LES GOMMES
Les couleurs pour l'aquarelle sont broyées avec de l'eau gommée; mais le choix de la gomme n'est pas indifférent. La gomme arabique était excellente pour cet usage , malheureusement on ne peut plus l'employer aujourd'hui par la bonne raison qu'il n'y en a plus.
— Comment, il n'y en a plus! Tous les pharmaciens en vendent.
— Oui, ils vendent de la gomme qu'ils appellent arabique.
— Elle serait donc fausse ?
— Elle est fausse sans l'être, c'est-à-dire que, n^étant pas la vraie, elle est fausse ; mais la vraie n'existant plus, il ne peut pas y en avoir de fausse. Et puis, telle qu'elle est, on la contre-
L'AQUARELLE
fait. Elle devient donc la vraie, puisqu'on en fait de la fausse!
Si ce raisonnement un peu alambiqué suffît à MM. les pharmaciens pour le repos de leur conscience, leur gomme arabique n'en est pas moins très différente de celle d'autrefois. Elle provient des mêmes espèces d'acacias que l'on a plantés au Sénégal et ailleurs, mais qui ne se trouvent plus dans les mêmes conditions climatériques.
On suppose qu'en Arabie la gomme de ces mêmes acacias devait ses qualités particulières à l'ardeur du soleil auquel elle restait longtemps exposée sur le tronc des arbres, et que ceux-ci ne pouvaient supporter la haute température du pays que grâce à la, présence de rivières souterraines dans lesquelles plongeaient leurs racines. On explique alors que ces rivières étant venues à se tarir dans les contrées où poussaient les acacias à gomme, ceux-ci ont fini par disparaître totalement. Ce qui est certain, c'est que la chaleur est un agent nécessaire, car, en soumettant les gommes du Sénégal à des températures élevées et progres-
2o4 LA SCIENCE DE LÀ PEINTURE.
sives dans des étuves, on arrive maintenant à leur redonner une partie des qualités de Fancienne gomme arabique.
Il est donc bien entendu qu'on ne trouve plus à présent dans le commerce que des gommes du Sénégal ou autres provenances, et que ce sont ces gommes que Ton rend propres à Faquarelle en leur faisant subir un traitement préalable.
Dans ces gommes, il y a naturellement plusieurs choix et naturellement aussi des falsifications. Il y en a même qui ne contiennent pas de gomme du tout.
Voici le truc : On fait avec de la dextrine, de la gélatine ou autres matières bon marché fondues dans de Feau une pâte épaisse que Fon dépose sur une passoire à trous de diamètres inégaux dont on mâchure les bords avec une lime (queue-de-rat) ; la pâte sort petit à petit de ces trous par son propre poids, et les larmes qui en résultent se trouvent avoir leur surface striée comme la véritable gomme . Quand les morceaux sont secs, on les casse et voilà !
Est-ce assez arabique?
Il est nécessaire que les couleurs à Faquarelle
l'aquarelle.
puissent se redélayer facilement sur la palette; mais il faut cependant qu'elles aient encore assez d'insolubilité pour qu'on puisse passer une seconde teinte sur une première sans enlever celle-ci. Ce degré juste ne peut pas s'obtenir pour toutes les couleurs avec la même gomme. Dans presque toutes, la gomme passée à l'éluve est nécessaire, parce qu'elle se .détrempe facilement; mais, dans quelques-unes, la gomme du Sénégal naturelle est préférable, et pour d'autres, comme le vert-émeraude, par exemple, on est obligé d'avoir recours à la dextrine^
Les matières colorantes que Ton peut employer en aquarelle sont les mêmes que pour la peinture à l'huile, et autant de soins seront à prendre pour s'assurer de leur pureté. (Voyez
page 292.)
Dans les couleurs à Faquarelle du commerce nous trouvons un grand défaut, surtout lorsqu'on veut s'en servir pour ébaucher et repein-
1. Les chromâtes rendent la gamme insoluble et le vert-émeraude, quand il n'est pas bien fabriqué, est dans ce cas*
dre à l'huile par-dessus ; elles ne sont pas toutes également gommées.
