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nel, des collationneurs à la boutonnière, enrubanée, étoilée, constellée !
Il est, en Chine, un signe honorifique à l’usage des lettrés et de l’élite des employés de l’État, que la France devrait adopter pour sa bureaucratie de haut-bord : une plume de paon!
Il sera haut de taille, le soldai, selon le cœur des mains en spatule. Il aura les épaules larges, le teint coloré, l’humeur égale, joyeuse, l’air ouvert, martial et délibéré. En campagne, les poules iront cf elles-mêmes se fourrer dans sa gibecière. Comme les grognards de l’Empire, il ne croira ni à la poule aux œufs d’or ni aux buissons qui chantent, mais bien au sabre et au cognac. — Qu’il soit fort et vaillant, elles lui pardonneront l’intempérance.
Les grandes mains à phalanges carrées le veulent exact et rangé, toujours brossé, boutonné, strictement agrafé. Les joies d’une licence passagère , elles ne les lui permettront pas; il n’aura soif, il n’aura faim qu’aux heures réglementaires et prescrites. Sans doute il sera brave et robuste, mais avant tout, il sera obéissant et soumis ; il aura le
jugement droit, mais il n’aura l’esprit ni brillant ni raffiné.
Selon ces deux types (à l’état moral où ils sont encore en France), on ne doit voir dans une armée qu’un instrument, dont la perfection consiste à être fort et souple, e’est-à-dire composé de soldats plus vigoureux qu’intelligents, et d’officiers inférieurs plus dociles que capables.
La haute capacité dans les subalternes leur semble plus dangereuse qu’avantageuse. Ils prétendent qu’elle les mène infailliblement au mépris des choses de détail, à la présomption, à l’indiscipline: et à ce sujet, ils citent Saluste, qui a écrit qu’un soldat qui se connaît en tableaux a nécessairement l’esprit factieux. (Grand hommage à l’indépendance des natures artistes.)
Aux gardes du corps, vers la fin du règne de Charles X, les gardes à la main élémentaire vivaient entre eux , calmes , la tète vide, l’air vulgaire et inoffensif. Corpulents et inertes, ils se tenaient à cheval avec aplomb, mais sans grâce. — D'autres se faisaient une parure de l’uniforme, pour eux
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i) n’était qu’un vêlement. Ils se levaient au poiiit du jour et se couchaient de bonne heure. Ils avaient un pot de fleur sur leur fenêtre. Us faisaient deux à deux, et eu silence, de longues promenades, d’où ils rapportaient uu bouquet de violettes ou uue belle branche d’épine fleurie. Dès qu’ils étaient rentrés, ils passaient un peigne mouillé dans leurs cheveux et se mettaient à battre leurs hardes. Uue cage d’osier, ombragée d’une poignée de mouron, leur portrait peint à l’huile par uu vitrier, un filet pour la chasse aux cailles, et un perroquet de plâtre peint en vert, complétaient avec le lit sans rideaux, la table de sapin, la commode de noyer, et les trois chaises du gouvernement, leur modeste mobilier.
Ils épousaient des femmes à leur image, c’est-àdire grandes sur de grands pieds, bornasses, d’humeur paisible, buvant de tout, sachant comme eux marcher au pas, et partageant leur admiration pour la grande marmite des Invalides.
Les gardes à la main utile suivaient les cours gratuits ouverts dans les fanges du pays latin. Us
fréquentaient les laboratoires, les amphithéâtres, les bibliothèques, et humaient de tous côtés la science avec avidité ; les herbiers, les collections d’insectes, etc., étaient de leur compétence. — On leur demandait l’heure, comme à des cadrans; le quantième, comme à des calendriers ; le jour de la semaine, comme à des almanachs; cela les flattait. Ils se piquaient d’une tenue de tous points conforme aux prescriptions de l’ordonnance. Ils savaient des mots de langues mortes, que, dans les grandes occasions, ils soufflaient gravement au nez des gens comme des dragées à sarbacannes.
