‹ La science de l'invisibleChapitre 8 sur 10 · DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME · texte numérisé non relu

DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME

cela près qu'une faculté n'est pas un sujet et qu'il n'y a qu'un sujet conscient qui se sente et se connaisse, M. Scherer parle comme les spiritualistes; mais, puisque l'ùme a conscience d'elle-même, en d'autres termes, puisqu'elle se connaît, elle ne peut se connaître que telle qu’elle est. Or premièrement, quand elle s’aperçoit elle-même, non-seulement elle s'aperçoit, mais elle sait qu’elle est un être, un sujet, quelqu’un qui pense, ou, comme dit Descartes, une chose qui pense. Personne n’a donc encore prouvé la fausseté de l’équation psychologique posée par Descartes : «Je pense, donc je suis, » laquelle signifie : je pense équivaut à je suis pensant. L’âme, qui a conscience d’elle-même a donc conscience d'un sujet. De plus ce sujet possède la faculté de se connaître. C’est par conséquent à lui de nous apprendre ce qu’il est, et si ses facultés sont ou non des propriétés de la matière. Consultée sur ce point, lame répond qu'elle se voit d’autant mieux qu’elle se sert moins de ses cinq sens, qu’elle ne découvre en ellemême rien qui ressemble à une des propriétés de la matière, qu’elle se sent la même hier qu’avant-hier, qu’à tous les temps de sa vie, qu'enfin elle est tellement une qu’elle constate continuellement sa propre unité substantielle au milieu de la variété infinie de ses sentiments et de ses actes. Voilà le fait, voilà l’évidence reconnue par le langage spontané du premier venu aussi bien que par les écrits de toute une suite d’hommes de grande intelligence qui se nomment Platon, Plotin, saint Augustin, Descartes, Maine de Biran, M. Cousin, M. Jouffroy. Cette évidence, il faudrait d’abord la détruire; il faudrait convaincre l'âme qu’elle s’abuse quand elle y croit. L’en a-t-on convaincue? Jamais. Loin de là ; voici que l’on fait au spiritualisme une conces-

sion dont il s’empressera de prendre acte, « La conscience, dit-on, qui est un sentiment, n’est pas affaire de vue ou de toucher, mais de perception interne, et dès lors il n’est pas étonnant que la conscience ait conscience de soi, comme de quelque chose qui diffère du corps. » Que signifient ces mots : une conscience qui a co science de soi? Jamais nous ne comprendrons que la conscience existe en l’air, à titre d’entité scolastique. Notre adversaire sait trop ce qu’il dit, au surplus, pour avoir voulu donner à entendre qu’une pure abstraction soit douée de conscience, de sentiment, de vie en un mot. M. Scherer croit donc que la conscience, c’est un être vivant, qui se sent lui-même ; mais si cet être, vivant et réel, se sent différent du corps et l’affirme, cet être est nécessairement autre chose que le corps. Eh bien ! chose étrange, on tire de là une con clusion que rien n’a fait attendre et qui a lieu d’étonner. Cette conclusion, c’est que, si la conscience se sent différente du corps, il ne s’ensuit rien et qu'il reste à savoir si cette perception interne n’est pas, ne peut pas être une propriété du corps ! Encore un coup, ou ces expressions de perception interne et de conscience n’ont aucun sens, ou elles expriment une faculté d’un certain être, et dans ce dernier cas la conclusion précédente se ramène aux termes singuliers que voici : l’être qui a conscience se sent différent du corps; néanmoins il pourrait bien être le corps dont il diffère. — On ne s’en tient pas là ; on pousse jusqu’au bout, et l’on écrit enfin ceci : « Dans certaines conditions, la matière produit la lumière, la chaleur; dans d’autres conditions, elle vit;... dans d’autres conditions, à un degré supérieur, elle se manifeste comme pensée, elle acquiert la conscience, elle arrive à la vie spirituelle. » — D’où il

DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME. 69 résulte expressément cette fois que la matière consciente, qui se sent différente du corps, est identique avec le corps lui-même. Y aurait-il injustice ou seulement excès de sévérité à signaler dans cette théorie la plus flagrante des contradictions?