Pourobtenir ce gommage égal, il faut essayer les couleurs pendant le broyage et rajouter de la gomme tant que la couleur, une fois séchée, n'a pas le même ton qu'étant mouillée. Lorsqu'on est ainsi arrivé à un gommage égal, les couleurs ne s'imbibent pas plus à un endroit qu'à l'autre.
Les artistes désirent, selon leur goût, des couleurs plus ou moins moites, et Ton arrive à les satisfaire en y ajoutant des quantités plus ou moins grandes de miel ou de glycérine; on a même souvent recours au sucre ; mais tout cela a des inconvénients : d'abord les matières sucrées attirent l'humidité ; s'il y a excès, les couleurs se ramollissent au point que, souvent, des aquarelles, dans un carton, se collent les unes aux autres.
Mais ce n'est pas seulement l'humidité que le sucre attire : ce sont aussi les mouches et les dégâts qu'elles font sont irrémédiables. Elles laissent partout, dans la couleur des teintes fraîches, les empreintes de leur trompe comme
l'aquarelle.
autant de petits coups d'une éponge microscopique. Nous avons vu un jour une tête de femme, très finement modelée, assaillie par les mouches, devenir comme marquée de la petite vérole.
Souvent, pour faciliter l'exécution, surtout pour de grandes parties comme les ciels par exemple, on a besoin de retarder la dessiccation trop prompte et pour cela on est obligé d'entretenir son papier humide. On pourrait mettre un peu de glycérine dans son eau, mais bien peu, ou se servir d'une solution de gomme adragante ou de chlorure de calcium. Quelques anciens miniaturistes employaient à cet usage la bave d'escargot ou le lait de figuier, mais tous ces moyens ont plus ou moins d'efffcacité et ne sont pas sans danger. Presque toutes les substances lentes à sécher ne possèdent cette qualité que grâce à l'affinité qu'elles ont pour l'eau : cette affinité pour l'eau leur donne la faculté de la retenir plus longtemps, mais aussi de la reprendre plus vite, et transformerait les aquarelles en véritables baromètres. Il faudrait chercher un liquide qui n'ait pas
d'affinité pour Feau, mais qui s'évapore naturellement beaucoup plus lentement qu'elle. Nous l'avons trouvé ce liquide, il a même l'avantage de ne détremper la gomme qu'au bout d'une heure, de sorte qu'on peut repeindre sans délayer le dessous et que l'on peut modeler en pleine pâte, comme à l'huile, pendant plusieurs heures. Si, après avoir ainsi travaillé quelque temps, on désire faire sécher tout de suite, en mettant l'aquarelle au soleil ou devant le feu, ce fameux liquide s'évapore en quelques minutes.
Seulement (il y a un seulement!) ce liquide ne se fait pas couramment dans le commerce, ce n'est encore qu'une curiosité de laboratoire et il revient actuellement à 300 francs le litre. Ce n'est pas pratique.
Espérons cependant qu'on arrivera bientôt à le produire à des prix abordables et que les aquarelHstes pourront utiliser cette merveille, car c'en est une.
Dans le procédé de l'aquarelle, les couleurs superposées ont une parfaite adhérence, puisque la seconde couche détrempe la première
l'aquarelle.
et se mêle avec elle. Il n'y a donc pas de précautions à prendre pour la solidité durant l'exécution, sauf cependant de ne pas faire d'empâtements. Si l'on se sert de blanc et que l'on veuille faire un ton clair à la place d'un ton foncé, au lieu d'épaissir la touche jusqu'à ce que le ton foncé n'ait plus d'influence par transparence, il sera préférable de le laver d'abord, et sur le papier remis à nu, fût-il même resté sali, on aura besoin d'empâter beaucoup moins pour obtenir le même ton.
L'aquarelle ne contient pas non plus, en elle-même, rien qui puisse l'altérer ou la détruire; mais elle est sujette à l'action de l'air, de l'eau et de beaucoup d'autres accidents, et si Ton veut obtenir une solidité complète, il faut la fixer.
