DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME
1839, dans son Mémoire sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie. Avant et depuis la publication de ce dernier ouvrage, la méthode psychologique a subi le feu de critiques ardentes : elle est sortie intacte de toutes ces épreuves; elle a produit un nombre considérable de résultats désormais incontestés. Comment se fait-il donc que certains novateurs révent une transformation profonde de cette méthode et en apportent une autre qu’ils n’hésitent pas à décorer du titre pompeux de Novum organum? A-t-on découvert tout à coup dans cette méthode quelque vice jusqu’à présent inaperçu ? Ce vice, en a-t-on démontré l’existence ? Enfin l’instrument scientifique que l’on propose est-il plas parfait que celui que l’on rejette ?
En premier lieu, on se persuade en effet avoir découvert que l’induction psychologique, appuyée sur l’observation intérieure, est entachée du vice d’incertitude. Un défenseur du spiritualisme gémit de voir que cette philosophie «ne se fait pas, n’existe pas (1),» et ce malheur a sa cause, à son avis, dans l’impuissance où se trouve l’induction expérimentale d’atteindre la certitude. «La philosophie existera, dit-on, elle prendra sa place au faite des choses du monde, quand elle sera devenue une science exacte,,comme la science de l’étendue et du nombre. » Et comment donc la philosophie acquerra-t-elle la puissance et la certitude des sciences exactes? En substituant une induction rationnelle à l’induction expérimentale, dont l’infirmité est, pense-ton, évidente. — Nous ne saurions laisser passer, sans en signaler l’erreur, cette théorie dangereuse. Qu’appellet-on en effet sciences exactes? Celles-là mêmes qu’on a
(1) Voyez l’ouvrage intitule La Raison, par M. Alaux.
CH. lévêque. 3
citées en exemple, les sciences de l’étendue et du nombre, la géométrie et l’arithmétique, qui ne travaillent que sur de pures abstractions, qui ne demandent à l’expérience qu’une première excitation, une seule, et qui, une fois en présence de l’idée rationnelle ou de l’axiome, vont d’un pas infaillible à des conséquences absolument vraies. Mais cette vérité mathématique est tellement le caractère exclusif de l’abstraction, que dès qu’on la transporte aux objets concrets connus par l’expérience, elle s’altère aussitôt. Vous avez un champ qui a la forme d’un trapèze ; pour le mesurer, vous partez de cette vérité, que la surface d’un trapèze est égale à la demisomme des bases parallèles multipliée par la hauteur. Vous opérez en conséquence et vous obtenez un nombre que vous considérez comme l’expression mathématiquement exacte de l’aire de votre champ; mais nul savant ne s’y trompe : bien plus, un simple élève en géométrie vous dirait que le chiffre obtenu représente la surface d’un champ abstrait, en apparence égal au vôtre, mais qu’à procéder avec la dernière rigueur, et à tenir compte de tous les accidents du terrain que vous avez négligés, vous aboutiriez à un résultat différent, et dont l’exactitude, quoi que vous fissiez, ne serait jamais qu’approximative. Or, si les mathématiques elles- mêmes ne peuvent toucher la réalité, ne fût-ce que du bout de l’aile, sans y perdre quelque chose de leur idéale rigueur, comment l’induction philosophique, dont l’essence et la loi sont de se rattacher à l’âme vivante et de suivre les multiples mouvements d’un être libre et sensible, revêtirait-elle sans les fausser, ou sans se fausser elle-même, les formes roides de l’abstraction mathématique? La confusion des méthodes n’a jamais produit que les erreurs les plus désastreuses. N’allons
I)E L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L'AME, pas brouiller encore l’écheveau dont les mains habiles des maîtres modernes ont eu tant de peine à séparer les fils. C’est confondre les méthodes que de vouloir à tout prix imposer aux unes le caractère des autres. Incontestablement l’induction se refuse à donner la certitude mathématique, mais elle en fournit une autre d’espèce différente et qui a sa valeur propre. Et la question aujourd’hui n’est plus de prouver que cette certitude existe, mais uniquement d’en déterminer le fondement, le degré et le signe.
Les penseurs des diverses écoles l’ont senti. Ils se sont bien gardés de frapper de discrédit le procédé fécond auquel les sciences physiques et naturelles sont redevables de leurs éclatants progrès. Unanimes à considérer l’induction expérimentale comme la clef même de ces sciences, ils ont seulement tâché de décrire le mécanisme et de calculer au juste la portée de cet admirable instrument. De cet effort sont nées des théories nouvelles sur quelques-unes desquelles le sujet même de ce travail nous oblige à jeter un rapide coup d’œil.
