CS
le ,
Comme le sens du tact extérieur a surtout son siège au bout des doigts, et que nous sommes naturellement portés à exercer de préférence celui de nos sens qu’à la vivacité des sensations qu’il nous transmet, nous reconnaissons être le plus exquis et le plus parfait, il est clair que le besoin de ce genre d’action où le sens physique prévaut sur le sens moral, sera d’autant plus impérieux que la spatule, dans les mains de ce nom, sera plus épanouie.
Et d’un autre côté, plus la phalange conique dans les mains artistiques et psychologiques sera effilée, plus l’intelligence quelle signale, se montrera éloignée du monde extérieur et réel. Byron avait les doigts fort pointus, et, de môme qu’IIégésippe Moreau, la main très-délicate.
Les phalanges extérieures son t les yeux de la mai n .
LA SCIENCE l>E LA MAIN.
Chaque type a des formes qu’un travail forcé et tout à fait en dehors du génie dont il est l’instrument né, peut sensiblement altérer, mais ne saurait transformer de manière à le rendre méconnaissable.
C’est ce dont on peut se convaincre dans les villages enc lavés dans les bois, et uniquement peuplés de charbonniers, par exemple ; dans les bourgades assises sur les rochers des petites îles stéri^ les où la pèche est l’unique industrie. A moins que la population de chacune de ces localités ni* soit sortie d’une souche commune, les mains s’y montreront avec leurs variétés, sans que la continuation d’un travail imposé plutôt que choisi parvienne jamais à changer eu phalange spatulée une phalange conique. La main enfle, s’épaissit, perd de sa souplesse et de son élasticité, mais la forme native demeure, de même que l’instinct qui y est attaché. A la vérité, le poète et le logicien, dans ces mains ainsi altérées, dans ces instincts ainsi combattus et faussés, sont presque aussi profondément cachés que le chêne dans le gbmd, que le papillon dans la rampante chrysa-
Iide, que la svelte déesse dans le bloc de marbre à peine ébauché; mais tel récit fuit en famille, telle opinion émise dans les obscurs débats delà tribu, les révéleraient au besoin à l’œil observateur et pénétrant.
Au surplus, s’il vous restait quelque doute relativement à l’effet du travail sur la main offerte à votre interprétation, vous auriez à vous abstenir ou à baser votre jugement sur les formes soigneusement décrites que la main avait autrefois.
Mais, direz-vous, ces signes que vous venez de décrire, sont-ils en effet d’infaillibles indicateurs de nos penchants, de nos tendances intellectuelles ? en d’autres termes, le pavillon constate-t-il bien la nationalité? La voix de l’oracle est-elle celle du dieu?
Selon moi, oui; mais ne m’en croyez pas sur parole, et que votre conviction soit le résultat de vos observations; seulement ne vous prévenez pas à l’avance, et que quelques mains mixtes et difficiles à déchiffrer, parce qu’elles auront un moment
LA SCIENCE l>E LA MAIN.
égaré le pilote, ne vous fassent pas nier la boussole.
Voyons :
Le vent ne frémit plus dans-la voile amollie;
Le flot, près d’expirer, pousse un dernier soupir,
F,t vient, comme un serpent qui roule et se replie.
Au pied de ce rocher se débattre et mourir.
(Rahdoh no Tul).
Quittons la ville, et suivons d’abord ces arpenteurs, ces ingénieurs, tribus peu poétiques et qui adorent Dieu sous la forme d’un triangle; ils vont et viennent dans la campagne, armés de jalons, de planchettes, de chaînettes ; on comprend à leur activité joyeuse qu’ils exercent une profession de leur choix, et que leur esprit, comme l’oiseau dans les branches, comme la gazelle sur les sables, rit et se plaît dans ces trapèzes, dans ces carrés qu’ils tracent avec tant d’aisance et de dextérité :
Mains carrées ou en spatule!
Elles sont de même, ou en spatule, ou carrées, les mains aux doigts noueux , annelés d’équations, que la science aujourd’hui moins timorée, suspend à l’ardente chevelure des comètes.
Pénétrons maintenant dans les ateliers de l’ar-
tillerie el du génie, dans les cirques et dans les hippodromes, théâtres des prouesses de la descendance enrouée des fils d’Alcmènes et de Léda, chez les gens de voltige, d’escrime et d’équilibre, chez les braconniers, les maquignons, les écuyers, etc., etc.
Mains en spatule el grandes mains coniques trèsdures. Ces dernières joignant un vague sentiment de la grâce à la force.
Le plus habile écuyer de notre temps, le plu 8 savant, le plus novateur, le plus élégant, M. le vicomte d’Àure, auteur de plusieurs bons livres sùr l’équitation et l’éducation des chevaux, a la main sensiblement spatulée, mais fort souple.
Que si, quittant la foule et le bruit, nous allons examiner dans la solitude glacée des bibliothèques, sous la tuile inspiratrice des mansardes aériennes, dans l’atmosphère narcotique des laboratoires, dans les salles nues où se pavanent les cuistres et les pédants; si, dis-je, nous allons dans ces lieux divers examiner les mains des philosophes, des artistes, des poètes, des mathématiciens, des savants qu’une vocation irrésistible a enchaînés aux travaux que
ces titres ou professions comportent, nous les trouverons, soyez-en convaincus, telles que je les ai décrites, c’est-à-dire :
Celles des poètes lyriques, des romanciers tendant à l’idéalité, comme G. Sand, Lecontedel’Isle, Chateaubrillant, Hugo, Devigny, Lamartine, etc., à phalanges plus ou moins coniques.
Celles des grammairiens, des critiques, des poètes didactiques, analytiques, dramatiques, genre raisonneur et gai ; celles des médecins, des jurisconsultes, des géomètres, des artistes selon la règle, etc., à phalanges carrées et même en spatule.
Quant aux écoles polytechnique, de dynamique, de mécanique, d’application scientifique, si vous y rencontrez une main fine et pointue, plaignez le sort d’un pauvre poète fourvoyé, d’un adorateur du soleil et d’Astarté, contraint de sacrifier aux Cyclopes et aux Gnomes.
Enfin, que vous dirai-je? Sans vous faire une fatigue d’une étude dont les éléments se rencontrent partout, jetez les yeux sur votre entourage
LA SCI INC K l'E LA MAIN.
intime et habituel ; observez les mains de vos amis, de vos voisins, de vos proches : celui-ci fait des choses intellectuelles ses plus chères délices, toutefois il a plus de poésie dans rime que d’analyse duns l’esprit; il a la passion des tableaux, de la musique, des monuments, des statues, des vers; il aime les choses pour leur beauté plus que pour leur utilité ; - il s’exalte facilement — dans son regard, dans son geste, dans son langage, dans son vêtement, perce je ne sais quoi d’étrange et d’inspiré. — 11 sait se passer du nécessaire et ne sait point se passer du superflu ; — sa bourse, ouverte à tous, n’est inaccessible qu’à ses créanciers. A l’àge où les autres hommes, libres depuis longtemps déjà des illusions de la jeunesse, étreignent la vie réelle et se livrent avec ardeur à la fructueuse poursuite du mulet de la gabelle, son cœur, toujours jeune, toujours ouvert aux espérances ailées, demeure sous l’empire des idées romanesques. — Il voit le monde à la lueur de la lampe antique du spiritualisme, et ignore profondément la valeur matérielle des choses. — Pour lui, les' hautes montagnes laissent tomber de saintes pen-
sées de leur fronts sublimes — il aime le langage paré et les sentiments exquis; il goûte le charme plus que l’esprit, et la grâce plus que la beauté. Il voit de la poésie dans tout — dans la pluie qui raye l’air, dans les vitres qui pleurent, dans le cri rouillé des girouettes, dans ces taches lumineuses, semblables à de blanches colombes, que le soleil dessine et que le vent balance avec l’ombre des arbres. — La nuit, quand la lune voilée plonge son pâle rayon dans l’eau, jl aime à errer, le coeur plein d’une tristesse volontaire, sur le sable humide des grèves désertes.
Il est crédule, il aime l’imprévu, et son âme est comme la flamme qui, si elle ne s’élève, s’éteint.
Eh bien ! cet ami, ce parent, ce voisin, ne peut manquer d’avoir les doigts coniques ou pointus, et un petit pouce.
Cet autre aime à faire œuvre de ses mains : il bêche, il taille, il émonde. Il vit debout, toujours allant, toujours venant, une serpe, un marteau ou un fusil à la main. Il se moque de ces rêveurs contemplatifs qui, toujours voguant sur l’océan des
songes, passent leur vie h regarder l’eau couler, les nuages voler, les arbres s'entre-saluer. Il aime le bruit des fanfares, et les aboiements des meutes.
Il a la passion des chevaux; ses cours sont pleines de chiens, de paons, de poules, de coqs jaspés, portant fièrement et de côté leur chaperon écarlate. — 11 se lève de bonne heure, il est chasseur, il est pécheur. Il connaît sur te bout du doigt tout ce qu’à dix lieues à la ronde il existe de rivières et d’étangs poissonneux, de landes et de bruyères giboyeuses. 11 aime l’aspect de la mer; il aime tout ce qui aide à la locomotion et produit le mouvement. 11 aime la physique, la mécanique, le bruit des chantiers et des usines.
Qu’on ne lui parle pas de ces jardins exhalant je ne sais quel parfum de poésie mystique, retraites pleines de silence et d’ombre, que décorent une statue bénie, un puits sculpté et de fraîches arcades, o il croissent les lauriers et les cyprès, où se plaisent les libellules et les colombes. Il leur préfère de fertiles vergers, de vastes potagers bordés de murs blancs où s’épanouissent, sur des treillis verts, des espaliers sans nombre. IJ», mûrissent sous rlo-
Ifi LA SCIENCE DR LA MAIN.
che l’ananas et le cantaloux ; IJ», coule en droite ligne et au chant des bouvreuils, dans la rigole en pierre, ombragée de noisetiers, le clair ruisseau d’eau vive. Tonnelles, bancs, volets, escarpolettes, que sais-je? tout ce qui meuble ses berceaux, ses terrasses, ses pavillons, sa maison, a reçu de ses mains industrieuses sa forme ou son perfectionnement. Il n’est point superstitieux, il est de son temps et de son pays, dit-il ; et il branle la tète à la voix de l’apôtre, comme à celle des voyageurs ; il recherche le confort, les choses utiles, de bonne qualité et de durée. Les vétérinaires, les maîtres en fait d’armes, les marchands de chevaux, les fondeurs, les tourneurs, les veneurs, etc., trouvent en lui un adepte, un protecteur et un ami. Ses manières sont franches et ouvertes; il a les qualités de la force : la droiture et la sincérité ; il est gouverné par ses affections plutôt que par son jugement.
Ai-je besoin de le dire? cet homme aura les mains en spatule, avec une paume ferme et un grand pouce.
Prêtez maintenant l’oreille aux discours de ce
parvenu : « il a été bouvier, colporteur, contre- « bandier, et il s’en fait honneur ! dit-il en se rcn- « gorgeant ; il pourrai t vivre d’ortolans, ses moyens « le lui permettent , mais il leur préfère la viande « de porc : chacun son goût ! » 11 porte des habits amples, et il a fait couper ses cheveux en brosse. De ses trois fils, il n’estime que celui qui bat luimême ses hardes, qui cire lui-même ses bottes, qui panse lui-même son cheval. « C’est là un homme! sans compter qu’il soulèverait un bomf! les autres lisent, ruminent, jouent du violon, mais ne savent pas seulement coller le vin. » Il aura pour brus des femmes qui s’entendront à écumer le pot et à couler la lessive, qui se promèneront sans ombrelle et mangeront sans serviette. Arrière ces poupées de salon qui ne savent que minauder, s’attifer, danser, chanter ! — Pour lui, la musique l’endort. — Ces gens de bonuetades, copieux en révérences et plantureux en douceurs, leur seul aspect, comme celui des ruts de cave ai des gabeloux, le bouleverse et l’irrite. 11 aime à manger en manches de chemise, sans cravate, et le ventre déboutonné. Il aime les femmes charnues et les gros chiens. Autrefois,
du temps qu’il hantait les foires et les marchés, il était de toutes les noises et de tous les écots. Il a cela de commun avec les philosophes, qu’il ne croit point aux simagrées des Cupellans. — Il ne se connaît pas en tableaux, en statues ; fadaises ! mais il se connaît en bétail et en fumier. — Les sciences, les arts, belles choses vraiment! seulement, elles
n’ont cours ni à la Bourse ni au marché. Il a dans son jardin des carrés de choux et des tiges de soleil. — Il va lui-méme à la boucherie, — il fend lui-même son bois, etc., etc.
Main à paume dure, large et épaisse, doigts en spatules, grand pouce.
