu'il est appelé à tourner sans cesse.
Souvent, quand le manufacturier pousse un cri de triomphe, l'humanité lui répond par un cri de détresse. Une machine est inventée, qui va condamner au repos des milliers de bras. Qu'importe à Remployante pourvu que ses capitaux lui rendent plus! Ce plus est souvent peu de chose ; mais c'est assez pour le déterminer à mettre des malheureux sur le pavé. Une ma-
3o9 cliine, fût-elle la plus ingénieuse, le chef-d'œuvre de Tart, ne servira jamais à la prospérité de l'Etat, si ce n'est que lorsque les effets qui s'en font ressentir sur l'usage ou la consommation des objets fabriqués par ce moyen , non-seulement compensent les pertes survenues par la cessation des anciens travaux , mais encore apportent une amélioration dans l'économie générale. Ne pensez pas qu'il vous suffise même de la prospérité présente ; il faut pénétrer plus loin : une génération ne doit pas dévorer l'héritage des générations à venir. Si , par la nature des choses , cette prospérité ne saurait être durable ; si l'invention qui l'a produite, aussitôt connue, doit se répandre chez les peuples étrangers ; si , par elle , vous vous préparez des imitateurs et des rivaux ; si, parmi ces pays étrangers, il s'en trouve que le climat, la disposition naturelle des habitons au travail , les matières ou les prix des élémens nécessaires à la construction et au mouvement de la machine , la situation favorable à la vente , ou quelqu'autre cause quelconque, rendent ou doivent rendre un jour plus propre à cette manufacture ; si la nation imitatrice doit l'emporter enfin sur la nation inventrice , qu'aurez - vous gagné par ce rafinement? quel fruit vous aura produit cette innovation? Nul autre que le triomphe de vos
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rivaux, vl votre propre abaissement, votre propre maliiciir.
C'est un ami trompeur que le bien du présent. Le législateur doit bien se garder de se laisser éblouir par le prestige dangereux d'une prospérité passagère. Combien de fois elle plonge les nations dans les horreurs de la misère , dont les atteintes sont si cruelles lorsqu'on a connu le bonheur! L'Espagne en offre un exemple effrayant.
Lorsque les mines d'Amérique s'ouvrirent à l'avidité de l'Espagne , tous les emplois qui ne donnaient pas un profit égal à celui que présentait l'exploitation des mines , durent naturellement cesser. Voilà des cultures , des manufactures qui auparavant étaient propres à l'Espagne, disparues par la hausse du profit naturel des capitaux, et devenues propres à l'étranger. L'abandon des cultures et la destiniction des fabriques font cesser la demande de toutes les choses qui étaient employées dans ces terrains et dans ces manufactures, ou qui étaient consommées par les travailleurs. Cette cessation de demandes ruine , à son tour, la culture et les manufactures qui fournissaient aux objets de consommation. Ainsi , par un enchaînement naturel et nécessaire , comme la suppression des consommations est née de la suppression
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des travaux, la suppicssion tics liavaux naît de la suppression des consommations : triste, mais inévitable progression , source de deuil pour tout l'Etat !
La division du travail recule et se resserre. Tous les travaux qui puisaient dans la prospérité de la division la modicité de leur prix, déclinent avec elle par la diminution des demandes : d'où la lenteur, et la stagnation des ventes et des achats, d'où la nécessité de capitaux plus considérables pour l'exécution des ouvrages; d'où la prépondérance toujours croissante des cultures et manufactures étrangères. Les riches des Provinces , accablés par l'ennui de la solitude dans laquelle la misère a plongé leur patrie jadis florissante, affluent vers la Capitale, unique séjour d'une splendeur trompeuse. Funeste abandon , qui met au comble le désespoir des marchands , des ouvriers et des cultivateurs !
Pendant que la population décline, que les manufactures et les arts dépérissent , que les riantes campagnes se changent en déserts arides, la valeur des métaux diminue, le profit naturel des capitaux reprend son niveau par la concurrence des préteurs étrangers ; la profondeur des mines toujours croissante en augmente à son tour les frais d'exploitation ; enfin , le revenu que le souverain relire au dessus du
profit naturel des capitaux employés par les exploiteurs, se réduit insensiblement à un modique tribut.
