‹ La science de la vieChapitre 6 sur 10 · Ij · texte numérisé non relu

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loO LA SCIENCE DE LA VIE.

moyens qui rend le succès non-seulement possible, mais probable. N'al-elle pas fait surgir du chaos de la barbarie cette république de la chrétienté , à laquelle on ne trouve rien de comparable dans l'histoire du monde? Et depuis que le protestantisme a tourné contre nous près de la moitié de nos frères d'Europe, l'Église ne nous en a-t-elle pas donné une infinité d'autres dans les vastes continents de l'Amérique et de l'Asie ? Si nous ne voyons plus, comme au temps des croisades, des millions d'Occidentaux voler, à la voix des papes, au secours des chrétiens de l'Orient, ne suffît-il pas d'une parole du Père commun pour mettre en émoi l'univers catholique et le faire subvenir aux besoins spirituels et temporels de ses membres persécutés en Russie, en Pologne, ou décimés par la faim dans 1 infortunée Irlande? Tandis que des légions de nos missionnaires, nourris aux frais de 1 immense communauté, vont affronter le martyre dans les îles inhospitalières de la mer du Sud, pour étendre les limites de la patrie des âmes, ne voyons-nous pas leurs néophytes, vivant naguère de chair humaine , sympathiser avec leurs frères d'Europe, mêler leurs prières, leurs larmes, et aussi leurs aumônes aux nôtres?

L'amour de l'humanité, l'immolation volontaire de l'individu au bien général, letravail et le progrès vraiment humanitaires, qui n'ont jamais inspiré aux philosophes que des phrases sonores et des théories creuses, sont dans l'Église catholique un fait animé, vivant, perpétuel. Que faut-il pour le généraliser ? Que les fausses Églises cessent de persécuter, de décrier, de singer la vraie; que les fausses politiques cessent d'entraver sa marche (i).

A cette Église universelle, animant de la même vie religieuse près de deux cents millions dhommes disséminés sur tout le globe, comparez les églises enfantées par le protestantisme, toutes profondément divisées entre elles, et n'ayant

(i) Voy. Les Idées d'un catholique sur ce qu'il x aurait à faille.

d autre lien que leur haine commune contre la grande Église. Est-ce bien de ce foyer d'éternelles dissensions que pourra surgir la puissance morale capable de faire de tous les enfants des hommes des disciples de Jésus-Christ, n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, et consommés dans l'unité (i) ?

— Non, évidemment non. Le protestantisme étant le droit pour chacun de se faire une 7^eligioti à laide de la Bible, il est clair que, loin de faire disparaître les deux ou trois cents religions qui divisent le genre humain, il serait trèspropre à nous donner quelques milliers et même quelques millions de religions nouvelles.

Nous ne pouvons nous dissimuler qu'en nous éloignant de Wittemberg et de Genève, nous marchons vers Rome. Mais avant de donner gain de cause à l'Église catholique, nous ne serions pas fâchés de lui trouver quelques rivales parmi les églises de l'Orient, telles que l'Église grecque, TÉglise moscovite, etc. Elles aussi ont quelque prétention à la catholicité, par le nombre de leurs adhérents, par l'unité de doctrine, de culte et de régime, et par le long et glorieux passé sur lequel elles s'appuient, il se peut aussi que les papes de ces Églises, soit le patriarche de Constantinople et l'autocrate de toutes les Russies, ne fussent pas fâchés d'étendre leur sceptre spirituel sur tout l'univers.

— Je vous remercie, mes amis, d'avoir mis en ligne les seules Églises qui, selon vous, puissent disputer à Rome la palme de la catholicité. Nous examinerons leurs litres dans la leçon suivante.

(i)Saint Jean, ch. XVII, 23.

Des Églises schismatiques de rOrient, delà Russie, et de leurs prétentions à l'universalilé.

Église grecque ! Église moscovite ou gréco-russe ! Église arménienne! Église chaldéenne, etc. ! ces épithètes singulières décernées par la conscience universelle à ces communions religieuses ne vous indiquent-elles pas, mes amis, des Églises faites pour des Grecs, pour des Moscovites, des Arméniens, des Chaldéens, et par conséquent fondées par des Grecs, des Moscovites, des Arméniens, des Chaldéens?