Mais en voici un autre dont le vêtement et le maintien annoncent un génie tout différent. Il possède au plus haut degré le sentiment du respect personnel, il a l’air important, du linge empesé et des besicles. — Il habite une petite ville sans commerce, vide de peuple, où l’on s’entend marcher, où le hobereau se pavane, où les sacristains foisonnent. — Il ne parle de ses ascendants, de ses supérieurs que d’une voix grave et contenue. — 11
sait le latin, il sait la géométrie, l’histoire naturelle, la botanique, la géographie, l’archéologie, un peu de médecine, un peu de jurisprudence, un peu de tout ce qui s’apprend, mais à peu près rien de ce qui se devine. — Il ne plaisante guère, et ses bons mots enchevêtrés dans je ne sais quelle glu pédantesque, manquent de sel et d’élan, si non d’à-propos et de justesse. Il donne aux mots les plus susceptibles d’une grande extension de signification intellectuelle, comme ceux de liberté, d’ordre, de poésie, etc., un sens littéral et tout matériel. — Toujours rangeant, vergetant, époussetant, il empile lui-même son linge après en avoir soigneusement vérifié la marque, et tient sous clef depuis sa majorité, les mémoires dûment acquittés de ses fournisseurs. — C’est un homme exact, compassé, méthodique, ponctuel, à cheval sur la règle, soumis aux usages, qui reçoit d’eux son impulsion, que toute innovation froisse, déconcerte, et dont la pensée se meut à l’aise dans les étroites limites d’un bon sens vulgaire. Il est de sa nature de tout prendre au sérieux ; il est dévoué à l’ordre, à la symétrie, à la hiérarchie, aux précédents. Il
consulte plus souveut son esprit que son cœur. Il nie le beau que la théorie n’a pas défini. Il aime les jardins aux allées en croix bordées de buis, où l’on a tout vu d’un coup d’œil, où les arbres annuellement corrigés paf l’art sont sans murmure comme sans mouvement, et où d'épaisses charmilles, semblables à de lourds paravents, se prolongent parallellement.
Tel est le rentier prédestiné aux honneurs de l’écbarpe municipale et qu’attend le banc des marguillers ; où est la légalité , il voit X équité, où est le diplôme, il voit la science. — Il ne révère pas moins la syntaxe que le code. Tel est l’académicien de province, ayant baromètre et thermomètre, ayant longue vue et cadran solaire, fœtus en bocal et chat-huant empaillé ; à la fois oisif et affairé, à la fois instruit et borné. Tel est, dans les esprits secondaires, l’homme à phalanges carrées, à doigts noueux et à grand pouce (1).
(1) Sur quatre caractères, j’en ai décrit deux à leur avantage, et deux à leur désavantage, mais, comme il n’est point de type qui, pris en masse, n’ait les qualités de ses défauts et les dotants de ses qualités, il sera facile au lecteur de rectifier ce qu’il pourrait voir de partialité, soit en bien, soit en mal, dans ces portraits, en les complétant.
Et si ces signes se montrent effectivement en parfaite concordance avec les penchants, dans une personne indépendante et riche, qu’aucune nécessité, par conséquent, ne contraint à se livrer à une occupation, à des études qui ne seraient pas de son goût, quelle preuve plus forte exigerez-vous de la vérité de ce système?
Le peuce.
Le pouce, par la clarté, par l’excellence des signes qu’il présente, mérite de former un chapitre à part.
« A défaut d’autres preuves, disait Newton, le pouce me convaincrait de l’existence de Dieu. »
De même que, sans le pouce, la main serait un instrument défectueux et incomplet, de même sans la volonté morale, la logique, la décision, facultés dont le pouce à différents degrés offre les différents
ML
signes, l’esprit le plus fécond, le plus brillant ne
serait qu’un don sans valeur.
Ainsi que les animaux, nous avons une volonté d’instinct, une logique d’instinct, une décision d’m»tinct ; mais le pouce ne représente que la volonté raisonnée, que la logique raisonnée, que la décision raisonnée.
L’animal supérieur est dans la main, l’homme est dans le pouce.
Des mots pollex truncalus (pouce coupé ou tronqué) que les Romains appliquaient au citoyen sans courage qui se coupait le pouce pour ne pas aller à la guerre, nous avons formé notre mot poltron.
Le pouce des singes, fort peu flexible, et, pour cette raison, peu ou point opposable, n’est regardé par quelques naturalistes que comme un talon mobile.
Tandis que le pouce humain est, au contraire, placé de sorte et organisé de manière à pouvoir toujours agir dans un sens opposé aux autres doigts, c’est pour cela qu’il symbolise, comme je viens de le dire, le sens intérieur ou moral, que nous opposons à notre gré, et le cas échéant, aux entraîne-
menls de notre instinct et de nos sens. Les preuves de cette assertion abondent : ainsi, par exemple, les idiots de naissance viennent au monde sans pouces, ou avec des pouces impuissants et atrophiés; ce qui est logique, car, ou l’essence manque, le symbole doit faire défaut.
Les nourrissons, jusqu’à ce qu’une lueur d’intelligence leur vienne en aide, tiennent constamment leurs mains fermées, les doigts par-dessus le pot/ce; mais, à mesure qu’avec le corps, l’esprit se développe, le pouce, à son tour, se ferme par-dessus les doigts.
Les épileptiques, dans leurs crises, ferment le pouce avant les doigts, ce qui signifie que ce mal, qui est éprouvé avant d’ètre senti, atteint le principe par lequel on pense, avant le principe par lequel on sent.
A l’approche des grandes ombres, le pouce des moribonds, comme pris d’un vague effroi, se réfugie sous les doigts, ce qui annonce une fin prochaine.
L’homme seul , parce qu’il a un pouce, c’est-à-dire la raison, connaît la mort.
Sur la racine du pouce, siège le signe de la ' volonté raisonnée, volonté dont vous mesurerez l’»«* t en si té à la longueur, à l’épaisseur de cette racine. Elle éclaire aussi, di-sentles chiromanciens (lesquels lui ont donné le nom de mont de Vénus) sur le plus ou moins de penchant à l’amour.
Au fait : aimer c’est vouloir.
Dans la première phalange est le signe de la logique, c’est-à-dire de la perception, du jugement, du raisonnement. — Et, dans la deuxième, est celui de l’invention, de la décision, de l’initiative.
Ils levaient le pouce, les Romains, dans leurs cirques ensanglantés, et le gladiateur terrassé recevait la vie. — S’ils le renversaient, il recevait la mort.
Étrange instinct de l’initiative cachée dans la deuxième phalange de ce doigt !
L’avez-vous étroite, grêle, mince, courte, cette phalange ? Absence complète de décision; assujet- *
tissement aux opinions reçues, aux idées d’autrui ;
doute, incertitude sans fin, et à la longue insouciance morale.
Cet éternel état dé votre esprit, cette incapacité de prendre un parti, vous en donnerez une explicationlogique, si votre première phalange est développée. Vous aurez au contraire des idées arrêtées, des convictions fortes et tenaces , vous aurez l’esprit prompt, décisif, initiatif, et vous serez probablement en même temps un mauvais raisonneur (tant la nature est avare de largesses), un homme doué de plus de passion morale que de jugement, si votre deuxième phalange étant longue et forte, l’autre, au contraire est grêle et courte.
En général un pouce petit, chétif, mesquin, an-
nonce un génie irrésolu, ondoyant, dans les choses, bien entendu, qui ressortent du raisonnement et non du sentiment, et non de l’instinct. — C’est le pouce de la descendance des vierges folles, race impressionnable, sensuelle et dominée par ses penchants, mais impartiale, tolérante , au naturel aimant et s’accommodant de tous les caractères.
Les gens à petit pouce sont gouvernés par le cœur (source de tolérance) et respirent plus à l’aise
dans l’atmosphère des sentiments que dans celle des idées, ils voient mieux avec l’a?«ï du moment qu’avec celui de la réflexion.
Les gens à grand pouce sont gouvernés par la tête (source d’exclusivité) et respirent plus à l’aise dans l’atmosphère des idées que dans celle des sentiments. Us voient mieux avec l’œil de la réflexion qu’avec l’œil du moment.
Albert Durer, qui fut si puissant dans l’art par sa naïveté sublime, et si faible sous la détestable tyrannie de sa femme ; Homère, Shakspeare, ces miroirs impartiaux du cœur humain ; Montaigne, dontla devise était : 4 Que sais-je ?» et qui s’entendait mieux à soustenir une opinion qu’à la choisir ; La Fontaine qui hésite entre le cri de vive le roi et celui de vive la ligue, Louis XVI qui dut tous ses malheurs à l’indécision de son esprit, avaient certainement de très-petits pouces.
Avec un pouce grand et fier, au contraire, vous vous appartenez à vous-même — et vous n’avez là souvent qu’un sot maître, comme disait Henri IV — Vos principes sont vos lois , mais vous êtes enclin au despotisme. Vous êtes vrai , mais vous
n’êtes pas naïf. Voire force n’est pas dans le charme.
Souvaroff, célèbre par l’intensité de sa volonté, Danton, cette âme magnanime qui revendiqua l’opprobre d’un crime pour l’épargner à son pays, Galilée, Descartes, Newton, Leibnitz, Saint-Simon (le réformateur), Charles Fouricr, Robert Owen, ces profonds raisonneurs, ces hardis initiateurs, avaient infailliblement de très-grands pouces.
Voltaire, l’homme du monde dont le cœur fut le plus assujetti au cerveau, avait, ainsi que le prouve sa statue (au Théâtre-Français), des pouces énormes.
Or, le statuaire Oudon, artiste d’un goût fin et délicat, n’a pu donner de tels pouces à ce marbre que parce que les mains bien connues de son modèle lui en imposèrent l’obligation. -
Le Lama, la tète rasée et vêtu de sa robe de laine jaune que rehausse une écharpe écarlate et une dalmatique violette, salue bénignement ses supérieurs à la mode du Thibet, c’est-à-dire en leur tirant la langue et en se grattant l’oreille. Sous ces sourcils en feuille de pêcher, scs petits yeux bridés brillent de contentement : c’est qu’il vient de
commenter en public, avec succès, la phrase sacrée, abîme de profondeur mystique :
O le Joyau dans le Lotus! Amen.
Sa science est, d’ailleurs, au niveau de sa dévotion, et, s’il sait qu’il lui est interdit de prendre la queue d’une vache pour s’aider à passer à gué une rivière rapide, il n’ignore pas non plus que la chair des griffons a des vertus que ne dépassent point celles de la corne des chevaux ailés — de plus Bouddha l’a visité en songe, et il sait qu’après sa mort, son corps ne sera ni jeté aux Esturgeons du fleuve jaune, ni exposé sur le sommet d’une montagne, ni brûlé, ni mangé par les vers de la terre de Poba (le Thibet), mais qu’il sera coupé par morceaux et donné en pâture aux chiens ! ce qui n’arrive qu’aux gens dont la haute qualité est constatée par un globule rouge au bonnet, ou une plume de paon. Dans la certitude d’un sort si beau, son cœur se dilate, son orgueil déborde , ils se compare aux plus grands hommes, et, pour se représenter à lui-même par une figure saisissante et digne de ses mérites, il lève fièrement le pouce de
la main droite et se dit : je suis ainsi! (V. Jacquemont, Hue, etc.)
Les Corses, race opiniâtre, de parti pris, et non, comme nos Bretons, par suite d’un instinct obstiné, ont tous le pouce très-grand.
En Vendée, un gros pouce est regardé comme l’indice certain d’une aptitude marquée pour les sciences occultes. Selon les paysans du Bocage, il n’est point de sorcier qui n’ait l’œil tournoyant et les pouces larges : L’œil tournoyant, à cause de la malicieuse mobilité de son esprit; et les pouces larges, parce que c’est sur les pouces qu’il appuie la partie supérieure de son corps, quand, après s’être transformé en loup-garou, il va, la nuit, hurler et caracoler sur les chemins en croix.
Avec un petit pouce et les doigts lisses, quelle que soit la forme de la phalange extérieure (notez bien ceci), on aura en soi, je ne dis pas nécessairement le talent de la poésie ou de l’art, mais à coup sûr le germe de ces choses. — Seulement, entraînées qu’elles sont vers l’idéal, les phalanges coniques tendront à une expression, ou, si vous l’ai-
mez mieux, à unp manifestation plus spiritualiste que spirituelle. — Ainsi Raphaël, le Corrège, Pé- rugin, etc. ; ainsi le Tasse, Georges Sand, etc. — El les autres, j’entends les phalanges en spatule et carrées, attendu qu’elles sont entraînées vers le vrai et le réel, c’est-à-dire vers X ordinaire, dans la sphère des choses, et vers X usage dans la sphère des idées, tendront à une expression plus spirituelle que spiritualiste, comme lesTéniers ou Callot, comme Scarron, Regnard, Lesage, Béranger, etc., qui ont plutôt le secret de l’expression de la vie que celui de l’expression du beau. Ils intéressent l’esprit, quelquefois le cœur, jamais l’âme.
On les goûte, on les aime, on ne les admire pas.
Les mains coniques ou pointues, à grand pouce, procèdent dans l’art par la méthode, la logique, la déduction, à peu près oomme font les mains carrées à petit pouce. Ainsi David (le peintre), ainsi Voltaire, Fontenelle, etc., gens peu naïfs.
Si donc vous vous ressouvenez de ce que j’ai dit des signes attachés aux nœuds et aux phalanges es-
sic
et
le
térieures, vous reconnaîtrez qu’il est trois fois pré- f, ' ■. "
destiné à la poésie celui qui joint à des phalanges /•*•=•/■ "j - / coniques, des doigts lisses et un petit pouce. — Et Z /
que celui qui, à des phalanges carrées ou en spa-
tule, joint des doigts noueux et un grand pouce, est trois fois prédestiné aux sciences.
Il est plus facile aux grands pouces, vu l’intensité de volonté dont ils sont doués, de franchir les limites de leur nature, qu’aux petits. — Aussi beaucoup de philosophes et de savants ont-ils formulé leur système en vers plus ou moins poétiques.
— Il n’est point, au contraire, de poète éminent qui ait excellé dans les sciences abstraites.
Les malos dores, les malos molles.
Deux mains ont la même épaisseur, la même largeur, le même développement et se terminent également en spatule (par exemple); seulement,* l’une est souple jusqu’à la mollesse, l’autre est ferme jusqu’à la dureté.
