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CHAPITRE IV

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Les lois du coloris, telles qu'elles sont formulées dans le chapitre précédent, réunissent à peu près les résultats de toutes les découvertes faites jusqu'à ce jour, mais présentées d'une façon plus compréhensible pour les peintres ; car les physiciens s'étaient plutôt attachés à les appliquer à l'étude des rayons colorés qu'à celle des matières colorantes.

Cette théorie n'a dqnc de nouveau que la forme sous laquelle elle est émise : règle sans exception, absolument démontrée, universellement contrôlée et reconnue, elle est enfin la vérité.

Quant à en expliquer le pourquoi, c'est une

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autre affaire : on n'est plus du tout d'accord sur ce sujet dans le monde des savants, et lorsque les savants ^ne s'entendent pas, le commun des mortels est bien embarrassé pour se faire une opinion.

Le mieux serait d'attendre, mais on est impatient parmi les peintres de connaître ce qui se cache au fond de ce mystère, d'autant plus qu'on nous allèche par des traités d'harmonie de couleurs avec lesquels tout le monde peut (du moins le promet-on dans les préfaces) devenir instantanément un grand coloriste. C'est bien tentant. Si donc quelqu'un était sur le point de se plonger dans la fournaise, qu'il écoute d'abord ceci.

Un jeune peintre, anxieux de savoir le pourquoi de toutes choses, rôdait sans cesse autour du domaine de la science, ce bois sacré où les savants pontifes cachent aux regards profanes les secrets qu'ils dérobent à la nature. Un jour le jeune peintre finit par pénétrer dans le mystérieux sanctuaire, et il vit aussitôt venir à lui un vieillard de haute stature, au regard vif et rusé. Ce grave personnage

portait, enroulés sur un bras, des écheveaux de laines de toutes nuances, et, de l'autre main, tenait un disque, divisé comme une galette en parts de toutes les couleurs de Farc-en-ciel; il dit d'une voix forte :

a Jeune homme, le doyen des étudiants, aujourd'hui centenaire, vous souhaite la bienvenue, et connaissant le but de votre visite, il vous félicite d'avoir rencontré de suite le meilleur guide que vous puissiez suivre.

« Mon système est une merveille, il explique tout, il remplace tout; plus de ces expressions surannées dont on qualifiait les couleurs ; on ne dira plus : gris-tourterelle, rose cuisse de nymphe émue, feuille-morte ou caca-Dauphin; mais, par exemple pour ce cas, quinzième ton de la gamme jaune rabattu, septième, huitième ou neuvième nuance, selon que le caca- Dauphin sera plus ou moins verdâtre.

— Oui, pensa le jeune homme i?î petto, selon la santé du prince.

— Et voyez comme c'est simple, continua le vieillard, en montrant son disque : vous cherchez la complémentaire d'une couleur? tout

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droit au point opposé en suivant le diamètre, pas d'erreur possible, l'harmonie obligatoire pour tous.

« Je réglemente la toilette des dames, les uniformes militaires, la disposition des fleurs dans un jardin et sur la salade, je régénère l'art du tapissier, du vitrier, du peintre et du décorateur.

(( Ah ! ce cercle chromatique est une œuvre de génie! Et remarquez bien, jeune homme», qu'en écrivant sur ces matières un volume de 730 pages, je n'ai rien fait à la légère; je vous le dis dans ma préface; j'ai soumis chaque expérience à mes élèves, à mes amis, et ce n'est pas le jugement de mes propres yeux que j'ai inscrit, mais la moyenne des jugements de plusieurs.

— Pardon, insinua le jeune peintre, vous semblez avouer par là que vos arrangements de couleurs peuvent ne pas faire le même effet à tout le monde : alors votre système universel cesserait...

— Un instant, jeune homme, n'essayez pas de me faire dire ce que je pense, à mon âge

on n'avoue plus! Il faut admettre que mon système est applicable à tout le monde, sans quoi il ne servirait plus à personne ; de même qu'il faut admettre cette hypothèse, sur laquelle il est bâti, de trois couleurs simples, rouge ^ jaune et bleu^ et de trois couleurs composées par les mélanges de couleurs simples, orange^ vert et violet : autrement, je ne peux plus diviser mon cercle en parties correspondantes, rien ne concorde plus, c'est la confusion, le gâchis... si vous préférez le gâchis?

— Non, non! seulement, vous supprimez une des couleurs du spectre*

— Laquelle, s'il vous plaît?

— Dame ! Toutremer, il me semble.