LE FIXATIF
Pourquoi, diront certaines personnes, fixer les aquarelles? Elles sont généralement protégées par un verre, et l'on n'a pas l'habitude de les tremper dans l'eau. On pourrait ré-
pondre qu'un excès de précaution ne peut jamais nuire et qu'il est déjà utile de les préserver d'un accident possible. Mais le fixatif a un autre but. L'aquarelle, même sous verre, est souvent détériorée par plusieurs causes. L'humidité qui pénètre dans le papier, facilitant la fermentation de la gomme avec laquelle les couleurs sont broyées, détermine la formation de champignons microscopiques. On dit alors que l'aquarelle se pique ou qu'elle moisit.
L'excès de chaleur, produit par le voisinage d'un tuyau de cheminée ou les rayons du soleil à travers le verre, amène la gomme à un tel état de sécheresse, qu'elle s'écaille en parcelles imperceptibles et quitte le papier en entraînant la couleur avec elle. On dit alors que l'aquarelle passe : ce qui a permis à un critique d'art d'écrire , très spirituellement, qu'elle était un déjeuner de soleil.
Or, le fixatif a justement pour mission d'empêcher le soleil de déjeuner avec les aquarelles et l'humidité d'y cultiver des champignons.
Pénétrant profondément dans le papier, il entoure la gomme et les matières colorantes
L AQUARELLE
d'un ciment transparent, toujours souple, aussi dur que le verre, imputrescible et absolument imperméable. Il ne peut être attaqué par aucun acide, de sorte que les couleurs, que Ton n'ose employer d'habitude, parce que l'influence des gaz répandus dans l'atmosphère les détériore, restent, ainsi protégées, d'une entière solidité. A part ces deux agents destructeurs, l'humidité, la sécheresse, que le fixatif paralyse, les aquarelles peuvent encore s'abîmer pour d'autres raisons. Si on les laisse à l'air, le papier jaunit avec le temps. Même dans un carton, elles prennent la poussière, et même sous verre, la fumée de charbon de terre les atteint et les encrasse. Le fixatif remédie à tout cela. Le papier ne jaunit plus jamais lorsqu'une aquarelle est fixée, et, si sale et si graisseuse qu'elle devienne, un lavage fait avec une éponge douce, de l'eau et du savon noir lui rend son éclat et sa fraîcheur.
Voici donc, pour l'amateur jaloux de conserver les aquarelles qu'il achète et qu'il aime, les services que peut rendre le fixatif.
Mais pour l'artiste, à qui sa modestie inter-
262 LA SCIENCE DE LA tiiiliNTURE.
dirait de s'occuper de la durée de ses œuvres, le fixatif offre d'autres avantages par la facilité qu'il apporte à son travail.
On peut fixer tout ou partie d'une aquarelle en cours d'exécution, pour retoucher ensuite par-dessus, et cela plusieurs fois de suite.
On peut, avec le liquide dissolvant, retirer en totalité ou en partie le fixatif d'une aquarelle et retrouver celle-ci telle qu'elle était avant le fixage, ce qui fait que les retouches sont éternellement possibles. (Voyez page 303).
Dans le cas où la couleur ne reprendrait pas facilement sur certaines parties d'une aquarelle déjà fixées, il suffit de mettre avec un pinceau un peu de liquide dissolvant sur ces parties et de laisser évaporer. La couleur reprendra ensuite facilement.
Le fixatif est, en outre, un révélateur infaillible des couleurs de mauvaise qualité qu'il faut bannir de sa palette.
Il suffira, pour s'en convaincre, de mettre sur du papier des touches-échantillons de toutes les couleurs que Ton emploie et de les fixer ou de passer dessus simplement du hquide
l'aquarelle.
dissolvant; toutes celles qui contiennent de 'aniline ou de la gomme-gutte, et qui par conséquent sont détestables puisqu'elles se détruisent à la lumière, se dissoudront dans le fixatif et ne devront jamais être employées.