LA MAIN EN SPATULE
Je ne m'occuperai dans ce chapitre que des mains spatulées à grand pouce^ c'est-à-dire de celles où l'instinct particulier à ces mains, pleinement sanctionné par l'intelligence selon la tête^ selon la volonté raisonnée, se manifeste le plus clairement. Le lecteur attentif, d'après ce que j'ai dit des signes attachés aux petits pouces, se rendra aisément compte du génie mixte^ départi aux mains spatulées que la nature a pourvues de ces signes.
J'entends par une main en spatule, une main dont
la troisième phalange de chaque doigt offre la forme d'mie spatule plus ou moins évasée. Qu'on me passe cette syncope.
La main en spatule à grand pouce est sans doute originaire des zones où la rigueur du climat et la stérilité relative du sol, rendent plus obligatoires que dans le sud, la locomotion, l'action, le mouvement, et la pratique des arts par qui la faiblesse physique de l'homme est protégée.
Plus résolue que résignée, la main en spatule a, pour combattre les obstacles physiques, des ressources que les mains coniques ignorent. Ces dernières, plus contemplatives qu'actives, préfèrent, particulièrement dans le sud, les maux de la nature aux peines du travail. La confiance qu'ont en euxmêmes les hommes spatules est extrême. L'aôowdance est leur but, et non, comme les mains élémentaires, lenécessaire seulement. Ilspossèdent d'instinct, et au plus haut degré, le sentiment de la vie positive ; et ils régnent par l'intelligence naturelle qu'ils en ont, sur le monde des choses et des intérêts matériels. Voués au travail manuel, à l'action, et doués par conséquent de sens plus actifs que délicats, la
constance en amour leur est plus facile qu'aux cœurs tournés vers la poésie, et qu'influence plus que le devoir et l'habitude, l'attrait charmant de la jeunesse et de la beauté. — Les grands travailleurs, les grands navigateurs, les grands chasseurs, depuis Nemrod jusqu'à Hippolyte, jusqu'à Bas-de-Guir, ont tous été renommés par leur continence.
La blonde déesse au front d'argent, Diane aux pieds blancs et à la taille svelte, dont l'immortelle vie consacrée à la chasse s'écoule dans la liberté et l'activité dçs bois : les Grecs en ont fait le symbole de la chasteté.
Avec des doigts lisses, les mains spatulées aiment l'élégance dans le comfort, mais l'élégance selon la mode plutôt que selon Vart,
Nos colons des Antilles, gens de luxe et de clinquant, du moins pour la plupart, qui trouvent le bonheur dans le mouvement et la dissipation, dans les salles de danse, de billard, d'escrime ; qui aiment à lutter d'opiniâtreté avec les chevaux rétifs ; dont lâchasse, la pêche, les amours faciles sont les uniques passe-temps : ces colons, dis-je, nécessairement issus d'aventuriers amoureux du hasard et de l'ac-
tioQ, ont probablement tous (comme les élégants coureurs de coulisses et d'écurie de notre Jockey- Clab) les doigts en spatule lisses.
Les grosses mains en spatule sont en beaucoup plus grand nombre en Ecosse qu'en Angleterre, en Angleterre qu'en France, en France qu'en Espagne, et dans les pays de montagnes que dans les pays de plaines.
Le peintre Ribera, que sa nature entraînait vers l'expression du^laid, a toutefois donné, comme Murillo et Zurbaran, des doigts plus ou moins pointus àtous ses personnages; ce qu'il n'eut certes pas fait, si la généralité des mains de son pays ne lui en eût fait une loi. Les gros doigts carrés et en spatule abondent, au contraire, sur les toiles des maîtres boUandais et flamands.
La Galice et les Asturies sont les provinces d'Espagne où l'on voit le plus de mains en saptule ; aussi pst-ce de leurs montagnes, de leurs rochers, que soririit tous les muletiers, tous les gens de peine qu'on rencontre dans la Péninsule.
Les Kabyles, dont le nom signifie : enfanls du
même père, habitent comme oa sait, les versaDtset les gorges du grand et du petit Atlas. C'est le peuple
Maia spunlée.
le plus spatule et aussi le plus laborieux et leplus industrieux de toute l'Algérie. Les Bédouins des plaines, race inerte et féroce, ne sont guère que pas-
teurs ; leurs mains sont énormes. La superstition est
le seul ressort dont il sentent l'action.
Les Suisses ont en partage l'amour du travail, (a patience, l'opiniâtreté. C'est une race peu poétique, à qui Dieu, qui l'a jetée sur un sol en pente où roulent les rochers et les" avalanches, a départi en compensation, l'instinct de la mécanique et de la dynamique. « Les besoins de l'homme, dit lady Morgan, sont ies plus grands maîtres, et les moye.is adoptés pour satisfaire ses besoins sont d'infaillibles indices de la position réelle d'un peuple sur l'échelle de la civilisation ; car le plus haut point de raffinement social n'est qu'un plus parfait développement de quelques ressources physiques ; et l'essor le plus élevé de la science humaine n'est qu'une application plus judicieuse des facultés qui nous oot été données pour soutenir notre ejdstence. »
Parmi les Russes, la main élémentaire est la plus commune, et parmi les Cosaques (peuple d'origine Mongole) la mp.in eu spatule. Les Russes vivent assis l'I voyagent en chariot; les Cosaques vivent debout et voyagent à cheval. Les Russes sbnt merciers, taverniers, boutiquiers, banquiers; les Cosaques sont
artisans et fabriquent eux-mêmes les objets et ustensiles dont ils ont besoin. Les Russes doivent leur gloire militaire à leur discipline; chez eux, elle est en commun : chez les Oo saques, où Ton vise à la renommée par des prouesses personnelles, la gloire est individuelle, «
Pour les raisons suivantes, on fonde avec les mains en^spatule, mieux qu'avec d'autres mains, des colonies durables.
A peu près insensibles à l'art et à la poésie, elles ne portent en elles que peu de germes de mobilité morale .
Elles ne tiennent guère au sol que pour les biens matériels qu'il produit.
Le travail manuel leur plaît, loin de leur être antipathique -, et il en est de même de l'action.
Elles souffrent de l'absence de l'abondance, mais elles ne souffrent point de celle du superflu; car elles ne sont que médiocrement sensuelles. Elles fournisent plus de gourmands que de gourmets, plus d'époux fidèles que de galants Sigisbés, plus de frères Jean que de Panurges.
Leur passion pour la locomotion les rend insensi-
bles, au moins relativement, aux ennuis, je ne dis pas de Texil, mais de l'expatriation.
Apprises qu'elles sont, par la multiplicité des besoins qui assaillent l'homme dans le nord (leur zone natale), à compter beaucoup et avant tout sur ellesmêmes, elles ne redoutent nullement la solitude.
Enfin, elles sont aptes aux sciences qui s'arrêtent au nécessaire physique, et ne prennent dans la vie que ce qu'elle a d'immobile et de constant.
La France, après avoir peuplé de mains de ce genre le Canada et quelques cantons de la Louisiane, sentit (ses sentiments l'ont souvent sauvée de ses idées) qu'elle ne pouvait aller plus loin sans se nuire — et l'Espagne, pour avoir transplanté presque toutes les siennes en Amérique, et s'être privée par là, non-seulement d'instruments de guerre et d'agriculture indispensables, mais encore du contre-poids moral que les idées qu'elles représentent opposaient aux idées mystiques, sensuelles, artistiques, poétiques, a failli périr d'atonie et d'épuisement.
Et d'où vient le bon sens pratique des Américains du nord, si ce n'est des mains de métier^ réparties dans un espace qu'elles peuvent embrasser sans s'é-
nerver, et s' appuyant sur des institutions enharmonie avec leurs instincts !
I Sans l'intervention du génie du Nord, par les
mains flamandes et wallonnes, dans les aifaires du sud de l'Europe, au XVP siècle, la gloire de Charles- Quint, à bon droit si haute, ne serait peut-être que celle d'un conquérant vulgaire. Certes, il doit line bonne partie de ce qu'elle a de solide aux qualités qu'il trouva dans ses Flamands, et qui manquaient absolument à ses sujets Espagnols. Encore aujourd'hui, ces peuples se distinguent par des contrastes frappants. Les Espagnols sont prompts et violents, mais paresseux; les Flamands, au contraire, sont
lents et froids, mais laborieux. Les Espagnols ne sont opiniâtres que sous l'empire de la passion, les Flamands ne le sont que sous l'empire de l'intérêt. Sous un air d'inertie quasi stupide, les Flamands cachent une intelligence très-fine des choses positives; les Espagnols, sous une apparence de gravité flegmatique, cachent une imagination tournée vers les péripéties et les aventures. Les Flamands n'entendent bien que la vie réelle, et ils mettent leur orgeuil à ne manquer de rien; les Espagnols n'entendent bien
que la vie romanesque et contemplative, et ils mettent leur orgueil à se passer de tout. — Avant les dons du travail, tels que la science et les richesses, si chers aux Flamands, les Espagnols placent ceux du hasard, ou plutôt de Dieu, comme la beauté, la valeur, le génie, une naissance distinguée.
C'était avec ses Flamands, gens à grosses mains carrées, que Charles-Quint conservait, exploitait, Organisait, administrait les terres qu'il avait conquises avec ses Espagnols, gens à mains sèches et pointues.
Encore que Tamour de Tarbitaire soit au fond des instincts de tout homme épris de la force matérielle, comme V action a besoin de liberté, et que les individus à mains en spatule sont tous gens d'action, ou du moins de mouvement^ la liberté, partout où ils sont en majorité, comme en Angleterre et aux États- Unis, est d'institution politique; ce qui n'empêche pas (ce qui prouverait même) qile de tous les hommes du monde, les Anglais et les Américains sont les plus enclins à Tindividualismeet à l'exclusiveté.
M. Dupin aîné, dont la devise est.: Chacun pour
soi^ chacun chez soi^ a de grandes vilaines mains noueuses spatulées.
C'est de la cohufe remuante des mains en spatule que sortent ces éternels jaugeurs, ces impassibles toiseurs, dont Tadmiration pour les œuvres de Farchitecture se mesure au plus ou moins de surface des monuments; le sentiment qu'ils ont du beau n'est pas dans la forme, il est dans les nombres. Uarithmétique les gouverne. Ce qui ne les étonne point, et il ne s'étonnent pas de peu, ne leur plaît point ; mais vous les verrez infailliblement s'extasier devant ces monolites énormes, œuvres ou non, dont l'extraction, le transport, la mise en place réveillent en eux des idées d'efforts physiques et d'industrie mécanique qui plaisent à leur esprit.
Dans le Nord, où les mains en spatule et carrées sont en majorité, V artiste est efTacé par Vartimn; en Italie, en Espagne, en France même, l'artisan est effacé parl'artiste. Dans le Nord, il y a plus S! opulence que de luxe ; dans le Sud, il y a plus de luxe que d'opulence.
Vous êtes un homme cultivé, et pourtant vous n'aimez que médiocrement lesUgnes architecturales
et les vieilles pierres sculptées. Une ville est belle, à vos yeux, si elle vous offre de longues rues, se coupant à angle droit ; des places carrées, bordées de maisons uniformes; des promenades plantées d'arbres symétriquement taillés et minutieusement alignés. Quand aux statues, vous n'en exigez pas, et vous savez vous passer de bassins de marbres, de colonnes et de cariatides ; mais vous tenez aux volets verts, aux trottoirs, aux murailles blanchies, aux portes peintes et ornées de luisants marteaux de cuivre. — Vous voulez que la cité, à la fois régulière et riante, respire la propreté, le bien-être, Tordre. Elle aura été bâtie et décorée par des gens de plus de sens que d*imagination. Rien de ce qui est utile et même confortable n'y manquera, mais la folle du logis y cherchera en vain sa divine pâture : la poésie. Or, cette prédilection annonce une main en spatule ou carrée; c'est en Angleterre, en Belgique ou dans le nord de la France, pays où votre type est dominant, et où, par conséquent, le génie qui lui est propre est seul écouté, qu'il vous faudra établir votre résidence . Allez donc! et que cette inexorable symétrie vous soit légère 1
SUITE DU MÊME SUJET
Quand une idée domine la société, les hommes qui la résument, qui la personnifient, voient naturellement venir à eux la puissance, la richesse, et avec la puissance et la richesse, les femmes. L'idée se fortifie bientôt d'un nombre d'adhérents par Inorganisation et le sang^ bien au-dessus de ce qu'il eût été si cette idée ne fût pas parvenue à la domination.
C'est un axiome, dans les haras, que l'étalon, ordinairement (non pas nécessairement) transmet à sa descendance son intelligence avec sa forme.
Jusqu'à un certain point, il en est de même de rhomoie.
Seuls, ils demeurent immobiles, les peuples qui ont restreint le croisement des races par la réclusion des femmes et la division des masses en castes.
Les pays où ces usages n'existent pas ont progressé par la guerre (^u'un grand poète a appelé le mobile du genre humain) et les invasions ; tandis que ceux qu'ils privent de la salutaire injection du sang étranger, ont dégénéré, tout en ne se transformant pas, sous Teffet de ces mêmes causes. A un degré près d'affaissement très-marqué, les peuples des Indes orientales sont aujourd'hui ce qu'ils étaient du temps d'Alexandre.