Vous dites l'outremer? Ah oui! ce que,

de mon temps, nous appelions l'indigo : vous voyez, il a même déjà changé de nom! Mais ce n'est pas une couleur sérieuse. C'est un bâtard de bleu et de violet, le favori des blanchisseuses, en tout cas, plus qu'un inutile, un intrus, un gêneur.

(( Non, mais le voyez-vous dans mon cercle? Un empêcheur de s'arranger en rond! Autant

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rengainer mon disque tout de suite et rendre les Gobelins à Louis XIV! » Le noble vieillard, visiblement froissé, jeta, en s'éloignant, ces dernières paroles : « Jeune présomptueux, du moment que vous défendez Tindigo, vous pouvez choisir un autre guide. »

En efTet, le jeune peintre, en se retournant, se trouva devant deux autres personnages.

(( Je vous présente le célèbre Thomas Young, le précurseur que je suis fier d'avoir suivi, dit l'un des deux en montrant son confrère ; la première moitié de notre gloire commune.

— Et moi, dit Fautre, je vous présente à mon tour le célèbre Helmholtz, mon digne successeur, la seconde moitié. — Eh bien, jeune homme, vous n'adoptez donc pas l'hypothèse de cet entêté séculaire?

— Oh! interrompit le digne successeur, on devrait, dans ce cas, écrire hippothèse avec un i et deux car c'est un vrai dada. »

A ce bon mot scientifique, les deux savants eurent ensemble chacun un demi-sourire.

(( Notre système, reprit le célèbre Thomas,

explique tout, il remplace tout! Nos trois couleurs fondamentales

— Ah ! vous avez aussi trois couleurs?

— Oui, mais ce ne sont pas les mêmes ; les nôtres sont : le rouge, le vert et le violet. Nous supposons la rétine composée de fibrilles nerveuses réunies par trois, et nous supposons que chacune des trois est sensible à Tune de nos trois couleurs.

— Ah ! vous supposez aussi ! » soupira le jeune peintre.

Mais le « digne successeur », qui comprit sa pensée, ajouta finement : « Remarquez que les suppositions, c'est Thomas qui les avait faites depuis longtemps; je n'ai donc rien eu à supposer quand j'ai présenté la théorie qui fait la gloire que nous partageons. Quand vous aurez lu nos ouvrages, vous serez doublement convaincu. » Et les deux savants prirent congé du jeune peintre, en lui serrant cordialement les deux mains, chacun une.

L'apprenti savant, un peu découragé par ce début, ne chercha plus d'autres guides et prit le parti de se diriger seul dans le mystérieux

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labyrinthe, écoulant de-ci, de-là, tantôt les plaidoyers de David Browster, le défenseur intrépide des trois couleurs mères, et de J.-J. MuUer et Maxwell, les disciples de Thomas Young; tantôt les théories nouvelles: de la rétine contenant trois substances visuelles avec six sensations fondamentales, ou bien celle où les ondes donneraient naissance dans la rétine à des composés différents, selon leurs longueurs; parfois aussi, les élucubrations fantaisistes des cerveaux détraqués, les règles de la musique appliquées à la peinture, le diapason chromique, le chromomètre, etc. ; enfin les lamentations des oubliés et des délaissés, tels que Wiirnsts qui se prétend le père de la théorie de Young, et ce pauvre Newton qui ne peut pardonner qu'on lui ait chipé son disque : a Je Favais inventé avant lui, dit-il souvent avec amertume; seulement moi, je n'en ai pas fait un tam-tam pour attirer les badauds ! »

Bref, quand notre jeune peintre sortit du domaine de la science, ses cheveux étaient gris et il avait dépassé la cinquantaine. Le bon sens l'attendait à la porte.

« Enfin te voilà! s'écria-t-il (le bon sens est un compagnon d'enfance que Ton perd souvent de vue dans la vie, mais qui vous tutoie toujours). As-tu pour le moins adopté un système?

— Non.

— Tant mieux !

— Oui, mais j'en ai fait un !

— Diable !

— Oh ! ne ris pas, mon système est merveilleux, il explique tout, il remplace tout. En voici le principe : les corps, quels qu'ils soient, absorbent la lumière qu'ils reçoivent, jusqu'à un point variable pour chacun d'eux, où ils en sont saturés ; alors seulement ils commencent à la décomposer dans une certaine proportion encore variable et enfin, lorsqu'ils ne peuvent plus ni absorber; ni décomposer la lumière, ils la renvoient avec les rayons colorés qu'ils n'ont pas absorbés.