Non. Le principe pensant se sait immatériel : il l’est donc. Puisque c’est là une question de fait, elle est résolue directement par l’expérience. Le raisonnement n’a pas à intervenir. « L’induction n’a que faire, dit M. Jouffroy, là où l’observation s’applique immédiatement. » Pendant un temps, la science psychologique a cru et enseigné que nous ne connaissons de l’àme que ses facultés, et point sa nature. Reid, le trop sage Iteid, disait que nous avons une idée nette des attributs de l’esprit, et particulièrement de ses opérations, mais que nous n’avons de l’esprit lui-même qu’une notion obscure. M. Cousin a fortement démontré ce qu’ont d’excessif et d’inférieur aux attestations du simple sens commun ces timidités de l’école écossaise. M. Jouffroy n’a voulu partager ces timidités que provisoirement dans la préface que nous avons citée, et plus tard, mûri par le temps et enhardi par les progrès de sa pensée, il a proclamé que la conscience nous donne à la fois nos actes, nos facultés et l’âme, sujet de nos facultés et cause de nos actes. Tous les disciples des deux maîtres les imitent aujourd’hui. Comme eux, ils tiennent pour évidente la spiritualité de l’àme ; ils ne la démontrent plus. Et ainsi font les nouveaux psychologues dont nous avons plus haut examiné certaines théories; ils parlent de l’immatérialité de l’âme comme d’un fait indiscutable et incontestable. Est-donc donc à dire que l’école spiritualiste impose cette vérité à titre de dogme? On le dit, mais on se trompe. Le psychologue ne prouve plus l’Ame

et son individualité par voie de déduction, mais il prend soin d’en exciter le sentiment chez les autres, en décrivant avec une minutieuse exactitude les phénomènes sous lesquels Time indivisible apparaît aussi clairement que les cailloux sous les eaux d’un ruisseau limpide. Quand ce sentiment a acquis toute sa force, il engendre une certitude sur laquelle ni les raisonnements ni les objections ne sauraient plus avoir aucune prise. Quoi qu’en pense M. Scherer, M. le duc de Broglie a eu raison de dire dans son beau travail sur l'Existence de l’âme (1), que le cerveau est ici-bas la condition de l’exercice de la pensée, et que toutefois le sujet de la pensée n'est pas identique avec la substance du cerveau. Pourquoi ? Parce que la conscience ne permet d’aucune façon que le cerveau, qui est matière, soit confondu avec un principe indivisible. Mais il y a plus, et nous prions que l’on veuille bien noter la réflexion suivante. Supposez que la physiologie, la chimie, ou telle autre science que ce soit, réussisse à prouver, comme on prouve un théorème de géométrie, que chez le lion, par exemple, dont la nature intime ne m’est pas directement observable, c’est le cerveau qui aime, qui se souvient, qui connaît. Supposez davantage, par exemple, qu'il soit avéré qu’au-dessous de moi il existe des intelligences plus qu’humaines, et qui néanmoins ne pensent que par le cerveau. Certes une telle hypothèse est large, et pourtant, si large qu’elle soit, et fût-elle élevée à la hauteur d’une vérité, il n’en résulterait absolument rien contre la spiritualité de mon âme, par cette raison, aussi invincible que simple, que la spiritualité de l’âme est

(1) Voyez, sur H. le duc de Broglie, une étude de M. Léonce de Lavergne dans la Revue des deux mondes du 15 novembre 1863.

DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME. 71 un fait attesté par la conscience, et que nulle certitude au monde ne peut, je ne dis pas ébranler, mais seulement balancer celle-là.

Bien loin d’élre démontrée cependant, l’hypothèse d’une matière organisée pensante est inconcevable. Il y a vingt-deux siècles, un génie dont le défaut n’est pas d’exagérer le spiritualisme, l’auteur du Traité de l'Ame, le naturaliste Aristote, essaya de comprendre celte hypothèse et n’y put réussir. «Si l’intelligence a des parties, disait-il, et si elles ont de la grandeur, l’intelligence pensera une même chose fort souvent, ou plutôt un nombre infini de fois au même instant. » Il y a vingtsix ans, M. Jouffroy écartait la même supposition par une raison toute pareille. «La simplicité d’une cause, écrivait le pénétrant psychologue, n’a nullement besoin d’être démontrée, parce que pour nous l’idée de cause exclut l’idée de composition et implique celle de simplicité. Si vous essayez en effet de concevoir des parties dans une cause, ou vous ne prêtez l’énergie productive qu’à l’une de ces parties, et alors celle-là est à elle seule la cause aux yeux de notre raison, ou vous l’attribuez à toutes, et alors il y a pour elle autant de causes distinctes que de parties : dans les deux cas, la simplicité reste l’attribut inhérent, nécessaire, inséparable de la causalité. » Si l’incompatibilité de la matière et de la pensée, et aussi celle de la matière et de la cause, sont encore aujourd'hui une question , comme l’affirme M. Scherer, d’où vient que cet habile critique n’a ni combattu ni même mentionné les arguments que nous venons de transcrire, et qui tranchent la difficulté? Qui croira qu’il les ait ignorés? Et, les connaissant, comment les a-t-il oubliés ou omis? Quoi qu’il en soit, à la certitude d’un fait évident, au témoignage du sens