Ainsi le gouvernement Espagnol porte la peine d'une double imprévoyance ; malheureux pour n'avoir pas soupçonné les effets de la direction des capitaux vers les mines ; malheureux pour s'être laissé prendre à l'appât du bénéfice des capitaux employés aux mines. Si l'on avait toat examiné, tout apprécié, tout mis en ligne de compte , le prestige trompeur de la prospérité des mines n'aurait pas entraîné la ruine de l'Espagne. Que l'on compare les avantages d'une mine , qui donne le 20 , le 25 même p. 010 de bénéfice aux capitaux , avec l'utilité que l'Etat tire des manufactures et des cultures qui ne donnent que le 5 p. 0/0; de quel côte pense-t-on que la balance penchera? Ici, je vois uue foule esclave et misérable , sans vêtemens , nourrie d'un pain noir et d'une eau saumâlre ; là, des cultivateurs, des ouvriers heureux de leur médiocrité, honnêtement vêtus, convenablement nourris , eux et leurs familles , et un peuple de facteurs , de commis , de fabricans , de marchands à qui ces manufactures et ces cultures fournissent le nécessaire et même l'aisance , les frais de l'éducation de leurs enfans , et une accumulation de richesses ! Qu on y
joigne les avantages perçus par tous les fournisseurs des objets consommés , et cet enchaînement de causes et d'effets décrit plus haut, qui, dans la prospérité dVnie culture ou d'une manufacture, embrasse tant de prospérités, et l'extension de la division du travail, et les impositions perçues par le gouvernement sur tous ces genres de travaux et de travailleurs, d^ emplois et à' employans. Comme le profit des mines, d'abord si éblouissant, s'abaisse dans ce calcul! Gomme cette richesse de For, comparée avec la richesse agricole et manufacturière , paraît étroite et mesquine! < ;
Si le gouvernement espagnol eût exigé des employans une contribution plus forte pour le revenu auquel il avait droit comme propriétaire des mines, les profits des capitaux ne se seraient pas élevés tout de suite à un si haut point. En accordant, dans son avide impatience , les conditions les plus avantageuses aux capitalistes, il prépara, tant par l'abondance du numéraire, que par la destruction de l'agriculture et des manufactures, la ruine complète de l'économie nationale.
Admirable justice de la Providence î Pendant que les Espagnols ravageaient les paisibles contrées d'Amérique ; pendant qu'ils plongeaient les populations innocentes de l'Afrique dans les
3.4 horribles soulcrrains des mines, ilb portaient , à leur insu, la misère et la désolation dans leur propre pays , et accomplissaient eux-mêmes les vengeances divines. En expiation de ces victimes torturées, d'autres victimes expiraient dans les langueurs de la faim ; et tandis que le sang des hommes du Nouveau Monde coulait sous le fer de leurs bourreaux, le sang de la vieille Espagne tarissait dans ses veines... Mais le temps des expiations est passé. Que les traces du malheur, partage du crime , s'effacent. L'univers a revu les dignes neveux des Sagontins. L'Espagne a donné aux peuples le grand exemple qu'une nation qui chérit sa patrie et son roi ne peut être vaincue. Puisset-elle désormais, par de sages lois, présenter le tableau ravissant du bonheur de la vertu !
'^11. Chaque prime, chaque impôt qu'un besoin spécial réclame , doit non .seulement répondre à ce but, mais tendre aussi au bien-être général. Le législateur doit se pénétrer du principe que l'amélioration annuelle de l'économie nationale consiste dans l'amélioration complexe que le sol, l'accumulation et i emploi du produit, le travail, et la sûreté publique offrent ensuite de la consommation annuelle.
Etablissez -vous l'encouragement ou la prohibition pour la prospérité d'une branche d'à-
gricullurc ou d'industrie ? Prenez garde à ce que la force et la puissance de FÉtat, ou Tharmonie générale entre les trois sources de la richesse n'en souffrent.