Vous comprenez qu’il s’agit ici de tempérament, de complexion, et que, quoique la tendance intellectuelle de ces mains soit la même, à cause de la phalange en spatule, leurs aptitudes et leurs
mœurs seront pourtant différentes; car, comme
dij Fontelelle, un fond de ressemblance ne laisse pas de porter des différences infinies. Dans leur commun amour pour le mouvement, la main molle cherchera la dissipation dans une action modérée, et la main dure dans uneaclion énergique. La dernière se lèvera avec l’aurore, l’autre appréciera les délices de la grasse matinée ; comme dans leurs plaisirs, l’influence de leur organisation se fera sentir dan9 le choix de leurs études et de leur profession. *
Les artistes à main ferme , tendent aux idées de fond, et leurs œuvres ont plus de.ÿrilité que celles des artistes à main molle. Les artistes à main molle, plus influencés par les objets extérieurs, agissent sous l’empire des idées de surface ; mais leurs œuvres ont plus de nuances, plus de diversité, plus de finesse que celles des artistes à main ferme. — La petite protubérance charnue, vulgairement appelée la goutte d’eau, qui occupe le milieu des yeux de la main, c’est-à-dire des phalanges extérieures, est généralement plus saillante, plus délicate chez eux que chez les autres. Or, c’est
dans cette goutte d'eau que résident les organes les plus exquis du sens du tact, lequel est, par excellence, le sens du jugement, et, par conséquent, le symbole du tact moral.
Paris tire de la Picardie de beaux laquais mas-* sifa, aux joues rouges, aux cils quasi blancs ; de jeunes apprentis au front déprimé qui, tout h la fois crédules et défiants, têtus et bornés, procèdent, conformément à leur instinct, par l’inertie où l’opiniâtreté. La vulgarité, qui est le caractère saillant de la physionomie picarde, brille sur leur face dans tout son lustre. — Nés sous des toits de chaume groupés en villages, boueux et délabrés, où les revenants traînent, la nuit, leurs chaînes et leurs suaires, ils se distinguent par une grande maladresse manuelle, par une forte dose de vanité honteuse et sournoise ; enfin, par je ne sais quelle sorte de franchise étourdie (particulière à leur nation), qui ne participe pas moins de la malice que de la bêtise.
Leurs mains sont grandes, rouges et très-fermes.
Caillaud (Voyage à Méroè) parle d’une nation dé
nègres du Sennaar, où les plus riches n’ont pour tout vêtement qu’un morceau de peau de chevreau qu’ils s’attachent sur les reins. Les nobles, pour se distinguer du peuple, suspendent une petite sonnette à cette peau.
Attendu leur extrême indolence, je suppose que ces bonnes gens ont tous la main très-molle.
Dans les immenses forêts qui bordent le Dniéper , on trouve çà et là de petites villes en bois d’un aspect horrible. Des Juifs et de rudes bouviers les habitent. On y nourrit des meutes de chiens gigantesques, qu’on lâche la nuit pour repousser les attaques des loups.
A part les mains des Juifs, nation vouée au trafic, toutes celles qu’on voit dans ces repaires sont extrêmement dures.
* Sous l’empereur He-Sou (en Chine), les hommes vivaient en paix, sans trop savoir ni ce qu’ils faisaient, ni où ils allaient. Ils se promenaient gaiement en se frappant doucement le ventre, comme si c’eût été un tambour ; et, ayant toujours labou-
nr
IU
che pleine, ils goûtaient une joie pure ; ils ne connaissaient point encore ce que c’est que de bien ou mal faire : »
Mains molles.
Ces races avachies, au visage bariolé de sable rouge et de suie, dont Levaillant loue et révère la croupiscente indolence :
Ces moines surnourris, Caryatides à gros ventre des saintes cuisines de l’Eglise, si célèbres par leur amour pour les stagnantes délices d’une paresse somnolente, par les sarcasmes d’Erasme et de Rabelais :
Ces concierges aux joues pendantes, qui, tapis - derrière un châssis vitré, passent, comme l’huître, leur innocente vie à ouvrir et à fermer une porte : Mains molles :
La chasse aux bœux sauvages, dans les hautes herbes des Savanes de la Plata, est l’unique passetemps, l’unique industrie des Gauchos (prononcez gaoutchos), lesquels, un lacet de cuir à la main, et les pieds armés d’éperons énormes, se livrent à cet exercice, montés sur des étalons sauvages. C’est
une race nerveuse, agile, irritable, prompte aux voies de fait sous des dehors flegmatiques, que dévore la soif des noises et du mouvement, des horizons sans borne et de la liberté. Une peau de bœuf ou de cheval leur sert de lit; la tête desséchée d’un cheval ou d’un bœuf leur sert de siège:
et ils n’ont pour étais, pour supports, pour chevilles, pour combustible, etc., que des os de bœuf ou de cheval.
Mains très-dures.
Peut-être aurez-vous remarqué que le goût de l’agriculture, de l’horticulture, nous gagne à mesure que nous vieillissons. Ce goût, faible d’abord, combattu qu’il est par les derniers sourires éclos sous les ombrelles de soie, par la main que glisse encore dans nos cheveux l’enthousiasme patriotique, . poétique, scientifique, grandit peu à peu, et se développe en raison de l’affaiblissement des facultés de notre imagination ; et c’est quand nos mains raidies, comme ossifiées, et devenues presque insensibles, offrent la fidèle image de notre intelligence appauvrie, que cette manie de labourer.
de jardiner, nous domine avec le plus d’empire.
Nous devenons également plus rangés, moins crédules, plus logiques, à mesure que les nœuds de nos doigts se dessinent et se montrent davantage.
Sans ignorer l’amour, les mains très-dures ignorent assez souvent la tendresse. Les mains molles, au contraire, sout plus capables de tendresse que d’amour.
Le cal de la main, presque toujours, jette une ombre sur l’esprit.
Parlez-moi de mains fermes sans dureté, et élastiques sans mollesse. Elles accusent une intelligence plus étendue et plus active que les autres, en ce sens qu’elles mènent de front la théorie et l’action ; sans compter que, quels que soient les travaux matériels auxquels elles se livrent, elles ne durcissent que difficilement; tandis que la main naturellement très-ferme acquiert vite , au contraire, un grand surcroît de dureté.
Il en est de même de la peau des chevaux de race, qui, quoique beaucoup plus fine que celle
des chevaux communs, s’altère toutefois moins facilement.
Admirable prévision de la nature, qui a armé les êtres d’instruments d’une trempe d’autant plus fine et plus parfaite, que le but vers lequel elle les pousse est d’un ordre plus relevé.
Selon leur tempérament donc, je le répète, les individus appartenant à un même type se partagent, dans la mesure de leur intelligence (notez bien ceci), les sciences et les travaux qui sont du ressort de ce type.
Ainsi, bien qu’également constitués pour la course, les sveltes étalons nés sur les hauts plateaux de l’Arabie intérieure (le Nejd) ne sont pas tous doués de la même vitesse : ainsi, pour être très-inégaux en force, le chat de gouttière et le tigre royal n’en appartiennent pas moins à la même espèce ; comme Lavoisier, c’est des doctes mains de la science que Jean-Marie Farina, de Cologne, a reçu son ridicule laurier (1); et enfin, comme dit Sganarelle, il y a fagots et fagots.
(1) Voir ses Prospectus.
Vous ne concluerez donc pas, de ce que vous joignez un grand pouce à des doigts noueux et en spatule, que vous êtes propre à tous les métiers, à toutes les sciences pratiques; ni, de ce que vous avez, avec un petit pouce, des doigts lisses et pointus, que vous êtes aptes à tous les beaux arts : non ! la pratique d’un art ou de quelques arts, la pratique d’une science ou de quelques sciences (dans un degré, encore une fois, conforme à l’étendue des facultés de chacun), absorbe communément la dose de génie dont Dieu a doté la généralité des hommes. On a pourtant vu des individus comme César, Napoléon, Michel-Ange, Humbold, Voltaire, Cuvier, Leibnitz, etc., etc., embrasser le cercle presque entier des spécialités de leur type, mais ces exemples sont rares.
La grande et grosse main spatulée très-molle, en France, dans les classes moyennes de la société, et en dehors des excitations d’une haute éducation, se plaît dans le bourdonnement des cafés, et la gesticulation tempérée des clubs bourgeois. Planter un clou, étayer une table, tambouriner sur la vitre.
c’est sur ces nefs légères que, l’une après l’autre; elle embarque insoucieusement les heures. La stupide béatitude des petites villes lui est moins pesante qu’aux mains dures. Elle aime le bruit et le mouvement des foires et des marchés. Vous la verrez suivre au pas cadencé, la mine haute et la canne en l’air, l’errante fanfare des clairons de la garnison. Vous la verrez, heureuse et calme, tourner autour des jeux de dames, de trictrac, de billard, etc., et laisser à la main dure de sa race les exercices pénibles et les plaisirs fatigants. Elle fait peu, mais elle se délecte à regarder faire. Elle aime dans l’inaction le spectacle de l’action ; elle ne voyage point, mais elle aime la lecture des voyages, parcourant ainsi le monde à cheval, pour ainsi dire, sur les épaules du voyageur. Comme d’Arville, qui alla partout sans sortir de son cabinet, elle a, elle aussi, ses jambes dans sa tête.
Dans les intelligences tout à fait inférieures, les types ne manifestent que peu leur influence affir mative; il n’en est pas de même de leur influence négative. L’aigle et l’autruche ont des pieds et des
aileB ; mais, pour échapper au chasseur, ou pour atteindre sa proie, l’aigle sait qu’il ne doit s’en fier qu’à ses ailes, et l’autruche ne s’en fier qu’à ses pieds. Les animaux connaissent tous le siège de leur force, tandis que beaucoup d’hommes (dans la sphère morale) ignorent où git la leur.
. , C’est à l’éducation à le leur enseigner.
« Il n’y a dans le monde, dit Tseu-sse, commentateur de Confucius, que les hommes souverainement intelligents qui puissent connaître à fond leur propre nature, la loi de leur être, et les devoirs qui en dérivent.
« Pouvant connaître à fond leur propre nature et les devoirs qui en dérivent, ils peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner tous les devoirs qu’ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciél.
Pouvant connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les devoirs qu’ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils peuvent, par cela même, con-
naître à fond la nature des autres êtres vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité . selon leur propre nature.
« Pouvant connaître à fond la nature des êtres vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au moyen de leurs facultés intelligentes supérieures, aider le ciel et la terre dans les transformations et F entretien des êtres , pour qu’ils prennent leur complet développement.
« Pouvant aider le ciel et la terre dans la transformation et l’entretien des êtres, ils peuvent, par cela même, constituer un troisième pouvoir avec le ciel et la terre. >
(! Traduction de Pauthier.)
Je n’ai pas besoin de faire remarquer que ce Tseu-sse ne vivait pas sous l’empereur He-Sou. — A mon avis, ni Condorcet, ni Saint-Simon, ni Hegel, ni C. Fourier, n’ont mieux exprimé que lui leur foi dans la perfectibilité indéfinie de la nature et de l’humanité.
lin mot sur la chiromancie.
La chiromancie, si dédaignée de nos jours, a été autrefois cultivée par des philosophes et des savants célèbres à plus d’un titre. Je citerai entre autres Platon et Aristote, Galien, Albert le Grand Ptolomée, Avicenne, Averroès, Antiochus-Tiberlus, Tricasse, Taisnier, Bélot, Frætichius, Dépuruchio, etc., etc., qui, tous, nous ont transmis sur l’art de la divination par les lignes tracées dans la main, des réflexions et même de longs traités qui prouvent l’estime singulière qu’ils faisaient de la
chiromancie. On lit qu’ Aristote ayant trouvé sur un autel dédié à Hermès, un traité sur celte science écrit en lettres d’or, s’empressa de l’envoyer à Alexandre, comme une lecture digne de l’attention d’un esprit investigateur et élevé. Ce livre, rédigé en arabe, a été traduit en latin par Hispanus.
De quelques principes facilement admissibles, et acceptés par des médecins de renom, comme incontestables, les chiromanciens ont tiré des conséquences tellement absurdes, qu’ils ont fini par se discréditer même aux yeux des plus ineptes et des plus crédules. Toutefois, on trouve çà et là, dans leurs grimoires, des décisions, résultats d’observations répétées, qu’il convient d’admettre.
En voici quelques-unes :
Elles sont douées de sagacité, de curiosité et d’adresse, les personnes dont les doigts souples et élastiques tendent à se renverser en arrière.
Elles manquent de tenue dans l’esprit, celles dont les doigts mal plantés diffèrent tous de forme vers la phalange extérieure. Les chiromanciens les vouent à la misère et au babil.
Votre main levée devant une bougie ne laisse
voir ni jour ni transparence ; vos doigts charnus adhèrent dans leur exact parallélisme : c’est un signe d’avarice.
Les doigts très-courts et très-gros indiquent la cruauté.
Les doigts longs et déliés sont ceux des diplomates et des fourbes, des pipeurs, des aigrefins.
Le penchant au vol est indiqué par des phalanges extérieures mousses et camardes.
La curiosité, l’indiscrétion, sont l’apanage des personnes aux doigts lisses et transparents.
C’est un signe de loquacité et de légèreté d’esprit que des doigts lisses et coniques.
C’en est un de prudence et de capacité que des doigts forts et noueux.
Se promener en remuant les bras et en tenant les mains fermées est une marque de promptitude et d’impétuosité. L’habitude de tenir le pouce caché dans les autres doigts indique une humeur avare et sordide. . . .