En vain, pour effacer l'analhème gravé sur leur front, ces Églises ont-elles voulu se faire appeler orthodoxes (conformes au droit ou à la vérité), œcuméniques (universelles) ; pour être compris des étrangers et se comprendre entre eux, leurs partisans eux-mêmes ont été obligés décoller à la fausse épithète l'épithète fatalement vraie de grecque, de russe. Il a fallu dire : L'Église orthodoxe russe, l'Église œcuménique grecque: ce qui est plaisant et, de plus, faux, beaucoup de Grecs vivant séparés de cette Église par leur union, les uns à l'Église catholique, les autres à l'Église schismalique arménienne, etc.

— Mais n'est-il pas vrai que l'Église catholique prend aussi les titres locaux et restrictifs de romaine, de latine 9

— Oui, elle les prend pour désigner le centre de sa catholicité et la langue commune qu'elle désire donner au monde ; mais elle n'en a nullement besoin pour se faire connaître, pour se distinguer des fausses églises ; et ces litres n'ont rien de restrictif. Qui, même parmi les hérétiques, a jamais entendu parle nom d'Eglise romaine, d'Eglise latine, une Église

circonscrite dans les murs de Rome ou dans les limites de l'ancien pays des Latins? Catholiques européens, africains, américains, chinois, indous, océaniens, ne sommes-nous pas tous romains et latins en religion?

Le nom par excellence de notre Église, celui qui a constamment sulfi pour la signaler au regard des peuples depuis les premiers âges du christianisme , c'est celui de catholique. Écoutons saint Augustin, exposant aux manichéens, ses anciens coreligionnaires, les motifs de son attachement au catholicisme :

c( Si vous voulez savoir ce qui m'attache à l'Église catholique, le voici : c'est l'unanime soumission des peuples et des nations qu'elle gouverne ; c'est l'autorité qu'elle exerce, fondée sans doute sur des miracles (car sans cela, dit-il ailleurs, celte autorité serait le plus étonnant des miracles), autorité fortifiée par l'espérance et la paix qu'elle entrelient dans les âmes , autorité propagée par la charité et cimentée par une longue prescription. Ce qui m'y retient, c'est la chaîne des pasteurs que je vois se succéder sans interruption sur le siège de Pierre, depuis cet apôtre, à qui Notre-Seigneur, après sa résurrection, a confié le soin de ses brebis, jusqu'au pontife actuel. Ce qui m'y retient enfin, c'est le nom même de catholique^ tellement propre à celte Église, au milieu de tant de sectes qui le lui envient, que si un étranger demande où s'assemblent les catholiques, nul hérétique n'osera lui indiquer son temple ni sa maison (i). »

Après laigle d'Hippone écoutons l'aigle des Alpes :

« Une grande et magnifique cité d'Europe se prête à une expérience intéressante que je propose à tous les penseurs. Un espace assez resserré y réunit des églises de toutes les comnujnions chrétiennes. On y voit une église catholique, une église russe, une église arménienne, une église calviniste , une église luthérienne ; un peu plus loin se trouve

(i) Sainl Augustin, Contra Ep. fundam., cap. iv. — De utilit.credendi, '■ap. VII, XIV, XVI!.

iU LA SCIENCE DE LA VIE.

Téglise anglicane; il n'y manque, je crois, qu'une église grecque. Dites donc au premier homme que vous rencontrerez sur votre roule : Monirez-moi l'église orthodoxe. Chaque chrétien vous montrera la sienne, grande preuve déjà d'une orthodoxie commune. Mais si vous dites : Montrez-moi l'église catholique? Tous répondront : La voilà/ et tous montreront la même. Grand et profond sujet de méditation! Elle seule a untwm dont tout le monde convient, parce que, ce nom devant exprimer l'unité qui ne se trouve que dans l'Église catholique, cette unité ne peut être ni méconnue où elle est, ni supposée où elle n'est pas... C'est une chose bien remarquable que , tout chrétien étant obligé de confesser, dans le symbole, qu'ïï croit à l'Eglise catholique, néanmoins aucune église dissidente n'a jamais osé se parer de ce titre et se nommer catholique, quoiqu'il n'y eût rien de si aisé que de dire : C'est nous qui sommes catholiques,et que la vérité d'ailleurs tienne évidemment à celte qualité de catholique. Mais dans celle occasion , comme dans mille autres, tous les calculs de l'ambition et de la politique cédaient à l'invincible conscience. . . Semblable à ce livre unique dont elle est la seule dépositaire et la seule interprèle légitime, l'Église catholique est revêtue d'un caractère si grand, si parfaitement inimitable, que personne ne songera jamais à lui disputer son nom, contre la conscience de l'univers (i). »

Revenons maintenant à ces églises que le nom même qu'elles portent signale comme n'étant pas l'Église ouverte par Jésus-Christ aux hommes de bonne volonté de tous les temps, de tous les lieux.