Est-ce l'avantage du commerce extérieur qu'on se propose ? Il ne suffit pas que les primes et les impôts établis dans ce but, augmentent la richesse de la nation; il faut aussi que les avantages qui en découlent ne portent pas atteinte à l'indépendance, et qu'ils contribuent au contraire à rendre la prospérité de FEtat étranger , dépendante de la prospérité nationale. La sagesse du législateur est appelée à prévoir le désordre dans lequel seraient entraînées l'agriculture et l'industrie, si l'étranger venait à défendre l'importation ou l'exportation des marchandises; il doit être sûr du remède, et le disposer d'avance. Malheur au peuple qui ne renferme pas dans son pays les moyens d'en rétablir l'harmonie.
Demande-t-on Fimpôt pour fournir aux frais de la sûreté intérieure ou extérieure ? Le gouvernement doit s'enquérir si on pourrait le tourner au profit de l'industrie et de l'agriculture ; et dans le cas qu'on n'eut pas à espérer ce double avantage , toute sa sollicitude doit s'appliquer à le rendre le moins préjudiciable que possible. Il faut toujours mettre en ligne de
compte l'utilité que l'agriculture, l'industrie et l'Etat en général retire de l emploi du revenu de l'impôt. Ija dépense du revenu de l'impôt qu'on lève pour l'administration de l'Etat, apporte quelquefois à 1 économie nationale , des avantages si considérables, qu'ils surpassent les dommages de la contribution. La classe des administrateurs publics est par la nature de leurs emplois composée de gens instruits qui aiment à se distinguer par le goût, et l'élégance dans le luxe même. On n'a pas peut-être suffisamment connu , quoique l'expérience l'ait pourtant bien démontré , l'influence heureuse qu ont sur l'économie générale les lumières que la classe des administrateurs d'un Gouvernement éclairé répand dans les sciences et dans les arts, et le perfectionnement que la demande des ouvrages par eux consommés, produit dans toutes les branches de l'industrie.
Il faut réfléchir que je ne considère pas l'impôt dans ses rapports avec le droit de propriété des contribuables ; ce sera le sujet d'un autre ouvrage ; je développe isolément les effets économiques qui affectent la richesse gérale de l'Etat. Sous le point de vue économique il est cependant à observer que l'homme travaille pour le nécessaire, l'agréable et l'augmentation de sa fortune; et que par consé-
3.7 qiicnt, l'impôt qui enlève l'agrcable à l'ouvrier, affaiblit le mobile du travail.
3i2. L'impôt ne doit pas ctre considéré tel qu'il s'énonce dans les lois, mais tel qu'il pèse sur le peuple. Il faut supputer ce que les contribuables souffrent du mode de perception; car bien des fois, les vexations de la perception sont plus pernicieuses que la taxe que Ton paye. Réciproquement, le peuple souvent ne supporte pas tout le fardeau de l'impôt. Vous établissez un impôt de 5o pour oio pour l'importation d'une marchandise, mais un assureur de contrebande s'engage à la remettre au consommateur, moyennant lo pour op ; il est certain que cette assurance réduit le fardeau de l'impôt de 4o pour op.
3i3. Je ne m'étendrai pas sur les biens innombrables que dans la société répandent les gymnases, les primes d'encouragement au talent, la construction des routes , des canaux , des monumens, et les établissemens destinés à porter les lumières dans les esprits, à étendre le goût et les moyens de perfection dans les sciences, les arts et les métiers. La théorie de la valeur du mérite de l'éducation, et de la valeur des choses en démontre évidemment l'utilité. Je dois m'abstenir de toute discussion ou je n apporterais rien de neuf. Je me borne à si-
gnaler cette branche féconde sans la parcourir. Et quel homme ignore tout ce que la fortune des nations gagne à de tels établis.seraens, tout ce qu'il y a d'économie dans de telles dépenses? Je demande à mes compatriotes, si, avant l'établissement des écoles publiques de dessin, ils auraient pu même à un prix double, orner leurs appartemens de ces peintures, de ces reliefs, de ces gravures et de ces meubles autrefois inconnus aux palais mêmes des Rois? je leur demande par quel moyen avant que le Génie Civil eut atteint cette perfection où on le voit monté, avant qu'il eut rendu les rivières et les montagnes dociles, et que le miracle de la route du Simplon eut attesté sa puissance , je leur demande s'ils auraient obtenus même à un prix décuple, toutes ces magnificences commodes, tous ces cheminS;, toutes ces places j toutes ces rues agréables et somp-. tueuses qui décorent nos villes, nos bourgs, nos campagnes et même nos coteaux, et ces vastes ponts auxquels, pour la taille des pierres et pour la précision du trait, l'antiquité n'offre rien de comparable?