La fougue, le bruit, la vio extérieure étaient au contraire le partage des jeunes gardes aux doigts spatulés lisses; gens de bouteilles, écuyers élégants et hardis, ils brillaient en outre par les grâces du iorps et de la tournure. Ils s’habillaient h merveille, et seuls, entre tous, portaient bien la cravache. On les rencontrait partout. Vers eux accouraient comme les guêpes aux fruits mûrs, et les oisifs d’estaminet, éternels prôneurs de l’absinthe et du vin blanc ; et les Anglais blasés sur l’ale et les
femmes rousses ; et les baronnes du Saint-Empire aux'exigences énormes, et les phrynées aux yeux armés en course , et les demoiselles sans dot, à la recherche d’un fiancé, portant suvainment leur cœur en écharpe, et les fringantes choristes aux rotules effrontées, etc., etc. - Dans leurs chambres, un peu moins dénuées que celles dont je viens de parler, on apercevait une guitare, des fleurets, des pipes de toutes "les formes, de bonnes armes de chasse et de combat, un volume dePigault-Lebrun, des portraits de femme en silhouette entourés d’un cercle de papier doré.
Toutes les fois qu’un peuple marche dans une direction déterminée , toutes les influences s’accordent à !’y pousser, celles même au détriment de qui s’accomplit le mouvement.
C’est ce qu’on vit sous Louis XIY, où les génies de tous les genres durent tendre et pousser vers \’ ordre matériel avant tout, pour mériter les faveurs du type dirigeant, qui se servit d’eux, contre eux, de même que les navigateurs se servent du vent pour marcher contre le vent.
LA SCIENCE DE LA MAll». 2’»3
On est frappé de deux choses en lisant les Lettres édifiantes ; d’abord de la force de volonté, de l’esprit d’abnégation et de patience, du courage et du savoir des missionnaires qui les ont écrites; puis de la foi puérile qu’ils manifestent dans l’efficacité des moindres cérémonies du culte catholique. Ils semblent convaincus que, qui ne croit pas à leur église, non-seulement n’est pas chrétien, mais ne croit pas même en Dieu. Une exclusivité si étroite, si impie môme, et le dédain qu’ils ont toujours témoigné pour la raison humaine dénuée des lumières de la révélation , ont reudu vains tous leurs efforts chez les infidèles, où ils ont poussé plus d’individus dans les voies ardentes du fanatisme et du martyre, que dans celles de la civilisation. — A les entendre, c’est l’Église et non Dieu qui dispose des âmes. L’un d’eux dérobe un nourrisson à sa mère, et le baptise en cachette; la cérémonie achevée, l’enfart meurt; le missionnaire pleure de tendresse et de joie d’avoir sauvé une âme de l'enfer! comme si Dieu, sans celte formalité, eût été tenu de méconnaître l’innocence de cette créature.
C’est pendant le XVII' siècle que la plupart des
254 i.a scilnci; i»t: la mais. '
Lettres édifiantes ont été écrites ; elles reflètenl admirablement le génie intolérant et sec, hiérarchique, discipliné, opiniâtre des mains utiles. Seulement, ces missionnaires furent quasi tous doués d’un cœur simple et charitable; leur modestie de bon aloi, ne fut pas du genre de celle qu’on a définie l'orgueil des humbles; ni leur bienveillance pour les petits et les faibles, du genre de celle qu’on a définie : la haine des grands et des forts. Ces qualités ont atténué les défauts de leur type; mais s’ils eussent eu le cœur aussi exclusif que l’esprit, leurs succès, déjà si minces, eussent été bien plus minces encore.
11 y a cette düïérence entre l’amour pour l’autorité comme l’entendent les mains en spatule, et ce même amour comme l’entendent les mains utiles (les unes et les autres libres des suggestions de l’éducation), que les premières s’attachent à la personne du despote, et les autres à l’institution du despotisme. 11 suffît à celles-là que le despote soit fort, et à celles-ci qu’il soit légitime.
Les mains artistiques ne tiennent à l’ordre maté-
riet qu’en tant «ju’il aide et rontribue à la beauté. I^es mains utiles l’aiment pour lui-même, admettant tout ce qui résulte de son intervention. L’ordre, comme les Anglais, les Américains l’entendent, froisse notre goût artistique et nous est antipathique. L’ordre extrême réduit tous les principes à l’état de méthodes, ce qui les matérialise presque, et les frappe jusqu'à un certain point de stérilité. Et c’est ainsi, comme dit madame de Staël , que l’analyse tue l’esprit, que la chimie tue la vie, que le raisonnement tue le sentiment.