Ouvrez l'histoire à l'époque où la société religieuse fondée par Jésus-Christ apparut triomphante après trois siècles de combats , et reçut , sur les débris du monde idolâtre, les hommages de Constantin , héritier de l'immense succession des Césars. Cherchez dans le premier concile général , tenu

(0 De Maislre, Du Pape^ liv. iv, ch. v.

à Nicée en 32S, le pape moderne des Grecs, le patriarche de Conslantinople. Il est vrai que déjà alors, à la place occupée depuis par la nouvelle Rome, il y avait une petite bourgade, débris de l'ancienne Byzance, et que dans celte bourgade il y avait im évêque soumis à levêque d'Héraclée, celui-ci soumis au patriarche d'Antioche, soumis lui-même, comme tous les patriarches, les métropolites, les archevêques et évêques. au pontife de Rome, pasteur des pasteurs, en sa qualité universellement reconnue de successeur de Pierre.

Qu'est-ce qui enhardit l'obscur évoque de l'obscure bourgade de Byzance à secouer le joug des archevêques d'Héraclée, des patriarches d'Antioche, ensuite à les dominer, à disputer au pontife romain, dès le neuvième siècle, puis à s'arroger exclusivement, dès le douzième, le titre de patriarche œcuménique, d'évcque universel? Évidemment ce fut le reflet de la pourpre impériale de Constantin et de ses successeurs, fixés à Constantinople. Création plus césarienne qu'ecclésiastique, destinée à embellir la nouvelle capitale du monde, le nouveau patriarche ne jouit cependant du second rang dans l'Église que par la concession des conciles et sous l'approbation des papes, dont il resta le sujet spirituel jusque vers le milieu du onzième siècle.

En iOSi, le patriarche Michel Cerularius , apprenant avec horreur que de temps immémorial TÉglise latine employait à laulel du pain non fermenté, permettait l'usage du fromage et des viandes étoufl'ées , jeûnait le samedi et ne chantait pas V Alléluia en carême, résolut de reprendre l'œuvre avortée, deux siècles auparavant, de l'intrus Pholius. Pour séparer son troupeau de tant de brebis galeuses, comme aussi pour répondre à l'excommunication décernée contre lui par le pontife romain, il excommunia celui-ci et ses adhérents, intimida par une émeute l'empereur contraire au schisme, et entraîna dans sa révolte ces Grecs dont l'orgueil et l'antipathie contre l'Occident croissaient à mesure qu'ils se rendaient plus dignes du nom de Bas-Empire.

La rupture néanmoins ne fut pas tellement consommée, que les schismatiques grecs , pressés par les armes des infidèles, ne fissent quelques tentatives pour se réunir à la grande Église. On vit leurs députés, au second concile général de Lyon en iâ?^, plus tard, leur patriarche et leur empereur, au concile de Florence en 1439, désavouer le passé et célébrer en termes magnifiques la suprématie divinement conférée au pontife romain sur l'Église universelle. Retombé dans le schisme, le patriarcat grec passa peu d'années après sous le sceptre de Mahomet ii et de ses successeurs , qui en firent une des plus riches fermes de leur domaine. De nos jours encore, le chef spirituel des Grecs, au lieu de recevoir de Rome ses bulles d'investiture, sous Vanneau du pêcheur, achète à prix d'argent un firman aux armes de Mahomet, par lequel Sa Hautesse lui ordonne d'allé)^ être patriarche œcuménique de ces chiens de chrétiens, selon leurs ayiciennes coutumes et leurs vaines et inutiles cérémonies (i).

Est-ce bien dans ce pacha milré, mes amis , qu'on peut reconnaître le centre du christianisme universel?

