‹ La science de la mainChapitre 11 sur 23 · CONTINUATION DU MÊME SUJET · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU MÊME SUJET

Les mains romaines.

Telles no furent pas, telles ne purent être les mains du peuple roi.

Voués n la guerre et au mouvement par l'organisation que Leur transmirent les gens de main et les héros d'audace accourus à la voix du nourrisson de la Louve d Itra/n, les Romains reçurent on partage le génie des arts nécessaires aux hommes d'action ; ils excellèrenl dans les exercices du corps ci dans Le maniemenl <1<< armes, dans la construction des aqueducs, des ponts,des grands chemins, des camps,

des machines, des forteresses. Ils n'eurent pour la poésie qu'un goût passager et de reflet; pour les beaux-arts qu'un goût de vanité ; méprisant les idées spéculatives et n'ayant d'estime que pour la guerre, l'éloquence politique, l'histoire, la science du droit et les plaisirs sensuels.

Quand leurs fortes mains, qu'ils avaient si longtemps tenues appuyées sur la terre asservie, détournées enfin de leur spécialité par le spiritualisme chrétien, voulurent se lever vers le ciel, aussitôt la terre leur échappa.

Et ce n'est que répéter une idée, déjà plusieurs fois exprimée, que de dire que le Platonisme n'a pas été plus fatal aux Grecs, en tant que nation vouée au culte de la forme et gouvernée par les idées propres aux mains artistiques, que le Christianisme ne l'a été aux Romains, en tant que peuple régnant sur l'univers j>ar les idées propres aux mains utiles et en spatule. Politiquement parlant, ce furent des actes justes et nécessaires que les supplices de Socrate et de Jésus. Qu'en faveur du bien que leur morale a depuis produit, le genre humain les absolve, soit ! mais Athènes, mais Rome, atteintes dans les idées

dont elles vivaient par les conséquences nécessaires de l'extrême spiritualisme de leurs principes, lesquels ne tendaient à rien moins qu'à substituer l'intelligence de quelques-uns à l'intelligence de tous, c'est-à-dire l'aristocratie à la démocratie, durent les condamner. Au nombre des trente tyrans qu'Anitus, ennemi de Socrate, aida Thrasybule à renverser, on put compter jusqu'à trois disciples de ce philosophe. Or, on sait que ces trente tyrans répandirent en huit mois plus de sang innocent que le peuple n'en avait versé en plusieurs siècles.

Xénophon a écrit sur la république d'Athènes des réflexions qui, à mon avis, réfutent au fond celles qu'il a exprimées sur l'injustice de la condamnation de son illustre maître.

a II est, dit-il, des hommes qui s'étonnent de ce qu'en général, on favorise plus (à Athènes) les artisans, les pauvres et les plébéiens que les citoyens honnêtes. C'est pourtant un moyen sûr de conserver l'état populaire; en elTet, si les pauvres, les plébéiens e1 ceux de La dernière classe sont heureux, ils se multiplient el c'est la force de la démocratie. Que ce soient, au contraire, les riches et les gens distin-

gués, la démocratie élève contre elle-même une puissance ennemie.

« Il ne fallait pas, dit- on, permettre à tous indistinctement de haranguer et d'entrer au conseil, mais seulement à ceux qui ont le plus de talent et de vertu. Rien cependant de plus sage que de per-, mettre, même an dernier plébéien, de parler en public. Que les premiers citoyens aient le droit exclu* sif de haranguer, d'ouvrir un avis, ce sera un bien pour ceux de leurs classes, mais non pour le peuple ; au lieu que le dernier artisan étant maître de se lever et de haranguer l'assemblée, y donne des conseils utiles à lui et à ses pareils.

« Mais, répliquera-t-on, que dira d'important, soit pour lui, soit pour le peuple, un homme de cette sorte ? Eh bien ! dans l'opinion publique, cet homme, tel qu'il est, avec son ignorance, mais son zèle pour la démocratie, vaut mieux qu'un citoyen honnête avec des vues nobles et de la pénétration, mais des intentions perfides.

ce Peut-être un tel plan n'est-il pas le meilleur; du moins il assurera la durée de la démocratie. Il faut au peuple, non pas une administration sage qui

le ferait esclave, mais la liberté et la souveraineté. Avec cela, que la constitution soit vicieuse, c'est le moindre de ses soucis. Ce qui vous parait défectueux dans le système politique, c'est précisément ce qui rend le peuple puissant et libre... »