Continuation du même sujet.
Les Mains chinoises.
Les doigts à phalanges carrées doivent être en
immense majorité en Chine.
Voici pourquoi :
Les masses y défèrent avec amour aux exigences de la hiérarchie et à l’autorité souveraine d’un seul.
On n’y pèse pas les raisonnements à la logique, mais à l’usage.
On y fait plus de cas du bon sens que du génie,
de l’ordinaire que de l'extraordinaire, du réel que de l’idéal, du milieu que des extrémités.
On y préfère la philosophie sociale et pratique à la philosophie spéculative ; l’histoire et les autres sciences morales et politiques à la métaphysique et aux sciences abstraites.
L’homme qui gouverne bien sa famille, s’il a été fils respectueux et soumis, s’il a eu pour ses aînés les déférences prescrites, y est jugé digne et capable de gouverner une province , un royaume , l’empire !
On y place la politesse, le savoir-vivre, le sentiment des convenances et l’exacte observance des rites, en tète des vertus sociales. Or , les rites, en Chine, régissent les différentes manières dont chacun, selon âge, son rang, sa profession, doit marcher, s’asseoir, entrer, sortir, écouter, regarder, saluer, se vêtir, se mouvoir, etc.
Il en a été de même en France au XVir siècle , époque ou l’obéissance passive constituait le premier mérite du fils et du sujet, et où la connais-
sance du blason, de l’étiquette, du cérémonial, des formules et des manières du monde suffisait
pour mériter l’épithète de gentilhomme accompli.
On savai t mal l’orthographe àla cour de LouisXIY, mais on y savait saluer avec plus de grâce qu’en aucun lieu du monde.
Le portrait moral de Conl'ueius, tel que nous l’ont transmis ses disciples, offre le parfait modèle de l’homme supérieur, comme le comprennent les Chinois.
En voici quelques traits :
Khoung-Tseu, lorsqu’il résidait encore dans son village, était extrêmement sincère et droit; mais il avait tant de modestie, qu’il paraissait dépourvu de la faculté de parler.
Lorsqu’il se trouva dans le temple des ancêtres et à la cour de son souverain, il parla clairement et distinctement; et tout ce qu’il dit portail l’empreinte de la réflexion et de la maturité.
A la cour, il parla aux officiers inférieurs avec fermeté et droiture ; aux officiers supérieurs avec une franchise polie. Lorsque le prince était présent, il conservait une attitude respectueuse et digne.
Lorsque le prince le mandait à sa cour et le chargeait de recevoir les hôtes (les grands vassaux), son attitude changeait soudain, sa démarche était grave et mesurée, comme s’il avait eu des entraves aux pieds.
S’il venait à saluer les personnes qui se trouvaient auprès de lui, soit à droite, soit à gauche, sa robe, devant et derrière, tombait toujours droite et bien disposée.
Son pas était accéléré en introduisant les hôtes, et il tenait les bras étendus comme les ailes d’un oiseau.
Lorsqu’il entrait sous la porte du palais, il inclinait le corps comme si la porte n’avait pas été assez grande pour le laisser passer.
Il ne s'arrêtait point en passant sous la porte, et dans sa marche, il ne foulait point le seuil de ses pieds.
En passant devant le trône, sa contenance changeait tout à coup; sa démarche était grave et mesurée, comme s’il avait eu des entraves, ses paroles semblaient aussi embarrassées que ses pieds.
Prenant sa robe avec ses deux mains, il montait
ainsi dans la salle du palais, le corps incliné, et retenant son haleine, comme s’il n’eùt osé respirer.
En sortant, après avoir fait un pas, il se relâchait un peude sa contenance grave et respectueuse, et prenait un air riant; et, quand il atteignait le bas de l’escalier, laissant retomber sa robe, il étendait de nouveau les bras comme les ailes d’un oiseau.