Réflexions, explications, digressions
Tel système exclusif d’éducation appliqué à tel génie, ne lui enseigne souvent qu’à se nier et à s’ignorer lui-même. — Heureux les hommes dont l ’ entraînement intellectuel, après avoir été deviné, a servi de base et de point de départ aux instituteurs chargés de la direction de leur enfance. L’homme appris, chez eux, se confond avecl’homme né ; une impulsion à la fois double et unique les pousse et les soutient ; ils apparaissent sur la scène du monde armés d’idées acquises que secondent des
instincts en harmonie avec elles ; et, tandis que le doute retarde et embarrasse dans leur marche ceux dont le génie a été combattu par une éducation illogique, ils atteignent, eux, sans efforts, dans toutes les carrières, les premiers rangs.
Mais combien est petit le nombre des jeunes gens auxquels il arrive d’ètre devinés assez à temps pour être bien dirigés ! et combien aussi est petit le nombre deé précepteurs qui consentent, abdiquant tout système exclusif, à adopter un système à part pour chaque génie à part. Ce ne serait pas trop attendre de la sollicitude d’un pèré, mais cet effort, et il faudrait le ranger parmi les plus généreux, sera toujours au-dessus de la sollicitude vénale d’un étranger.
Si ce livre est utile à quelque chose, ce ne peut être, comme je l’ai déjà fait remarquer, qu’à fournir les moyens de reconnaître à des signes physiques, signes que j’ai décrits de mon mieux et assez clairement, si je ne m’abuse, la spécialité de l’entrainement caractéristique de chacun. A huit ans, à six ans même, la main d’un enfant est déjà assez développée pour qu’on puisse y lire à quoi la
jue le ■reui liliolutes
mes
nps
élit
ve
as
et
nature le destine : si c’est à la contemplation ou à l’action ; si c’est à la pratique des idées ou à celles des choses. — Que mes observations m’aient miy sur le chemin de la vérité, et la cause essentielle des mauvaises éducations disparaît.
A la forme de la patte d’un chien vous reconnaissez à quelle sorte de chasse il est particulièrement propre. On devine aux sabots d’un cheval squs quel ciel il est né, et par quelles qualités il se distingue. De même, en examinant avec soin nos mains, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître qu’elles nous résument parfaitement, et que le calque matériel qu’elles donnent de notre intelligence, ne saurait être autre ni d’une expression plus profonde et plus vraie. C’est dans ce sens • et non dans celui que lui prêtent les chiromanciens, qu’il faut interpréter ce célèbre passage du livre de Job :
In manu omnium Deus tigm positif; ut tmerint singuli opéra sua.
La nature en donnant aux singes des instincts identiques, leur a, en même temps, doupé dey
mains identiques, — et à propos de ces animaux imitateurs, j’ajouterai que les jongleurs, les prestidigitateurs, les mimes, les artistes dramatiques ont presque tous, comme eux, les doigts spatulés.
On dit d’un homme qu'il a mis les pouces, pour faire entendre qu’il a abdiqué jusqu’à la volonté d'agir.
La jeune fille en donnant sa main aliène sa liberté ; l’homme qui se marie ne donne pas sa main, aussi ne jure-t-il pas obéissance, mais protectjon.
Il n’est guère d’injure verbale qu’on ne puisse pardonner, tandis que toute injure manuelle veut du sang. Ainsi ne pensaient ni Diogène, ni Jésus, mais l’homme a d’autres règles que les cyniques et les dieux.
Les anciens Perses, en signe de dépendance absolue tenaient leurs mains constamment cachées Hans les manches de leur robe, en présence du roi. (Xénophon.)
Comme marque de renoncement, et pour exprimer la conscience que nous avons de notre faiblesse et de notre néant, nous croisons les mains en priant Dieu.
Car qu’est-ce qu’un homme sans mains?
Peu de chose, du moins suivant Lysandre, qui fit mettre à mort les Athéniens pris à Egos-Potamos, pour avoir décrété qu’ils feraient couper le pouce ou la main droite aux prisonniers de guerre que la victoire, sur laquelle ils comptaient, devait leur livrer. (Thucydide.)
C’est la main droite et non la main gauche qu’on lève en justice, parce que la main droite étant celle dont nous nous servons le plus, elle offre pour cette raison un résumé plus complet de notre valeur physique, intellectuelle et morale que la main gauche.
Ainsi l’intendant, dont le regard s’étend sur tout, représente mieux le maître invisible que le serviteur voué à d’insignifiantes spécialités.
La main de justice qui figure parmi les insignes de nos rois, représente une main droite.
Quand on pressent la colère de Dieu et l’approche du châtiment par lequel elle va se manifester, on dit qu’il va étendre sa droite, c’est-à-dire, frapper avec intelligence.
On baise la main des princes en signe de soumission, celle d’un père, d’un protecteur en signe de respect et de gratitude, celle des saints en signe de vénération, celle des belles en signe d’adoration.
— Parce que la royauté, la paternité, la sainteté, la beauté sont des puissances réelles, et que toute puissance réelle assujettit et enchaîne.
D’oè je conclus que la main est le symbole de toute force.
11 n’est guère de peuple que l’étude de la main n’ait plus ou moins préoccupé.
« Les êtres immobiles, dit Manou, sont la proie de ceux qui se meuvent ; les êtres privés de dents, de ceux qui en ont; les êtres sans mains, de ceux qui en sont pourvus. — A quoi il ajoute : que la partie de la main située à la racine du pouce (j’ai
dit qu’elle est le siège de la volonté raisonnée ) est consacrée aux Védas (le livre par excellence), la partie du Créateur est à la racine du petit doigt (le doigt du cœur, lequel est toujours pointu parce que le cœur est toujours plus ou moins poète et par conséquent croyant), celle des dieux (probablement regardés comme symboles de l’action s’exerçant dans les arts, les sciences, les métiers , etc.) au bout des doigts. »
Je ne connaissais pas cette explication où mon système semble être en germe, quand j’ai arrêté les bases de ce livre.
Abd-el-Kader porte sur sa bannière une main rouge dans un champ d’azur foncé.
A Tripoli, on suspend une petite main de métal sur tous les objets, temples, maisons, palais, etc., qu’on veut préserver des effets du mauvais œil.
Les Turcs, race contemplative et inerte, n’ont su voir dans la main qu’une espèce de chapelet où les quatorze jointures tiennent lieu d’autant de grains.
Dieu est représenté par l’ensemble de la main, et chacun des doigts répond à un des cinq préceptes suivants : Croire en Dieu et à son prophète. — Prier. — Faire l’aumône. — Observer le Ramadan. — Et faire le voyage de la Mecque.
Les grandes mains sèches, ridées, très-noueuses et pointues, suscitent je ne sais quelle idée de grimoire et d’isolement qui n’a rien d’attrayant. — Quand la grêle, comme une populace qui s’insurge, comme une tribu de bohémiens qui décampe, roule et pétille à grand bruit sur le pavé des rues et la tuile sonore des toits, c’est une main de ce genre que la sorcière transie réchauffe en grommelant sous le duvet des chouettes.
Car la main a sa physionomie comme le visage; seulement, comme cette physionomie ne réflète que le fond immuable de l’intelligence, elle a l’immobilité d’un symbole matériel. — Miroir des sensations de l’âme, du cœur, des sens et de l’esprit, la physionomie du visage a toutes les grâces de la variété, mais, comme jusqu’à un certain point, elle subit l’empire de notre volonté, rien ne peut
nous garantir la vérité de ses manifestations; tandis que l’autre garde invariablement l’expression, quelle quelle soit, de notre génie.
Il y a des mains qui donnent de l’amour et il en est qui provoquent le dégoût. J’en ai vu qui semblaient pleines d’yeux, tant elles avaient l’air sagace et pénétrant. D’autres, comme des sphinx, éveillaient une idée de mystère ; — celles-ci indiquent la sottise et la force jointes à l’activité, — celles-la indiquent la paresse, jointe à la faiblesse et à la ruse, etc., etc.
Des gens se croient l’esprit sérieux parce qu’ils ont l’humeur triste et chagrine — d’autres, comme l’abbé Galiani, semblables à ces pendules qui marchent bien, mais dont la sonnerie est dérangée, contredisent la sagesse de leur conduite par la folie de leurs discours — Joseph de Maistre se croit épris de la vérité, mais c’est la force qu’il aime. Son esprit est comme la tour de Pise, grand, solide et de travers. — Des personnes s’adonnent à la morale, non pour se rendre meilleurs, mais pour
en parler — d’autres ne prennent note que des faiblesses des grands hommes : tout ce quelles savent de saint Vincent de Paul, c’est qu’il trichait au piquet — celles-là, comme Balzac, parce qu’elles ont l’esprit subtil, se croient spiritualistes — cellesci affectent de se cacher que personne ne connaît, de se masquer, dont le visage est inconnu, etc., etc. La main ne renseigne point sur ces nuances.
De toutes les statues antiques que possèdent les musées de l’Europe, deux seules nous sont parvenues avec des mains, ou, plutôt, chacune d’elle avec une main. Sans ces restes précieux, nous ignorerions complètement comment les Grecs comprenaient la beauté de la main. Or, ils la voulaient grande, avec des doigts lisses et forts, le pouce développé, la paume moyenne, la phalange carrée.
Telle est, du moins, l’unique main de l’admirable statue du fils de Niobé qu’on voit à Florence.
Les Grecs, environnés de nations barbares et
toujours exposés à voir leurs fragiles et remuantes républiques anéanties par la guerre, faisaient avec raison grand cas de la vigueur physique. Dans leur
éducation, la lutte, la course, le pugilat, l’escrime, la natation passaient avant les exercices de l’esprit, ou du moins, marchaient de pair. Pour ces motifs, l’idée qu’ils se firent de la beauté fut naturellement autre que celle qui nous est propre, à nous que les mêmes périls ne menacent pas, qui faisons la guerre avec des armes de jet d’un maniement facile et léger, et qui, nourris au sein du spiritualisme chrétien, sommes environnés de nations civilisées et chrétiennes comme nous.
L’abnégation et l’insouciance sont aujourd’hui plus nécessaires à nos soldats que la force physique et que la bravoure même.
Les grandes mains, surtout quand elles sont durci, sont un signe de force physique ; et, comme les Grecs ne concevaient pas le beau sans la force, c’était chez eux une beauté qu’une grande main, de même que, chez nous, attendu le spiritualisme qu’elle fait supposer, c’en est une qu’une petite. Personne, d’ailleurs, n’ignore que les Grecs, à
quelque rang qu’ils appartinssent, allaient euxmêmes au marché, faisaient leur cuisine, et prati-
quaient une foule de travaux manuels rangés aujourd’hui au nombre des occupations viles. Ils s’y livraient non-seulement sans répugnance, mais encore avec plaisir, à cause de l’esprit de détail que j’ai dit être inhérent aux grandes mains. D’où je conclus qu’en Grèce, non-seulement du temps où les fils des rois gardaient les troupeaux, où les princesses lavaient le linge, où les pasteurs de peuples excellaient dans les métiers de rôtisseur et de boucher, mais encore du temps de Périclès, les grandes mains abondaient.
Les grandes mains à paume moyenne se proposent plutôtle fini et l’exquis que le grand. Les Grecs n’ont fondé que de petits États, n’ont érigé que des monuments de peu de surface.
A Paris, en dépit des énormes proportions de leurs mains, les ouvriers tailleurs flamands, à cause de la finesse de leur travail, sont extrêmement recherchés des maîtres.
Redouté, notre célèbre peintre de fleurs (genre
naturellement minutieux), avait de grosses mains de terrassier. Il riait de la bonhomie des poètes classiques de province, qui, concluant de la délicatesse de ses doigts par celle de ses œuvres, les comparaient à ceux de l’aurore semant des roses.
Les petites mains, au contraire, se proposent non-seulement le grand, mais encore le colossal — on dirait que l’homme se pique surtout de ce qui semble interdit à sa nature. C’est vers les naines que vole le cœur des géants, et vers les géants que vole le cœur des naines. Les pyramides, les temples de la Haute-Egypte et de l’Inde , ont été construits par des mangeurs de riz, de concombres, d’oignons, c’est-à-dire par les peuples les plus faibles et les mains les plus délicates du monde. Ces mains étaient petites et étroites, spatulées et sans nœuds, comme le montre les sculptures contemporaines dont ces édifices sont ornés.
Le statuaire Préault, parce qu’à un petit pouce il joint des doigts lisses spatulés, procède uniquement par l’enthousiasme et l’inspiration ; et comme sa main est fort petite (pour une main de sculp-
LA SCIEiNCE DE U MAIN.
teur), l’ampleur, la force et l’énergie l’impressionnent plus que la mesure et la grâce — son cheval, du pont d’Iéna, emporte en s’élançant quasi tout le bloc paternel avec lui ; ou plutôt il n’en sort pas, il y rentre. Ce n’est pas un cheval qui se cabre, c’est un rocher.
Balzac, avec ses grandes mains coniques compte les fruits de l’espalier , les feuilles du buisson, les poils de la barbe. Il se complaît dans les détails physiologiques, il eût inventé le microscope.
Madame Sand, dont les mains sont fort petites, excelle dans les développements psychologiques, ses détails môme, ont de la grandeur. Elle eût inventé le télescope.
Il y a des lois qui semblent équitables, et qui ne le sont pas. La conscription est une de ces lois. La charge qu’elle impose, légère pour les mains en spatule, et à grande paume, est accablante pour les mains coniques et pointues, surtout si elles sont molles. Qu’importe aux mains à grande paume dure, la hideuse nudité des casernes, la brutale oisiveté des camps, la grossièreté, l’insi-
pidité des aliments, l’obéissance passive, la vie automatique ? qu’importe aux mains en spatule, et à grand pouce, ces éternelles chevauchées, et la morne activité des travaux de mines, de sappe, de tranchée, et la constante agitation des entreponts? Mais ce même bruit, ces mêmes tableaux, ces mêmes labeurs, sont, pour les âmes qu’annoncent les mains effilées et pointues, d’inépuisables sources de souffrances morales et physiques.