Un peuple doit s'attacher à découvrir ce à quoi il est spécialement propre, et, cette connaissance une fois acquise, agir en conséquence, sans s'aventurer jamais dans des voies étrangères à sa spécialité. — Les Américains du Nord sont propres aux arts industriels qui relèvent des sciences moyennes — les Anglais sont propres aux arts industriels qui relèvent des sciences élevées — les Français sont aptes aux arts industriels qui relèvent des arts libéraux; — est-ce qu'il n'y a pas dans ces spécialités de quoi suffire à l'activité de ces trois peuples ! La greffe morale, efficace sur quelques individus à qui elle fait luire des fruits étrangers à la nature de leur esprit, ne saurait avoir de prise sur les masses. On peut modifier, mais on ne peut transformer complétement le génie d'un peuple — donc, que l'Angleterre, Eécon4e surtout en mains spatulécs, couvre Les continent de ses colonies et les mers de ses vais-

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seaux ; que la France, féconde surtout en mains artistiques et philosophiques, essème les idées comme sa rivale les hommes, à la bonne heure ! Mais la pratique des beaux-arts par les continuateurs du génie carthaginois, mais la pratique de l'industrie par les continuateurs du génie grec, ne seront, du moins de longtemps, pour chacune de ces nations, qu'une source indigente de gloire négative, de succès équivoques et de profils douteux.

Il y a des facultés, des qualités en honneur dans l'opinion, que nous ne possédons pas tous, mais que tous nous voulons passer pour posséder. Il en est d'autres que nous possédons en effet, mais dont nous n'osons tirer vanité, comme si toute chose mise à sa place n'était pas bonne en soi. C'est là recueil que rencontreront les personnes qui, après avoir étudié cette théorie, entreprendront d'en faire 1'auplication. Elles ne connaîtront souvent, que par le témoignage d'un tiers, qu'elles ont rencontré juste dans la définition qu'elles auront donnée de l'intelligence attachée à telle ou telle main. Quelquefois, la bonne foi dictera la dénégation, car combien d hommes s'ignorent et s'ignoreront toujours! mais

souvent aussi, ce sera l'orgueil blessé. Nul, par exemple, dans le monde élégant, ne se soucie de s'entendre dire qu'il est doué du génie des métiers, et non de celui des beaux-arts, que le temple des muses spiritualistes lui est fermé. Il vous faudra faire intervenir et Prométhée, qui, ravissant le feu du ciel, en enseigna l'usage aux hommes ; et Dédale, qui inventa la scie, la hache, les voiles, les mâts de vaisseaux, et attacha, par ces découvertes, des ailes à l'esprit humain; et Papin, et Fulton, ces Prométhées modernes; et César qui, dans ses Commentaires, s'étend avec plus de complaisance sur ses travaux comme ingénieur, que sur ses combinaisons comme général et ses prouesses comme soldat ; — et Charlemagne, qui se servit d'une doctrine comme d'une hache, — et Pierre-lc-Grand, qui se servit d'une hache comme d'une doctrine, —et Machiavel, qui enseigne à disposer des hommes comme d'une matière inerte, et aux yeux de qui le succès justifie tout; — et Diderot, et F. Arago, qui nient résolument : l'un, tout ce quesa subtile logique ne peut expliquer; L'autre, tout ce que son chiffre ailé ne peut atteindre ; — etMonge, et Wast, etc., etc., ces

grands hommes à la main de race parmi les mains en spatule : il faudra, dis-je, faire peut-être intervenir ces noms glorieux pour qu'il consente, lui aussi, à voir le génie qu'indiquent ces phalanges épanouies.

Et il en est des peuples comme des individus : ici c'est la même ignorance, et là la même susceptibilité. Les Italiens actuels savent-ils bien ce qu'ils veulent, ce ta quoi ils sont particulièrement propres? Les Belges, cette nation de boutiquiers vantards, épais, inquiets, fétichistes, à genoux devant le veau d'or, ne se regardent-ils pas comme un peuple modèle? — et les Russes, parce qu'ils connaissent l'usage du stras et du, similor, qu'ils trichent au jeu et méprisent les femmes, ne se disentils pas civilisés?

Ceci doit s'entendre des masses, car il existe partout et dans tous les genres des capacités isolées. — Pindare, Hésiode, Plutarque, Épaminondas, étaient Bœotiens. — Le grand Corneille est né à Rouen, la ville des intérêts mesquins et positifs. — Il y a en Belgique des personnes d'un esprits généreux, sémillant et fin — un de nous aura entendu quelque

Anglais chanter juste. — Lesage a vu le jour clans la rêveuse et romantique Bretagne, province que les beaux esprits du XVIIe siècle ont surnommée, à cause de son inintelligence des choses, la Bœotie française, etc., etc.

Gloire aux mains en spatule! sans elles, il ne saurait exister de société solide et puissante. — Sans l'art du verrier, pour ne parler que de celuilà; sans l'invention des cheminées (telles qu'elles sont aujourd'hui), qui ne remonte, dit-on, qu'au XIVe siècle, et qui sans doute leur appartient, nous ne serions encore que des demi-barbares. — En la tenant comme en serre-chaude, ces inventions ont mis la civilisation, cette fleur spontanée des beaux climats, à l'abri des influences extérieures qui, dans nos rudes contrées, eussent nui à sa culture et à son développement.