En recevant la marque distinctive de sa dignité (comme envoyé de son prince), il inclina profondément le corps, comme s’il n’avait pu la supporter ; ensuite il l’éleva en haut avec les deux mains, comme s’il avait voulu la présenter à quelqu’un, et la baissa jusqu’à terre comme pour la remettre à un autre ; présentant dans sa contenance et son attitude l’apparence de la crainte, et dans sa démarche tantôt lente, tantôt rapide, tous les différents mouvements de son âme. -.
Son vêtement de nuit ou de repos, était toujours une fois et demi aussi long que son co^ys.
Il portait dans sa maison des vêtements épais , faits de poils de renards.
Le premier de chaque lune, il mettait ses habits de cour et se rendait au palais pour présenter ses devoirs au prince.
La viande qui n’était pas coupée en droite ligne, il n’en mangeait pas ; si un mets n’avait pas la sauce qui lui convenait, il n’en mangeait pas; si la couleur en était altérée, si l’odeur en était mauvaise, s’il n’était pas des produits de la saison, il n’en mangeait pas.
Il n’y avait que sur la boisson qu’il n’était pas réglé ; mais il n’en prenait jamais une quantité qui pût porter le trouble dans son esprit.
Il ne s’abstenait pas de gingembre dans ses aliments et ne mangeait jamais beaucoup.
En mangeant, il n’entretenait point de conversation. Si la natte sur laquelle il devait s’asseoir n'était pas étendue régulièrement, il ne s’asseyait pas dessus.
Quand les habitants de son village l’invitaient à un festin, il ne sortait de table que lorsque les vieillards qui portaient des bâtons étaient eux-mèmes sortis.
Son écurie ayant été incendiée, il dit à son re-
tour : Le feu a-t-il atteint quelque personne? je ne m’inquiète pas des chevaux.
S’il était malade et que le prince allât le voir, il se faisait mettre la tête à l’orient, se revêtait de ses habits de cour et se ceignait de sa plus belle ceinture.
Lorsque le prince le mandait près de lui, sans attendre son attelage qui le suivait, il s’y rendait à pied.
Si quelqu’un de ses amis venait à mourir n’ayant personne pour lui rendre les devoirs funèbres, il disait : Le soin de ses funérailles m’appartient.
Quand il se livrait au sommeil, il ne prenait pas la position d’un homme mort; et lorsqu’il était dans sa maison, il se dépouillait de sa gravité habituelle.
Si quelqu’un lui faisait une visite pendant qu’il portait des habits de deuil, quand même c'eût été une personne de sa connaissance particulière, il ne manquait jamais de changer de contenance et de prendre un air convenable. S’il rencontrait quelqu’un en bonnet de cérémonie ou qui fût aveugle.
864 LA SCIEKCE DF. I.A MAIX.
quoique lui-même ne portât que ses vêtements ordinaires, il ne manquait jamais de lui marquer de la déférence et du respect.
Quand il rencontrait une personne portant des vêtements de deuil, il la saluait en descendant de son attelage ; il agissait de même quand il rencontrait les personnes qui portaient les tablettes sur lesquelles étaient inscrits les noms des citoyens.
Quand le tonnerre se faisait entendre tout à coup ou que se levaient des vents violents, il ne manquait jamais de changer de contenance et de prendre un air de crainte respectueuse envers le ciel.
Quant il montait sur son char, il se tenait debout ayant les rênes en mains. Il ne regardait point en arrière, ni ne parlait sans un motif grave. Il ne montrait rien du bout du doigt.
(! Traduction de G. Pautier .)
Voici quelques-unes des maximes de Confucius. Elles prouvent que le génie, la haute raison et la sagesse appartiennent à toutes les races et sont de tous les pays.
Aimer les hommes, c’est là la vertu. Connaître les hommes, c’est là la science.
Mépriser les hommes, c’est ruiner la vertu.
Ceux qui savent faire des discours étudiés ne sont pas propres à terminer les procès criminels ; il ne faut que des gens doux, sincères et droits, qui gardent toujours le juste milieu.
Si un état n’est pas gouverné par les principes ■de la raison, les richesses et les honneurs sont alors des sujets de honte.
Si un état est gouverné par les principes de la raison, la pauvreté et la misère sont un sujet de honte.