De toutes ces théories, la plus hardie est celle du positiviste anglais M. Stuart Mill, qu’a interprétée, abrégée et corrigée M. Taine (1). M. Mill définit l’induction « l’opération qui découvre et prouve les propositions générales, le procédé par lequel nous concluons que ce qui est vrai de certains individus d’une classe est vrai de toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps sera vrai en tout temps, les circonstances étant pareilles. Cela revient h dire, ajoute M. Mill, que le cours de la nature est uniforme. » Mais l’induction, dit-il encore, ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous
(I) Voyez la Revue des deux mondes du i* r mars 1861.
11e la trouvons pas au commencement, nous la trouvons à la fin de nos recherches. Au fond, l'expérience ne présuppose rien hors d’elle-même. «Nul principe à priori ne vient l’autoriser ni la guider... Il n’y a que l’expérience, et elle est partout. » La définition du procédé d’induction donnée par M. Stuart Mill est exacte, quoique un peu longue, et nous l’acceptons volontiers. Seulement nous sommes forcé de noter que les deux dernières phrases de cette définition sont grosses de conséquences qui renversent le système de l’auteur. Si l’esprit humain ne possède qu’une seule faculté, l’expérience, et si l’induction elle-même n’est que l’expérience, ni plus ni moins, sous un autre nom, nous demandons d’où viennent à l’esprit humain d’une part l’idée de la permanence des classes d’êtres, et de l’autre la notion d’un temps à venir impliquée dans celle de la permanence des genres. Le mot expérience signifie le pouvoir de connaître directement les choses par les sens ou par la conscience; il signifie aussi le produit de cette double connaissance, ce qui en demeure dans la mémoire quand l’objet n’est plus présent. Réduits à l’expérience, nous ne connaissons donc évidemment que ce que nous avons perçu d’une perception réelle et directe, et partant tout ce qui est resté en dehors de notre expérience ou en dehors de l’expérience de nos semblables est pour nous lettre close. Ainsi, dans le système dcM. Mill, l’avenir nous est fermé, car qui donc a jamais directement et par expérience connu l’avenir ? L’expérience vous parle d’hier, d’avant-hier, d’il y a cent ans, mille ans, je le comprends; mais l’heure prochaine, le jour de demain, qu’en peut-elle dire? Rien. Et si, en ce qui touche l’avenir, l’expérience est sourde, aveugle, muette, par quel miracle parviendrait-elle à prévoir la perpétuité
DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME. 41 des genres et le retour périodique des grands faifs naturels? L’expérience a vu ou voit par nos yeux ou par ceux des autres ; mais prévoir est au-dessus de sa puissance, et puisque l’induction prévoit, l’induction et l’expérience sont deux facultés distinctes de l’esprit humain. La conséquence rigoureuse de la théorie de M. Mill, c’est qu’il n’y a pas de faculté d’induction. Et dès lors cette théorie, quoique l’expérience y soit remarquablement approfondie et décrite, n’a rien de scientifique à nous apprendre ni sur les fondements, ni sur le degré de la certitude inductive.
Disons-le à l’éloge de M. Taine : son admiration pour M. Mill ne l’a pas empêché de reconnaître que le positiviste anglais a confondu l’induction, non-seulement avec l’expérience, mais, ce qui est plus grave encore, « avec les expériences ». Une telle induction réunit des matériaux, mais n’en tire aucun loi, et c’est là une lacune énorme. M. Taine a pensé qu’il était aisé de combler cette lacune. « Ce n’est pas assez, a-t-il dit, d’additionner des cas, il faut en retirer la loi. Ce n’est pas assez d’expérimenter, il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique». A ce compte, l’induction de M. Mill serait complète, pourvu que l’abstraction vînt s’y ajouter. Nous n’en croyons rien. L’abstraction est une opération bien connue : elle consiste à isoler des individus eux-mômes, à retenir et à considérer séparément un caractère commun à plusieurs individus observés. Pierre, Paul, Jacques, sont mortels : j’oublie Pierre, Paul, Jacques; je ne me rappelle que la mortalité qui leur est commune, et je réfléchis à ce caractère. Voilà l’abstraction. Supposez que je ne fasse pas autre chose, et il le faut bien, si je m’en tiens à l’abstraction : j’ai devant moi l’expérience, moins ce qu’elle
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contenait d’individuel, niais je n’ai rien au delà de l’expérience, et je ne puis affirmer la mortalité que dans la mesure où je l’ai observée, c’est-à-dire dans trois cas dont je ne retiens que cette ressemblance. Que je dise davantage, que j’énonce la loi en ces termes : Donc tous les hommes sont mortels (quelle que soit d’ailleurs la cause de la mortalité), je généralise, j’induis, par conséquent je franchis les limites et de l’abstraction et de l’expérieuce. Ainsi l’abstraction simplifie le résultat de l’expérience ; elle n’étend ce résultat en aucun sens, ni dans l’espace, ni dans la durée, et l’induction de M. Mill est aussi stérile après la correction de M. Taine qu’elle l’était auparavant.