Et pour le dire en passant, si la mesure du génie d'un homme peut être donnée par celle de la durée de son œuvre, quelle admiration ne devons-nous pas concevoir pour la haute et pénétrante intelligence qui a façonné le joug sous lequel, depuis cinq mille ans, toutes les générations qui se sont succédé dans l'Indoustan ont consenti à se courber.
Tous les ans, aux États-Unis d'Amérique, où afflue de touje part le sang étranger, les lois sont mo-
difiées dans la mesure des changements survenus dans le tempérament de la nation; tandis qu'en Chine et «au Japon, empires hermétiquement fermés aux invasions de ce même sang, les lois (jusques aux moins importantes) demeurent stationnaires, comme les besoins toujours les mêmes (parce que Torganisation nationale est toujours la même) dont elles sont nées.
Ceci confirme l'exactitude de la définition deîaloi par Montesquieu : elle est, dit-il, un rapport nécessaire, résultant ^de la nature des choses.
Les lois dures de Lacédémone convenaient à la race en spatule issue des Héraclides ; et les lois élastiques d'Athènes, au génie mobile et brillant de ce peuple « toujours esclave de l'extraordinaire et dédaigneux des choses accoutumées; qui, amoureux des belles phrases, donnait moins de confiance à ce qu'il voyait qu'à ce qu'on lui faisait entendre; et qui ne pensant comme il faut sur aucun de ses vrais intérêts, toujours séduit par les mots saillants et mené, pour ainsi dire, par le plaisir des oreilles, ressemblait plutôt, dans ses assemblées, à des spectateurs assis pour entendre disputer des sophistes, qu'à des
citoyens qui délibèrent sur les affaires de TÉtat. »
{Thucydide.)
Dans le pays de Léon, en Bretagne, dit M. Souvestre, il existe des villages entièrement peuplés d^hommes toujours en mouvement, toujours en liesse, toujours en fête; et d'autres entièrement peuplés, au contraire, d'honunes constamment tristes, refrognés et moroses. Il attribue avec raison cet état de choses à la coutume religieusement suivie dans chaque village de ne se marier que dans la localité.
Chez les Babyloniens, chez les Égyptiens, peuples fameux dans l'antiquité par leur sagesse et leurs lumières, la, prostitiètion (jusqu'à ce que les différentes tribus ou familles dont chacime de ces nations était composée se fussent assez mêlées entre elles) fut regardée comme un acte méritoire aux yeux des hommes et des dieux. Publiquement exercée sur le parvis des temples, elle comblait de gloire et de considération les femmes qui s'y livraient.
Et de nos jours, dans les royaumes d'Achanti et de Juida, empires que gouvernent des instincts mystérieux et auxquels le destin semble garder quelque avenir ; si une vague crainte de la colère des dieux
vient tout à coup à s'emparer du peuple, les prêtres en expiation du crime secret qui Ta causée, ordonnent une prostitution générale.
Tant la nature, pour arriver à ses fins, a de ressources physiques et morales.
Le communisme^ comme Tdnt défini et expliqué quelques théoriciens de notre époque, ne serait peutêtre pas impraticable chez un petit peuple pur de tout mélange de sang étranger. Et qu'était-ce au fond que le gouvernement de Sparte? sinon ime sorte de communisme savamment organisé ! — Or, les Spartiates, seuls de tous les peuples de la Grèce, n'admettaient point les étrangers au droit de cité.
L'époque étrange contenue entre le neuvième et le douzième siècle, appartient exclusivement aux mains en spatule dures. Charlemagne mort, lui qui avait tâché de relever le civisme romain, elles rentrent dans l'individualisme de leur nature. La société qu'elles fondent, fractionnée en une infinité de petits groupes indépendants les uns des autres, ne parvient à la conception d'une idée qu'à l'aide du signe extérieur qui la matérialise. A chaque groupe son chef, son cri, sa devise, sa bannière; à chaque pro-
fession un vêtement distinct. Sans ces signes tout se confondrait, car, une égale ignorance pesant sur tous, Tordre et la civilisation, si civilisation il y a, sont bien plutôt dans les choses que dans les idées. Du reste, toutes ces mains qu'enveloppent de lourds gantelets d'airain aspirent à la domination. La guerre ! elles veulent, elles appellent la guerre ; la guerre, dis-je, ou du moins ce qui lui ressemble : les tournois et la chasse. A elles les longues chevauchées et les belliqueux tressaillements du fer. Gloire et bonheur au fort, honte et malheur au faible! Voici la lice ouverte ! au but est le pouvoir, d^autant plus enivrant que la loi ni la philosophie ne lui prescrivent point de limites. En l'atteignant, on atteindra en même temps les seuls plaisirs appréciés à une époque où les plaisirs intellectuels sont ignorés partout ailleurs que dans les cloîtres : les plaisirs sensuels.
Les mains en spatule sont vaillantes, industrieuses, actives ; elles ont la force et le génie des mains cyclopéennes. Elles forgent des armures impénétrables. Elles couvrent le sol de tours crénelées qui se dressent sur la crête des rochers à pic, que proté-
gent des eaux profondes et des bois sans issues. Elles bâtissent d'immenses donjons, théâtres d'orgies et de scènes tragiques, repaires toujours hurlant, qu'elles attaquent, qu'elles défendent, qu'elles se disputent avec un effroyable acharnement. — De loin en loin, les mains pointues vouées à la prière et au célibat^ entr'ouvrant les portes des moutiers et des monastères, implorent les bienfaits de la paix de Dieu. La (rêve de Dieu, mieux observée, est du xii siècle.
Si ces mains avec toute la puissance n'eussent eu toutes les femmes, leur règne eût moins duré; elles s'étaient élevées, et, en quelque sorte, multipliées par la hache et l'épée, et ce furent la hache et l'épée qui, en les précipitant tour à tour et Tune par l'autre du haut de leurs créneaux déserts, mirent enûn un terme à leur brutale et sauvage domination.
En Russie, les nobles ont de tels droits (coutume ou légalité) sur les femmes de leurs terres, que la population se ressent à peine de la vente qu'ils font quelquefois de tous les jeunes paysans de leurs villages. Or, ces nobles, espèce orgueilleuse et rampante, fastueuse et^avare, pleine de vices, de ruse, se
âisent d'une race supérieure à celle du peuple. Ils travaillent donc à la mine de leur influence, en multipliant dans les masses le nombre d'individus, déjà très-considérable, auxquels lia ont transmis leur génie avec leur sang.
L'incontinence des grands est l'engrais où se développe le germe de la liberté des petits.
Dites aux gens qui se vantent de descendre en ligne directe des robustes pourfendeurs du ix° siècle, et qui en même temps se piquent de posséder une main fine et pointue, que ce sont là deux prétentions qui s'excluent l'une l'autre. Tout gentilhomme issu de vieille noblesse d'épée, a nécessairement la main en spatule. S'il l'a fine et pointue , il faut chercher la cause de cette anomalie dans l'intimité qui existait au moyen âge entre les châtelaines et les chapelains, ou dans celle qui, plus tard, ouvrit le boudoir des fringantes marquises aux abbés damerets.
Encombrées de valets débraillés et de chiens importuns, les demeures de la petite noblesse bretonne exhalent, comme du temps de Duguesclin, une odeur permanente de bétail et de fumier. Aussi
étrangère aux idées nouvelles que les peintres chinois aux règles, pour eux incompréhensibles, de la perspective, cette noblesse, que je crois très-ancienne, qui boit, qui sonne de la trompe, qui se connaît en bidets râblés, en bassets trapus, et qui ne se connaît qu'en cela, a les mains en spatule.
Les Tcherkesses regardent la chasse^ le pillage, les exercices militaires, conmie les plus honorables occupations de la jeunesse. Les lois, Tobéissance leur sont inconnues, et ils ne cèdent qu'à Téloquence et aux suggestions de la confiance et de Testime. Une belle femme, un beau cheval, une naissance illustre, un corps de fer, des armes brillantes et qui rendent plus vaillant tien qu^à les voir, passent aux yeux de toute la natipn pour les plus précieux des biens. Là, le serf pourvoit aux besoins de raf&an* chi, qui pourvoit à ceux du noble, qui, à son tour, pourvoit à ceux du prince. Le despotisme qu'on exerce fait tolérer celui qu'on subit. — Mains en spatule. (Klaproth.)
Chaque type, dans les grandes décisions surtout^ en réfère toujours, comme je Tai déjà dit, à ce qui abonde en lui. Vous avez vu les mains élémentaires
tirer de l'inertie physique (ea matière d'épreuve légale) des gages dlnnocence ; en en appelant à Tadresse et à la force du corps^ les mains en spatule dures^ pensent en appeler au jugement de Dieu, Et remarquez que quels qu'eifacées que soient aujourd'hui les saillies caractéristiques de chaque type, par les effets combinés du croisement des races, de la civilisation et de Téducation, si, de deux personnes avec lesquelles vous converseî, Tune se fait remarquer par un désintérêt profond pour tout ce qui ûe la touche pas immédiatement, et Tautre par une sympathie spontanée pour les prouessesi louables où non^ de la Vigueur physique, iine paume trôs-développée sera infailliblement le partage de la première, et une main en spatule, ou du moins carrée, le partage de la seconde.
De même que si les renards, que. si les lions vivaient en société, la puissance appartiendi'ait né-* dessairement aux plus rusés parmi ceux-là, et aux plus forts parmi ceux-ci ; de même, chaque type^ quand il est dominant, quand il gouverne, ne manque jatnËiis de choisir ses agents dans tous les genres^ parmi les individus en qui son génie est te mieui
résumé. C'est ce qu'eu d'autres termes je viens d'exposer ; mais cet entraînement excentrique de chaque type expliquant les diverses civilisations qui ont régné sur la terre, j'ai cru devoir insister pour qu'il fût remarçgié airec l'attention qu'il mérite; •au X® siècle, qui fut l'époque de la civilisation selon les mains en spatule dures, le corps puissant des prélats se recrute parmi les gens de guerre et de science mécanique. Gerbert, qui devint pape sous le nom de Sylvestre II, fut élevé du rang de simple / moine à celui d'archevêque, pour avoir inventé / rhorloge à balancier.
Les xn« et xm'' siècles subissent l'empire des idées psychologiques ; les rênes du monde sont dans les mains des prêtres et des théologiens : ainsi Suger, saint Bernard, Abailard, etc.
François I" et Léon X sont réputés grands, parce que leur, goût, conforme à celui de leur siècle, époque qui fut celle de la civilisation selon les mains artistiques, les porte à mettre au-dessus de tout, k beau par la forme.
Avec les mains carrées, triomphe au xvn* siècle le génie de Tordre matériel et de la science admi-
nistrative ; les peintres ne sont plus envoyés en ambassade, ne parviennent plus au cardinalat. Colbert et Louvois gouvernent. Voici l'étiquette, voici l'arithmétique et la tactique qui passent ! chapeau bas, car elles portent le sceptre. ^
C'est aujourd'hui parmi les industriels, les avocats, les financiers, les publicains, que nous allons chercher nos représentants, nos mini3tres, nos hommes d'État.* — Un nombre assez limité de principes sufiût aux sociétés humaines ; le Sud les a découverts et proclamés; telle était sa mission. — . Maintenant, le temps des choses est venu : c'est au fîord, souverainement doué de l'intelligence de lat matière, à les pratiquer et à les enseigner. Or, les publicains, les trafiquants, les ingénieurs, les industriels appartiennent quasi tous aux types du Nord. Toutefois, l'avènement des mains en spatule duTe$ à la tête de la société, en France, sous l'Empire, fut un malheur; car il n'y a qu'une classe d'idées qui, soit au-dessous de celles dont elles sont les instruments n^5, — écoutez les vétérans de l'Empire et comprenez, si vous le pouvez, avec quelle faible dose d'intelligence on arrive à une grande re-
nommée sous le régime du sabre et dans la pleine ferveur du culte de la force matérielle. Et pourtant, ô Joubert, ô Hoche, Marceau, Lafayette, Desaix, Kléber ! magnanimes instruments des mains philosophiques qui fondèrent chez nous la liberté et l'égalité ! hommes au noble cœur et au beau visage, à la fois nouveaux et antiques, âmes grandes et sim-
pies, austères continuateurs de ces Doriens qui demandaient aux dieux de leur donner le bien par le beau^ Ivoire gloire, devant laquelle nous nous prosternons, aujourd'hui qu'un rayon de liberté a dessillé nos yeux, a un instant pâli devant la leur; tant fut profonde Taveugle et stupide ivresse où ils nous plongèrent à force de faux éclat, de mouvement et de bruit.
CONTINUATION DU MÊME SUJET
CatboUcisme et Protestantisme. — Lyrisme. — Mystloisme^
Amoureuses de l'art, de la poésie, du roman, des mystères, les mains pointues veulent un dieu Belon leur imagination ; amoureuses des sciences et de la réalité, les mains en spatule veulent un dieu selon leur raison.