Et que penser de la loi indienne qui oblige le fils à embrasser, à continuer le métier du père ! N’est-il pas évident que le législateur eût mieux fait d’ordonner que les hommes dont les mains se ressemblent, c’est-à-dire dont les instruments sont les mêmes, eussent à s’adonner à des travaux analogues ?
Mais, si tyrannique et si opposée à la nature que soit cette loi, elle ne l’est pas plus que celle qui, chez nous, a fait de la propriété la condition unique de la capacité électorale. On sait de reste que la fortune s’acquiert plus vite et plus sûrement par l’habileté manuelle et l’emploi des forees et de l’activité physique, que par la pratique des sciences et l’emploi des forces et de l’activité morales ;
en sorte que l’obligation du cens n’est, en définitive, que la sanction de la vieille usurpation des intérêts sur les principes, de l’industrie sur l’art, sur la science, sur la philosophie ; des mains de métier sur les mains d’intelligence.
Depuis longtemps (1841), l’université de Caen, qui possède en grand nombre de très-habiles professeurs, ne compte, parmi toutes les personnes qu’elle emploie, qu’un seul électeur : le portier î
Il n’est pas bon qu’il en soit ainsi ; il ne serait pas bon non plus que le contraire prévalût ; car la vie ne se gouverne pas par les idées élevées et philosophiques seulement, elle se gouvernoiaussi par les idées vulgaires et communes dont les grandes mains en spatule ont un sentiment beaucoup plus clair, attendu qu’elles n’en forment guère d’autres, que les mains en qui toutes sortes d’idées, et notamment les grandes, abondent. Il faut en tendre chacun dans sa cause, elles gouvernements représentatifs, où tout instinct primordial a besoin, pour se produire, pour être admis à défendre les intérêts dont il est le principe, de satisfaire à des conditions en dehors de sa nature, ne sont représentatifs que de nom.
L’homme est un être mixte : il a une âme, il a un corps ; les agents qui servent son âme, les agents qui servent son corps, doivent être également écoutés. Il n’y a aucune raison valable d’éliminer les uns ou les autres de la participation aux débats dont le but est l’amélioration physique et morale de l’homme. Il y a des choses qui ne sont bien faites que par des mains et des instruments communs ; il y en a d’autres qui ne sont bien faites que par des mains et des instruments d’élite. On coupe mieux le papier avec un couteau de bois qu’avec une lame d’or; on ne grave les pierres fines qu’avec des outils d’acier fin.
Aux États-Unis, où l’on connaît la valeur des couteaux de bois ou des esprits communs, des outils d’acier ou des esprits d’élite, les uns et les autres sont appelés à l’exercice de la souveraineté ; — et ce qu’il est résulté de ce concours, en moins d,’un demi-siècle, de bien-être individuel et de prospérité publique, de grandeur morale et de puissance matérielle, prouve invinciblement qu’en fait de gouvernement et d’appréciation des facultés humaines, les États-Unis seuls sont dans le vrai.
Il y a des vérités qui sont des vérités pour tous les types; mais il en est qui ne sont des vérités que pour tel ou tel type. Les premières rallient les hommes, les autres les classent et les séparent : d’où la nécessité de la tolérance, et le devoir de ne point suspecter sans cesse la bonne foi d’autrui. Il nous faut tâcher d’aimer même ceux que nous tâchons en vain de comprendre, ne fût-ce que par curiosité, car l’amour mène à l’intelligence.
Je n’ai encore écrit qu’un petit nombre de pages, et je me suis déjà répété bien des fois; mais ce n’a pas été sans intention. Il en est d’une idée nouvelle qu’on veut répandre comme d’une langue étrangère qu’on enseigne. Les mots, les formules, les principes, doivent être rappelés et répétés souvent, pour que l’oreille s’habitue à l’étrangeté des uns et l’esprit à l’étrangeté des autres.
Je passe actuellement à la description des types.
l.cs mains élémentaires.
Doigts gros et dénués de souplesse ; — pouce tronqué, souvent retroussé, paume (et c’est là leur signe le plus saillaut et le plus caractéristique) d’une ampleur, d’une épaisseur et d’une dureté excessives.
Aux mains élémentaires, en Europe, le labourage, le soin des étables et la longue suite des travaux grossiers auxquels suffisent les confuses lumières de l’instinct. A elles la guerre , en tant qu’il ne s’agit que de prouesses personnelles; à
elles la colonisation, en tant qu’il ne s’agit que d’arroser machinalement de sa sueur un sol étranger. Enfermées dans le monde matériel, elles ne se rattachent guère à l’ensemble politique que par l’élément physique. Les convictions se forment en elles dans une sphère inaccessible au raisonnement. et leurs vertus tiennent le plus souvent à des facultés négatives. L’usage les gouverne et elles ont plus d’habitudes que de passions.
Dans celles de nos provinces où ces mains abondent, comme en Bretagne et en Vendée, Yinslinct et la coutume, qui sont la base et le ressort du génie des campagnes, prévalent sur le raisonnement et l’esprit de progrès, qui sont la base et le ressort du génie des villes. Le labourage y est en honneur, et les métiers en mépris.
Vous ne vous aventurerez point dans ces contrées, ô vous qui aimez la vie ornée, les brodequins de soie et le son des guitares, la nuit, sous les balcons fleuris; les races au visage peint et aux cheveux flottants, les générations h l’humeur morose et au grand feutre évasé, qui, dans ces landes
mélancoliques, qui dans ces champs de genets aux aigrettes d’uu vert tendre, ont empreint la trace de leurs pas, n’ont rien laissé de mieux à la génération actuelle, que le luxe homérique de la cabane d’Eumée.
. Etrangères à tout entrainement, les mains élémentaires indiquent des sens lourds et paresseux, jjpe imagination lente, une âme inerte, une insouciance profonde. Elles étaient beaucoup plus communes dans les Gaules, quand le Renne et le Castor y trouvaient un climat conforme à leur organisation, qu’aujoUrd’hui.
Chez les lapons, où elles sont en immense ma- • jorité, elles échappent aux maux inhérents aux latitudes polaires par Y inertie.
Des organes quasi-insensibles ne peuvent transmettre au cerveau que des idées imparfaites.
L’homme visible n’est que l’image de l’homme invisible. Tel est le corps, telle est l’âme, et réciproquement.
Aux Indes orientales, paysd*nr et de soie, con-
trée bénie, où la terre, inondée de soleil, éclate chaque année en moissons généreuses, le législateur, dans l’intérêt d’une communauté formée de rêveurs, de poètes, d’enthousiastes, a dù remédier à l'absence quasi-complète du type élémentaire ; type par qui, dans le nord, et sans la moindre répugnance, les métiers de portefaix, de boucher, d’équarisseur, de tanneur, de récureur d’égouts, de vidangeur, etc., etc., sont générale-*; ment exercés. Les parias qui, chez nous, sont d’institution naturelle, c’est-à-dire une production spontanée du climat, sont, au Bengale, d’institution légale, c’est-à-dire le produit factice d’une combinaison politique. Certainement, sans la dégradation morale, systématiquement opérée par la • loi, à l’endroit d’une notable portion de la nation, les métiers tout à la fois très-utiles et très-abjects
) — ' % A ~* ‘ \ '"jT * , . ' » t 4 . '
que je viens d’énumérer, manqueraient aux Indes de mains pour être effectués.
h 1 mi " " ♦ ■ t *■ ^
« Que le nom du soùdra (ou du paria), di-
senties lois de Manou, parle premier des deux mots dont il se compose, exprime Yabjection, et par le second la dépendance.
« Le porc, par l’odeur qu’il exhale, le chien, par sou regard, le soùdra, par son attouchement, détruisent le mérite des œuvres les plus saintes,
« Un Soùdra, bien qu’affranchi par son maître, n’est pas délivré de l’état de servitude, car cet état lui étant naturel, qui pourrait l’en exempter?
* Un Soùdra est déclaré par la loi ne rien posséder par lui-méme, tout ce qu’il peut acquérir est la propriété de celui dont il dépend.
« Qui enseigne les Saintes-Écritures à un Soûdra se voue à l’enfer. Le sacerdoce, la guerre, les arts, le commerce, l’agriculture, sont interdits au Soùdra.
« Lorsqu’un roi souffre, qu'un Soùdra prononce des jugements sous ses yeux, son royaume est dans une détresse semblable à celle d’une vache dans un bourbier.
« Un Soùdra qui s’avise de prendre place à côté d’un brahmane doit être marqué au-dessous de la hanche et banni, ou bien le roi doit ordonner qu’on lui fasse une balafre sur les fesses.
« Que le roi fasse verser de l’huile bouillante dans la bouche et dans l’oreille du Soùdra qui au-
rait l’impudence de donner des avis aux brahmanes relativement à leur devoir.
« De quelque membre que se serve un Soùdra pour frapper un supérieur, ce membre doit être mutilé. 11 aura la langue coupée pour une injure verbale, car il a été produit par la partie inférieure de Brahtnâ, etc., etc. »
(Traduction de l'Oiseleur des champs.)
Hors des régions polaires, les vraies mains élémentaires ne se trouvent plus guéres de nos jours, en Europe, que chez les nations d’origine tnrtare ou esclavonne; mais elles y sont en nombre immense, et dans quelques localités, sans nul mélange de types plus noblement significatifs. J’ai vécu daus les cabanes enfumées de ces peuples, voués par leur stupidité, comme les animaux aux pieds solides et non articulés, à un éternel esclavage, et je les ai trouvés aussi insensibles au bien-être, aux sévices, à l’oppression que les vils animaux avec lesquels ils partagent leurs demeures.
Ils portent à la guerre un courage farouche et . tout animal.
Tels durent être les Huns, ce s barbares que rien
ne pouvait tirer de leur terrible apathie que le spectacle des grandes cités en flammes, ou celui de leurs cavales lancées au galop, emportant suspendues à leur cou de jeunes filles nues, liées par les mains à leur crinière.
Ce furent les mains élémentaires qui substituèrent dans les Gaules, aux formes de la jurisprudence romaine, les épreuves par l’eau bouillante et le fer rouge. — Moyens proportionnés à leur intelligence et à leur sensibilité physique.
« Aussi sauvages que malpropres, les Lithuaniens, du temps de Tacite, ne possédaient ni armes, ni chevaux, ni même de cabanes. Il avaient pour nourriture les herbes des champs, pour vêtement une peau d’animal, pour lit la terre. Tout leur espoir était dans leurs flèches qui, au défaut de fer, étaient armées d’un os pointu. Hommes et femmes prenaient part à la chasse et s’en partagaient le produit. — Pour soustraire leurs enfants aux bêtes féroces ou à la pluie, ils les couchaient parmi les branches entrelacées des arbres : jeunes.
c’élait leur place de repos, vieillards, c’était leur dernier asile. »
On se fait aisément une idée des mains que, sous une telle latitude, de telles mœurs font supposer.
Mais au reste, ces mains ont été fort lentes h s’adoucir et à se modifier, c’est du moins ce qu’on peut inférer de quelques-unes des lois qu’elles ont promulguées au quatorzième siècle. Jeu citerai plusieurs. " '.v
« L’homme surpris en adultère sera cloué contre une muraille par Y instrument de son crime; ou mettra près de lui un rasoir avec lequel il sera maître de se procurer la liberté.
« Le calomniateur sera côndamné à se mettre à quatre pattes, et à aboyer pendant un quart d' heure, comme un chien.
« Il aura les dents cassées celui qui sera convaincu d’avoir fait gras en Carême, etc., etc.
Aux mains élémentaires, dans nos contrées, ces jardins aimés des abeilles, pleins de thym, pleins de légumes s’étalant en désordre parmi les vio-
lier». — Où l’eau coule sur le cresson. — Où le merle siffle dans la haie. — Où tout verdit et fleurit pèlemièle sous le sourire de Dieu.
A elles ces villes exhalant une odeur de paille et de bétail, — où l’on voit tout le jour de grands bœufs passer, où scintille à chaque carrefour, devant une niche étoilée, la lampe de quelque saint aux bottes d’or et aux joues écarlates; — cités rustiques où abondent les cabarets, les arbres, les pigeons.'
L’organisation élémentaire des Turcs, peuple venu de l’Asie moyenne, n’a reçu du temps (on verra plus loin pourquoi) presque aucune altération. - Livrés au fatalisme , et par suite à Y absolutisme, ils préfèrent, par un arrière-goût pour la liberté comme l’entendent les sauvages, aux gouvernements réguliers, dont l’action est nécessairement continue , les gouvernements arbitraires, dont l’action ne peut être qu’ intermittente. L’instinct, aujourd’hui comme autrefois, les gouverne exclusivement — à titre de don de Dieu, — comme si la raison n’était pas aussi un don de Dieu. — Ils
regardent l’instinct comme le seul guide infaillible. Ils pensent, dans leur gravite vide, qu’il supplée nécessairement à tout: à l’étude, à la réflexion, à l’expérience, à la science. — Le favori de Mahmoud (le sultan civilisateur!) Achincd-Fovzi-Parho, avait été cordonnier, puis cafetier, puis porteur d’eau, puis batelier, et probablement le commensal bien-aimé des chiens errants de la ville impériale, quand ce prince, frappé de sa bonne mine! jugea à propos de l’investir de l’emploi de portepipe. De ce poste il passa à celui de bourreau du sérail ; après quoi il fut nommé colonel dans la garde, puis envoyé en ambassade à Saint-Pétersbourg; il est aujourd’hui capitan-pacha !