3 1 4. L'expérience, dans le même temps qu'elle nous fait voir la nécessité des lois économiques pour protéger la richesse nationale parmi tant de rivalités et de concurrences, nous apprend
OI9 aussi que les mêmes lois qui sauvent les Etals à une époque , peuvent les perdre dans une autre.
H suffit de considérer les avantages immenses produits par les corporations et les jurandes pour rectinnaître évidemment l'heureuse influence que de sages lois peuvent exercer sur la prospérité de l'économie nationale. A ces établissemens on a du la renaissance des arts et du commerce européen. Mais si l'amélioration et le perfectionnement que 1 industrie reçut à l'aide de ces institutions nous apprirent l'utilité des lois; les disgrâces qu'elles enfantèrent dans la suite apprirent toutefois à reconnaître que les mêmes institutions qui, dans un temps sont la source de l'opulence des nations , entraînent en d'autres circonstances leur ruine. Les peuples et les gouvernemens enivrés du bonheur qui était découlé de Finstitution des corporations et des jurandes , s'imaginèrent qu'en elles consistait le salut de l'Etat , ne faisant pas attention que ce qui rend le malade à la vie , peut lui donner la mort s'il en fait usage après avoir recouvré la santé. Ainsi les Etats dépérirent par ces mêmes institutions qui jadis avaient fondé l'édifice de l'opulence nationale. Entrez profondément dans l'examen de Ihisloire de l'économie des Etats , vous y re-
cueillerez cette vérité trop peu connue, que la cause principale des grands désastres a été la manie de conserver après la destruction des maux les mêmes lois qui avaient été faites pour les détruire : comme si Futilité des remèdes inventés contre les maux devaient continuer après leur destruction. J'oserai presque assurer que dans l'histoire des malheurs produits par cette erreur, tous les peuples trouveraient rhistoire des malheurs de leur patrie. îl est inconcevable que tant de nations, pourtant bien éclairées, n'aient pas senti la nécessité de ne jamais oublier les circonstances qui donnèrent lieu à rétablissement de leurs lois. Fait-on une institution pour extirper un abus? Si l'abus est extirpé et que la loi dure encore , la loi devient elle-même un abus.
Les statuts des corporations se formèrent lorsque l'Europe sortait de la barbarie. Les hommes de cette époque comprirent bien sagement qu'on ne pouvait pas espérer la résurrection des arts et du commerce , si l'on ne commençait pas par perfectionner l'exécution des travaux communs et déjà connus. Les arts et les sciences s'engendrent mutuellement, c'est du perfectionnement des arts existans que prennent naissance les arts nouveaux. L'expérience n'avait pas attendu celte époque pour enseigner
que le mieux est l'ennemi du bien. Il ne s'agissait pas d'inventer , il fallait conduire au perfectionnement. C'est ce que firent les statuts accordant un privilège exclusif de travail aux ouvriers experts. Dans ces temps d'ignorance comment la plupart des consommateurs pouvaient-ils distinguer les travaux accomplis, des travaux imparfaits ? Cette distinction qu'on dirait être du ressort du consommateur passait leur intelligence. Envain l'ouvrier habile et honnête faisait choix des meilleurs matériaux , envain il mettait à les façonner toute la précision que son habileté lui suggérait ; il ne réussissait pas à obtenir des acheteurs la préférence sur des ouvrages offerts à un prix inférieur , par des ouvriers de mauvaise foi , qui savaient cacher sous un beau vernis les défauts de leur grossière industrie. Les chefs-d'œuvre des artistes étaient dédaignés ; le bon marché tuait le talent, et la mauvaise foi exploitait l'ignorance.