L’homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois agir absolument de même. L’homme vulgaire agit absolument de même, sans toutefois s’accorder avec eux. Le premier estfacilementservi et difficilement satisfait ; l’autre, au contraire, est facilement satisfait et difficilement servi.
C’est par la seule vertu qu’on peut émouvoir le ciel. Ne priez point sans sujet; ne priez point quand vous n’en éprouvez pas le besoin.
Ce que le ciel voit et entend n’est que ce que le
peuple voit et entend. Ce que le peuple juge digne de récompense et de punition, est ce que le ciel veut punir et récompenser. Il y a une communication intime entre le ciel et le peuple. Que ceux qui gouvernent les peuples soient donc attentifs et réservés.
Si, le matin, vous avez entendu la voix de la raison céleste, le soir vous pourrez mourir.
Etudiez-vous, perfectionnez-vous, soyez simple de cœur etaimez votre prochain comme vous-même.
Si l’on ne connaît pas la valeur des paroles des hommes, on ne les connaît pas eux-mêmes.
La main philosophique.
L’armée philosophique est, comme on sait, partagée en deux camps principaux, celui des sensualistes et celui des idéalistes. Suivant les sensualistes, toutes nos idées nous viennent du dehors, tandis que suivant les idéalistes, elles nous viennent du dedans.
Locke et Condillac ont été les organqs les plus habiles de la phalange des sensualistes, et Descaries, Mallebranche et^ Leibnitz, les champions les plus vigoureux de la phalange des idéalistes.
Kant, depuis, prenant un moyen terme, a admis et les idées innées , c’esl-à-dire préexistantes et inhérentes a l'Ame, et les idées transmises, c’està-dire celles qui se forment dans notre esprit par l’intervention des sens.
Mais Ficht a tout récemment relevé le drapeau des idéalistes exclusifs. C’est un métaphyeisien trèssubtil, très-abstrait, très-difficile à comprendre; sans couleur, sans passions, sans amour ; qui dégageant la pensée ou plutôt l’idée de toute espèce de voile, la démontre et l’explique avec des paroles aussi froides, aussi rigoureuses que des chiffres.
La philosophie idéaliste règne à peu près sans partage en Allemagne, pays dénué de grandes villes, sans animation sociale , plat, triste, silencieux, monotone, où la science prévaut sur l’art, la contemplation sur l’action, la théorie sur le fait, où la vie ne se manifeste guère que dans les intelligences, et où, pour ces raisons, les hommes d’imagination sont portés et autorisés à croire que le réel n’existe en effet que dans l’idéal, et que toutes nos sensations nous viennent de l’âme.
Mais il n’en est pas de même en France, pays
d’innovation, de mouvement extérieur, de sociabilité active et passionnée, où lessens, plus excités que l’âme (laquelle n’élève guère la voix que dans le silence complet des sens) nous paraissent être la source véritable de toutes nos idées.
El c’est pour celte raison que je ne m’occuperai que de la main, instrument né des intelligences tournées vers la philosophie sensualiste et rationaliste.
Paume assez grande et élastique. Des nœuds dans les doigts. La phalange extérieure quasi-carrée, quasi-conique, et formant , à cause du deuxième noeud, une sorte de spatule ovoïde ; le pouce grand, et indiquant autant de logique que de décision, c’est-à-dire formé de deux phalanges de longueur égale, ou à peu près.
Vous avez vu que le penchant des phalanges en spatule, les entraînait invinciblement vers ce qui est mavriellcmenl utile; que relui des phalanges coniques, de race, avait pour but le beau par ta forme , ou l'art; que celui des phalanges carrées tendait vers Futilité sociale, les idées moyennes,
pratiques, les combinaisons réalisables. Quant au génie attaché aux phalanges quasi-carrées, quasiconiques, il est caractérisé par l’amour et le besoin du vrai absolu.
Par les nœuds, les mains philosophiques ont le calcul, les déductions plus ou moins rigoureuses, la méthode ; par la phalange quasi-conique, elles ont l’intuition d’une poésie relative ; et par l’ensemble, le pouce compris, bien entendu, l’instinct de la métaphysique. Elles plongent dans le monde extérieur et dans le monde intérieur ; mais elles y cherchent moins la beauté que la vérité, moins la forme que l’essence ; plus que toutes les autres, elles se montrent avides de l’enthousiasme sévère qu'épanche l’urne intarissable des hautes sciences morales, expérimentales, philosophiques (selon le sensualisme) et esthétiques.