L’habile marin qu’il doit faire! (1838.)
En 1821, on avait élevé à cette dignité le Tr/iobanbachi, ou chef des bergers, vieillard blanchi dans l’immobilité enviée d’un melon sous cloche, qui n’avait encore compté que des tètes de mouton, et qui se laissa choir dans l’eau le premier jour où il devait prendre possession du vaisseau amiral.
M. Fontanicr (Voyage eu Orient), qui m’a fourni ce dernier trait, raconte en ces termes son arrivée à Sapanja, ville importante de l’Anatolie (ancienne Bilbynie).
« Enfin nous entrâmes dans la ville, et je m’ins- « tallai dans un café, seule hôtellerie de ces pays. « Là, après avoir arrangé mon tapis, après m’èlre « assis sur mes talons, tenant ma pipe d’une main, « et de l’autre le café obligé, je liai conversation « avec le maître de la maison, qui ne tarda pas à « me dire que j’étais le bien venu, et à m’adres- « ser une série de questions auxquelles j’étais ac- « coulumé, et dont les réponses étaient prèles : « Qu’y a-t-il? que n’y a-t-il pas? d’où venez- « vous ? où allez- vous? avez-vous un teskéré (pas- « seport)? avez-vous beaucoup d’argent? êtes-vous « un espion?
« Quatre ou cinq voyageurs turcs, séparés de « moi par une balustrade en bois qui divisait l’es- « trade du café en divers compartiments, écou- « taient avec indifférence et fumaient avec une « imperturbable gravité. Puis chacun d’eux , sans « autre effort d'imagination, m’adressa les mêmes
« questions dont il vouait d’ontcndre les réponses. « C’était pour moi une affaire de mémoire et sur- « tout de patience, car ils eussent été vingt, qu’il a m’aurait fallu vingt fois répéter les mêmes « choses.
Et telle est, dans toutes les classes, la pesanteur d’esprit des Turcs : lisez leurs contes, écoutez le récit de leurs rêves éternellement remplis de boisseaux de diamants, de troupeaux de houris lascives, de trésors cachés et tout à coup découvert à l’aide d’un enchanteur gagné par quelque acte spontané d’hospitalité vulgaire, vous reconnaître* que rien au monde ne leur est plus antipathique que le travail moral, qu’ils mettent hors de cause au moyen de la fatalité, et que le travail manuel, contre lequel ils protestent par leur amour et leur foi dans les talismans.
Cette manière de sentir, ils la doivent à leur organisation physique, laquelle doit sa permanence à leurs institutions civiles et religieuses. Ils sentent eux-mêmes que toute tentative pour les régénérer comme nation, serait inutile, et que les eaux de la civilisation, comme nous l’entendons.
WK
leur seraient aussi mortelles que celles de l’Océan aux poissons de rivière.
On disait à Faslé-bey, colonel de la garde du sultan, en 1 837 (Poujoulat, Voyage en Orient), que la réforme de Mahmoud paraissait faire des progrès. — Les Osmànlis, répondit-il, restent enfoncés dans leurs préjugés; ils sont comme des fous à qui l’on montrerait la bonne route et qui prendraient le chemin de traverse.
Mais nous voyons beaucoup de Musulmans, reprit-on, vêtus à l’européenne, et cela prouve qu’ils veulent se civiliser.
— Ces Musulmans , répliqua Faslé-bey , sont semblables à des hommes qu’on habillerait en musiciens et qui n’auraient aucune notion de la musique. La Turquie est en ce moment dans une situation bien misérable, elle est comme une citerne dans laquelle on puiserait toujours saus y remettre de l’eau. :
Vos idées sur ce pays sont bien tristes.
Il répondit par ce verset du Coran.
« Aucun peuple ne peut avancer ni reculer sa
« chute ; chaque nation a son ternie tixé ; elle ne « saurait ni le hâter ni le retarder d'un instant; « Dieu seul est éternel. »
Chrétien , l’homme espère — force active. — Mahométan, il se résigne — force négative.
11 est dims la nature de chaque type (je reviendrai quelquefois sur cette observation) d’abonder dans son génie et de se défier de ce qui s’en écarte. Où se montre la combinaison s’appuyant sur la science, Yinstincl s'effarouche. Chez les peuples où le type élémentaire domine et gouverne, on se pique de ne savoir ni lire, ni écrire : on y prêche un dieu ami de l’ignorance et des pauvres d’esprit.
En Barbarie, la possession d’un livre est regardée connue un crime.
Aux yeux des Turcs, la folie est vénérable et sainte.
Chez les Calmouks, chaque famille a sous sa tente une machine appelée tchukor, dont le cylindre couvert d’hymnes et de prières écrites, est mis en mouvement au moyen d’un mécanisme qu’on remonte comme un tournebroche. Cette machine.
\ . ' * / - V. Il 1
en tournant, loue et prie Dieu pour toute la famille.
C’est là gagner le ciel d’une manière commode et sans y mettre trop du sien.
Des peuples ont laissé une mémoire glorieuse - pour avoir excellé dans l’équitation, comme les Perses, les Parthes, les Thessaliens, etc. ; ou pour avoir élevé des monuments indestructibles, comme les Cyclopes, les Égyptiens, etc. ; ou pour être demeurés libres et avoir vaillamment maintenu chez eux la forme démocratique, comme les Athéniens.
— Or, nous savons des Sybarites qu’ils dressaient admirablement les chevaux, qu’ils vivaient en république, qu’ils savaient tailler avec précision et superposer dans un ordre à la fois grandiose et élégant, des pierres d’un poids énorme. — Cependant, le nom de sybarite, rangé aujourd’hui parmi les épithètes dégradantes, n'est plus appliqué qu’à titre d’injure. — D’où vient cela? Est-ce parce qu’ils couchaient sur des lits de roses ? Mais, outre que de pareils lits ne pouvaient être d’un usage général, un lit de roses ne vaut pas un lit de paille, et constate bien plutôt la recherche et le faste
que la mollesse et la sensualité. Non? mais les Sybarites, riches et civilisés, ayant été détruits par des barbares, ont été calomniés par leurs vainqueurs, qui exécraient en eux les instincts de la civilisation: de même que les timbres et les Teutons (1), qui ont été anéantis par des hommes civilisés ont été calomniés par leurs exterminateurs qui haïssaient en eux les instincts de la barbarie.
Comme celui des autres types, le génie du type élémentaire, tout en restant invinciblement attaché aux entraînements de sa nature, se modifie et se transforme néanmoins selon les lieux et les temps. — C’est-à-dire selon l’état actuel et local des tempéraments. - •
La Grèce encore barbare et gouvernée par Y instinct, comme toute société vivant à l’état de syncrétisme, l’a vu sous les traits formidables de Polyphénie. — Plus tard, elle l’a revu paré de la grâce naïve et reposée des mœurs bucoliques.
(1) Ils arrosaient du sang humain l’autel d’un bœuf de cuivre, leur principale idole, mais ils étaient d’ailleurs justes, continents, braves, dévoués à leurs chefs et à leurs amis.
ns
— taliban, dans la farouche et brumeuse Angleterre. — Moelibée, sous les pins odorants des campagnes Sabines. — Sancho, dans le joveuxbrouhaha des hôtelleries castillanes, ne sont après tout que des incarnations diverses de ce même type.
Le général Rapp me semble avoir été la meilleure expression du type élémentaire conique, tel qu’il s’est manifesté dans les hautes classes de notre société sous l’empire. C’élait un homme replet, épanoui, coloré, de haut relief, de mœurs à la fois
somptueuses et rustiques, théâtrales et soldâtes-
ques, qui, à défaut d’un lit à estrade et d’un service en vermeil, exigeait une botte de paille et une cuillère de bois. A Dantzick ( 1 81 2 ), où nous ne l’appelions que le pacha, à cause de son faste et de son genre de mérite, celui du sabre, il aimait à se promener en calèche découverte, magnifiquement têtu, plutôt étalé qu’assis, avec sa maîtresse, allemande minaudière aux pommettes saillantes, à laquelle les généraux sous ses ordres faisaient la cour comme à une reine. Ses festins splendides, où figurait chaque jour un plat hypocrite et dédaigné
de chair de cheval bouillie, insultaient à la misère du soldat, à qui il donnait volontiers de l’argent delà main à la main, mais que, dans son incurie, il abandonnait à la rapacité des scribes et des vivandiers. Au théâtre, où l’épaulette subalterne ne pouvait se produire qu’au parterre, buit à dix loges étaient affectées à sa bruyante et insolente livrée. De même que ses gens, sous le saule ruisselant de leur panache en plumes île coq, n’avaient jamais que son nom à la bouche, le nom de l’empereur son maître! ! ! était toujours dans la sienne. 11 devait son avancement d’abord à son fétichisme exalté pour le héros de brumaire, puis ù sa grande bravoure, enfin à une manière de flatter brusque, assaisonnée de je ne sais quelle bonhommie bourrue, qui lui avait réussi. Sans talents acquis, mais non pas sans tact et sans finesse, il appelait en toute circonstance la représentation au secours de son ignorance et de son incapacité. Telle était pourtant l’opinion qu’il avait de lui-ipème, qu'il nous croyait largement payés de nos peines, et qu’il se regardait comme étant quitte envers nous de tous soins, quand il nous avait dit, à la parade, qu’il était con -
tent de nous. D’ailleurs bon homme, ennemi des discours apprêtés, serviable, abondant en apostilles, et le cœur, comme on dit, sur la main.
l^s mains élémentaires sont, pour la plupart, plus accessibles aux charmes de la poésie qu’à ceux de la science. Ce fut aux lyriques accents de la voix d’Orphée et aux accords de la flûte d’Amphion que, dans le monde grec, les premières agglomérations d’hommes furent formées , et que les premières villes furent bâties.
Au fond des bois, ou sur les grèves désertes, la nuit, quand avec la tempête gronde la vaste mer, les fantômes, les spectres, les blanches apparitions s’approchent d'autant plus près des mains élémentaires que leurs phalanges extérieures forment un cône plus aigu. — Mais, quelle que soit la forme de cette phalange, la superstition a toujours beaucoup de puissance sur ce type. — La Finlande, l’Islande, la Laponie, etc. , sont pleines de sor-
ciers.
Les mains élémentaires que l’inertie et l’insensibilité n’ont pu préserver de la douleur et du chagrin, succombent d’autant plus vite à leurs atteintes, qu’elles sont généralement dépourvues de ressort moral.
La main en spatule.
Je ne m’occuperai dans ce chapitre que des mains spatulécs à grand pouce, c’est-à-dire de celles où l’instinct particulier à ces mains, pleinement sanctionné par l’intelligence selon ta tête, selon la volonté raisonnée, se manifeste le plus clairement. Le lecteur attentif, d'après ce que j’ai dit des signes attachés aux petits pouces, se rendra aisément compte du génie mixte, départi aux mains spalu- Iées que la nature a pourvues de ces signes.
J’entends par une main en spatule, une main
dont la troisième phalange de chaque doigt offre la forme d’une spatule plus ou moins évasée. Qu’on me passe cette syncope.
La main en spatule à grand pouce est sans doute originaire des zônes ou la rigueur du climat et la stérilité relative du sol, rendent plus obligatoires que dans le sud, la locomotion, l’action, le mouvement, et la pratique des arts par qui la faiblesse physique de l’homme est protégée.
Plus résolue que résignée, la main en spatule a, pour combattre les obstacles physiques, des ressources que les mains coniques ignorent. Ces dernières, plus contemplatives qu’actives, préfèrent, particulièrement dans le sud, les maux de la nature aux peines du travail. La confiance qu’ont en euxmèmes les hommes spatulés est extrême. L'abondance est leur but, et non, comme les mains élémentaires, le nécessaire seulement. Ils possèdent d’instinct, et au plus haut degré, le sentiment de la vie positive ; et ils régnent par l’intelligence naturelle qu’ils en ont, sur le monde des choses et des intérêts matériels. Voués au travail manuel, à l’action, et doués par conséquent de sens plus
actifs que délicats, la constance en amour leur est plus facile qu’aux cœurs tournés vers la poésie, et qu’influence plus que le devoir et l’habitude, l’attrait charmant de la jeunesse et de la beauté. — Les grands travailleurs, les grands navigateurs, les
grands chasseurs, depuis Nemrod jusqu’à Hippolyte, jusqu’à Bas-de-Cuir, ont tous été renommés par leur continence.
La blonde déesse au front d’argent , Diane aux pieds blancs et à la taille svelte, dont l’immortelle vie consacrée à la chasse s’écoule dans la liberté et l’activité des bois : les Grecs en ont fait le symbole de la chasteté.
Avec des doigts lisses, les mains spalulées aiment l’élégance dans le comfort, mais l’élégance selon la mode plutôt que selon l’art.
Nos colons des Antilles, gens de luxe et de clinquant, du moins pour la plupart, qui trouvent le bonheur dans le mouvement et la dissipation, dans les salles de danse, de billard, d’escrime ; qui aiment à lutter d’opiniâtreté avec les chevaux ré-
LA SCIENCE DE LA MAIN. . Ifg
pagne où l’on voit le plus de mains en spatule ; aussi est- ce de leurs montagnes, de leurs rochers, que sortent tous les muletiers, tous les gens de peine qu’on rencontre dans la Péninsule.
Les Kabyles, dont le nom signifie : enfants du même père , habitent, comme on sait , les versants et les gorges du grand et du petit Atlas. C’est le peuple le plus spatulé et aussi le plus laborieux et le plus industrieux de toute l'Algérie. Les Bédouins des plaines, race inerte et féroce, ne sont guère que pasteurs; leurs mains sont énormes. La superstition est le seul ressort dont ils sentent l’action.