intime toujours entendu par qui l’écoute, qu’appose-t-il? Une hypothèse qui a le double malheur d’être contredite par les faits et de résister à tous les efforts que la raison a tentés jusqu’ici pour la comprendre.

Ce qui est incompréhensible n’explique rien , car qu’est-ce donc qu’expliquer, si ce n’est éclaircir ce qui est obscur au moyen de ce qui est lumineux? Ténébreuse, contradictoire, inintelligible, l’hypothèse matérialiste laisse ou plutôt jette dans l’ombre , bien plus, dans le néant, toutes les réalités que perçoit la conscience et que conçoit la raison. Impuissante à donner au philosophe le secret de sa propre nature, elle peut bien moins encore lui apprendre quelque chose de la nature des êtres qui ne sont ni lui ni son semblable, et qu’il ne concevra jamais qu’à l’image de lui-même, tantôt diminuée, tantôt agrandie jusqu’à l’infini. Aussi qu’arrive-t-il aujourd’hui? Les hommes éminents, qui traitent leur sens intime et leur raison comme de faux témoins, et qui leur imposent silence, ne trouvant plus ni en eux-mêmes ni au dehors aucune voix qui leur parle de la cause, de la substance, de Dieu, prennent le parti de reléguer ces objets de la pensée parmi les chimères et les illusions. Et voilà toute métaphysique niée ! Mais attendez : nul n’a le pouvoir magique d’anéantir d’un trait de plume la moitié, pour le moins, de ce qui est. L’instinct métaphysique, pendant quelque temps comprimé, se redresse un jour et prend sa revanche. La métaphysique, moquée et chassée par les uns, supprimée par les autres, revient à l’improviste : elle envahit de tous côtés les systèmes qui avaient prétendu s’en passer. Tel dit en haut d’une certaine page que l’homme n’est ni corps ni esprit, ni la réunion d’un corps et d’un esprit, et six lignes plus loin il écrit que la matière veut

DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME, et agit, et qu’elle se manifeste comme pensée. N’est-ce pas rétablir en d’autres termes le corps que l’on a nié tout à l’heure, et en faire le sujet métaphysique et aussi la cause de la volonté , de l’action et de la pensée? Seulement cette métaphysique manque du seul appui qui puisse la fonder, l’expérience, car l’expérience afïirme que l’esprit est indivisible , et que la pensée est autre chose qu’une manifestation supérieure de la matière.

Ces inconséquences, ces contradictions, auxquelles sont exposées les intelligences les plus sérieuses et les plus sincères quand elles dédaignent les procédés de l’analyse psychologique, ou qu’elles refusent d’épuiser l’énergie de ces procédés, seraient, à elles seules, un grave motif de cultiver avec une ardeur croissante la science de l’esprit. La solidité des principaux résultats auxquels cette science est parvenue en est une raison bien plus grave encore. Nous croyons avoir montré, en comparant les écrits et les arguments des écoles rivales, que les assises fondamentales de la science psychologique, qui sont la base de la philosophie elle-même, demeurent, même après des attaques redoublées, debout et intactes. Bien d’autres vérités, élevées sur celleslà, n’ont pas été non plus entamées. Ce n’est pas tout : les adversaires du spiritualisme admettent de leur plein gré ou sont entraînés à admettre en dépit d’eux-mêmes les faits de la vie interne et la méthode par laquelle ces faits sont connus et classés. Enfin, et un tel symptôme est à noter, très-peu d’hommes, même parmi les plus décidés, accepteraient la qualification de matérialistes. Ils repoussent le mot, ils se défendent de la chose. Encore moins voudraient-ils souscrire aux conséquences fatalistes de leurs idées, renier la liberté, et, s’abais-