Vous dites que les Grecs ont conservé l'unité de croyance; qu'en savez-vous? Auriez-vous par hasard lu quelque bulle dogmatique du patriarche œcuménique? Qu'en savent ses sujets spirituels, à qui il n'annonce son exaltation que par les impôts qu'il lève en vertu du firman (2)? Qu'en sait-il luimême, habitué quil est à ne sortir de son mutisme que pour nous jeter la calomnie, l'injure, et souffler à ses ouailles la haine du nom catholique? Vous a-t-il jamais envoyé des missionnaires pour vous délivrer des superstitions latines ?

(0 Voy. la formule de ces firmans ou baratz^ dans Pluquet, Dictionn. des Hérésies, art. Grecs.

(2) On sait assez que le dernier patriarche a été déposé pour n'avoir mis aucune borne à ses exactions. Et il paraît qu'il a tant trouvé d'imitateurs, que le gouvernement turc a publié récemment un firman pour rappeler aux métropolitains et autres chefs du clergé l'obligation de garder quelque pudeur dans Texploitation de leurs dignités, afin de ne pas achever la démoralisation du peuple, Voy. YUniverSy numéro du 5 avril 1848.

Les croyances grecques . il est vrai . peu ou presque pas différentes des nôtres, gisent encore dans des symboles et professions de foi, brillent dans un cnlle abondant en belles cérémonies: mais elles ne vivent nulle part dans un enseignement public ; et ce n'est pas par leur instruction religieuse que se distinguent ceux même d'entre les Grecs qui doivent aux barbares de l'Occident leur résurrection politique.

a Toutes ces Églises séparées du saint-siége au commencement du douzième siècle, dit encore M. deMaistre. peuvent être comparées à des cadavres gelés dont le froid a conservé les formes. Ce froid est l'ignorance qui devait durer pour elles plus que pour nous : car il a plu à Dieu, pour des raisons qui méritent d'être approfondies, de concentrer, jusqu'à nouvel ordre, toute la science humaine dans nos régions occidentales. Mais dès que le vent de la science , qui est chaud, viendra à souffler sur ces Églises, il arrivera ce qui doit arriver suivant les lois de la nature : les formes antiques se dissoudront, et il ne restera que delà poussière... Aucune religion, excepté une, ne peut supporter l'épreuve de la science (i). »

— Eh bien ! c'est entendu, nous n'irons pas à Constantin nople baiser la mule du patriarche œcuménique. Un mot maintenant, s'il vous plaît, sur le pape de toutes les Uussies. Lui du moins ne régente pas les consciences en vertu du firman.

— Non; au spirituel comme au temporel, il gouverne par des oukases. Mais si vous deviez jamais opter entre l'oukase et le firman , je vous conseille, mes amis, de choisir le dernier.

Le Grand Seigneur ne s'est jamais avisé de régler les croyances de ses sujets chrétiens. Il se borne à leur donner des pasleiirs, auxquels il enjoint de maintenir l'ancienne

(i) Du Pape, li?. iv, ch. ii.

coutume et les vaines et inutiles cérémonies. Soumis luimême aux préceptes de l'Alcoran comme tous les croyants du prophète, et même plus rigoureusement qu'aucun d'eux, il ne pourrait introduire la moindre nouveauté religieuse sans voir le conseil des oulémas prononcer sa déchéance et sa mort. II n'en est pas de même du pontife-czar. Maître absolu des consciences et des corps , il est la religion de la Russie, comme il en est l'État. Lui plaîtil d'élever un brigand au rang des saints protecteurs de l'empire, un oukase paraît , et l'encens fume partout devant l'image du vaurien. Lui plaît-il de dégrader ce parvenu, l'oukase fait sur-le-champ tomber l'encensoir des mains du pope, et le mépris public succède aux honneurs de l'apothéose (i).

Assistons maintenant au lever sur le monde de celte papauté sans égale.

L'an de Jésus-Christ 988 , le duc de Russie Wladimir le Grand, après avoir longtemps fait ruisseler le sang des Russes sur l'autel de ses dieux , gros mangeurs d'hommes, reçut le baptême des mains de Tévêque catholique de Korsun , avec une partie de ses boyards. Devenu un ardent apôtre du Dieu livrant son sang pour la vie des hommes, il brise avec violence les dieux qu'il avait adorés avec fanatisme, et fait intimer l'ordre à tous les Russes, « riches et pauvres, seigneurs et esclaves, de se trouver tel jour sur les bords du Dnieper, pour recevoir le baptême, à peine de se déclarer ennemis du prince! » Les Russes obéissent, reçoivent des évêques présidés par le métropolite de Kiew, envoyé par le patriarche de Constantinople, alors soumis au saint-siége (2).