Les Suisses ont en partage l’amour du travail, la patience, l’opiniâtreté. C’est une rac-é peu poétique, h qui Dieu, qui l’a jetée sur un sol en pente où roulent les rochers et les avalanches, a départi, en compensation, l’instinct de la mécanique et de la dinamique.
« Les besoins de l’homme, dit lady Morgan, sont ses plus grands maîtres, et les moyens adoptés pour
satisfaire ces besoins sont d’infaillibles indices de la position réelle d’un peuple sur l’échelle de la civilisation 5 car le plus haut point de raffinement social, n’est qu’un plus parfait développement de quelques ressources physiques ; et l’essor le plus élevé de la science humaine, n’est qu’une application plus judicieuse des facultés qui nous ont été données pour soutenir notre existence. »
Parmi les Russes, la main élémentaire est la plus commune, et parmi les Cosaques (peuple d’origine Mongole) la main en spatule. Les Russes vivent assis et voyagent en eharriot ; les Cosaques vivent debout et voyagent à cheval. Les Russes sont merciers, taverniers, boutiquiers, banquiers ; les Cosaques sont artisans et fabriquent eux -mômes les objets et ustensiles dont ils ont besoin. Les Russes doivent leur gloire militaire à leur discipline; chez eux, elle est en commun : chez les Cosaques, où
l’on vise à la renommée par des prouesses person-
nelles, la gloire est individuelle .
Pour les raisons suivantes, on fonde avec les
mains en spatule, mieux qu’avec d’autres mains, des colonies durables.
A peu près insensibles à l’art et à la poésie, elles ne portent en elles que peu de germes de mobilité morale.
Elles ne tiennent guère au sol que pour les biens matériels qu’il produit. *
Le travail manuel leur plaît, loin de leur être antipathique ; et il en est de même de l’action.
Elles souffrent de l’absence de l’abondance, mais elles ne souffrent point de celle du superflu ; car elles ne sont que médiocrement sensuelles. Elles fournissent plus de gourmands que de gourmets, plus d’époux fidèles que de galants Sigisbés, plus de frères Jean que de Panurges.
Leur passion pour la locomotion les rend insensibles, au moins relativement, aux ennuis, je ne dis pas de l’exil, mais de l’expatriation.
Apprises qu’elles sont, par la multiplicité des besoins qui assaillent l’homme dans le nord (leur zône natale) à compter beaucoup et avant tout sur elles-mêmes, elles ne redoutent nullement la solitude.
Enfin elles sont aptes aux sciences qui s’arrêtent au nécessaire physique, et ne prennent dans la vie que ce qu’elle a d’immobile et de constant.
La France, après avoir peuplé de mains de ce genre le Canada et quelques cantons de la Louisiane, sentit (ses sentiments l’ont souvent sauvée de ses idées) qu’elle ne pouvait aller plus loin sans se nuire — et l’Espagne, pour avoir transplanté presque toutes les siennes en Amérique, et s’être privée par là, non-seulement d’instruments de guerre et d’agriculture indispensables, mais encore du contrepoids moral que les idées qu’elles représentent opposaient aux idées mystiques, sensuelles, artistiques, poétiques, a failli périr d’atonie et d’épuisement.
Et d’où vient le bon sens pratique des Américains du nord, si ce n’est des mains de métier, réparties dans un espace qu’elles peuvent embrasser sans s’énerver, et s’appuyant sur des institutions en harmonie avec leurs instincts !
Sans l’intervention du génie du Nord, par les mains flamandes et wullones, dans les affaires du
LA SCIENCE DE LA MAIN. ifl
sud de l’Europe, au XVI e siècle, la gloire de Charles-Quint, à bon droit si haute, ne serait peutêtre que celle d’un conquérant vulgaire. Certes, il doit une bonne partie de ce qu’elle a de solide aux qualités qu’il trouva dans ses Flamands, et qui manquaient absolument à ses sujets espagnols. Encore aujourd’hui, ces peuples se distinguent par des contrastes frappants. Les Espagnols sont prompts et violents, mais paresseux ; les Flamands, au contraire, sont lents et froids, mais laborieux. Les Espagnols ne sontopiniAtres que sous l’empire de la passion, les Flamands ne le sont que sous l’empire de l’intérêt. Sous un air d’inertie quasi stupide, les Flamands cachent une intelligence très-fine des choses positives; les Espagnols, sous une apparence de gravité flegmatique, cachent une imagination tournée vers les péripéties et les aventures. Les Flamands n’entendent bien que la vie réelle, et ils mettent leur orgueil à ne manquer de rien ; les Espagnols n’entendent bien que la vie romanesque et contemplative, et ils mettent leur orgueil à se passer de tout. — Avant les dons du travail, tels que la science et les richesses,
si chers aux Flamands, les Espagnols placent ceux du hasard, ou plutôt de Dieu, comme la beauté, la valeur, le génie, une naissance distinguée.
C’était avec ses Flamands, gens à grosses mains carrées, que Charles-Quint conservait, exploitait, organisait, administrait les terres qu’il avait conquises avec ses Espagnols, gens à mains sèches et pointues.
Encore que l’amour de l’arbitraire soit au fond des instincts de tout homme épris de la force matérielle, comme l'action a besoin de liberté, et que Tes individus à mains en spatule sont tous gens d’action, ou du moins de mouvement , la liberté, partout où ils sont en majorité, comme en Angleterre et aux États-Unis, est d'institution politique ; ce qui n’empêche pas (ce qui prouverait même) que de tous les hommes du monde, les Anglais et les Américains sont les plus enclins à l’individualisme et à l’exclusiveté.
M. Dupin ainé, dont la devise est : Chacun pour . soi, chacun chez soi, a de grandes vilaines mains noueuses spatulées.
y— r-afeâfcg, <
C’est de la cohue remuante des mains en spatule que sortent ces éternels jaugeurs, ces impassibles toiseurs, dont l’admiration pour les œuvres de l’architecture se mesure au plus ou moins de surface des monuments ; le sentiment qu’ils ont du beau n’est pas dans la forme, il est dans les nombres. L’arithmétique les gouverne. Ce qui ne les étonne point, et ils ne s’étonnent pas de peu, ne leur plaît point; mais vous les verrez infailliblement s’extasier devaqt ces monolites énormes, œuvrés ou non, dontl’extraction.le transport, la mise eu place, réveillent en eux des idées d’efforts physiques et d’industrie mécanique qui plaisent à leur esprit.
Dans le Nord, ou les maips en spatule et carrées sont en majorité, Y artiste est effacé par Y artisan , en Italie, en Espagne, en France même, l’artisan est effacé par l’artiste. Dans le Nord, il. y a plus d 'opulence que de luxe ; dans le Sud, il y a plus de luxe que d’opulence.
Vous êtes un homme cultivé, et pourtant vous n’aimez que médiocrement les lignes architecturales et les vieilles pierres sculptées. Une ville est belle,
à vos yeux, si elle vous offre de longues rues, se coupant à angle droit; des places carrées, bordées de maisons uniformes ; des promenades plantées d’arbres symétriquement taillés et minutieusement alignés. Quant aux statues, vous n’en exigez pas, et vous savez vous passer de bassins de marbres, de colonnes et de caryatides; mais vous tenez aux volets verts, aux trottoirs, aux murailles blanchies, aux portes peintes et ornées de luisants marteaux de cuivre. - Vous voulez que la cité, à la fois régulière et riante, respire la propreté, le bienêtre, l’ordre. Elle aura été bâtie et décorée par des gens de plus de sens que d’imagination. Rien de ce qui est utile et même confortable n’y manquera, mais la folle du logis y cherchera en vain sa divine pâture : la poésie. Or, celte prédilection annonce une main en spatule ou carrée ; c’est en Angleterre, en Belgique ou dans le nord de la France, pays où voire type est dominant, et où, par conséquent, le génie qui lui est propre est seul écouté, qu’il vous faudra établir votre résidence.
Allez donc ! et que cette inexorable symétrie vous soit légère !
Suite du même sujet.
Quand une idée domine la société, les hommes qui la résument, qui la personnifient, voient naturellement venir à eux la puissance, la richesse, et avec la puissance et la richesse, les femmes. L’idée se fortifie bientôt d’un nombre d'adhérents par l'organisation et le sang, bien uu-dessusde ce qu'il eut été si cette idée ne fut pas parvenue à la domination* C’est un axiome, dans les haras, que l’étalon, ordinairement (non pas nécessairement) transmet
à sa descendance son intelligence avec sa forme.
Jusqu’à un certain point, il en est de même de l'homme.
Seuls, ils demeurent immobiles, les peuples qui ont restreint le croisement des races par la réclusion des femmes et la division des masses en castes. Les pays où ces usages n’existent pas, ont progressé par la guerre (qu’un grand poète a appelée le mobile du genre humain) et les invasions ; tandis que ceux qu’ils privent de la salutaire injection du sang étranger, ont dégénéré, tout en ne se transformant pas, sous l'effet de ces mêmes causes. A un degré près d’affaissement très-marqué , les peuples des Indes orientales sont aujourd’hui ce qu’ils étaient du temps d’Alexandre.
Et pour le dire en passant, si la mesure du génie d’un homme peut être donnée par celle de la durée de son œuvre, quelle admiration ne devonsnous pas concevoir pour la haute et pénétrante intelligent» qui a façonné le joug sous lequel, depuis cinq mille ans, toutes les générations qui se sont succédé dans l’indouslan ont consenti à se courber.
Tous les ans, aux États-Unis d’Amérique, où.
afflue de toutes parts le sang étranger, les lois sont modifiées dans la mesure des changements survenus dans le tempérament de la nation ; tandis qu’en Chine et au Japon, empires hermétiquement fermés aux invasions de ce même sang, les lois (jus- ' (pies aux moins importantes) demeurent station-
naires , comme les besoins toujours les mêmes (parce que l’organisation nationale est toujours la même) dont elles sont nées.
Ceci confirme l’exactitude de la définition de la loi par Montesquieu : elle est, dit-il, un rapjwt nécessaire, résultant delà nature des choses.
Les lois dures de Lacédémone convenaient à la race en spatule issue des Héraclides; et les lois élastiques d’Athènes, au génie mobile et brillant de ce peuple « toujours esclave de l’extraordinaire et dédaigneux dos choses accoutumées; qui, amoureux des belles phrases, donnait moins de confiance à ce qu’il voyait qu’à ce qu’on lui faisait entendre ; et qui ne pensant comme il faut sur aucun de ses vrais intérêts, toujours séduit par les mots saillants
et mené, pour ainsi dire; par le plaisir des oreilles, \
ressemblait plutôt , dans ses assemblées, à desspec-
134 I.A SCIENCE IlE LA MAIN,
ta leurs assis pour entendre disputer des sophistes, qu’à des citoyens qui délibèrent sur les affaires de l’État.
[Thucydide)
Dans le pays de Léon, en Bretagne, dit M. Souvestre, il existe des villages entièrement peuplés d’hommes toujours en mouvement, toujours en liesse, toujoursen fêle; cl d’autres entièrement peuplés au contraire, d’hommes constamment tristes, refrognés et moroses. Il attribue avec raison cet étal de choses à la coutume religieusement suivie dans chaque village de ne se marier que dans la localité.
Chezles Babyloniens, chez les Égyptiens, peuples fameux dans 1 antiquité par leur sagesse et leurs lumières, la prostitution (jusqu’à ce que les différentes tribus ou familles dont chacune de < es nations était composée se fussent assez mêlées entre elles) fut regardée comme un acte méritoire aux yeux des hommes et des dieux. Publiquement exercée sur le parvis des temples, elle comblait de
gloire et de considération les femmes qui s’y livraient.
El de nos jours, dans les royaumes d’Achanti et deJuida, empires que gouvernent des instincts mystérieux et auxquels le destin semble garder quelque avenir; si une vague crainte de la colère des dieux vient tout b coup à s’emparer du peuple, les prêtres, en expiation du crime secret qui l’a causée, ordonnent une prostitution générale.
Tant la nature, pour arriver à ses lins, a de ressources physiques et morales.
Le communisme, comme l’ont défini et expliqué quelques théoriciens de notre époque, ne serait peut-être pas impraticable chez un petit peuple pur de tout mélange de sang étranger. Et qu’était-ce
au fond que le gouvernement de Sparte ? sinon une
sorte de communisme savamment organisé ! — Or, les Spartiates seuls, de tous les peuples de la Grèce, n’admettaient point les étrangers au droit de cité.
L’époque étrange contenue entre le neuvième
et le douzième siècle, appartient exclusivement aux mains en spatule dures. Charlemagne mort , lui qui avait lâché de relever le civisme romain, elles rentrent dans l'individualisme de leur nature. La société qu’elles fondent, fractionnée en une infinité de petits groupes indépendants les uns des autres, ne parvient à la conception d’une idée qu’à l’aide du signe extérieur qui la matérialise. A chaque groupe son chef, son cri, sa devise, sa bannière; à chaque profession un vêlement distinct. Sans ces signes tout se confondrait, car, une égale ignorance pesant sur tous, l’ordre et la civilisation, si civilisation il y a, sont bien plutôt dans les choses que dans les idées. Du reste, toutes ces mains qu’enveloppent de lourds gantelets d’airain aspirent à la domination. La guerre ! elles veulent, elles appellent la guerre; la guerre, dis-je, ou du moins ce qui lui ressemble : les tournois et la chasse. A elles les longues chevauchées et les belliqueux tressaillements du fer. Gloire et bonheur au fort, honte et malheur au faible ! Voici la lice ouverte ! au but est le pouvoir, d’autant plus énivrant que la loi ni la philosophie ne lui prescrivent point de limites. En
l'atteignant, on atteindra en même temps les seuls plaisirs appréciés à une époque où les plaisirs intellectuels sont ignorés partout ailleurs que dans les cloîtres : les plaisirs sensuels.
