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SUITE DU MEME SUJET
Les mains artistiques au XVIe siècle.
Qui dit une époque essentiellement religieuse, dit une époque peu sensuelle, et par conséquent plus poétique selon le sens intérieur que selon le sens extérieur. Aussi les cathédrales du XIIIe siècle Bont-elles plus remarquables sous le rapport de l'idée qu • sous celui de V exécution. Connue les épopées barbares, en même temps qu'elles frappent l'âme, elles choquent souvent le goût. Magnifiques
dans leur ensemble, elles pèchent par les détails. Plus qu'aux esprits analytiques, elles plaisent aux esprits synthétiques. La main des masses s'y montre, celle de l'individu ne s'y montre pas. Elles font la gloire de tous et de pas un. Pourtant, plus que les autres mains, les mains psychologiques y ont laissé leur empreinte. Quant aux mains artistiques, elles n'y ont évidemment travaillé qu'en sous-ordre. Mais à l'époque dite de la Renaissance, ces dernières mains prennent leur revanche. L'art, que le sensualisme grec attire, tout à coup saisi d'un immense besoin de liberté, passe brusquement de l'immobilité symbolique où le mysticisme le tenait enchaîné, dans le monde mouvant des choses palpables et des fantaisies purement humaines. Gomme les turbulents seigneurs de cette époque, il prétend ne relever que de lui-même. Ce n'est plus le beau selon l'âme, la gloire selon Dieu, que le sculpteur et le guerrier vont chercher au fond de la pierre et sur les champs de bataille, c'est le beau selon le sens pittoresque, c'est la gloire selon le monde. et comme le comprend le sensualisme. Dirigé par les mains psychologiques, l'art n'a bâti que des tem-
pies; sous les mains artistiques émancipées, il ira bâti, ou du moins il n'excelle que dans la construction des palais. Sans replier ses ailes, il a abaissé son vol ; pour les rois de la terre, il a quitté le roi du ciel. Il a moins de grandeur, mais il est plus élégant, plus gracieux, plus brillant, plus exquis qu'au moyen âge. Il passe de la décoration publique à la décoration privée, du service des masses à celui des individus.
Du reste, si, de môme qu'autrefois, il ne fait la gloire de presque personne, c'est que, comme autrefois, il est dans l'organisation de presque tous. Un nombre considérable d'excellents morceaux de sculpture et d'architecture de ce temps nous restent, dont les auteurs sont inconnus ; si par l'élévation et l'incontestable supériorité de leurs talents, ils eussent étonné leurs contemporains, il est présumable que leurs noms, consacrés par la reconnaissance et l'admiration, nous auraient été transmis par les chroniqueurs ou par la tradition.
-ne au XVIe siècle, appartient encore au plus grand nombre ;seulemen1 il n'est plus exploité au profil d'une seule idée. Il a la verve, lemou-
vement, l'individualité de cette époque de duels et de guerres civiles, d'amours en plein vent et de cavalcades empanachées, de carrousels et de prouesses par petites bandes d'aventuriers batailleurs. — Autrefois il avait plus de fond que de dehors, aujourd'hui il a plus de dehors que de fond. — Le peuple, dont il est à peu près l'unique industrie , l'aime et pour lui-même et pour le bien-être matériel dont il est la source. Les femmes, qu'il adule, lui rendent l'amour qu'il a pour elles ; et il fait les délices de ces rois de velours et de satin, si pimpants, si sensuels, dans lesquels la France d'alors est si bien résumée.
L'art, à cause de sa variété, de son immensité, n'étant pas une chose qu'on puisse enseigner, qu'on puisse inculquer aux masses comme une vulgaire industrie, il faut, pour qu'une génération entière goûte vivement l'art et le pratique avec succès, qu'elle soit née artiste — et je dis qu'ayant la tête organisée pour une fin, à savoir : ïart, ses mains seront organisées pour cette lin.
La main de François Ier était artistique en ce sens que la paume en était grande, le pouce petit
et les doigts lisses (voir la statue de ce prince à Saint-Denis), mais les phalanges extérieures en étaient sensiblement spatuiées. C'est la main des gens de mouvement et de cheval, que leur fantaisie gouverne, et dont l'humeur changeante n'a guère d'autres mobiles que les suggestions de leur tempérament. Ces esprits inconstants subissent plus que les autres l'influence du milieu où ils vivent. Or, le XVIe siècle appartenant aux arts et aux lettres (par l'eifet du nombre prodigieux de mains artistiques qui existaient alors dans le Sud de l'Europe), François Ier se prit à encourager les individus qui les pratiquaient, non pas pour le progrès intellectuel dont ils pouvaient être la source, c'était là le moindre de ses soucis, mais pour le plaisir qu'il en attendait et qu'en effet ils lui donnaient.
Le XVI siècle fut l'époque des splendides oligarchies, dés Eéigneuriefl et des grands seigneurs, des républiques et des monarchies aristocratiques, des guerres àe religion, c'est-à-dire des guerres pour ou contre une [orme. — des embûches et des guet-apens politiques, — des audacieux voyages de découvertes, - des sorciers, dés astrologues, —
des voluptés et des vices énormes, — des chevaliers sans peur, plutôt que sans reproche. Enfin, des supplices horribles et où il s'agissait moins de la mort, que de la manière de la donner.- Époque pleine de contrastes, à la fois sérieuse et goguenarde, empanachée, enhaillonnée, courant après les beaux missels et les beaux hanaps, lisant Rabelais et Gerson, s' entourant de tortionnaires et d'artistes, de crucifix d'ivoire et de nudités mythologiques, de nains trapus à jambes torses et de belles jeunes filles jouant sur les tapis avec les panthères privées.
L'amour passionné de l'ordre, de la prudence, cle l'utile, n'est le partage ni des peuples ni des individus que l'esprit artistique gouverne.
Dans sa grâce capricieuse, opulente et fleurie, un palais de la Renaissance est une sorte de temple élevé à une divinité incarnée, mais inaccessible aux besoins de notre nature, aux influences du froid et du chaud, des demi-ténèbres et de l'humidité. Il constate la grandeur, la puissance, la richesse, beaucoup mieux qu'il ne les loge ; fenêtres, escaliers, galeries, colonnades, terrasses, portiques,
tout y est disposé pour la montre et rien pour le bien-être, du moins comme nous l'entendons aujourd'hui que le moindre paysan, plus raffiné que les grands seigneurs du temps de Charles VIII, mange avec une fourchette et non avec ses doigts. — Aussi, les classes aisées ont-elles abandonné depuis longtemps au petit peuple ces demeures si richement sculptées, dentelées, étoilées, blasonnées où. parmi les statuettes légères et sous les tourelles unes s'ébattait l'aristocratie aux dehors brillants, mais aux mains encore rudes et grossières
du \ . :1e.
Et il en est, sous les derniers Valois, du costume
comme de l'architecture : on ne se regarde comme velu, qu'autant qu'on est bien mis. C'est d'une parure qu'il s'agit, plutôt que d'un vêtement. On aime mieux soulîrir dans son corps par l'incommodité de la forme de l'habit, que dans son goût par son inélégance.
Au reste, les costumes ne s'inventent point, ils naissent d'eux-mêmes et sont, comme la loi, un résultai nécessaire de la nature des choses, — Fran-