Aux premières, avec les fêtes et la contemplation, le catholicisme ; aux autres, avec les déductions rigoureuses et Faction, le protestantisme.
Le protestantisme s'est rapidement propagé dans
le Nord, où les mains en spatule abondent, et n'a guère pénétré dans le Sud que dans les pays de montagnes, où ces mêmes mains, pour les mêmes raisons, abondent également.
Attendu la douceur des climats et la fertilité relative deç latitudes où elles fleurisserît, les nations catholiques étant pour le moins aussi portées à l'apour que les nations protestantes, je dis que ce ne peut être que par une chaste répugnance de Ves^ prit, que pour satisfaire à un besoin ie pureté morale plus impérieux chez elles que les exigences des sens, qu'elles s'imposent la gêne et les privations que Y indissolubilité du mariage et le célibat obligé des prêtres comportent. Certainement, les nations où ces deux institutions n'existent pas, si éthérée que soit d'ailleurs l'auréole de leurs artistes et de leurs poètes, sont douées de moins de spiritualisme que celles où elles existent.
On a dit que c'était pour reconquérir par la puissance [attachée aux richesses métalliques, leur influence politique évanouie, que les protestants, en France, après leurs revers sous Richelieu, s'étaient livrés avec tant d'ardeur à l'industrie et aux mé-
tiers : ce n'est pas mon opinion. Le même entraînement moral qui leur avait fait embrasser le protes- • tantisme et qui les y faisait persévérer, devait les pousser à Tétude des sciences exactes et à la pratique des arts mécaniques. Les gens de poésie n'ont que faire de preuves en certaines matières ; les organisations propres aux sciences, au contraire, pèsent tout, contrôlent tout, et ne sauraient croire sans preuves. Partout les protestants, non pas à cause de leur culte, mais à cause de leur organisation, surpassent les catholiques d^ns les arts mécaniques et sont surpassés par eux dans les arts libéraux. Plus travailleurs, ils sont moins résignés.
Ce ne sont donc pas deux idées différentes seulement qui sont en présence dans les guerres de religion, mais bien encore deux oi^anisations différentes, deux races triées et obéissant à des instincts diamétralement opposés.
Et c'est là ce qui rend ces guerres si cruelles.
Je ne dois pas oublier de faire remarquer que nous ne sommes inférieurs aux Anglais dans les arts industriels et la haute mécanique que depuis la révocation de redit de Nantes. Denis Papin, Tinven-
teur de la machine à vapeur à haute pression et à piston, dut, à cette époque, étant protestant, se ré-* fugier en Angleterre.
La Grèce et Tltalie, pays entremêlés de plaines et de hautes montagnes^ ont de tous temps et jusqu'à leur entier asservissement, été livrées aux querelles intestines et aux guerres civiles ; mais dans la double . carrière de la pensée et de Faction, les plus beaux génies dont Thumanité s'honore sont sortis de leur sein.
Dans le monde antique, les habitants des monta-*
gnes avaient d'autres dieux que les habitants des
plaines. Les dieux se sont confondus à mesure que
les races se sont mêlées. Aujourd'hui, l'Europe n'a
plus qu'un dieu, que les nations adorent avec des
formes froides et sévères, riches et graves, magnifl-
cjues et passionnées, selon qu'elles occupent la Suisse
et rÉcosse, la France et l'Allemagne, l'Espagne et
l'Italie •
L'Ancien Testament, dont toutes les pages (comme
celles des Sagas, de l'Edda, du Havamal, des Niébe-
lungen) respirent la guerre et le mouvement, l'éner-
gie et 1 action, est beaucoup plus goûté des peuples
du Nord, et particulièrement des peuples protestants, que le Nouveau qui, né au sein d'une génération asservie, et intéressée pour cette raison à déprécier les vertus de la force au profit de celles delà faiblesse, met au-dessus de tout T abnégation, la mansuétude, le repos et la paix.
Dénués qu'ils sont par leur organisation du sentiment de Tart plastique, les protestants en rejetant les images, ont autaint obéi aux lois de l'antipathie physique qu'aux suggestions d'une piété raisonnée. Quant à la poésie, dont tout culte a besoin et qu'ils ne savaient pas voir dans l'art, ils la trouvèrent dans les sdlntesÈcviinves enfin traduites parleurs soins. Les catholiques, de leur côté, n^ont point fait traduire leurs livres, en sorte qu'ils continuent à prier dans une langue qu'ils ignorent; mais l'art leur parle im langage dont ils ont l'intelligence; et ses œuvres, dont ils remplissent leurs églises, suffisent, au défaut de la poésie de la parole, pour entretenir dans leurs âmes l'enthousiasme et là ferveur. Ils possèdent à \m plus haut degré que les protestants le sentiment religieux ; mais l'idée religieuse est plus développée chez les protestants. Le protestantisme
fournit pIuB de docteum, et le catholicisme plus de smnts. Le premier pratique mieux la justice, et l'autre la charité. Le premier doit être compris par reprit, il parle aux penseurs, aux actifs,aux intelligents. L'autre doit être compris par le cœur, il parle a«^ rêveurs, aux simples, aux résignés. A ces derniers, le ciel; aux autres, la terre.
CONTINUATION DU MÊME SUJET
Les maUis anglaiseB.
On remarque qu'un grand et profond silence règne sur les royaumes [de la Scandinavie et de la Chersonèse cimbrique,| aussitôt que la portion la plus robuste et la plus remuante 'des populations que ces dures contrées nourrissaient, a enfin pris pied en Angleterre (et dans quelques autres États du Sud moyen) pour n'en plus sortir. Les peuples actuels de la Norwège, de la Suède et du Danemark, descendent des hommes relativement faibles et de mœurs
paisibles, que les pirates, leurs frères, volant à la conquête et aus aventures, laissèrent derrière eux. Ces pirates qui, sans aucun doute, appartenaient tous au type en spatule dur, en mêlant leur sang au sang breton, lui ont communiqué leur ardeur pour la locomotion et le mouvement. Les Anglais soat les gens du dionde qui aiment le plus à marcher, à chevaucher, à naviguer, à voyager, et c'est aussi parmi eux que le type en spatule est le plus multiplié.
Ce n'est pas sans raison que les Irlandais, amis des fêtes et des noises, gens de piaffe et de bouteille, qu'un rien enflamme, qu'un rien abat; race douée . d'une imagination mobile et colorée, d'un esprit peu essentiel mais prompt, fin, subtil, se piquent d'une origine méridionale.
Je suppose que le type conique est très-commun parmi eux.
L'étonnement que cause aux Anglais notre entridnement pour ce qui orne, pour ce qui parle à l'imagination et au goût, n'est pas plus grand que celui que nous cause leur éternelle préoccupation du confortahle et de l'utile. Ils ne mêlent l'art à rien, l'art;
dis-je,- qui est un moyen de f<ti re valoir lejir gi: la mode leur suffit, c'est-à-dire Tautorité. nécessairement passagère d'une forme matérielle régnant, pour ainsi dire, par elle-même, dénuée qu'elle est de tout acquiescement raisonné. Leurs maisons, leurs meubles, leurs bijoux, leurs ustensiles de table, de toilette, de chasse ; leurs instruments de musique, de mathématique, d'astronomie, etc., accusent, dans leur aride perfection, une telle préoccupation des hostilités possibles de la nature physique, une telle pauvreté d'invention artistique, une imagination si prosaïque et si terne, que nous ne pouvons nous empêcher de les regarder comme un peuple à part, spécialement voué aux entreprises et aux luttes commandées par les taciturnes exigences de la vie matérielle.
On loue les Anglais de leur goût pour la campagne, comme si c'était en eux un goût acquis et d'éducation; il n'en est rien. Ils aiment la campagne, parce que, plus facilement qu'à la ville, ils peuvent y satisfaire leur amour pour les exercices fatigants, nécessaires à leur nature. Les Espagnols, à qui le mouvement et l'agitation corporelle sont antipathiques.
préfèrent, encore plus que nous, que notre climat et notre organisation convient à une locomotion modérée, le séjour des cités à celui des champs.
La parole ne suffit pas aux peuples artistes pour exprimer toute leur pensée : ils accompagnent chacun de leurs mots, pour ainsi dire, d'un geste destiné à peindre vivement et rapidement des nuances inaccessibles au langage. Plus un peuple est artiste, plus il est prodigue de gestes ; aussi, les Anglais qui n'ornent rien, et chez qui tout sentiment vivement exprimé est regardé comme une affectation, se meuvent-ils tout d'une pièce, et ne gesticulentils presque jamais en parlant. Ils ont si peu le sentiment des rapports nécessaires de la forme avec le fond, qu'ils n'aperçoivent pas ce qu'il y a de ridicule et d'inconvenant dans l'action d'un prêtre qui danse, chose fort commune en Angleterre. — En fait de costume, comme en fait de manières (en dehors du riche et du correct dont la nature leur a donné l'instinct), ils ne manquent jamais de confondre la singularité avec la distinction, l'ostentation avec la grandeur, la froideur et l'insolence avec la dignité. Ils se pavanent dans leur amour pour les prouesses
bizarres et les gageures grotesques ; dans leur goût pour les viandes fortes, les vins forts, les étrangers de mœurs baroques ; dans cette tranquille férocité qui leur fait un plaisir du spectacle de deux hommes jouant, pour quelques shillings, à s'entr'assommer, L'Europe que tient éveillée le vacarme incessant de leurs clubs, de leurs raouts, de leurs usines, se met aux fenêtres pour les voir boire à pleins hanaps, s'empourprer la face, banqueter à outrance, s*essoufiler bêtes et gens à Téternelle poursuite d'un renard, à l'éternelle poursuite d'im écu; et ils prennent le morne et silencieux étonnement qu'ils provoquent pour de l'admiration! .
Les Anglais, dit M. Bulwer (dansPe//iam), fonfde leurs affaires un plaisir, de leurs plaisirs une affaire. Us ne sourient jamais. Lorsqu'ils vous demandent comment vous vous portez, ils ont Tair de mesurer votre bière, ils ne cessent pourtant de travailler pour se rendre agréables, mais comme Sisyphe : le rocher qu'ils se sont donné tant de mal à rouler au haut de la montagne, leur échappe et revient vous cogner les jambes. Ils ont trouvé le secret d'être incivils, même en étant polis. Leur chaleur est ton-
jours artificielle, leur froideur jamais. Tout en négligeant ce que Tartiflce peut avoir de charitable, ils en ont adopté la fausseté. Us disent qu'ils abhorrent la servilité, et ils se confondent en adulations devant leurs nobles. Sur le continent, on peut sourire de la vanité d'une classe et de la flatterie d'une autre, car cette vanité est trop bien élevée pour insulter, et cette flatterie trop pleine de grâce pour dégoûter. En Angleterre, au contraire, l'orgueil de la noblesse qui, par parenthèse, est la plus moderne de l'Europe, vous renverse comme un orage de grêle, tandis que les caresses de la bourgeoisie vous font mal au cœur comme de l'eau chaude.
t»e type artistique conique est si rare en Angleterre, que la haute manifestation de ses instincts et de sa logique y choque le sens des masses. Byron, qui appartenait à ce type, a dû aller chercher chez les races poétiques de l'Orieût la justice, l'estime, le repos même, que ses compatriotes, entraînés par le dur et prosaïque génie de leur latitude, s'obstinèrent à lui refuser .
Notre nation doit au type artistique extrêmement répandu che? elle, la verve et l'éclat qui la caracté-
lisent ; mais, attendu le dédain de ce type pour ce qui n'est qu'utile, elle lui doit aussi Tesprit de frivolité qu'on lui reproche.
Les Anglais, que préoccupent sans cesse le mieux matériel^ changent et perfectionnent continuellement leurs machines et leur industrie; pour nous, que favorise un ciel moins hostile, les innovations matérielles nous répugnent autant que Jes innovations morales répugnent à nos voisins. C'est que les premières astreignent à im constant labeur physique, et les dernières à un constant labeur intellectuel. Nous sonmies progressifs dans les idéesy et eux dans les choses. Notre compétence s'étend sur la logique des théories, et la leur sur l'utilité, sur l'opportunité de leur application. Nous immolons les intérêts aux principes, ils immolent les principes aux intérêts.
L'expansion anglaise procède comme Feau, en s' étendant plus qu'en s'élevant, — la nôtre procède comme le feu^ en s'élevant plus qu'en s'étendant. Les Anglais tendent au bien-être par l'accroissement de la domination de l'homme sur les agents physiques. Ils ont produit Bacon, ils continuent les
Romains, ils peuplent et défrichent le monde; nous, nous le civilisons. Nous avons produit Descartes, nous continuons les Grecs, nous tendons au bonheur par la multiplication et le progrès des choses qui intéressent Tesprit. Où nos voisins envoient des marchands, nous envoyons des missionnaires, où ils portent des objets d'utilité, nous portons des livres et des objets d*art.