— Très bien ! ça n'est pas plus bête qu'autre chose; mais en es-tu bien sûr?

— Dame ! je le suppose ; si on n'admet pas mon hypothèse, mon système n'existe plus, j

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Alors, le bon sens se mît à rire et le rire du bon sens est terrible.

« Comment? reprit-il, tu trouves tous les systèmes mauvais parce qu'ils s'appuient sur des suppositions, et pour les remplacer tu en inventes un déplus, dans les mêmes conditions. 11 faut soigner cela, il n'est que temps !

— Alors, si mon système n'est pas bon, que vais-je dire à mes confrères qui ont la naïveté d'attendre mes révélations?

— La vérité.

— La vérité ! Il faudra donc leur dire qu'en fait d'harmonie des couleurs, il n'y a pas de règle absolue?

— Parfaitement.

— Qu'en dehors des lois élémentaires du coloris, il n'y a rien d'applicable pour nous dans toutes les théories connues jusqu'à ce jour?

— C'est cela.

— Que les peintres ne doivent prendre conseil que de la nature et, pour arriver à la mieux comprendre, étudier la façon dont les maîtres l'ont interprétée?

— A merveille !

— Alors, il faut leur dire aussi qu'il y a eu des magiciens appelés Véronèse, Rubens, Delacroix, et combien d'autres encore, qui en savaient plus en fait de coloris qu'aucun savant du monde, car ils ont avec leurs couleurs créé un langage qui parle à Famé, qui communique l'émotion et la vie, bien avant que la science se soit seulement doutée que les rayons colorés avaient de l'influence sur le cerveau.

— Bravo ! La voilà, la vérité !

— Si c'est ainsi, autant avouer tout de suite aux confrères, que je pensais étonner par mon savoir, que tout ce que je leur rapporte de mon voyage chez les savants se borne à ce conseil : Ne faites pas comme moi, ne perdez pas votre temps à la- recherche de ce qui n'existe pas!

— Eh bien ! mais avoue-le sans rougir, à ton âge on peut encore avouer; ce conseil a son prix, quand il ne servirait qu'à éviter à d'autres les tourments que tu t'es donnés, et cela rachète un peu le vent de pédantisme dont je t'ai vu gonflé tout à l'heure. Le pédant,

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vois-tu, est haïssable parce qu'il manque de charité. Il pense dans son égoïsme vaniteux : a J'ai pâli sur des volumes, j'ai fouillé dans les dictionnaires, j'ai griffonné des notes, j'ai disséqué, analysé, et cela pendant des années, pour découvrir enfin quelque chose ; et ce quelque chose, j'irais le dire en deux mots, à d'autres, qui le sauraient ainsi sans peine. Ah ! mais non, qu'ils apprennent d'abord à comprendre le noble argot de la science, car je ne parle pas une langue compréhensible au vulgaire : j'appelle une couleur un pigment, un cornet de papier, un cône hélice, et le bon Dieu , Adonaï, architype ou Demogorgon ! Ensuite les néophytes avaleront mes préfaces, le récit de mes théories avortées, mes réfutations à mes adversaires. Je poserai des problèmes, sans en donner la solution, je développerai des hypothèses que je détruirai ensuite, je sèmerai des citations latines ou grecques sans traductions, des notes archéologiques avec pièces à l'appui, etc., etc., et je ne donnerai la substance utile que petit à petit, par morceaux. Si je vois jamais un confrère s'engager dans une

voie que j'ai suivie et qui ne mène à rien, je k laisserai s'engager à son tour : il faut qu'il patauge là où j'ai pataugé, qu'il s'embourbe là où je me suis embourbé et qu'il périsse même là où j'ai pu passer. Ah mais ! ce serait trop commode alors, on n'aurait qu'à se croiser les bras et à s'assimiler la science des autres sans la chercher soi-même ! » Triste pédant ! de combien de mépris pourra-t-on jamais assez te couvrir, mais de combien de respect, d'honneur et d'amour pourra-t-on auréoler la mémoire de ces vrais savants qui travaillent toute une vie pour laisser à tout le monde une seule phrase qui s'écrit au livre de la science humaine !

— Mais tu me fais oublier mes devoirs, s'écria le bon sens en s'interrompant luimême, je devais aujourd'hui présider une réunion de peintres ; voilà déjà plusieurs fois que je manque, on finira par croire que je n'y veux plus paraître. » Et il s'enfuit. Espérons que nous le reverrons !

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