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excéder le résultat de l’observation. Cependant ce résultat, c’est le germe même qui, couvé et nourri par l’induction, acquiert des proportions indéfinies et envahit l’espace et le temps; mais ce germe , il faut être sûr qu’on le tient et, pour cela, en éprouver plusieurs fois la vitalité et la force ; il faut le contraindre à manifester tout ce qu’il est et tout ce qu’il peut. «La nature se trahit plus pleinement, dit Bacon, quand l’art la presse et lui fait violence que lorsqu’elle est laissée en liberté. » Il faut obtenir de la nature «des coups de lumière» qui éclairent à nos yeux ses énergies essentielles et ses aptitudes favorites. Donc il faut observer etexpérimenter. Cette règle est universellement acceptée. En l’appliquant, la psychologie a désarmé beaucoup de ses anciens ennemis et tient en échec ses nouveaux adversaires. Eh bien! c’est tel sincère ami de la psychologie, qui condamne aujourd’hui la méthode d’observation, coupable, à ses yeux du moins, de n’avoir jamais donné qu’une certitude incomplète, au lieu de la certitude rationnelle et mathématique dont la philosophie a besoin. A l’observation, ce défenseur du spiritualisme prétend n’emprunter qu’un fait, un seul, par exemple l’existence du moi et, sur ce fait unique, construire la philosophie tout entière. Comment? En faisant passer ce fait à travers les idées rationnelles de cause, de substance, d'espace, de temps, de nombre, en imprégnant ainsi ce fait de réalité métaphysique et de certitude rationnelle, enfin en tirant de cette sorte d’œuf, par une déduction infaillible, le système complet des êtres et des choses. Cependant ni la ténacité de l’auteur, ni son amour des âpres difficultés, ni son ardeur à les aborder de front, ni ses efforts pour les tourner quand il ne peut les emporter de haute lutte, ne réussissent &
changer les conditions essentielles de la science de l’esprit L’observation y demeure reine et maîtresse. Chassée d’un côté, elle rentre de l’autre. Le trop hardi psychologue, qui s’est flatté de ne demander à l’expérience qu’un premier fait et qui l’a congédiée ensuite, est obligé de la rappeler à la fin. Et pourquoi faire? Pour vérifier, dit-il, l’exactitude des résultats de son induction rationnelle. Or de deux choses l’une : ou ces résultats sont mathématiquement exacts, et alors l’expérience n’a pas à les vérifier, ou bien votre méthode inductive n’a pu revêtir la rigueur abstraite des mathématiques et, dans ce cas, la sagesse commande de s’en tenir à l’ancien procédé, c’est-à-dire à l’induction expérimentale (1).
Là est le salut, là aussi le progrès. Ainsi nous croyons être en droit de le dire en terminant la première partie de cette élude, les récents débats n’ont ni ébranlé le point d’appui du spiritualisme, c’est-à-dire l’existence des faits internes et invisibles, ni infirmé à un degré quelconque la puissance de sa méthode initiale, c’est-àdire l’induction expérimentale. Voyons maintenant si l’usage qu’ont fait de cette méthode les nouveaux psychologues a modifié les théories jusqu’à ce jour accréditées sur la vie et les puissances de l’esprit.
En négligeant les points de doctrine sur lesquels les spiritualistes s’entendent à peu près aujourd’hui, et à ne
(1 ) Voyez dans le traité de M. Adolphe Garnier, les Facultés de l’Ame, ce qui est relatif à l'induction. Voyez aussi l’article Induction , par M. Adolphe Franck, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, où la certitude inductive est fortement établie.
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tenir compte que de ce qui est nouveau ou suffisamment renouvelé, on remarquera dans deux ouvrages que nous citerons : premièrement une théorie psychologique de M. Huet, qui ôte à l’âme et transporte dans le corps la sensibilité qu'on a coutume d’appeler physique; en second lieu , du même philosophe , une polémique contre les résultats que Maine de Biran a tirés du sentiment de l’effort musculaire; enfin, dans un livre de M. Destrem , une vigoureuse défense de la liberté humaine et une conception originale de la prescience ou plutôt de Y imprescience volontaire de Dieu. Examinons ces nouvelles doctrines et discutons-les.
Les vues deM. Huet surlasensibilitése rattachent àun mouvement que nous avons nous-même signalé (1) il y a six ans, et qui, s’accroissant de jour en jour, a rapproché les psychologues des physiologistes. Comme les autres amitiés humaines, ce rapprochement a ses vicissitudes. Tantôt les alliés s’embrassent étroitement, tantôt, gardant une attitude circonspecte, ils s’en tiennent simplement à l’entente cordiale, et se bornent à s’entr’aider sans se faire l’un à l’autre de trop larges emprunts. Dans ces derniers temps, pour expliquer les phénomènes de la vie, certains physiologistes avaient demandé, etcertains psychologues avaient généreusement prêté l’âme pensante elle-même. On n’a pas tardé à s’apercevoir que cette confusion de fortunes avait des inconvénients. On cherche donc aujourd’hui à rentrer insensiblement chacun dans son avoir. Par exemple, M. le docteur Bouchut (2) a essayé, il y a peu de temps, de rétablir les positions, et de rendre à la vie et à l’âme ce qui appartient à l’âme et à la vie. M. Huet, lui aussi, réagit contre l’animisme; de peur de porter
(1) Revue des deux mondes du 15 avril 1858.
(2) La vie et ses attributs. Voyez aussi son Étude sur le Vitalisme.