C’est qu’on aura beau faire, il faudra toujours en revenir à constater la force intellectuelle toutè particulière qui nous emporte, par delà les faits concrets ou abstraits, dans les champs de l’inconnu, de l’avenir et du possible; il faudra reconnaître que celte irrésistible énergie s’appuie sur un principe, et avouer que ce principe, supérieur à l’expérience, communique à l’induction sa première, sa plus essentielle certitude. Ce principe, énoncé de façons diverses qui renferment toutes un seul et môme sens, peut se ramener aux termes suivants : le cours de la nature est soumis à des lois constantes, ce qui signifie qu’il n’y a point de hasard. Retranchez ce principe de la liste de nos croyances, aussitôt toute science s’évanouit. Il n’est donc pas surprenant que l’attention de la critique se reporte sans cesse vers cette base du savoir humain. On vient de voir que ce principe ne sortira jamais de la seule observation des faits. Qu’est-ce alors que ce principe ? Est-ce une vérité nécessaire, une proposition dont le contraire révolte la raison ? Plusieurs l'admettent. Est-ce tout sim-
DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L'AME. 43 plement une croyance irrésistible à laquelle on cède d'instinct, parce qu'on ne peut faire autrement? La solution positiviste de M. Mill et la solution de M. Taine étant écartées, c’est entre la vérité nécessaire et la croyance irrésistible que s’agite le débat, l’un des plus grands, des plus intéressants, des plus actuels où se puisse engager la philosophie. Ce n'est pas ici le lieu de traiter la question dans ses détails; il y faudrait un livre. Signalons du moins les difficultés du problème, les opinions les plus récentes que ces difficultés ont suscitées ; notons enfin ce que ces épreuves redoublées laissent subsister du procédé d’induction, et de la précieuse certitude qui s’y rattache.
Il y a des lois constantes qui, dans leur harmonieux ensemble, composent l’ordre physique du monde. Cet ordre, tous les hommes s’y confient. Celui qui bâtit une maison ne doute pas un instant que les pierres qu’il superpose les unes aux autres ne restent fixées à la terre par la pesanteur; il ne se surprend jamais à craindre qu’un accroissement gigantesque de la force centrifuge, triomphant de la gravitation, lance subitement dans l’espace les matériaux dispersés de l’édifice. Cependant la loi de la chute des corps vers le centre de la terre et, plus généralement, les lois diverses qui président à l’attraction des corps sont-elles autant de principes nécessaires dont le contraire soit conçu par la raison comme impossible et absurde? Nullement. Par exemple, de ce que la température actuelle de notre globe, remarque l’auteur d’un savant ouvrage philosophique, M. Cournot (1), est depuis longtemps compatible avec l’existence des êtres organisés, nous aurions grand tort d’induire
(1) Essais sur les fondements de nos connaissances, t. II, p. 9.
qu’elle a été et qu’elle sera toujours compatible avec les conditions de vie des végétaux et des animaux connus, et même de végétaux et d’animaux quelconques. — En démontrant que certaines espèces d’animaux ont disparu, que certaines autres ont succédé à celles-là, la science géologique a, non pas certes détruit, mais restreint le principe de la perpétuité des genres. Tels genres ont commencé d’être, ils peuvent donc cesser d’être. Ainsi le principe de la stabilité des lois de la nature n’est pas plus nécessaire que la nature elle-même n’est éternelle. Il n’en est pas moins vrai qu’au moment où j’écris ces lignes, je compte à tel point sur la durée du inonde et de scs lois que la limite possible de cette durée me paraît se perdre sinon dans l’infini, au moins dans l’indéfini. Ces deux mouvements de ma pensée sont-ils contradictoires? Y a 7 t-il là une de ces antinomies que la plus subtile logique ne résout pas? ou bien faut-il dire que la raison n’est pour rien dans notre croyance à la stabilité des lois du monde, et que le seul élément à priori qui s’y mêle, c’est notre disposition naturelle (1), qui serait ainsi, et en dernière analyse, l’unique base de la certitude inductive? Ou plutôt n’y a-t-il pas à la fois dans ce principe un peu moins qu’un acte pur de la raison et un peu plus qu’une affirmation du simple bon sens? Soumettons notre esprit à l’expérience que voici : essayons d’imaginer que le vaste univers se brisera demain comme un bolide, ne laissant de lui-même que d’informes débris et un immense nuage de fumée bientôt évanoui dans d’éternelles ténèbres. Notre penchant à persévérer dans l’être résistera de toute son énergie à cette pensée ; mais nous sentirons en no.us
(1) M. de Rémusat, Bacon, sa t ne, son temps, etc., p. 346.
DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME. 45 une autre puissante énergie y résister également. Notre raison protestera, et si nous la mettons en demeure d’expliquer sa résistance, ne répondra-t-elle pas que l’ordre et la perfection impliquent la durée, et que, dans les œuvres divines et humaines, la durée est ou doit être en raison directe de la perfection? Elle dira, si la passion des systèmes ne lui coupe la parole, que, de même que l’éternelle durée lui paraît inséparable de la perfection infinie, de même une durée relative, mais indéfinie, est inséparable de la perfection relative sans doute et bornée, mais dont la grandeur dépasse indéfiniment nos plus amples mesures finies. Ou notre raison nous trompe, ou cette réponse est vraie. Les spiritualistes auxquels nous nous adressons en ce moment acceptent-ils cette réponse? Alors ils doivent admettre aussi qu’il y a dans notre croyance à la stabilité de l’ordre du monde un élément à priori autre que notre disposition naturelle, et que cet autre élément, c’est l’idée de l’ordre intelligible éternel, type, mesure et fondement de l’ordre des choses finies et de leur durée. A ce point de vue, le principe de la stabilité des lois de la nature ne serait plus seulement un effet de notre constitution; il ne serait pas non plus un jugement de la raison pure, comme le veulent quelques-uns : il faudrait y voir un axiome physique appuyé sur une vérité métaphysique, et de là viendrait la certitude, à la fois inébranlable et relative, de ce principe universellement proclamé. «L’instinct de raison qui nous porte à nous fier à l’induction n’est puissant et n’existe sans doute, dit M. de Rémusat, que parce qu’il se rapporte à des vérités supérieures plus universelles que l’esprit de l’homme lui-même. » Au surplus, que l’on accepte cette explication, ou qu’on le rejette, le principe reste.
« Une certaine stabilité dans les choses est la base universelle de la connaissance. Si c’est une illusion, la science en est une (1). » Le psychologue qui conclut de sa vie interne à la vie interne des autres hommes, et des lois qui régissent sa raison à celles qui régissent la raison d’autrui, se fonde sur ce principe. Si la science psychologique est une illusion, toutes les sciences expérimentales sont des illusions pareilles. Point de milieu : il faut les prendre toutes, ou toutes les laisser.
Cependant une nouvelle difficulté se présente. Les lois de la nature sont stables; mais à quel signe reconnaîtrons-nous une loi véritable, et comment la distinguerons-nous d’une abusive généralisation? L’axiome inductif, semblable en ce point à tous les axiomes, règle et soutient la recherche; il ne la féconde pas. C’est un point d’appui, non une force inventive. Où donc réside la puissance qui découvre? Dans l’expérience. A cet égard, tous les récents psychologues sont d’accord. Qu’on y songe en effet : l’induction n’a pas la vertu que lui prête une ambitieuse métaphore; elle ne perce pas les voiles de l’avenir, elle ne devine rien, ne prophétise rien. Toute sa puissance ne va qu’à affirmer de l’avenir, ou d’un passé inconnu, ou même d’un présent qui échappe à l’observation directe, ce qui, dans un passé connu, s’est montré régulier, constant, périodique. Ce qui a duré, dit-elle, ce qui a persisté, durera, persistera; mais comment connaît-elle ce qui a duré? Par l’expérience. Et en parlant de la sorte nous ne tombons point nous -même dans la faute que nous avons reprochée à M. Stuart Mill et à M. Taine; nous n’attribuons à l’expérience que sa juste part, laquelle ne saurait jamais
(1) M. de Rémusat, Bacon, sa vie, elc., p. 350.