La hiérarchie russe , soustraite à la dépendance de Constantinople par le grand-duc Jaroslaw ie^(de 1019 à 10S4).

(t) C'est ce qui arriva, il y a quelques années, au sujet d'un certain Métrophane, canonisé d'abord et fêlé dans tout l'empire, et dégradé dix ans plus fard comme voleur de grands chemins. Voy. annales de philosophie chrétienne, t. XXIV, p. 491.

(2) Voy. Theiner, Ficissitudes de V Église catholique des deux rites dans la Pologne et la Russie, liv. i. — L'Église schismatique russe^ cli. i.

se divise cnlre les deux métropolites de Kiew et de Moscou, qui, le premier surtout, persévèrent longtemps dans la communion du pontife romain, même après le schisme des Grecs. Il est vrai que les grands-ducs partagèrent souvent avec les papes la suprématie spiriluelle. Malheureusement pour la Russie, ses princes, à peine demi-chrétiens, imitèrent la manie théologique des empereurs d Orient. Au lieu de laisser l'Église christianiser les Russes, ils s'assujettirent lÉglise, et russifièrent le christianisme. Nous les voyons, dès ii08, se permettre de donner de nouveaux saints à la Russie par des ordonnances tnotu proprio {i).

Les deux métropolites furent absorbés, vers la fin du seizième siècle , par un patriarche de Moscou , après toutefois que le Tibère de la Russie. Ivan iv , eut fait un essai de la papauté en s'intitulant le Ficaire de Dieu (2).

Le patriarcat moscovite est aboli , au commencement du dix-huitième siècle , par Pierre i^*" , dit le Grand , qui répond aux évoques sollicitant la conservation de cette dignité : « Je ne reconnais d'autre légitime patriarche , que lévêque de Rome. Et puisque vous ne voulez pas lui obéir, vous n'obéirez qu'à moi seul. Voilà votre patriarche (5). »

En d7âl , le terrible patriarche institue le saint synode, espèce de machine télégraphique destinée à transmettre les ordres absolus de S. M. aux cent mille métropolites, évêques, archimandrites, protopopes , popes et diacres, qui servent dans l'Église orthodoxe du czar, avec une magnifique haute paye annuelle de 50 à 60 fr. par tète {i). De nos jours, c'est le colonel Protasow qui notifie aux muets du saint synode

(() L'Église schtsmatique russe, p. 14.

(2) Ibiii

(3) IbiiL, |). 4G.

(4) Voy. Theiner^V Église schfsmatique russe, cli. vi. —Quel cler^îé admirable! dirotil ceux (|ui Iroiivenl que nos évoques el praires coûlenl trop à l'Élat. — Oui, mais le ciei^îé russe en donne aux Russes pour leur argent. Sur Texlréine ignorance el dégradation du clergé scliismatique, on peut voir, outre l'ouvrage précité, Persécutions et souffrances de l'Église catholique en liuss»e, par M. d'Horrer; — La Russie en 1839, par M. de Custine.

les volontés de l'autocrale ; car, en Russie, les évolutions religieuses s'exécutent, comme les manœuvres militaires, sur un signe de Tempereur , transmis à des cosaques en mitre par un aide de camp en bottes à récuyère, le tout dans un profond silence, l'évéque et le pope multipliant les signes de croix et génuflexions, mais ne s'avisant jamais de prêcher. Est-ce bien là , mes amis , la milice apostolique à qui Jésus-Christ a confié la conquête religieuse de l'univers?

— Non certes, et cette organisation religieuse et politique du Nord nous paraîtrait plutôt une sérieuse menace pour la civilisation européenne.

— Vous avez raison ; et la menace est si près de se réaliser qu'il y aurait de l'aveuglement à ne pas le voir.

Arrivons maintenant à la conclusion du parallèle que nous avons fait des différentes communions chrétiennes.