Vous comprendrez Texcentricité anglaise en songeant que deux types, ayant souvent les mêmes entraînements: les types en spatule et carré, forment, à eux seuls, Timmense majorité des races britanniques; etjfL'un autre côté, vous comprendrez la mobilité des idées qui nous gouvernent en tant que nation^ en songeant que les types conique et pointu, dont les entraînements sont diamétralement opposés à ceux des types dits du Nord, se rencontrent chez nous dans la proportion d'un à quinze, ou, tout au moins, d'un à vingt.
Attendu cette différence dans notre organisation, et, par suite, dans nos idées, nous centralisom^ pour la rendre plus homogène et plus forte. Faction de notre gouvernement. Les Anglais, beaucoup moins
dissemblables entre eux, n'ont que faire de cette centralisation qui, au lieu de Tordre qu'elle produit en France, ne produirait peut-être en Angleterre que des lenteurs et des embarras. La liberté ne leur est pas plus nécessaire, mais leur est plus facile qu'à nous, qui avons deux manières delà comprendre, et, par suite, de la définir et de la vouloir. Aux yeux de notre population conique^ elle n'a de prix que dam les mœurs ; aux yeux de notre population spalulée ou carrée^ elle n'a de prix jw^É^am la loi, La première, plus passionnée que logique, veut se sentir libre ; l'autre, plus logique que passionnée, veut se juger libre.
Que le typç artistique vienne à se multiplier en Angleterre, et c'en sera fait, du moins jusqu'à un certain point, de l'excentricité de cette nation, d'une grande partie de sa force, par conséquent. Uacquies^ cernent de tous manquant en partie au principe gouvernemental, elle aurait alors, comme nous, plus de rationalité que de patriotisme^ c'est-à-dire plus de force àHnertie que de force A'action.
Dans les pays où l'action et le savoir-faire caractérisent nettement le génie des masses, et brillent en
tête de leurs attributs, on rougit de la pauvreté, parce qu'elle constate jusqu'à un certain point raJ> gence de ces attributs. C'est ce qu'on voit en Angleterre, où l'aveu de la misère étant pénible et égal à l'aveu d'un vice, chacun croit s'élever dans l'estime d'autrui en se disant riche. En Espagne, où ni l'action ni le savoir-faire ne sont dans le sang, la pauvreté n'est pour personne une cause de flétrissure. En France, où le savoir passe avant le savoir-faire, la méditation avant l'action, et où la capacité intellectuelle n'a que faire de la richesse pour être démontrée, on avoue sans trop de honte sa pauvreté.
La volonté et la liberté sont la même chose, dit Bœhme, mais la volonté et la sociabilité sont deux choses bien différentes. On est plus libre et moins sociable où les volontés sont fortes, comme en Angleterre, où l'on prise l'originalité ; on est plus sociable et moins libre où les volontés sont médiocres, bomme en France, où l'on prise la conformité. La scène anglaise est passionnée et bouffonne, la nôtre est contenue et comique, — plus de jpoésie et de disparates là-bas, plus d'art et d'harmonie ici.
Vous appliquerez ces principes de philosophie chi-
rognomoniquç aux autres États, comme, par exemple, à l'Allemagne, blonde et froide contrée qu'exalte la triple ivresse de la contemplation, de la musique
et de la pipeJOn y vit gravement, on y rêve énormément ; on y boit dans de grands verres, on y lit dans de gros livres. Comme à Dieu^ comme à Tunivers, le volumineux in-folio s'ouvre tout entier à la description de l'humble pissenlit. C'est le pays des poètes vaporeux et des caporaux rigides, des métaphysiciens enthousiastes et des postillons flegmatiques. Les idées qui y sont en honneur sont trop positives pour noué, ou ne le sont pas assez, car nous éprouvons autant de répugnance pour les gens absorbés dans l'essence, et dont la compréhension ne s'attache qu'àU'incompréhensible, que pour les gens figés dans la matière. L'Allemagne n'offrirait pas l'afiligeant spectacle d'une noble et savante nation gouvernée par l'absolutisme, si la portion spiritualiste de sa population était plus capable d'action, et si la portion active était plus capable de raisonnement. Elle regorge de bonnes gens qui, ayant plus dlâmeque d'intelligence, sont plus aptes au bonheur qu'au plaisir» Recueillis dans la joie, lyriques dans
rintempérance, ils surpassent tous les autres peuples en franchise, en naïveté, en bonté.
Chez eux, fet comédie relève du sentiment ; pathétique et expansive, elle montre Phomme dirigé par le cœur et Tinstinct. Chez nous, elle relève àMjuge' ment; discrète et contenue, elle montre rhomme formé par Téducation et la société. Romanesque et synthétique au-delà du Rhin, historique et analytique en deçà. En France, elle tend au vrai^ et se propose le redressement par la moquerie et le rire ; plus spirituelle que tendre, elle amuse, elle parle à Ves'pritj elle instruit. En Allemagne, elle se propose le beau et tend au redressement par les larmes ; plus tendre que spirituelle, elle intéresse, elle parle au cœur, elle améliore.
D'où je conclus que la comédie appartient aux mains coniques en Allemagne et aux mains carrées et spatulées en France. —Voyez au foyer du Théâtre- Français, les bustes de Molière, de Regnard, de Dancourt, de Lesagc, de Marivaux, ils ont tous le nez aquilin, ce qui implique des phalanges carrées.
CONTINUATION DU MEME SUJET
Les msiins de l'Amérique du Nord.
Encore plus que les Anglais, dont ils sont issus, les Américains du Nord ne font cas que de l'instruction qui enseigne à agir sur la matière et à l'exploiter. Voici sous quels traits les peint M. Michel Chevalier, dans sa dixième lettre sur les États-Unis :
« Le Yankee est réservé, concentré, défiant. Son humeur est pensive et sombre, mais imiforme. Sa tenue est sans grâce, mais modeste et cependant sans bassesse. Son abord est froid, souvent peu pré-
venant; ses idées sont étroites* mais pratiques. Il a le sentiment de ce qui est convenable, il ne Ta pas de ce qui est grandiose. Il n'a pas le moindre brin de disposition chevaleresque, et pourtant il est aventureux. Il se plaît dans la vie errante. Il a une imagination active qui enfante des conceptions originales : ce n'est pas de la poésie^ c'est de la bizarrerie. Le Yankee est la fourmi travailleuse; il est industrieux et sobre, il est économe, rusé, subtil, cauteleux, calculant toujours et tirant vanité des truks avec lesquels il surprend son acheteur inattentif ou confiant. Il dispense rarement l'hospitalité. Il manie la parole sans efforts ; ce n'est pourtant pas un orateur brillant, mais un logicien serré. — Pout être homme d'État, il lui manque cette largeur d'esprit et de cœur, qui fait que l'on conçoit et que Ton aime la nature d'autrui; mais il est administrateur habile, homme d'affaires prodigieux. 811 est peu apte à manier les homnles, il n'a pas son égal pour agir sur les choses, pour les coordonner, pour les mettre en valeur.
4 Quoique négociant consommé, c'est surtout comme colonisateur que le Yankee est admirable.
Sur lui la fatigue n'a pas de prise. Il prend corps à corps la nature, et, plus tenace qu'elle, il l'asservit toujours. Il est le premier marin du monde, l'Océan est son tributaire. Les passions les plus tendres sont amorties en lui par l'austérité religieuse et par les préoccupations de sa profession. Au génie du négoce, à l'aide duquel il tire parti de ce qu'il arrache à la terre, il joint le génie du travail qui la féconde, et celui de la mécanique qui en façonne les produits. »
Il ne peut y avoir chez un tel peuple que des mains en spatule et des mains en phalanges carrées.
La part de bonheur qu'ont faite aux prolétaires, en Russie, en Angleterre, en Amérique, les mains en spatule et utiles, est fort petite. En Russie, terre slavonne où elles régnent sans contrôle depuis Tinvasion du Scandinave Rurik, et où la main élémentaire, qui est celle des masses, est esclave, le soldat, durement assujetti aux pointilleuses exigences d'une discipline de fer, tour à tour harcelé par le mauvais génie de la barbarie et par le mauvais génie de la civilisation, n'ose porter ses regards au-delà de la limite tracée par l'ombre toujours visible du knout. Kn Angleterre, où le plus grand nombre n'a d'autre
étoile polaire que le garde-manger, Tinsatiable voracité des grands ne laisse à celle des petits que des reliefs insuffisants. Dans la puritaine Amérique, l'ouvrier vit au large , mais le repos et le plaisir lui sont interdits. La vie des couvents catholiques n'est ni plus morne ni plus rigide que celle des manufactures de Lowel, par exemple. A Pittsbourg, on ne quitte le travail que pour manger; et le plus long des trois repas qu'on y fait chaque jour ne dure pas dix minutes. Là, l'homme est censé n'avoir qu'un estomac et des bras ; le reste est comme non avenu.
De même que le Lapon ne saurait se former une idée d'un Paradis sans neige, le Yankee ne saurait comprendre le bonheur sans le travail. Aussi logique que nous, qui avons confié la puissance politique, aux penseurs^ c'est-à-dire aux gens de loisir physique (qui sont toujours le petit nombre), parce que dans notre opinion, la prééminence appartient à \dk pensée^ il a, lui, octroyé cette même puissance aux travailleurs (qui forment partout le plus grand nombre), parce que, dans son opinion, c'est au iravai/ qu'appartient la prééminence.
Dans son amour pour le travail, il a érigé en
immoralité tout ce qui pourrait Ten détourner, tout,
dis-je, et jusques aux passe-temps que nous regardons comme les plus innocents et les plus permis.
Les Américains ne sont encore qu'une nation de subrécargues, de pionniers, de fermiers, de merciers ; je n'en veux pour preuve que leurs risibles prétentions an bon ton et aux beaux usages. Gooper a écrit sur ces matières (Souvenirs d'Europe, ' France) des pages où respire à longues et pesantes périodes cette sorte de suffisance pointilleuse, symétrique, pédantesque, si opposée aux tolérantes et libres allures du monde élégant.
Tandis que les Français, peuple relativement peu laborieux, se refusent une foule de jouissances matérielles pour laisser à leurs enfants le moyen de vivre dans l'oisiveté; les Anglais, au contraire, dépensent et consomment avec d'autant moins de scrupules que, ne redoutant point le travail pour eux-mêmes, ils ne sauraient regarder comme un malheur d'en léguer la nécessité à leur progéniture.
D'où je conclus que nos qualités, de même que nos vices, si vices il y a, s'opposent également chez .' nous à l'extension de la production. Nous consora -
mons, et par conséquent nous produisons manuellement moins que les Anglais ; mais plus que les Espagnols, lesquels travaillent moins que nous, mais plus que les Arabes. Ainsi en a-t-il toujours été, aussi est-ce dans les instincts particuliers à notre nation, et non dans l'imitation trop recommandée des procédés matériels des Anglais, que nous devons chercher Téquivalent du remarquable surcroît de force et de prospérité qu'ils ont trouvé dans le développement plus complet du génie qui leur est propre.
Il en est des types comme des plantes, lesquelles ne brillent de tout leur éclat et ne portent tous leurs fruits que sous certaines latitudes. Oi\ les besoins moraux passent avant les besoins physiques, et c'est ce qui arrive dans les riches et fécondes contrées du Sud^ la nature a donné Texcellence aux types dits du Sud. Où les besoins physiques passent avant les besoins moraux, et c'est ce qui arrive dans les pays stériles et dans le Nord^ la nature a donné Texcellence aux types du Nord.
SUITE DU MÊME SUJET
De la vénération de ious les peuples pour les doigts pointus.
Les peuples, si différents qu'ils soient entre eux sous les rapports physiques et moraux, quels que soient la forme de leur gouvernement, le génie de leur culte, leurs idées sur le beau, sur le bon, sur le vrai, sur Futile, s'accordent tous à donner des doigts pointus ou coniques aux images des anges, des génies bienfaisants, dont chacun, selon son culte, croit son ciel peuplé. Il n'est pas jusques aux Chinois, jusques aux Japonais, ces peuples stationi^aires et à
rebours qui mesurent la beauté, la sagesse, le
bonheur, à l'ampleur du ventre, et pour qui les
beaux-arts et la liberté, comme nous les entendons,
ne sont rien, qui n'entrent à cet égard dans les idées
communes.
Le genre humain voit donc autre chose qu'une forme élégante dans une main pointue.
C'est que notre déchéance, sanctionnée par la nécessité du travail, nous est surtout démontrée par cette cruelle et humiliante nécessité. D'où notre respect instinctif pour l'oisiveté, d'où le sentiment qui nous porte à supposer aux êtres, objets de notre amour et de notre adoration, des mains qui, dans nos idées, constatent la pureté, l'idéalité, l'intuition quasi divine et le loisir.
Chez les barbares, comme chez les civilisés, c'est, aux yevx des masses, après l'homme qui ne fait rien, celui qui fait le moins qui est le plus considéré. Ceci, pour parler comme le Coran, n'a-f-il pas une signification.
CONTINUATION DU MÊME SUJRT
Les mains romaines.
Telles ne furent pas, telles ne purent être lés mains du peuple roi.