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sant au niveau des agents physiques, courber le front sous le joug de la force brutale. Le siècle est, en ce point, aussi peu logique, aussi peu d'accord avec luimême que les savants. Sa conduite, ses mœurs, sa mol lesse, son goût de l'argent et du luxe, sont matérialistes; ses discours n'osent guère l’être. Il faut descendre jusqu’aux derniers degrés l’échelle de l’ignorance pour rencontrer fréquemment l'athéisme effronté ou le matérialisme franc et cynique. D‘où vient celte contradiction? De la mode, de l’habitude, du préjugé? Non. La source en est, ce semble, plus profonde. Outre l’éducation religieuse, cinquante ans d’efforts philosophiques ont développé dans notre pays le sentiment de l’âme, de sa dignité, de ses devoirs et la notion de sa divine origine. Les mêmes moyens qui ont commencé cette œuvre scientifique et qui en ont déjà fait le succès peuvent en assurer l’avenir. Parmi ces moyens, efficaces à diverses titres, le plus efficace est la méditation puissante, intense, infatigable, sur les grands objets de la pensée. Qu’on y songe, il y a eu, depuis Périclès jusqu’à nos jours, deux grandes révolutions philosophiques. Qui les a faites? Des matérialistes? des positivistes? des critiques? Non; deux méditatifs spiritualistes, partis l’un et l’autre de l’observation psychologique : Socrate et Descartes. Certes, ce n’était là ni des misanthropes, ni des ermites. Ils vivaient parmi leurs contemporains, et Socrate surtout se mêla constamment aux hommes et aux événements de son siècle. Ce n’en furent pas moins deux grands solitaires par l’énergie concentrée de la réflexion et la puissance extraordinaire de se recueillir. Socrate, se promenant avec ses disciples dans les rues d’Athènes, s’arrêtait souvent tout à coup, fermait les yeux et restait de longues heures debout, sans rien

DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME, entendre des bruits extérieurs, occupé à contempler les spectacles de l’âme et à monter de l’âme à Dieu. Platon raconte, dans le Banquet, que son maître resta à Potidée un jour et une nuit immobile devant le camp des Grecs, absorbé dans une recherche tout intérieure. On sait que pour préparer et enfanter sa philosophie, fondée sur l’observation de l’âme par elle-même, Descartes, après avoir employé une partie de sa jeunesse à voyager, à suivre les cours et les armées, s'imposa une solitude et comme une réclusion de neuf années. La pensée, ainsi couvée sous les regards ardents et opiniâtres du sens intime, acquiert plus tard, quand elle éclate, une double et incomparable vertu de rayonnement et d’impulsion. Elle chasse l’erreur devant elle, non comme un coup de vent balaye les nuages, mais comme le soleil dissipe les ténèbres de la nuit. Ce sont aussi d’illustres méditatifs qui ont fait revivre chez nous l’influence libérale du spiritualisme. L’investigation psychologique et rationnelle qu’ils ont pratiquée a produit des fruits qu’il est possible à de plus humbles de produire encore, quoique moins beaux et moins abondants. Voilà pourquoi il serait imprudent de toucher sans de graves raisons à cette méthode expérimentale , qui a le don de rendre en quelque sorte visible l’âme immatérielle, de la mettre toute vivante sous les yeux du lecteur ou du disciple, ravi de se rencontrer et de se reconnaître dans cette âme pareille à la sienne, et qui rend vaines, par un argument de fait, c’est-à-dire par l’évidence même, toutes les négations du matérialisme. C’est aussi pourquoi on a insisté dans cette étude sur l’excellence des procédés de la science de l’esprit, sur l’infériorité des méthodes nouvelles que l’on propose, et sur les dangers que présentent celles-ci. La méthode expérimentale a

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fuit scs prouves : il ne s’agit que de l’appliquer plus assidûment que jamais. Sagement combinée avec la méthode historique, qui la complète, et avec l’intuition rationnelle, qui ajoute l’absolu au relatif; secondée, mais non point supplantée par l’observation physiologique et par l’étude des sciences naturelles, cette méthode de réflexion conservera au génie philosophique de notre pays son caractère propre, qui est la mesure, et son rôle, qui est de concilier d’abord, pour les surpasser ensuite, l’empirisme anglais et l’idéalisme germanique. Au reste, soit en y revenant eux-mêmes après s’en être écartés, soit en y restant fidèles, les nouveaux psychologues ont proclamé encore une fois la certitude et la légitimité de ce puissant instrument scientifique (1).

(t) Celle Étude a clé insérée dans la Revue des deux mondes f numéro du 15 octobre 1864.

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