Vous avez la main philosophique : j’en conclus qu’avec plus ou moins d’intensité, l’esprit philosophique vit en vous. Vous éprouvez le besoin de vous rendre compte de vos sensations. Le secret de
votre être vous occupe, ainsi que celui de l’origine des choses. Vos croyances, vos idées, vos opinions, vous ne les avez point adoptées sur la foi d’autrui, mais seulement après les avoir examinées à fond et sous toutes leurs faces. La raison vous semble un guide plus sôr que l’instinct, tpie la foi, même que l’amour. C’est à cette faculté, selon vous, et non il l’usage, et non au culte, et non à la loi, à tout consacrer ; vous pensez comme Socrate que ce qui la blesse, blesse l’huipanilé dans ce qu’elle a de plus saint et de meilleur. Au-dessus du prêtre, propagateur intéressé des rêves de l’imagination, vous placez le philosophe, apôtre de la morale, laquelle rallie les hommes et leur fait une loi de s’entre-
aimer, quand toutes les religions les séparent et leur font une loi de s’entre-haïr. Vous savez que nous sommes condamnés au doute comme à la mort, -et le doute, pas plus que l’idée de la mort, n’altère votre sérénité. Vous procédez par l'analyse, mais vous tendez à la synthèse ; vous vous préoccupez du détail et de l’ensemble, de l’homme et des hommes, de l’atome et de l’univess, en un mot de l’exception et de la généralité. L’ordre que, dans
le monde matériel, d’autres ont vu dans la symétrie, vous le voyez dans les affinités. Vous préten -
dez à la liberté, parce que vous sentez que Dieu vous a donné l’intelligence du juste et de l’injuste.
Vous ignorez les vains scrupules, les terreurs superstitieuses, et usez de tous les plaisirs avec modération.
Que si tous ces traits ne vous sont pas applicables, quelques-uns au moins le seront.
Les phalanges carrées reprochent à Louis XV de s’êfre laissé dépouiller de l’autorité absolue , dont elles avaient armé le grand roi : comme si l’esprit qui dirige une époque, n’avait pas toujours plus d’influence sur un homme isolé, quelle que soit la trempe de son caractère, que cet homme n’en peut avoir sur cet esprit; comme si les princes, comme les autres hommes, ne subissaient pas l’irrésistible empire du milieu dans lequel ils vivent.
Or, lors de l’avénement de Louis XV au trône, un type de mains sorti des masses populaires sous la régence, venait de surgir à la surface de la société, avec l’intelligence de sa force et Tardent égoïsnu*
qui pousse chaque instinct à se préférer ouvertement, ostensiblement, a tout autre instinct.
C’étaient les mains philosophiques.
Contrairement aux mains utiles qui , depuis quinze lustres et plus, en avaient appelé à la subordination, à l’autorité, à l’usage, au convenu, à la foi, à la prédestination, les mains philosophiques en appelèrent à la raison, à l’examen, à la preuve, à la liberté, au libre arbitre.
À ces mots, la France qu’écrasait le lourd manteau de plomb de la forme, releva la tète et respira. Onia vit, comme un navire enchaîné parle calme, qu’une brise inespérée avertit entin du réveil prochain des vents, déployer à la hâte ses voiles depuis trop longtemps oisives, arborer ses flammes joyeuses, et saluer de fanfares magnifiques les mains" bénies qui la rendaient à l’espace, aux innovations et au mouvement.
S’attaquant d’abord au despotisme religieux, les philosophes dirent :
« Ce qui nous distingue essentiellement desani-
maux, c’est la raison ; c’est donc de la raison que nous vient l’idée de Dieu, puisque les animaux, uniquement parce qu’ils sont dépourvus de raison, n’ont point d’idée semblable. Si donc notre raison est notre seul garant de l’existence de Dieu, il s en suit quelle seule doit nous diriger dans les études et les recherches qui ont Dieu pour objet. »
A quoi ils ajoutèrent :
c Que Dieu ne saurait nous tenir compte d une croyance que condamne notre raison, faculté par laquelle il nous a été révélé, faculté sans laquelle
il nous serait inconnu. »
Le catholicisme intolérant de cette époque, miné par ces arguments et chancelant enfin sur sa base, ils tournèrent l’effort de leur dialectique agressive
contre le despotisme politique.