Voués à la guerre et au mouvement par l'organisation que leur transmirent les gens de main et les héros d'audace accourus à la voix du nourrisson de la Louve d'Airain^ les Romains reçurent en partage le génie des arts nécessaires aux hommes d'action ; ils excellèrent dans les exercices du corps et dans le maniement des armes, dans la construction des aqueducs, des ponts, des grands chemins, des camps,
des machines, des forteresses. Ils n'eurent pour la poésie qu'un goût passager et de reflet; pour les beaux-arts qu'un goût de vanité ; méprisant les idées spéculatives et n'ayant d'estime que pour la guerre, l'éloquence politique, l'histoire, la science du droit et les plaisirs sensuels.
Quand leurs fortes mains, qu'ils avaient si longtemps tenues appuyées sur la terre asservie, détournées enfin de leur spécialité par le spiritualisme chrétien, voulurent se lever vers le ciel, aussitôt la terre leur échappa.
Et ce n'est que répéter une idée, déjà plusieurs fois exprimée, que de dire que le Platonisme n'a pas été plus fatal aux Grecs, en tant que nation vouée au culte de la forme et gouvernée par les idées propres aux mains artistiques, que le Christianisme ne Ta été aux Romains, en tant que peuple régnant sur l'univers par les idées propres aux mains utiles et en spatule. Politiquement parlant, ce furent des actes justes et nécessaires que les supplices de Socrate et de Jésus. Qu'en faveur du bien que leur morale a depuis produit, le genre humain les absolve, soit ! mais Athènes, mais Rome, atteintes dans les idées
dont elles vivaient par les conséquences nécessaires de Fextrême spiritualisme de leurs principes, lesquels ne tendaient à rien moins qu'à substituer Tintelligence de quelques-uns à rintelligence de tous, c'est-à-dire l'aristocratie à la démocratie, durent les condamner. Au nombre des trente tyrans qu'Anitus, ennemi de Socrate, aida Thrasybule à renverser, on put compter jusqu'à trois disciples de ce philosophe. Or, on sait que ces trente tyrans répandirent en huit mois plus de sang innocent que le peuple n'en avait versé en plusieurs siècles.
Xénophon a écrit sur la république d'Athènes des réflexions qui, à mon avis, réfutent au fond celles ' qu'il a exprimées sur l'injustice de la condamnation de son illustre maître.
tt II est, dit-il, des hommes qui s'étonnent de ce qu'en général, on favorise plus (à Athènes) les artisans, les pauvres elt les plébéiens que les citoyens honnêtes. C'est pourtant un moyen sûr de conserver l'état populaire ; en effet, si les pauvres, les plébéiens etcejixde la dernière classe sont heureux, ils se multiplient et c'est la force de la démocratie. Que ce soient^ au contraire, les riches et les gens distin-^
gués, la démocratie élève contre elle-même une
puissance ennemie.
« n ne fallait pas, dit-on, permettre à tous indigtinctement de haranguer et d'entrer auconseil, mais seulement à ceux qui ont le plus de talent et de vertu. Rien cependant de plua sage que de permettre, même au dernier plébéien, de parler eu public. Que les premiers citoyens aient le droit exclusif de haranguer, d'ouvrir im avis, ce sera un bien pour ceux de leurs classes, mais non pour le peuple ; au lieu que le dernier artisan étant maître de 9e lever et de haranguer "l'assemblée, y donne des conseils utiles à lui et à ses pareils.
« Mais, répliquera-t-oft, que dira d'important, soit pour lui, soit pour le peuple, un homme de cette sorte î Eh bien I dans l'opiniou publique, cet homme, tel qu'il est, avecson ignorance, mais son zèle pour la démocratie, vaut mieux qu'un citoyen honnête avec des vues uobles et de la pénétration, mais des intentions perfides.
« Peut-être un tel plan n'est-il pas le meilleur; du moins il assurera la durôe de la démocratie. Il faut au peuple, non pas une administration sage qui
le ferait esclave^ mais la liberté et la souveraineté. Avec cela, que la constitution soit vicieuse, c'est le moindre de ses soucis. Ce qui vous parait défectuciu dans le système politique^ c'est précisément ce qui rend le peuple puissant et libre... »
Un peuple doit s'attacher à découvrir ce à quoi il est spécialement propre, et, cette connaissance une fois acquise, agir en conséquence, sans s'aventurer jamais dans des voies étrangères à sa spécialité. — Les Américains du Nord sont propres aux arts industriels qui relèvent des sciences moyennes — les Anglais sont propres aux arts industriels qui relèvent des sciences élevées — les Français sont aptes aux arts industriels qui relèvent des arts libéraux ; — est-ce qu'il n'y a pas dans ces spécialités de quoi suf&re à l'activité de ces trois peuples I La greffe morale, eflicace sur quelques individus à qui elle fait produire des. fruits étrangers à la nature de leur esprit, ne saurait avoir de prise sur les masses. On peut modifier, mais on ne peut transformer complètement le génie d'un peuple — donc, que l'Angleterre, féconde surtout en mains spatulées, couvre les continents de ses colonies et les mers de ses vais-
dG
eeaus; que la France, îéconie surtout en mains artieliques et philosophiques, essème les idées comme sa rivale les hommes^ à la bonne heure 1 Mais la pratique des beaux-arts par les continuateurs du génie cartbaginois, mais la pratique de l'industrie par les continuateurs du génie grec, ne seront, du moins de longtemps, pour chacune de ces nations, qu'une source indigente de gloire négative, de succès équivoques et de profils douteux.
Il y a des facultés, des qualités en honneur dans l'opinion, que nous ne possédons pas tous, mais que tous nous voulons passer pour posséder. Il en est d'autres que nous possédons en elTet, mais dont nous n'osons tirer vanité, comme si toute chose mise à sa place n'était pas bonne en soi. C'est là recueil que rencontreront les personnes qui, après avoir étudié cette théorie, entreprendront d'en faire l'application. Elles ne connaîtront souvent, que par le témoignage d'un tiers, qu'elles ont rencontré juste dans la définition qu'elles auront donnée de l'intelligence altachée à telle ou telle main. Quelquefois, la bonne foi dictera la dénégation, car combien d'hommes s'ignorent et s'ignoreront toujours I mais
souvent aussi, ce sera l'orgueil blessé. Nul, par exemple, .dans le monde élégant, ne se soucie de s'entendre dire qu'il est doué du génie des métiers, et non de celui des beaux-arts, que le temple des muses spiritualistes lui est fermé. Il vous faudra faire intervenir et Prométhée, qui, ravissant le feu du ciel, en enseigna l'usage aux hommes ; et Dédale, qui inventa la scie, la hache, les voiles, les mâts de vaisseaux, et attacha, par ces découvertes, des ailes à Vesprit humain; et Papin, et Fulton, ces Prométhées modernes; et César qui, dans ses Commentaires, s*étend avec plus de complaisance sur ses travaux comme ingénieur, que sur ses combinaisons comme général et ses prouesses comme soldat ; — et Charlemagne, qui se servit d'une doctrine comme d'une hache, — et Pierre-le-Grand, qui se servit d'une hache comme d'une doctrine, — et Machiavel, qui enseigne à disposer des hommes comme d'une matière inerte, et aux yeux de qui le succès justifie tout; — et Diderot, et F. Arago, qui nient résolument : l'un, tout ce que sa subtile logique ne peut expliquer; l'autre, tout ce que son chiffre ailé ne peut atteindre ; — etMonge, et Wast, etc., etc., ces
grands hommes à la main de race parmi les mains en spatule : il faudra, dis-je, faire peut-être intervenir ces noms glorieux pour qu'il consente, lui aussi, à voir le génie qu'indiquent ces phalanges épanouies.
Et il en est des peuples comme des individus : ici c'est la même ignorance, et là la même susceptibilité. Les Italiens actuels savent-ils bien ce qu'ils veulent, ce à quoi ils sont particulièrement propres? Les Belges, cette nation de boutiquiers vantards, épais, inquiets, fétichistes, à genoux devant le veau d'or, ne se regardent-ils pas comme un peuple modèle? — et les Russes, parce qu'ils connaissent l'usage du stras et du similor, qu'ils trichent au jeu et méprisent les femmes, ne se disentils pas civilisés?
Ceci doit s'entendre des masses, car il existe partout et dans tous les genres des capacités isolées. — Pindare, Hésiode, Plutarque, Épaminondas, étaient Bœotiens. — Le grand Corneille est né à Rouen, la ville des intérêts mesquins et positifs. — Il y a en Belgique des personnes d'un esprits généreux, sémillant et fin — un de nous aura entendu quelque
Anglais chanter juste. — Lesage a vu le jour dans la rêveuse et romantique Bretagne, province que les beaux esprits du XVII^ siècle ont surnommée, à cause de son inintelligence des choses, la Bœotie française, etc., etc. '
Gloire aux mains en spatule! sans elles, il ne saurait exister de société solide et puissante. — Sans l'art du verrier, pour ne parler que de celuilà ; sans l'invention des cheminées (telles qu'elles sont aujourd'hui), qui ne remonte, dit-on, qu'au .XIV® siècle, et qui sans doute leur appartient, nous ne serions encore que des demi-barbares. — En la tenant comme en serre-chaude, ces iaventions ont mis la civilisation, cette fleur spontanée des beaux climats, à l'abri des influences extérieures qui, dans nos rudes contrées, eussent nui à sa culture et à son développement.
En somme, c'est Hercule que les hommes spatules doivent se proposer pour modèle. Ils auront lès nerfs en harmonie avec leur tempérament, lequel sera sanguin, et avec leurs os, lesquels seront gros et forts.
Or, ces conditions, Chopin le pianiste, spatule à
petit police^ ne les remplissait pas. Ses nerfs, d'une extrême ténuité, ne répondaient pas à sa forte charpente : on eût dit une basse montée avec des cordes à violon; aussi ne rendait-il pas les sons que les physiologistes exercés sentaient qu'il eût dû rendre. On attendait de la vigueur, de l'énergie, de la précision, et il se fondait, comme les artistes^ aux doigts de velours^ en harmonies estompées. En proie à deux tendances qui le tiraillaient en sens contraires, il^ ne savait à laquelle entendre. Ce que son sang voulait, ses nerfs ne le voulaient pas ; il aspirait au mouvement et s'aflEaissait dans le repos, il appelait les coursiers et chevauchait les nuages, il eût voulu mugir comme la tempête, mais une voix intérieure, l'éclair bleu des beaux regards, je rie sais quels appels vers les lambris blasonnés de la zone héraldique, lui commandaient des chants sotto voce. Courtois et souriant, avec une ombre dans les yeux, il était de ces créatures qu'un rien fait tressaillir. Il avait vers le monde, du sein de la solitude, et vers la solitude du milieu du monde, des aspirations pleines d'espérances inquiètes, de tristesses rêveuses, de prostrations attendries, qui
se reproduisaient avec des grâces chastes et poétiques dans ses compositions ; mieux organisé, il eût été plus heureux, mais il eût eu moins de génie. Le charme de son talent procédait de la souffrance.
Comme le principe de la vitalité est dans les nerfs, Chopin est mort jeune.
L'abbé de Lamennais fut une autre anomalie du type en spatule grand pouce. Mais c'était par la charpente qu'il péchait, lui, et non par les nerfs qu'il avait aussi forts et aussi solides que son corps était grêle, chétif et éreiné. Il avait dans la cervelle Tactivité et la combativité que les spatules bien conformés et à tous crins ont dans le sang. A lui les noises et les bagarres intellectuelles; il s'escrimait de la plume, ne pouvai^t s'escrimer de l'épée. Ses yeu:^ s'allumaient au récit d'un combat, et ses spatules allaient, ])attant la charge, pendant la narration. — Mathématicien et versé dans les hautes sciences, littérateur, théologien, philosophe, il avait, comme M. de Cobentzel, des chevaux dressés pour tous les genres de voltige. Mais, de même que la femme et le mensonge {Manon), le savoir et le cloute sojit aussi ïiés le même jour : il sç trouva que,
détourné par la science de safoi dans son vieux drapeau, le bon abbé, un matin, ne sut plus do qui, de l'homme ou des hommes, du pape ou du peuple, faire procéder le principe de l'autorité. Ayant d'ailleurs autant d'affirmations emportées pour rinfaillibilité humaine et convenue, qui est celle du pape, que pour rinfaillibilité divine et réelle, qui est celle du peuple. J'ajouterai qu'à l'obstination de l'onagre, il joignait la sobriété du cbameau, et que, par sa ligure et son genre d'éloquence, il rappelait ces prophètes exténués et véhéments, que la Judée, toujours avide de paroles ardentes, abritait autrefois sous ses rochers et ses figuiers poudreux. Il est mort vieux. Jeune, la chasse et l'escrime avaient fait ses délices.