Qu'avons-nous vu, mes amis, à Wittemberg, à Genève, à Londres, à Constantinople, à Moscou, à Saint-Pétersbourg? Est-ce bien l'Église de Jésus-Christ, c'est-à-dire une société religieuse qui , par son passé historique , par son caraclère, par ses tendances, par ses moyens d'action , remonte visiblement à Jésus-Christ et fasse espérer à l'univers le bienfait de l'unité religieuse? Trouvons-nous là un ministère religieux capable de fonder la fraternité universelle des peuples sur la foi au même Dieu et la soumission à une même foi morale clairement formulée?

Non , évidemment non. On ne voit dans ces églises que des constructions humaines, bâties avec des matériaux plus ou moins évangéliques, dans des vues politiques, intéressées, locales, étroites, souvent très-honteuses. C'est visiblement l'œuvre d'ambitieux despotes qui nont rompu avec la grande église que pour s'affranchir du frein moral qu'elle leur imposait, s'emparer de ses richesses et réunir dans leurs mains le pouvoir de régenter les affaires de la conscience au pouvoir de régenter les affaires du corps. Il n'y a pas un de ces établissements dont l'histoire ne nous montre les fondateurs

LEÇON SEIZIKME. 16!

se niellant à l'œuvre . s'entoiiranl d'ouvriers également connus, faisant, défaisant, ajoutant, retranchant, au gré de leurs caprices et de leurs intérêts. iNous voyons leurs successeurs et disciples remanier sans relâche ce travail, le transformer, relayer de leur mieux, sans que ce continuel ragréement puisse en empêcher Tirremédiable ruine.

« II ne faut pas que trois siècles de vie extérieure fassent illusion au protestantisme, dit un de ses plus éloquents défenseurs. Il vil encore de la première et vigoureuse impulsion qu'il a reçue au seizième siècle. Il vit de ses antécédents politiques. Il vil de l'élément de la nationalité. Mais cette impulsion s'épuise. Les poutres de la charpente se déjoignent. L'édifice craque de toute part. Les accessoires et auxiliaires se retirent... Il y a des protestants, il n'y a plus de protestan- Usme (i). »

Puisque la masure du protestantisme, soit en Orient, soit en Occident , est désormais incapable d'abriter ses anciens habitants, il serait ridicule d espérer qu'elle puisse devenir le rendez-vous religieux de tous les peuples. Tournons-nous donc vers la grande Église, qui n'a d'autres limites dans l'espace que celles du globe, d'autre date dans l'histoire que celle de ces paroles : Allez donc, enseignez toutes les nations !

Je vous invite, mes amis, à ouvrir la leçon suivante par les objections qui vous resteraient contre lÉglise catholique.

(i) M. Vinet. E»sai sur la manifestation des convictions religieuses, etc., p. 495.

lea I,A SCIENCE DE LA VIE.

Réponse à une objection sur l'autorité de l'Église. — Comment l'idée d'une religion universelle implique l'existence d'une autorité infaillible.

— L'Église catholique, nous l'avons déjà dit et nous le répétons volontiers, a d'incontestables droits au respect et à la reconnaissance de tous. C'est à ses soins, c'est à ses cornbals contre la barbarie , que l'Occident doit ses progrès en tout genre et sa haute place dans l'échelle des peuples. Il y aurait ignorance ou mauvaise foi à contester un fait maintenant avoué par tous les esprits exempts de préjugés, quel que soit leur drapeau religieux, savoir, que les papes furent, au moyen âge, les véritables génies constituants, les civilisateurs de TEurope.

Mais cette autorité absolue sur les consciences, que l'Église catholique dut alors nécessairement et, par suite, légitimement exercer, pour dégrossir des natures féroces et soumettre au joug chrétien du droitetdela justice des souverains et des peuples qui n'étaient que des enfants vicieux et intraitables, celte autorité absolue, disons-nous, serait-elle bien un droit inaliénable de l'Église et que nous devions encore reconnaître aujourd'hui que les peuples sont arrivés à l'âge viril? Nous ne le pensons pas.