Les mains en spatule sont vaillantes, industrieuses, actives *, elles ont lu force et le génie des mains cyclopéennes. Elles forgent des armures impénétrables. Elles couvrent le sol de tours crénelées qui se dressent sur la crête des- rochers à pic, que protègent des eaux profondes et des bois sans issues» Elles bâtissent d’immenses donjons, théâtres d’orgies et de scènes tragiques, repaires toujours hurlant, qu'elles attaquent, qu’elles défendent, qu’elles se disputent avec un effroyable acharnement. — De loin en loin, les mains pointues vouées à la prière et au célibat, entr’ouvrant les portes des moutiers et des monastères, implorent les bienfaits de la paix de Dieu. La trêve de Dieu, mieux observée, est du douzième siècle.
Si ces mains avec toute la puissance n’eussent eu toutes les femmes, leur règne eut moins duré;
LA SU! NC K DE LA M MX.
elles s’étaient élevées, cl, en quelque sorte, multipliées par la hache et l’épée, et ce furent la hache et l’épée qui, en les précipitant tour à tour et l’une r par l’autre du haut de leurs crénaux déserts, mirent enfin un terme à leur brutale et sauvage domination.
En Russie, les nobles ont de tels droits (coutume ou légalité) sur les femmes de leurs terres, que la population se ressent à peine de la vente qu’ils font quelquefois de tous les jeunes paysans de leurs villages. Or, ces nobles, espèce orgueilleuse et rampante, fastueuse et avare, pleine de vices, de ruse, se disent d’une race supérieure à celle du peuple. Ils travaillent donc à la ruine de leur influence, en multipliant dans les masses le nombre d’individus, déjà très-considérable, auxquels ils ont transmis leur génie avec leur sang.
L’incontinence des grands est l’engrais où se développe le germe de la liberté des petits.
Dites aux gens qui se vantent de descendre en ligne directe des robustes pourfendeurs du nou-
vième siècle, et qui en même temps se piquent de posséder une main fine et pointue, que ce sont là deux prétentions qui s’excluent l’une l’autre. Tout gentilhomme issu de vieille noblesse d'épée, a nécessairement la main en spatule. S’il l’a fine et pointue, il faut chercher la cause de cette anomalie dans l’intimité qui existait au moyen âge entre les châtelaines et les chapelains, ou dans celle qui, plus tard, ouvrit le boudoir des fringantes marquises aux abbés damerets.
Encombrées de valets débraillés et de chiens importuns, les demeures de la petite noblesse bretonne exilaient, comme du temps de Duguesclin, une odeur permanente de bétail et de fumier.
Aussi étrangère aux idées nouvelles, que les peintres chinois aux règles pour eux incompréhensibles de la perspective, cette noblesse, que je crois trèsancienne, qui boit, qui sonne de la trompe, qui se connaît en bidets râblés, en bassets trapus, et qui ne se connaît qu’en cela, a les mains eh spatule.
Les Teherkesses regardent la « liasse, le pillage,
liO
les exercices militaires, comme les plus honorables occupations de la jeunesse. Les lois, l’obéissance leur sont inconnues, et ils ne cèdent qu’à l’éloquence et aux suggestions de la confiance et de l’estime. Une belle femme, un beau cheval, une naissance illustre, un corps de fer, des armes bril- ■ï» lantes et qui rendent plus vaillant rien qu'à les voir,
passent aux yeux de toute la nation pour les plus précieux des biens. Là, le serf pourvoit aux besoins de l’affranchi, qui pourvoit à ceux du noble, qui, à son tour, pourvoit à ceux du prince. Le despotisme qu’on exerce fait tolérer celui qu’on subit. — Mains en spatule.
( Klaproth .)
Chaque type, dans les grandes décisions surtout, en réfère toujours, comme je l’ai déjà dit, à ce qur abonde en lui. Vous avez vu les mains élémeiutaires tirer de l’inertie physique (en matière d’épreuve légale) des gages d’innocence ; en en appelant à l’adresse et à la force du corps, les mains en spatules dures , pensent en appeler au jugement de Dieu. Et remarquez que quelles qu’effaeées que
soient aujourd’hui les saillies caractéristiques de chaque type, par les effets combinés du croisement des races, de la civilisation et de l’éducation, si, de deux personnes avec lesquelles vous conversez, l’une -se fait remarquer par un désintérêt profond pour tout ce qui ne la touche pas immédiatement, et l’autre par une sympathie spontanée pour les prouesses, louables ou non, de la vigueur physique, une paume très-développée sera infailliblement le partage de la première, et une main en spatule,
ou du moins carrée, le partage de la seconde. w
De même que si les renards, que si les lions vivaient en société, la puissance appartiendrait nécessairement aux plus rusés parmi ceux-là, et aux plus forts parmi ceux-ci ; de même, chaque type, quand il est dominant, quand il gouverne, ne manque jamais de choisir ses agents dans tous les genres, parmi les individus en qui son génie est le mieux résumé. C’est ce qu’en d’autres termes je viens d’exposer ; mais cet entrainement excentrique de chaque type expliquant les diverses civilisations qui ont régné sur la terre, j’ai cru devoir insister pour qu’il fut remarqué avec l'attention
qu’il mérite, — au dixième siècle, qui fut l’époque de la civilisation selon les mains en spatule dures, le corps puissant des prélats se recrute parmi les gens de guerre et de science mécanique. Gerbert, qui devint pape sous le nom de Sylvestre II, fut élevé du rang de simple moine à celui d’archevêque, pour avoir inventé l’horloge à balancier.
Les douzième et treizième siècles subissent l’empire des idées psychologiques; les rênes du monde sont dans les mains des prêtres et des théologiens : ♦ ainsi Suger, Saint-Bernard, Abeilard, etc.
François I er et Léon X sont réputés grands, parce que leur goût, conforme à celui de leur siècle, époque qui fut celle de la civilisation selon les mains artistiques, les porte à mettre au-dessus de tout, le beau par la forme.
Avec les mains carrées, triomphent au dixseptième siècle le génie de l’ordre matériel et de la science administrative ; les peintres ne sont plus envoyés en ambassade, ne parviennent plus au cardinalat, Colbert et Louvois gouvernent. Voici l’étiquette, voici l’arithmétique et la tactique qui passent ! chapeau bas, car elles portent le sceptre.
Dia
LA SCIENCE l>E LA MAIN.
C’est aujourd’hui parmi les industriels, les avocats, les financiers, les publicains, (pie nous allons chercher nos représentants, nos ministres, nos hommes (l’État. — Un nombre assez limité de principes, suffit aux sociétés humaines ; le Sud les a découverts et proclamés ; telle était sa mission.
Maintenant le temps des choses est venu : c’est au Nord, souverainement doué de l'intelligence de la matière, à les pratiquer et à les enseigner. Or, les publicains, les trafiquants, les ingénieurs, les industriels appartiennent quasi tous aux types du Nord.
Toutefois, 1 avènement des mains en spatule dures à la tète de la société, en France, sous l’Empire, fut un malheur ; car il n’y a qu’une classe d’idées qui soit au-dessous de celles dont elles sont les instruments nés, — écoulez les vétéraus de
l’Empire et comprenez, si vous le pouvez, avec quelle faible dose d’intelligence on arrive à une grande renommée sous le régime du sabre et dans la pleine ferveur du culte de la force matérielle. Et pourtant, ô Joubert, ô Hoche, Marceau, La-
144 LA SCIENCE l)E LA MAIN,
fayetle, Desaix, Kléber! magnanimes instruments des mains philosophiques qui fondèrent chez nous la liberté et l’égalité ! hommes au noble cœur et au beau visage, à la fois nouveaux et antiques, âmes grandes et simples, austères continuateurs de ces Doriens qui demandaient aux dieux de leur donner le bien par le beau , votre gloire, devant laquelle nous nous prosternons aujourd’hui, qu’un rayon de liberté a dessillé nos yeux, a un instant pâli devant la leur; tant fut profonde l’aveugle et stupide ivresse où ils nous plongèrent à force de faux éclat, de mouvement et de bruit.
Continuation du même sujet.
Catholicisme et Protestantisme. —Lirysme. — Mysticisme.
Amoureuses de l’art, de la poésie, du roman, des mystères, les mains pointues veulent un dieu selon leur imagination; amoureuses des sciences et de la réalité, les mains en spatule veulent un dieu selon leur raison.
Aux premières, avec les fêtes et la contemplation, le catholicisme ; aux autres avec les déductions rigoureuses et l’actioD, le protestantisme.
Le protestantisme s’est rapidement propagé dans
le Nord, où les mains en spatule abondent, et n’a t guère pénétré dans le Sud que dans les pays de montagnes, où ces mêmes mains, pour les mêmes raisons, abondent également.
Attendu la douceur des climats et la fertilité relative des latitudes ofi elles fleurissent, les nations catholiques étant pour le moins aussi portées à l’amour que les nations protestantes, je dis que ce' ne peut être que par une chaste répugnance de C esprit, que pour satisfaire à un besoin de pureté morale plus impérieux chez elles que les exigences des sens, qu’elles s’imposent la gêne et les privations que l'indissolubilité du mariage et le célibat obligé des prêtres comportent. Certainement, les nations où ces deux institutions n’existent pas, si éthérée que soit d’ailleurs l’auréole de leurs artistes et de leurs poètes, sont douées de moins de spiritualisme que celles où elles existent.
On a dit que c’était pour reconquérir par la puissance attachée aux richesses métalliques, leur influence politique évanouie, que les protestants eu France, après leurs revers sous Richelieu, s’étaient livrés avec tant d’ardeur à l’industrie et aux mé-
tiers : ce n'est pas mon opinion. Le même entraînement moral qui leur avait fait embrasser le protestantisme et qui les y faisait persévérer, devait les pousser à l’étude des sciences exactes et à la pratique des arts mécaniques. Les gens de poésie n’ont que faire de preuves en certaines matières ; les organisations propres aux sciences, au contraire, pèsent tout, contrôlent tout et ne sauraient croire sans preuves. Partout les protestants, non pas à cause de leur culte, mais à cause de leur organisation, surpassent leâ catholiques dans les arts mécaniques et sont surpassés par eux dans les art* libéraux. Plus travailleurs, ils sont moins résignés.
Ce ne sont donc pas deux idées différentes Beuglement qui sont en présenee dans les guerres de religion, mais bien encore deux organisations différentes, deux races triées et obéissant à des instincts diamétralement opposés.
Elip’est là ce qui rend ces guerres si cruelles.
Je ne dois pas oublier de faire remarquer que nous ne sommes inférieurs aux Anglais dans les
arts industriels et la haute mécanique que depuis la révocation de l’élit de Nantes. Denis Papin, l'inventeur de la machine à vapeur à haute pression et à piston, dut à cette époque, étant protestant, se réfugier en Angleterre.
La Grèce et l’Italie, pays entremêlés de plaines et de hautes montagnes, ont do tous temps et jusqu’à leur entier asservissement, été livrés aux querelles intestines et aux guerres civiles; mais dans la double carrière de la pensée et de l’action, les plus beaux génies dont l’humanité s’honore sont sortis de leur sein.
Dans le monde antique, les habitants des montagnes.avaient d’autres dieux que les habitants des plaines. Les dieux se sont confondus à mesure que les races se sont mêlées. Aujourd’hui, l’Europe n’a plus qu’un dieu, que les nations adorent avec des formes froides et sévères, riches et graves, magnifiques et passionnées, selon qu’elles' occupent la Suisse et l’Écosse, la France et l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie.
L’Ancien Testament , dont toutes les pages
(comme celles des Sagas, del’Edda, du Havamal, des Nîébelungen) respirent la guerre et le mouvement, l’énergie et l’action, est beaucoup plus goûté des peuples du Nord, et particulièrement des peuples protestants, que le nouveau qui, né au sein d’une génération asservie, et intéressée pour cotte raison à déprécier les vertus de la force au profit de celles de la faiblesse , met au-dessus de tout l’abnégation, la mansuétude, îe repos et la paix.
Dénués qu’ils sont par leur organisation du sentiment de l’art plastique, les protestants en rejetant les images, ont autant obéi aux lois de l’antipathie physique qu’aux suggestions d’une piété raisonnée. Quant à la poésie dont tout culte a besoin et qu’ils ne savaient pas voir dans l’art, ils la trouvèrent dans les saintes écritures enfin traduites par leurs soins. Les catholiques, de leur côté, n’ont point fait traduire leurs livres, en sorte qu’ils continuent à prier dans une langue qu’ils ignorent ; mais l’art leur parle un langage dont ils ont l’intelligence; et ses œuvres, dont ils remplissent leurs églises, suffisenl au défaut de la poésie de
LA SGIEKCB UK LA MAIN.
la parole, pour entretenir dans leurs âmes l’enthousiasme et la ferveur. Ils possèdent à un plus haut degré que les protestants le sentiment religieux; mais l'idée religieuse, est plus développée chez les protestants. Le protestantisme fournit plus de docteurs, et le catholicisme plus de saints. Le premier pratique mieux la justice, et l’autre la charité. Le premier doit être compris par l’esprit, il parle aux penseurs, aux actifs, aux intelligents. L’autre doit être compris par le cœur, il parle aux rêveurs, aux simples, aux résignés. A ces derniers, le ciel ; aux autres, la terre.