Des anomalies de ce genre existent dans tous les types, et il arrive même, rarement sans doute, mais assez souvent pour motiver cet avertissement, que les principes de ce Uvre sont entièrement démentis par d'éclatantes exceptions (tant la physiologie est encore loin d'être une science 'niéme à peu prèi exacte). Ainsi, elles étaient coniques les mains lie l'homme de brumaire, de l'ennemi de la liberté,
que les idées psychologiques choquaient dans ses instincts, qui ôta l'instruction publique des mains du grand Fourcroy pour la confier à l'inepte Fontanes (le paysan Fontaine, dit Fontanes), qui, à l'enthousiasme et à la gloire, moyens répuhlicains, substitua le caporalisme et l'argent, moyens césariens, et qui, en définitive, laissa la France aussipauvre, aussi ignorante et plus petite qu'il ne l'avait trouvée. — Au reste, les mains de ce personnage, beaucoup trop vantées, n'étaient ni fines ni délicates, elles étaient au contraire assez fortes, assez épaisses et très-courtes. Aussi, fut-il un homme de détail, et qui, s'il tendit à de grandes choses (en estil sans beauté et sans fécondité ?) n'y alla que parles petites.'
La main artistique
Cette main, seloil de légères modifications dans sa forme, a trois tendances fort différentes : — avec de la souplesse, un petit pouce et une paume développée sans exdès, elle a pour but le beau par la forme; large, épaisse et courte, avec \m grand pouce, elle se propose la richesse, la grandeur, Id fortune (là main de Napoléon) ; grande et très-ferme, elle tend aux plaisirs sensuels. Toutes lés trois obéissent à inspiration, et sont relativement inaptes aux arts 7nécanique&. La première procède par Tenthou-
siasme, la secondo par la ruse, la dernicrc par les
suggestions de la volnptti.
La main large, coiirte et épaisse, est Ircs-commune en Normandie, pays d'embûches légales, où l'on a le jugement froid et l'imagination vive; car
l'imaginalion est, après tout, Tapanage distinctif de toute main artistique, quelle qu'elle soit.
Je renvoie au chapitre des mains mixtes ce qui concerne la main normande, et ne m'occuperai dans celui-ci que de la main artistique de race, c'est-àdire de la mieux douée, de celle qui a pour but le beau par la forme.
Ses doigts, volumineux à leur première phalange, vont en s'amincissant jusqu'à Textrémité, laquelle offre la forme d'un cône plus ou moins obtus. Son pouce est petit, comme je viens de le dire, et sa paume assez développée.
Quiconque aura la main ainsi faite ^'attachera d'instinct, et sans que la réflexion y soit pour rien, au côté pittoresque des idées et des choses. La forme le dominera à l'exclusion du fond. 11 préférera ce copiait a ce qui paisi^ comme dit Montaigne. Il ne concevra guère la vérité sous la beauté — avide de loisir, de nouveauté, de liberté, tout à la fois ardent et timide, humble et vain, il aura plus de fougue et d'élan que de force et de puissance. Il passera sans transition de l'exaltation à l'abattement. Inhabile au commandement, et encore moinscapable
d'obéissance, Vallraclion lui sembera être un guide plus sûr que le devoir. Enclin à l'enthousiasme, il aura besoin d'épanchements , et la mobilité de sorr esprit lui rendra pesante la vie domestique et régulière. Enfin, il'aura plus de sentiments tjue d'idées, plus de couleur que de trait. Il sera léger de caractère, il aura de la naïveté et de l'abandon, une imagination de feu, et, trop souvent, im cœur de glace. Une paume assez grande donc, des doigts lisses, un pouce faible, plus des phalanges coniques, c'està-dire de grands appétits sans frein moral sufllsant, . un esprit manquant de force pour assujettir les sens à sa domination; — le tout brochant sur un fond d'idées médiocrement spiritualistes, — tel est, si je ne me trompe, le caractère des artiste? en général. — Il n'y a que le beau qu'ils puissent préférer au plaisir. Ainsi la Nymphéa n'enlr'ouvre le rideau fangeux de son marais natal que pour contempler ie soleil. Us n'ont ni sur le juste, ni sur l'injuste, T\i sur le bon, ni sur l'utile, les idées que professent lesautres types. Ils n'ont que faire d'estimer pour aimer. Ils s'accommodent de la foi, parce qu'elle les dispense de )-aisonner sans les empêcher . de scrUir,
mais ils ue s'accommodent pas du despotisme politique,, parce que son essence est le nivellement, l'uniformité, Timmobilité, conditions trop opposées à leur nature; à eux donc, généralement, la liberté relative, c'est-à-dire celle que comportent', plus que les autres gouvernements, les gouvernements artstocratiques^ lesquels ont toujours cherché un point d'appui dans le luxe et les plaisirs, dans. la magnificence, dans la représentation, dans l'art, dans les dons delà nature comme la valeur, les talents, \me haute naissance. '
L'instinct artistique est singulièrement exclusif et dominateur. Chez quelques peuples, comme chez quelques individus, il se manifeste avant tout autre instinct. Des voyageurs ont trouvé la sculpture en honneur dans des contrées où les premiers éléments de l'agriculture sont ignorés, notamment chez les nègres de l'Australie et dans quelques tribus encore sauvages des côtes orientales de l'Amérique du Nord {Balbi),
L'esprit artistique coule à pleins bords chez toutes les nations des îles de la mer du Sud.
C'est parmi les organisations artistiques qu'on
trouve le plus d'individus n'ayant que les défauts de leur type; or, ces défauts sont : la sensualité, la paresse, Tégoïsme, la singularité, le cynisme, l'esprit de dissipation, l'inaptitude intellectuelle, l'astuce, le penchant au mensonge et à l'exagération.
Nos armées sont pleines de mains artistiques de tous genres; elles leur doivent le caractère de mobilité aventureuse , insouciante, pittoresque , cet élan fulgurant et prime sautier qui les distinguent — elles s'accommodent de tout et sont propres à tout.
On les enlève par la parole.
« Gallia duas res industriosissimè perscquitur , rem militarem et arguti loqui, » (Caton l'Ancien.)
Inerte et gloutonne, l'armée allemande est pleine ' de mains élémentaires ; son apathie ne peut être efficacement combattue que par l'eau-de-vie et le bâton.
Un jour que le soleil brillait et que la Hollande réjouie avait ouvert ses fenêtres, j'eus le bonheur de prendre sur le fait un major de pure race locale digérant sa retraite. On admirait, même cà Rotterdam, le formidable développement de son abdomen.
Il fumait à demi assoupi, remplissant de fumée la salle, où toujours assis, il passait sa vie dans l'écrasante immobilité d'un monolite égyptien. Ce prodigieux végétal militaire n'absorbait pas moins de six mille pintes de bière par an, il n'avait la conscience de son âme qu'après boire ; à jeun, elle croupissait, inerte et morte dans les abîmes de cette panse énorme, comme une barque dans la vase d'un bassin d'où la mer s'est retirée.
Gouvernée par le bien-être matériel et le fétichisme héraldique , l'armée anglaise regorge de mains qui ne représentent guères que les défauts du type en spatule, lesquels sont : la grossièreté, Tintempérance, l'inertie morale, l'emportement, etc. Pour elle, la guerre n'est qu'un métier, la paye est son véhicule, l'estomac son mobile. C'est par le mérite des hécatombes qu'elle prétend à la victoire ; certaine d'être vaincue si les mugissements d'Apis ne se mêlent au bruit de ses clairons . Soumise, à cause de sa brutalité, au régime dégradant des sévices corporels, elle péricliterait dans l'atmosphère de douceur et de liberté où prospère la nôtre. > Sous nos drapeaux l'âme porte le corps, sous les
lyo U SCIENCE DE LA MAIN
drapeaus allemands et anglais le corps porte l'âme ; -^ nous obéissons à l'expril et procédons par l'inlet- Ugettce; les Allemands obéissent à la lettre et procèdent par l'automatisme. Nous sommes les premiers marcheurs du monde; or, c'est un axiome (Maurice de Saxe) qu'on ne gagne pas les batailles avec les mains, mais avec les pieds. Nous sommes une nation guerrière plutôt que militaire, les Allemands sont une nation militaire plutôt que guerrière.
Les généraux à main élémentaire carrée se plaisent dans les vétilles du caporalisme; ils savent combien il entre de brins d'herbe dans une botte de foin, ils prennent au sérieux le port d'arme et l'intégrité du fourniment; ils vous saveùt gré d'avoir une grosse voix et des manières rustiques ; — comme l'araignée dans les demi-ténèbres des greniers poudreux, ils ne se sentent heureux et libres que dans un milieu sans splendeur. Ils tendent au césarisme, et leur fidélité, toute canine, ne connaît que la main qui les nourrit, qui les engraisse, comme dit Tacite.
La tactique, les manœuvres, les campements, les
sièges, la comptabilité, rarchitecture militaire et navale, la guerre de temporisation et de durée, sont du ressort des mains en spatule et carrées. Elles ont la théorie, la méthode, la science; elles tiennent plus au succès qu'à la gloire.
Les généraux à main artistique conique procèdent par rinspiration ; ils se meuvent par saillie ; ils ont la prouesse et le mouvement, l'instinct passionné, la crânerie, l'imprévu — ils tiennent pour le moins autant à la gloire qu'au succès.
Murât, à la bataille de Smolensk, commandait un corps de grosse cavalerie ; il montait un bel étalon noir plein de force et cle grâce, calme, ruisselant d'or, inondé de longs crins luisants. Le roi portait un casque à cimier d'or orné d'une aigrette blanche. Immobile, il regardait au loin, laissant dans le fourreau, d'un air d'insouciance altière, son sabre enrichi de pierreries. Tout à coup il s'agite, ses yeux jettent des flammes, il se hausse sur ses étriers, et d'une voix éclatante : « Changement de direction à gauche! commanda-t-il , au galop 1 » Alors la terre trembla, on entendit un bruit semblable à celui du tonnerre, et ces noirs escadrons d'où
jaillissaient des éclairs, comme entraînés par cette frêle aigrette blanche, s'écoulèrent comme un torrent.
On dut en partie la victoire à ce mouvement.
Murât, le plus épique des guerriers de l'époque impériale, avait, ainsi que Junot, cet autre héros d'audace, la main artistique dure.
Dans leur bravoure sereine, les Grecs des beaux temps de l'antiquité, avant d'assaillir l'ennemi, sacrifiaient solennellement aux Muses, c'est-à-dire aux divinités clémentes qui ouvrent aux hommes les voies sacrées de la persuasion, de la concorde et de rharmonie.
Les Etrusques châtiaient leurs esclaves au son du hautbois, pour modérer leur colère et ne laisser agir que la justice.
Alexandre Dumas, un de nos plus grands peintres littéraires de batailles, a, lui aussi (comme je l'ai déjà dit), la main artistique; seulement, en sa qualité de poète très-nuancé, il Ta fort soUple.
En 1823, devant Pampelune, l'armée espagnole, dite de la Foi, passait les nuits à jouer de la guitare, à fumer des cigarettes, à psalmodier des lita-
nies en égrenant des rosaires; le jour, conchée sur l'herbe poudreuse , elle jasait en mangeant des ciboules ou dormait au soleil. Au vol de la mitraille, vous l'eussiez vue, comme une troupe d*oies effarouchées, s'enfuir en poussant de grands cris et en injuriant les saints. En vain s'efTorçait-on de la contenir : Vieilles capes fauves outrageusement râpées, vieux tricornes de cuir éraillés, bérets blancs à houppes rouges, chefs sans chemises et suant, sous l'oripeau, aumôniers olivâtres et desséchés, vivandières hagardes, scribes rabougris, soldats en guenilles, tout disparaissait en un moment dans un nuage de poussière. Le comte d'Espagne, qui la commandait, avouait que cette canaille, tout à la fois ardente et faible, féroce et lâche, ne pouvait être redoutable à l'ennemi que par ses rapines et son génie picaresque et bohémien.
J*ai autrefois chanté, ou plutôt chansonné, un de ces Malandrins, colonel sans troupe et sans linge, mort à Saragosse en plein cabaret.
On vient (Thabillep de sapin . Le valeureux don Sanchc,
11 est inopl le verre à ti nain,
Le cul Bur une plaocbe.
Tra la la, etc.
laau d'un algiuïit hai^neui,
11 naquit en CasliUe, Ob, dans des senlinieDla ptoui,
Ha mère mourut.. llUe.
Les plus 6da tantes couleurs Brillaient à son panache ;
Cupidon suspendait les cceun Aux cpoca de aa niouslache.
Il portait un manteau râp£.
Sans velours ni pelucbe,
Et Tondait sur un dé fift L'entretien do sa bucbe.
De la disette, <|uand le vent Souniail danà sa cuisine,
Il se régalait gravement D'un air de mandoline.
Il entrait dans un mauvais lieu
Au sortir de l'office, Et se recommandait à Dieu
Sur le gi'abat du vice.
De l'hyperliolc en ses discours, 11 prodiguait l'usage;
Sa sotie langue allait toujours Plus loin que son courage.
Etc., etc...
Le comte d'Espagne était lui-même un petit homme trapu, crépu, râblé, taillé en garçon boucher; très-actif, très-cruel, très- courtois; qui saluait djun geste fanfaron chaque éclair des canons de la place; qu'on rencontrait partout, tranchant du matamore et du capitan; toujours discourant, • pérorant, secouant vivement son petit panache. Mains artistiques.