« Les rois sont faits pour les peuples et non les • peuples pour les rois. » Cette maxime, jusqu ici regardée comme impie, parut juste et sainte a une génération qui en étant venue à raisonner son culte et à le conformer à son intelligence, s’en crut d’autant plus le droit de raisonner son gouvernement, liberté descendit victorieuse dans les esprits ;
mais la sphère des idées fut longtemps encore la seule où elle osa prendre son essor. Celle des choses ne lui fut ouverte qu’en 1789, époque où elle se fit jour dans les lois. Les arts, depuis, lui out ouvert leur sanctuaire ; et de nos jours, les philosophes travaillent à la faire passer dans les mœurs. Ils réclament le droit d’élection pour tous, le divorce, l’émancipation des femmes, ils prêchent le protestantisme individuel.
La littérature au XVII' siècle, à cause des idées imposées et inflexibles qui gouvernèrent cette époque, n’eut et ne put avoir qu’elle-méme pour but; or, toute littérature qui n’a qu’elle-même pour but, se préoccupe néwjssairement davantage de la forme que du fond. Pour les mains philosophiques, vouées par leur instinct à la recherche du vrai absolu, la littérature ne fut qu’un instrument à l’aide duquel elles explorèrent le champ sans limite de la pensée. Leurs œuvres écrites brillent par la variété, l’utilité, l’étendue, la profondeur des idées, et celles des mains utiles par la forme et le style.
Le théâtre, dont le XVIII' siècle (plus hardi dans ses pensées et dans son langage que le XVII e , mais non plus libre dans son action) fit une sorte de tribune aux harangues, ne perdit pas moins à cette innovation, que la littérature n’avait perdu sous le point de vue artistique, en passant à l'état secondaire d 'instrument. Mais l’histoire et la philosophie, affranchies par les phalanges ovoïdes des entraves de la foi, de la tradition, de la révélation, étendirent à l’infini le champ de leurs investigations. Dans le mouvement qu’elles impriment aux esprits, des sciences nouvelles sont découvertes, des arts perdus sont retrouvés ; un monument plus admirable, plus gigantesque encore que les cathédrales du XVIII* siècle, et qui, comme elles, résume tout le génie, toute l’intelligence, toute la science d’une époque, Y Encyclopédie , est, aux applaudissements de la génération la plus sagace, la plus sceptique, la plus savante, la plus spirituelle qui ait brillé sur la terre, fondé et achevé en moins de trente ans. Jusqu’ici on avait cru à Y homme, on croit maintenant aux hommes. L’Etat ne tient plus dans le pourpoint royal. Une puissance naguère nié-
connue et hautement bravée : l’opinion publique, inspire entin une terreur salutaire ; tomme le chœur dans les tragédies grecques, la démocratie s’ingère des actions des rois. L’innovation politique, dédaignant l’histoire, s’appuie sur la raison pure. La liberté, quoique nou encore légalement constituée, agrandit lésâmes; la tolérance élargit les cœurs ; l’homme devient pour l’homme l’objet d’un amour immense, d’une admiration enthousiaste ; ce que nos flottes, que dirigent des philosophes et des savants, vont chercher à travers les tempêtes des deux hémisphères, ce sont des peuples, ce sont des lies et des continents jusqu’ici ignorés, sur qui verser l'excédant de notre bien-être et de nos lumières ; on porte jusque sur les sauvages des regards bienveillants et amis. Le Dieu d’aujourd’hui n’est plus le Dieu chagrin, pointilleux, jaloux d’autrefois; il n’a que faire de formules et de macérations; jouir, c'est l’adorer ; et la nation , moins préoccupée que par le passé des biens mal définis de l’autre vie, partout, jetant des fleurs, pleine de grâce, de verve et d’esprit, portant virilement la certitude et le doute, se jette avec emportement vers les plaisirs