ÉTUDES DE PSYCHOLOGIE, atteinte à la pureté spirituelle du principe pensant, nonseulement il lui dénie toute participation aux fonctions de la vie, niais il lui enlève tout un ensemble de manières d’exister, considérées aujourd’hui comme essentiellement psychologiques. Avant de prouver que c’est là un spiritualisme excessif, voyons comment le savant disciple de Bordas-Dumoulin est arrivé à celte nouvelle délimitation des frontières de l’âme. 11 y est arrivé par une voie très-intéressante et qu'il nous faut parcourir sur ses traces, quoique beaucoup plus rapidement que lui. Cette voie, c’est l’observation de la vie jusque dans ses manifestations les plus infimes, les plus informes, les plus microscopiques ; c’est aussi l’étude des phénomènes physiologiques les plus délicats comme les moins accessibles aux regards de la conscience. Cette observation et celte étude nous découvrent dans la matière animale une série d’attributs dont la métaphysique aura tôt ou tard à rechercher le sujet. Pour le moment, il est d’un haut intérêt de les décrire et de savoir en quoi ils ressemblent aux attributs de l’âme elle-même et en quoi ils en diffèrent. C’est pourquoi M. Bouchut, qui est franchement spiritualiste, s’est appliqué à classer, à caractériser et à distinguer des facultés de l’âme ces attributs de la vie animale. Il en compte trois : Yimpressibililé, Yautocinésie et la promorphose . L’impressibilité, c’est la propriété qu’a toute matière vivante de sentir sans organesetsans conscience aucune de l’impression reçue. L’autocinésie, c’est la propriété qu’a cette même matière de se mouvoir sans organes de mouvement. Enfin la promorphose, c’est le pouvoir dont est douée la matière vivante de prendre une forme particulière, et de tout conduire comme sciemment pour réaliser le type des espèces. Des exemples frappants mettent ces propriétés
DE L’fiTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME, en pleine évidence. Dans le phénomène de la fécondation, l’ovule fécondé subit une impression qui n’est pas sentie; voilà l’impressibilité. Les globules blancs du sang, placés entre deux plaques de verre, poussent sous les yeux de l'observateur des prolongements irréguliers qui rentrent ensuite dans le globule, comme les cornes d’un limaçon dans la tête de cet animal : voilà le mouvement spontané. Quant à la promorphose, c’est elle qui met chaque chose à sa place, l’atome musculaire au muscle, l’atome osseux à l’os; c’est elle, par exemple, qui d’une planaire coupée en deux fait deux planaires en ajoutant à chacune des extrémités séparées une autre extrémité pareille à celle que lui a enlevée la division. Cette matière vivante communique ses propres attributs aux organes et aux tissus auxquels elle est antérieure, qu’elle forme, qu’elle répare. C’est ce qui a fait dire à de grands physiologistes que chaque organe, chaque molécule de matière vivante sont autant d’animaux dans chaque animal. A cette pensée, M. Huet s’écrie éloquemment : «C’est une richesse à faire pâlir la splendeur des deux. » Richesse splendide en effet, mais dont le spectacle prolongé peut aller jusqu’à donner l’éblouissement et même le vertige. Sur le bord de ce gouffre de l’indéfini où chaque unité vivante laisse voir au fond d’elle-même des millions d’existences, l’imagination surexcitée exalte à son tour la raison ; bientôt celle-ci prend ses audaces pour des intuitions révélatrices, et cédant à ses propres élans au lieu de les Tépri mer, elle s'égare jusqu’aux limites les plus extrêmes de l’hypothèse.
M. Huet ne tombe point dans cette ivresse. Il ne s’égare pas comme certains contemporains, dans les espaces nébuleux des fantaisies cosmologiques. Sa raison est
ferme, son expérience consommée ; il reste toujours maître de sa pensée et de sa phrase. Cependant il est une barrière qu’on est surpris de le voir franchir sans aucune hésitation. Cette barrière, non-seulement il la franchit, mais, autant qu’il est en lui, il la renverse. Les fonctions élémentaires de la matière vivante sont-elles accomplies par des forces dépourvues de conscience? Oui, répond M. Bouchut, non, dit M. Huet. — Pour mettre à couvert notre responsabilité de critique, nous citerons le passage où la doctrine de M. Huet s’exprime et se résume avec une franche clarté : « A l’instinct et à la faculté d’être [impressionnée, toute partie organique, toute molécule vivante joint une dernière propriété qui complète son existencé : d’une part, elle a son unité et elle la sent, ce qui constitue une espèce d’amour de soi, de sens interne de sa propre conservation ; d’autre part, elle a ses liaisons naturelles également senties avec les autres éléments organiques, ses sympathies et affections internes, et même ses affinités et ses répulsions à l’égard des corps extérieurs, comme elle le montre à leur contact. Au lieu d’une molécule, prenez un organe qui a aussi le sens interne de son unité propre , et les mêmes effets vont se produire sur une grande échelle. Prenez enfin l’organisme entier avec son unifé dominant la hiérarchie des organes et des fonctions, et vous aurez avec le sens interne général, et pour ainsi parler le moi animal, les’phénomènes plus complexes de sympathies, d’affinités et de répulsions au dedans et au dehors, qui, se mêlant aux penchants instinctifs et aux représentations centrales, manifestent la plus haute puissance de la sensibilité affective (1). » Ainsi voilà qui est net :
(1) La Science de l'eiprit, t. I er , p. â3.