Le règne des mains en spatule dures fut un règne de matérialisme et do haine; celui des mains artistiques dirigées par les mains psychiques fut une époque de spiritualisme relatif et d'amour. Inaugurée par Abeilard et saint Bernard, elle commence à Tau- ■ rore du XII® siècle et dure jusqu'à la fin du XIII*. * Les mains psychiques se répandent dans la nation et y versent à flots le myticisme enthousiaste qu'elles avaient amassé dans la Contemplative oisiveté des cloîtres sous le règne des mains turbulentes. On aime tout jusqu'à l'exaltation : Dieu, les femmes, là guerre 5 mais la guerre pour une grande et pieuse idée, non pour un intérêt matériel. Une poésie ardente circule dans les veines de la nation, et, comîrië elle a le tempérament die l'héroïsme et de Tart, l'art
et l'héroïsme passent dans ses mœurs et dans ses habitudes. Ce fut le temps dea costumes splendides, des cours d'amour, des croisades, des épopées chevaleresques — comme la vie réelle, l'histoire se teint des couleurs du roman. On pressent Dante, Pétrarque et Gerson. L'idéal de la femme, jusqu'alors obscurci, se révèle enfin, et on établitjle culte de la Vierge, "Par l'institution des ordres mendiants, la carrière du sacerdoce est ouverte au petit peuple, dont les instincts mieux compris, sont hautement réhabilités ; — les mains artistiques, heureuses et triomphantes, quoique contenues dans le cercle des idées psychologiques, s'agitent de toutes parts ; les anges, les viei^es, dont les imaginations étaient obsédées, déployant leurs ailes de pierre, s'envolent par myriades, leur palme à la main, jusques au faîte des édifices — ces vêtements bigarrés, ces verrières i L'blouissantes, ces trèlles lumineux qui , sur les pas
du soleil, symboles d'un culte né parmi les bergers, so promènent dans l'ombre des basiliques, tout le monde en sent la grâce et la beauté. L'architecture religieuse, qui ne fleurit que quand tout un peuple sent, pense et croit comme un seul homme, prend
tout à coup un essor sublime : la grandeur, le spiritualisme des sentiments, se reflètent dans la grandeur et le spiritualisme des magniflques cathédrales de ce temps.
On a dit que c'était sous l'effort de la violence exercée par les rois sur les peuples, que se sont élevés les gigantesques monuments de Memphis, de Thèbes, de Méroé, de Babylone et de l'Inde; mais d'abord il a fallu des siècles pour les bâtir, et la violence, que je sache, ne comporte pas une idée de longue durée. Pour moi, j'expliquerais ces merveilles, comme on a expliqué l'existence des églises du moyen âge : Par ^assentiment de tous à une idée unique. Ces peuples firent de l'architecture, parce qu'elle était dans leur génie, comme aujourd'hui l'industrie est dans le nôtre.
Etranges gens que nous sommes I nous pouvons concevoir une nation de tisserands, et nous ne pouvons concevoir une nation de maçons !
J'ai dit que le génie artistique était éminemment exclusif : quand il est commun à tout un peuple, quand rien ne lui fait obstacle, il comporte alors de telles mœurs et des coutumes si excentriques, qu'el-
les échappent à l'intelligence des autres types. Voltaire, qui, à lui seul, résume complètement le type philosophique, comme il s'est révélé chez nous au XVIII® siècle, nie Babylone et ses usages, tels que les a décrits Hérodote ; il nie la vieille Egypte, que les mains sacerdotales circonscrirent dans une sphère ailée, planant d'un vol immobile au milieu d'un cercle de dieux à tête de taureau; il nie l'Inde, qui sans doute l'eût nié lui-môme, faute de pouvoir le comprendre.
A chaque siècle sa génération, à chaque gêné-* ration son organisation, et, encore une fois, à chaque organisation son génie. Chaque siècle donc, en s'éteignant, emporte nécessairement avec lui le secret d'une notable partie des idées qui l'ont animé.
Herculanum et Potnpéi, retrouvées après dix-sept siècles avec leurs enseigne^ obscènes et leurs fresques effrontées, sous les cendres où toutes deux descendirent vivantes le même jour, nous ont fourni plus de détails sur la vie intilno et familière des anciens, sur ieiirs goûts et leurs idées courantes, que tous les livres qu'ils nous ont laissés.
Ce qui entre trop avant dans les fconvehancfes el
les habitudes d*une époque^ n'est pas remarqué par elle; elle n'en prend pas note, et la postérité n'en a connaissance que par hasard.
Sous le point de vue artistique, ce furent des organisations immenses que celles des Sardanapale, \ des Néron, des Héliogabale, des Borgia père et fils, des Catherine II. Comme ils demeurèrent toute leur vie fidèles à la logique de leur type, je ne pense pas, qu'ils aient jamais connu le remords. i
Carpocras d'Alexandrie et Basilide, les fondateurs de la secte des gnostiques chrétiens (sorte d'illuminés), loin de proscrire les plaisirs sensuels, les regardaient, au contraire, comme une voie de communication avec Dieu, et les rangeaient parmi les actes recommandés comme sains et méritoires.
a Carpocras disait que Jésus était né de Joseph <t et de Marie comme les autres hommes, et distinct gué. seulement par sa vertu; que les anges avaient a fait le monde, et que, pour arriver à Dieu, qui a est au-dessus d'eux, il fallait avoir accompli a toutes les œuvres de la concupiscence, à laquelle a il fallait obéir en tout, attendu que c'est là la « force à qui rÉvangile prescrit de céder. — Il
■ ajoutait que l'âme qui résistait à la concupis-
n ceiice en était punie en passant après la mort a dans un autre corps, et ensuite dans un autre, € jusqu'à ce qu'elle eût tout accompli. — Qu'ainsi 1 le plus sûr était de s'acquitter de cette dette au « plus tôt, en accomplissant dans ce corps où l'on « se trouve, toutes les œuvres de la chair ; car il ' tt tenait qu'il n'y avait point d'action bonne ou 1 mauvaise eu soi, mais seulement par l'opinion « des hommes. De ce principe, il suivait que tous a les plaisirs étaient non-seulement permis, mais 1 commandés : a\issi n'y en avait-il point que les a gnostiques ne pratiquassent. Ils détestaient le tt jeûne, disant qu'il venait de l'auteur du monde, « qui n'était qu'un auge inférieur. Ils se noura rissaient de vin et de viandes délicieuses, se baia gnaient et se parfumaient le corps nuit et jour, a Souvent ils faisaient leur prière entièrement ï nus, comme pour marque de liberté. Les femmes étaient communes entre eux ; et quand Us recevaient un étranger qui était de leur secte, d'abord ils lui faisaient bonne chère, quelque pauvres qu'il fussent ; et après le repas, le mari
a offrait lui-même sa femme. Ils nommaient leurs tf assemblées Agapes, où Ton dit qu'après le fes- « tin ils éteignaient les lumières, et suivaient in- « différemment tous leurs désirs. Toutefois ils a empêchaient la génération autant qu'ils poua vaient. » {Histoire de VEglise, par Fleury.)
Il reste quelque chose de ces idées et de ces mœurs dans TAbyssinie {Voyage de Bruce), et on les a retrouvées chez les nations artistiques qui habitent les îles de la mer du Sud.
Les amours où les sens n'ont point de part, comme l'amour filial, Tamour paternel, l'amour de la famille, sont beaucoup moins intenses dans les mains artistiques que dans les mains en spatule et à phalanges extérieures carrées.
SUITE DU MÊME SUJET
Les mains artistiques au XVI" siècle.
Qui dit une époque essentiellement religieuse, dit une époque peu sensuelle, et par conséquent plus poétique selon le sens intérieur que selon le sens extérieur. Aussi les cathédrales du XIIP siècle sont-elles plus remarquables sous le rapport de l'idée que sous celui de Vexécution, Comme les épopées barbares, en même temps qu'elles frappent l'dnae, elles chorjuent souvent le goiit. Magnifiques
dans leur ensemble, elles pèchent par les détails. Plus qu'aux esprits analytiques, elles plaisent aux esprits synthétiques. La main des masses s'y montre, celle de l'individu ne s'y montre pas. Elles font la gloire de tous et de pas un. Pourtant, plus que les autres mains, les mains psychologiques y ont laissé leur empreinte. Quant aux mains artistiques, elles n'y ont évidemment travaillé qu'en sous-ordre. Mais à l'époque dite de la Renaissance, ces dernières mains prennent leur revanche. L'art, que le sensualisme grec attire, tout à coup saisi d'un immense besoin de liberté, passe brusquement de l'immobilité symbolique où le mysticisme le tenait enchaîné, dans le monde mouvant des choses palpables et des fantaisies purement humaines. Comme les turbulents seigneurs de cette époque, il prétend ne relever que de lui-même. Ce n'est plus le beau selon l'âme, la gloire selon Dieu, que le sculpteur et le guerrier vont chercher au fond de la pierre et sur les champs de bataille, c'est le beau selon le sens piiioresgue^ c'est la gloire selon le monde et comme le comprend le serisualisme. Dirigé par les mains psychologiques, l'art n'a bâti que des tem-
pies: SOUS les mains artistiques émancipées, il n'a bâti, ou du moins il n'excelle que dans la construction des palais. Sans replier ses ailes, il a abaissé son vol ; pour les rois de la terre, il a quitté le roi du ciel. Il a moins de grandeur, mais il est plus élégant, plus gracieux, plusbrillant, plus exquis qa'au moyen âge. Il passe de la décoration publique à la décoration privée, du service des masses à celui des individus.
Du reste, si, de même qu'autrefois, il ne fait la gloire de presque personne, c'est que, comme autrefois, il est dans l'organisation de presque* tous. Un nombre considérable d'excellents morceaux de sculpture et d'architecture de ce temps nous restent, dont les auteurs sont inconnus ; si par l'élévation et l'incontestable supériorité de leurs talents , ils eussent étonné leurs contemporains, il est présumable que leurs noms, consacrés par la reconnaissance et l'admiration, nous auraient été transmis par les chroniqueurs ou par la tradition.
L'art donc, au XVI® siècle, appartient encore au plus grand nombre ; seulement il n'est plus exploité au profit d'une seule idée. Il a la varve, le mou-
vement, l'individualité de, cette époque de duels et de guerres civiles, d'amours en plein vent et de cavalcades empanachées, -de carrousels et de prouesses par petites bandes d'aventuriers batailleurs. — Autrefois il avait plus de fond que de dehors, aujourd'hui il a plus de dehors que de fond. — Le peuple, dont il est à peu près l'unique industrie , l'airae et pour lui-même et pour le bien-être matériel dont il est la source. Les femmes, qu'il adule, lui rendent l'amour qu'il a pour elles; et il fait les déUces de ces rois de velours et de satin, si pimpants, si sensuels, dans lesquels la France d'alors est si bien résnmôe.
L'art, à cause de sa variété, de son immensité, n'étant pas une chose qu'on puisse enseigner, qu'on puisse inculquer aux masses comme une vulgaire industrie, il faut, pour qu'une génération entière goûte vivement l'art et le pratique avec succès, qu'elle soit née artùte — et je dis qu'ayant la tête organisée pour une iin, à savoir : l'art, ses mains siîront organisées pouf cette fin.
La main de François I*' était artistique en ce sfins que la paume en était grande, le pouce petit
et les doigts lisses (voir la statue de ce prince à Saint-Denis), mais les phalanges extérieures en étaient sensiblement spatùlées. C'est la main des gens de mouvement et de cheval, que leur fantaisie gouverne, et dont Thumeur changeante n'a guère d'autres mobiles que les suggestions de leur tempérameQt. Ces esprits inconstants subissent plus que les autres Tinfluence du milieu où ils vivent. Or, le XVI® siècle appartenant aux arts et aux lettres {par l'effet du nombre prodigieux de mains artistiques qui existaient alors dans le Sud de TEurope), François V\ se prit à encourager les individus qui les pratiquaient, non pas pour le progrès intellectuel dont ils pouvaient être. la source, c'était là le moindre de ses soucis, mais pour le plaisir qu'il en attendait et qu'en effet ils lui donnaient.
Le XVP siède fut l'époque des splendides oligarchies, dés seigneuries et des grands seigneurs, des républiques et des monarchies aristocratiques, des guerres de religion, c'eçt-à^dire des guerre» pour ou contre une forme ^ — des embûches et des guet-apens politiques, — des audacieux voyages de découvertes, -- des sorciers, des astrologues, —
des voluptée et des vices énormes, — des chevaliers saos peur, plutôt que sans reproche. Enfin, des supplices horribles et où il s'agissMt moins de la mort, que de la manière de la donner. Époque pleine de contrastes*, à la fois sérieuse et goguenarde, empanachée, enhaillonnée, courant après les beaux missels et les beaux hanaps, lisant Rabelais et Gerson, s'entourant de tortionnaires et d'artistes, de crucifix d'ivoire et de nudités mythologiques, de nains trapus à jambes torses et de belles jeunes filles jouant sur les tapis avec les panthères
L'amour passionné de l'ordre, de la prudence, de l'utile, n'est le partage ni des peuples ni des individus que l'esprit artistique gouverne.