C'était aussi à cette époque même que les relations commerciales entre les nations commençaient à se développer. Les premières prospérités du commerce dépendaient de la confiance de l'étranger. Or la mauvaise foi qui envahissait les marchés intérieurs , aurait-elle néglige les marchés q^ï'Stngers ? Le consom- L ai
maleur étranger ne s'enquiert pas du fabricant , mais du pays où la marchandise est fabriquée ; et une fois pris pour dupe il ne veut plus entendre parler des manufactures du pays du fabricant qui l'a trompé. Comme le commerce repose sur la confiance , ainsi par une réaction nécessaire , tout objet fabriqué dans le pays du fraudeur est proscrit comme frauduleux. La confiance s'étend d'un à tous : réciproquement par la méfiance tous sont enveloppés dans le crime d'un seul. Pour inspirer aux acheteurs étrangers une opinion avantageuse des fabriques nationales, il fallait donc détruire la concurrence des travaux mal faits. Ainsi les statuts furent indispensables pour faire pencher la balance soit au dedans, soit au dehors, en faveur des bonnes manufactures, et par conséquent en faveur de la prospérité de l'économie de l'Etat. La nation et l'étranger curent dans les Statuts une garantie pour la bonne foi. Ce ne fut pas les Gouvernemens qui les établirent, mais les peuples eux-mêmes, par un pacte social et universel. Et n'allez pas croire que ces institutions furent l'ouvrage de 1 intérêt seul, l'ambition nationale y eut la plus grande part. A cette époque, tous, du plus grand au plus petit , tous élaient transportés d'amour pour la patrie. C'était une sorte de
point d'honneur national pour les fabricans et les ouvriers de montrer de la bonne foi. On s'appliquait avec un zèle extrême à se rendre digne de la confiance des peuples étrangers : chacun voyait avec orgueil la patrie s'embellir de nouveaux chefs-d'œuvre qui devaient porter au loin sa renommée : chacun était moins jaloux d'accroître son trésor que l'honneur de la nation : le commerce rivalisait avec toutes les classes, et brûlait d'en étaler le premier rang dans les fastes de la gloire nationale , il était fier de donner des Médicis à la patrie.
Lorsque les anciennes manufactures eurent atteint leur perfectionnement , que les consommateurs n'offrirent plus une masse de barbares sans lumières et sans goût , mais une société policée et instruite , et que la patrie et la vertu devinrent étrangères à l'esprit du commerce, la plupart des statuts furent nuisibles à l'industrie ; ils enfantèrent la ruine de l'économie nationale. Les corporations au lieu de réunir les industries, les isolèrent. De leur ligue sortit le monopole. Les talens et leurs découvertes n'eurent pas de plus grands ennemis : ainsi, les mêmes statuts qui avaient fondé l'opulence nationale réduisirent les peuples à la détresse et à l'indigence.
Un cri général retentit dans toute l'Europe
contre la tyrannie des corporations : tous les peuples demandèrent l'abolition des Statuts. La liberté industrielle fut enfin proclamée. Les arts, affranchis d'un joug si pesant, délivrés de tant d'entraves, reçurent une vie nouvelle. L'heureux développement de toutes les branches de manufactures passa les espérances. Ces premiers triomphes de la liberté industrielle éblouirent les peuples : on inféra que la liberté absolue du commerce était la base unique de la prospérité de l'économie nationale. Les ports s'ouvrirent à toutes les exportations et à toutes les importations. Laissez faire^ laissez aller, fut la devise universelle.
Qu'arriva-t-il? Tous les acheteurs accoururent aux marchés qui offraient le meilleur prix : chaque manufacture, par conséquent, dut s'établir dans le pays qui possédait les moyens les plus propres pour les fabriquer, et les vendre à moins de frais ; là , par l'effet naturel de Futilité du prix , elles acquirent le droit exclusif de pourvoir à la consommation de presque tout r Univers. Qu'on se représente dans l'imagination la prospérité prodigieuse à laquelle dût s'élever dans les pays manufacturiers la division du travail par l'effet de l'immense étendue du débit, ainsi que le perfectionnement des ouvrages et la modicité du prix qui durent s'ensuivre.