En somme, c'est Hercule que les hommes spatules doivent se proposer pour modèle. Ils auront les nerfs en harmonie avec leur tempérament, lequel sera sanguin, e1 avec leurs os, lesquels seront gros

et f'>

Or, ces conditions. Chopin le pianiste, spatule à

petit pouce, ne les remplissait pas. Ses nerfs, d'une extrême ténuité, ne répondaient pas à sa forte charpente : on eût dit une basse montée avec des cordes à violon ; aussi ne rendait-il pas les sons que les physiologistes exercés sentaient qu'il eût dû rendre. On attendait de la vigueur, de l'énergie, de la précision, et il se fondait, comme les artistes, aux doigts de velours, en harmonies estompées. En proie à deux tendances qui le tiraillaient en sens contraires, il ne savait à laquelle entendre. Ce que son sang voulait, ses nerfs ne le voulaient pas ; il aspirait au mouvement et s'affaissait dans le repos, il appelait les coursiers et chevauchait les nuages, il eût voulu mugir comme la tempête, mais une voix intérieure, l'éclair bleu des beaux regards, je ne sais quels appels vers les lambris blasonnés de la zone héraldique, lui commandaient des chants sotto voce. Courtois et souriant, avec une ombre dans les yeux, il était de ces créatures qu'un rien fait tressaillir. Il avait vers le monde, du sein de la solitude, et vers la solitude du milieu du monde, des aspirations pleines d'espérances inquiètes, de tristesses rêveuses, de prostrations attendries, qui

se reproduisaient avec des grâces chastes et poétiques dans ses compositions; mieux organisé, il eût été plus heureux, mais il eût eu moins de génie. Le charme de son talent procédait do la souffrance.

Gomme le principe de la vitalité est dans les nerfs, Chopin est mort jeune.

L'abbé de Lamennais fut une autre anomalie du type en spatule grand pouce. Mais c'était par la charpente qu'il péchait, lui, et non par les nerfs qu'il avait aussi forts et aussi solides que son corps élait grêle, chétif et érciné. Il avait dans la cervelle l'activité et la combativité que les spatules bien conformés et à tous crins ont dans le sang. A lui les noises et les bagarres intellectuelles; il s'escrimait delà plume, ne pouvant s'escrimer de l'épée. Ses yeux s'allumaient au récit d'un combat, et ses spatules allaient, battant la charge, pendant la narration. — Mathématicien et versé dans les hautes sciences, littérateur, théologien, philosophe, il avait, comme M. de Cobentzel, des chevaux dre pour tous les genres '1'' voltige. Mais, de même que la femme e1 l<' mensonge (Jfawow), le savoir el Le doute sonl aussi Qés le mémejour : il se trouva que,

détourné par la science de sa foi dans son- vieux drapeau, le bon abbé, un matin, ne sut plus de qui, de V homme ou des hommes, du pape ou du peuple, faire procéder le principe de l'autorité. Ayant d'ailleurs autant d'affirmations emportées pour l'infaillibilité humaine et convenue, qui est celle du pape, que pour l'infaillibilité divine et réelle, qui est celle du peuple. J'ajouterai qu'à l'obstination de l'onagre, il joignait la sobriété du chameau, et que, par sa ligure et son genre d'éloquence, il rappelait ces prophètes exténués et véhéments, que la Judée, toujours avide de paroles ardentes, abritait autrefois sous ses rochers et ses figuiers poudreux. Il est mort vieux. Jeune, la chasse et l'escrime avaient fait ses délices.

Des anomalies de ce genre existent dans tous les types, et il arrive même, rarement sans doute, mais assez souvent pour motiver cet avertissement, que les principes cle ce livre sont entièrement démentis par d'éclatantes exceptions (tant la physiologie est encore loin d'être une science même à peu près exacte). Ainsi, elles étaient coniques les mains de l'homme de brumaire, de l'ennemi de la liberté,

que les idées psychologiques choquaient dans ses instincts, qui ôta l'instruction publique des mains du grand Fourcroy pour la confier à l'inepte Fontanes (le paysan Fontaine, dit Fontanes), qui, à l'enthousiasme et à la gloire, moyens républicains, substitua le caporalisme et l'argent, moyens césariens, et qui, en définitive, laissa la France aussi pauvre, aussi ignorante et plus petite qu'il ne l'avait trouvée. — Au reste, les mains de ce personnage, beaucoup trop vantées, n'étaient ni fines ni délirâtes, files étaient au contraire assez fortes, assez épaisses et très-courtes. Aussi, fut-il un homme de détail, et qui, s'il tendit à degrandes choses (en estil sans beauté et sans fécondité?) n'y alla que par les petites.

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