Dans sa grâce capricieuse, opulente et fleurie, un palais de la Renaissance est iine sorte de temple élevé à une divinité incarnée, mais inaccessible aux besoins de notre nature, aux influences du froid et du chaud, des demi-ténèbres et de l'humidité. 11 constate la grandeur, la puissance, la richesse, beaucoup mieux qu'il ne les loge ; fenêtres, escaliers, galeries, colonnades, terrasses, portiques,
tout y est disposé pour la montre et rien pour le bien-être, du moins comme nous l'entendons aujourd'hui que le moindre paysan, plus raffiné que les grands seigneurs du temps de Charles VIII, mange avec une fourchette et non avec ses doigts. — Aussi, les classes aisées ont-elles abandonné depuis longtemps au petit peuple ces demeures si richement sculptées, dentelées, étoilées, blasonnées où, parmi les statuettes légères et sous les tourelles aériennes s'ébattait l'aristocratie aux dehors brillants, mais aux mains encore rudes et grossières du XVP siècle.
Et il en est, sous les derniers Valois, du costume comme de l'architecture : on ne se regarde comme bien vétu^ qu'autant qu'on est bien mi$. C'est d'une parure qu'il s'agit, plutôt que d'un vêtement. On aime mieux souflrir dans son corps par l'incommodité de la forme de Thabit, que dans son goût par son inélégance.
Au reste, les costumes ne sUnventent points ils naissent d'eux-mêmes et sont, comme la loi, un . résultat nécessaire de la nature des choses, — François I*', Voltaire, qui résument si bien leur siècle,
sont, à leur tour, si bien résumés par leur costume, qu'on ne saurait, sans rire, se représenter François 80U8 l'habit d'Arouet et Arouet sous celui de François.
Immobile chez les peuples immobiles et dans les institutions qui po piquent d'immobilité, comme dans l'Ëglise romaine, le costume est changeant chez les peuples changeants, — non par l'effet d'une volonté concertée, mais par l'effet nécessaire de l'état moral contemporain — car, l'homme seul pense, l'homme seul eonnalt la pudeur, l'homme seul s'habille.
Il y a cela de bon à dire en faveur de la mode : qu'elle se propose l'unité.
La nudité des nègres, attendu leur couleur qui les enveloppe comme d'ime ombre et leur tient lieu, pour ainsi dire, de vêtement, est moins immodeste que celle des blancs.
Les nègres ne viennent pas au monde tout vêtus, comme les animaux, mais quasi vêtus ; ce qui les classe entvule chimpanzé et l'homme.
Les Hindous, presque aussi colorés que les nSgres. sont de même presque aussi stationtiairei
qa'eux. Or, rimmobilité est le suprême attribut de l'animalité.
Vuniforme^ si cher aux Russes, est dédaigné des peuples libres parce qu'il classe et oblige.
Notre costume, parce qu'il résume Tétat social le plus avancé du monde, est précisément celui qui sied le moins aux nègres et aux peuples qui sont restés primitifs.
Les gens spatules voyant les choses telles qu'elles sont, et les gens à phalanges coniques telles qu'ils se les imaginent, les premiers s'habillent en rapport avec l'air qu'ils ont en effet, les autres avec l'air qu'ils croient avoir; d'où les extravagantes toilettes des rapins chevelus^ des lyres de grenier^ des jambons d'estaminet^ races excentriques et coniques.
Les acteurs vrais^ les gens mis juste^ comme on dit, ont généralement la main spatulée.
Sous les derniers Valois, le costume accusant le nu, l'art et la littérature rappelèrent l'art et la littérature des Grecs, lesquels vivant quasi nus (de parti pris, et non par grossièreté d'esprit) ne connurent jamais la pruderie et la fausse honte inhérentes aux populations drapées de nos pays froids.
Pimpante, alerte, sensuelle et court-vêluo, la
muse française de ce siècle, plus riche de mots et de tours, plus colorée, moins timorée, moins pédante que celle du dix-septième, respire la forte et savoureuse adolescence d'une nation destinée à tous les genres de succès.
Alors, la prépondérance appai'tenant aux idées du Sud, la France allait naturellement chercher ses modèles en Espagne et en Italie. Aujourd'hui que cette prépondérance appartient aux idées du Nord, nous allons les chercher en Angleterre et en Allemagne. Le génie français est comme le Janus des anciens : il a deux intelligences et deux visages.
Paris, de nos jours, vu le génie propre aux populations du Nord, est bien où il est ; il donne à la nation le genre de force morale qui convient à ce temps-ci. Au XVI' siècle, il eût mieux valu qu'il fût situé plus au Sud.
En 1793, la révolution, détournée par les brillants orateurs de la Gironde du but que lui indiquaient les vrais befoins de l'époque, eût infailliblement succombé sans les montagnards, qui, presque tous nés dans le Nord, la sauvèrent, en la débarrassant
de sa chlamyde grecque, et en la rendant au sentiment de la réalité.
L'art, chez les peuples éminemment civilisés, émane de l'homme ou du raisonnement. Chez les peuples instinctifs, il émane de Dieu ou de Tinspiration. Mesquin au XVIIP siècle, qui fut l'époque la plus intellectuelle s^gloft l^homme, îrest"~îmïnefise au XIII* siècle, qui fut l'époque la plus intellectuelle selon Dieu. — L'art fleurit surtout aux époques où les peuples en marche ont un pied sur la barbarie et l'autre sur la civilisation, où ils croient aux miracles et aux sciences occultes, autant qu'aux faits journaliers et aux sciences exactes. Il est alors suffisamment humain et suffisamment divin ; il se développe appuyé sur la science et sur l'inspiration. ^
Les barbares ont le faste et la grandeur, les civilisés ont le luxe et le goût. Telle était la cour de François I", à une époque encore barbare et déjà civilisée, tel était l'attirail qui l'accompagnait, qu'il lui fallait cinq jours pour se rendre de Paris à Fontainebleau.
Sur une pelouse ovale que bordent de beaux ar-
bres aus tiges élancées et au feuUlage épais, s'élève, dans le jardin des Tuileries, un piédestal portant une admirable copie, en marbre, du groupe charmant des Dioscures. Ces immortels sont nus : les éléments étant sans influence sur les divinités. Leurs mouvements sont lents et souples : le temps n'existant pas pour eus, non plus que les causes qui obligent l'homme à la tension et à l'effort. Gomme en beauté ils sont égaux en âge, mais l'un d'eux, plus recueilli, montre un maintien plus auguste ; c'est celui qui renverse son flambeau au moment de descendre dans l'empire des morts. Adieu, pour un temps, aux coursiers rapides et au fleuve paternel aimé des cygnes et des lauriers roses. Exempts de nos besoins, libres de nos sollicitudes, leur vie, bien différente de la nôtre, s'écoule ou plutôt se prolcmge dans le calma absolu que leur donnent une nature éthérée et l'attribut d'une jeunesse sans un, — enchalaés par un amour immense et mutuel ils en savourent sans réflexion, dans une indolence lileîiie (le sécnrité, la douceur naïve et profonde. Ils sont nus, ai-je dit, mais leurs têtes sont couronnées de fleurs, comme pour syralwliser l'éter-
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nelle félicité, Féternelle fécondité des races immortelles; — de quelque côté qu'on contemple ce groupe, ce ne sont que lignes harmonieuses se déroulant dans le calme, Télégance et la souplesse, mais la force se fait jour à travers ce repos, et on sent que ce sont bien là les dieux amis des exercices virils et dans lesquels THellénie honorait les protecteurs célestes de ses athlètes, de ses écuyers et de ses nautonniers.
L'artiste plein d'inspiration et de réflexidn, de logique, d'élan, de mesure, à qui nous devons ce chef-d'œuvre, avait infailliblement des doigts assez noueux, un grand pouce et les phalanges extérieures coniques.
Et ce n'était pas non plus un homme ordinaire, celui qui, remontant à l'agreste berceau des dieux de la mythologie et s'inspirant des souvenirs de l'antiquité, a placé ce groupe dans un lieu rappelant les cirques ombreux d'Olympie et les pâturages sacrés de la verte Elide^ féconde en chevaux.
En France, l'action du type méridional conique
sur les types du Nord, est naturellement moins
grande que l'action de ceux-ci sur celui-là. Il en résulte que ce dernier type, trop modifié, n'a pas chez nous la valeur de spécialité qui le distingue dans les pays où, au lieu de subir l'influence, il l'exerce, comme en Italie.
Les nations où tous les types abondent, comme chez nous, ont plus de nuances dans le caractère que de couleur tranchée. Celles où deux types seulement forment l'immense majorité ont plus de couleur ttanchée que de nuances, plus d'originalité. Nous sommes plus facilement tolérants que ces dernières, parce qu'il nous est donné de nous identifier sans effort avec tous les caractères, ce qui est impossible aux masses qu'eutraine l'ascendant d'un génie trop exclusif. Ce qu'il y a à'vlile dans ce qui semble n'être que beau échappe aux nations
Ien spatule du Nord; ce qu'il y a de beau dans ce qui semble n'être qu'utile échappe aux nations du Sud..
Si vous haïssez les interminables tournois de paroles, les loquaces et stériles chamailleries, vous éviterez de mettre aux prises des individus appartenant non-seulement à des types différents, mais
mémo à des nuances trop distinctes d'un même type. Chacun de ces individus s'inspirant de sentiments dont les autres ne sauraient se faire une idée parfaitement exacte, ils ne parviendraient jamais à s'entendre. Ainsi, dans le même type, les petites mains généralisent trop, et les grandes pas assez. Aux yeux de Victor Jacquemont, le naturaliste, le géologue, pour qui l'art et la poésie ne sont rien, et qui, au milieu du luxe des nababs, regrette la petite chambre paternelle où il a mangé un gigot en famille ! L'Asie, si vantée par les poètes et les mystiques, est le plus triste et le plus malheureux pays de la terre. — Les économistes jugent de la prospérité d'un pays par le nombre de ses machines, et les artistes par celui de ses monuments, etc., etc.
11 y a plus d'éléments de contradiction , de discussion, et par conséquent à! animation morale^ en France qu'en Angleterre, où la quasi similitude des tendances est constatée par la quasi similitude des types ; — et, comme ce n'est pas une petite cause d'ennui qu'une trop grande conformité dans les idées, il en résulte que les Anglais, qui, chez eux^ ne sont guère verbeux qu'en matière d'intérêt, sont les
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gens les plus ennuyés du inonde hors de l'agitation
des voyages et des affaires.
Si nous n'étions pas le peuple le plus civilisé et le plus appris de l'Europe, c'est-à-dire le plus volonlairement soumis à des règles consenties par la raison, nous en serions le plus turbulent et le plus divisé. Et c'est cette haute civilisation , c'esl-à-dire cette haute abnégation de nos instincts individuels au profit de la raison, qui fait que les peuples moins avancés que nous , nous regardent comme une nation trop raffinée et presque factice.
S'il est vrai que nous entrons' mieux que qui que ce soit dans le caractère des peuples étrangers ; s'il est vrai qu'il n'est point de nation qui, après elle, ne nous préfère à toutes les autres , c'est évidemment parce que, sous notre ciel semi-septentrional, semi-méridional, il n'est point de type, soit du Nord, soit du Sud, dont le génie nous soit totalement étranger. Un point de conformité morale accuse notre parenté avec tous les peuples, parenté qpie les Romains, après s'être mêlés avec toutes les races, noua ont transmise avec leur sang. Que dis-je? il n'erit pas jusques aux sauvages dont nous n'ayons su
comprendre Thuireur fantasque et les bizarres instincts, et cela si bien, que nos heureux colons, pour s'établir et s'étendre dans le Nouveau -Monde, n'ont point été obligés, comme les Anglo-Américains, d'en venir aux terribles extrémités d'une guerre d'extermination. L'approbation des Anglais suffit à un Anglais; pour nous, notre conscience s'inquiète si nous n'obtenons l'approbation universelle; d'où pour notre pays le généreux devoir d'en référer plutôt aux inspirations chevaleresques qu'à celles que suggère l'individualisme national. Et tandis qu'après avoir inoculé à l'Italie, à l'Allemagne, à. l'Espagne, la sainte fièvre de la liberté; tandis qu'après avoir brisé les fers de l'Amérique et de la Grèce, nous ne conquérons l'Algérie que pour la régénérer, les Anglais ne sont jamais intervenus dans les affaires des autres peuples que pour les exploiter, que pour les rendre tributaires de leur commerce et de leur industrie. — On a dit que l'Allemagne était le cœur de l'Europe : soit ; mais nous en sommes la tête. Notre soleil guide la marche de la civilisation du monde ; et ce continent, dont nous sommes l'espérance, la lumière et la joie^
reconnaît qu'il a fait une conquête, quand chez nous Tart, la science ou la liberté ont fait un pas ; car, seuls entre tous, nous. savons imprimer à nos conceptions le cachet de Tuniversalité.