Les Etats agricoles qui, par la nature même du sol n'abondaient pas en beaucoup d'élémens nécessaires à l'exécution des manufactures ne purent soutenir la concurrence. Les propriétaires des terrains de ces pays , séduits par la modicité du prix des marchandises importées de l'extérieur, en déduisirent que le commerce n'était pas fait pour les pays agricoles : au lieu d'accourir au secours des fabriques ils se réjouirent de leur destruction. Malheureux ! ils ne s'apercevaient pas que la destruction des manufactures entraînait la cessation des consommateurs des produits de leurs terrains.
Bientôt voici que tout change : à la liberté illimitée du commerce extérieur, succède un système absolu de prohibition.
L'époque de la plus grande prospérité industrielle et agricole de la France et de l'Italie fut celle du blocus continental. Rien ne dévoila plus clairement ce que les pays fertiles avaient eu à souffrir de la liberté absolue. La France et l'Italie conçurent tout ce que l'accroissement de l'industrie ajoute de valeur aux produits du sol; et elles apprirent que même dans les pays agricoles l'industrie peut se porter au faîte de la prospérité lorsque la consommation intérieure lui est assurée. C'est au hasard, plus qu'à la prévoyance de son auteur, qu'on doit le
Succès brillant du blocus continental. Ce fut peut-être une des plus grandes faveurs dont la fortune ait comblé l'homme extraordinaire qui le conçut : il manqua son but; le puissant ennemi dont il avait juré la perte sut résister à ses efforts ; mais, dans celte faute , il trouva la source de sa prospérité.
Cependant, ne nous laissons pas enivrer du triomphe flatteur de ce système; ne mesurons pas les avantages qu'on en retirera dans l'avenir, par les biens immenses qu'il procura. Nous avons vu le bien que firent les corporations dans leur origine, et le mal qu'ensuite elles produisirent. Hâtons -nous de profiter de fexpérience. Le système des prohibitions était nécessaire pour détruire les maux qu'avait enfantés la liberté illimitée du commerce étranger : c'était la dictature à la suite de l'anarchie. Chaque ouvrier, privé des matériaux étrangers , s'appliqua mieux à connaître l'usage de ceux que produisait son sol; chaque cultivateur, chaque fabricant, s'efforçant de remplacer les objets qu'on ne pouvait importer de l'extérieur, comprit toute l'utilité qu'il pouvait retirer de sa propre industrie, de sa propre agriculture. Mais , il est aussi résulté de cette expérience , que toute l'économie n'est pas dans les prohibitions. Les efforts même qu'on a faits pour s'affranchir de
la ilopcndancc du commerce élranger, ont prouvé que le système prohibitif, si vivifiant pour certaines branches d'industrie, de culture et de consommation , était très-nuisible pour beaucoup d'autres. Fuyons les extrêmes. Le blocus continental a appris aux nations riches de leur sol, quelle branche de leur économie avait besoin d'aide, quelle autre suffisait à elle-même ; quelle s'accordait avec le commerce étranger, quelle y répugnait. La prospérité ne se fonde pas sur des extrêmes; il faut des produits étrangers, il faut des consommateurs étrangers, il faut des prohibitions, il faut des primes. Chacune de ces choses est bonne suivant le temps ou le lieu où on l'emploie ; chacune de ces choses est mauvaise quand on la prend à contre-temps, ou qu'on l'exagère. Conservons de ces lois prohihibitives le seul choix nécessaire à un Etat qui est sorti de sa faiblesse. Gardons-nous de donner à l'agriculture et à l'industrie une destination que le bien-être de la nation réprouve. Pour défendre l'importation des denrées et des manufactures , il ne suffit pas que vous puissiez les retirer de votre sol et de votre industrie ; il faut que de vos cultures et de vos fabriques découle la prospérité de l'économie nationale, et, par conséquent, il faut qu'elles soient utiles à là force de l'Etat, et aux trois sources des riches-
ses, le sol, le travail et l'emploi des produits. La Nature n*a pas élevé un rempart de bronze entre les peuples. Doués des mêmes facultés , soumis aux mêmes besoins , tous également chéris, elle les a liés d'un nœud indissoluble; elle a voulu qu'en dépit de l'égoïsme , l'homme fût utile à l'homme. Celui qui dit au Souverain que, pour faire prospérer l'économie de l'Etat, il faut rendre son peuple étranger à tous les peuples , outrage la sublime munificence de la Nature , et l'ordre bienfaisant de ses lois.