Connaissant les glorieux antécédents de l'Église, et convaincus que l'exercice modéré de son influence serait encore d'un grand secours pour le progrès universel, nous ne lui dirons pas : Retirez-vous, vous ne faites qu'attarder les esprits et ravaler les cœurs ! C'est là le langage de l'ignorance

et de la haine. Mais vous nous permettrez, monsieur, de lui dire :

Illustre Mère, perfectionnez votre ouvrage et ne le gâtez pas par des soins excessifs et malentendus. Au lieu de nous traiter toujours en faibles nourrissons qui doivent rester aux bras de votre amour et suspendus aux mamelles de la foi, reconnaissez en nous des enfants au moins aduKes, ayant la faculté et par conséquent le droit d'examiner leurs croyances, de discuter leurs devoirs. Tout en distribuant le lait de la parole évangélique aux peuples nouvellement régénérés, tout en rappelant aux vieux chrétiens d'Europe les grands principes de l'Évangile et en leur donnant aide et conseil dans l'application qu'ils doivent en faire aux mœurs et aux institutions sociales, laissez à leur pensée la liberté de ses mouvements, à leur conscience la spontanéité de ses actes, et vous serez encore l'auguste mère, l'intelligente bienfaitrice du genre humain.

— Je vous félicite, mes amis, d'avoir séparé votre cause de celle de certains nègres européens qui, troublés et aigris par le grand jour dans leurs œuvres de ténèbres, ne cessent de hurler contre le soleil catholique le reproche d'obscurantisme et de tyrannie abrutissante. Vos idées sur le catholicisme sont celles des incrédules et protestants cultivés et honnêtes, qui connaissent assez l'Église pour lui accorder une sorte de sympathie, pas assez pour l'accepter comme l'œuvre du ciel. Au lieu d'un tyran occupé à dégrader les âmes, vous en faites une illustre duègne qui a fait merveille dans son temps, et qui pourrait encore être utile, n'était la manie qu'elle a contractée autrefois de régenter les consciences et de vouloir toujours retenir l'esprit humain dans le maillot suiTocanl dune orthodoxie surannée.

Après ce juste hommage à votre modération, je me permettrai de vous faire observer que vous reproduisez la méthode protestante et rationaliste dont je croyais vous avoir démontré le vice radical. La faculté, que vous réclamez

pour chacun , de s'établir juge de ses croyances et de ses devoirs , n'est-ce pas le droit accordé à tous . même aux griniauds,dese créer un christianisme individuel, une croyance et une morale à part, soit à l'aide de la Bible, comme le veulent les protestants, soit à l'aide de la raison, comme le demandent les rationalistes?

— INon, certes, non. Notre devise, en religion comme en politique, sera toujours : Ordre et liberté! Ordre, par la soumission des esprits aux principes fondamentaux de la religion et de la morale et au pouvoir chargé de les propager et défendre:; liberté, par les sages limites dans lesquelles ce pouvoir doit être contenu pour ne pas devenir oppresseur.

— Bien ! Mais qu'enlendez-vous par cette soumission des esprits aux principes de la religion et au pouvoir chargé de la propager et maintenir? Est-ce une soumission intérieure et de conviction, qui exclue le doute, ou Cct-ce un simple respect extérieur qui interdise une critique publiquement hostile, tout en laissant à chacun le droit de croire et de pratiquer ...^^.v . "^

— Nous voulons une religion réelle, sérieuse, partant intérieure, qui unisse les hommes par une foi éclairée aux mêmes vérités et une noble soumission aux mêmes devoirs. Une religion qui ne lierait pas les consciences ne serait qu'un manteau d'hypocrisie plus propre à fomenter qu'à voiler une grande corruption des esprits et des cœurs.

— Sans doute, mais quels moyens accordez-vous au pouvoir religieux pour soumettre les esprits et les volontés aux mêmes croyances, aux mêmes devoirs? Sera-ce le glaive matériel? et imilerez-vous l'auteur du Contrat social, qui. tout en remplissant l'Europe de ses cris contre le prélat catholique qui avait censuré VÉmile, accordait libéralement au souverain le droit de faire rouler la tête de quiconque refuserait soumission à la religion de l'État (i)?

(i) Contrat social, liv. iv, ch. viii. — Au reste, le principe de Rousseau est

Le glaive matériel ne pouvant inspirer que de Tliorreur pour l'autorité religieuse qui l'emploie, il ne reste au sacerdoce que deux moyens d'agir sur les esprits pour les réunir en matière de croyance et de morale : la puissance du raisonnement, ou la puissance de l'autorité. 11 faut nécessairement que le prêtre se pose ou comme l'organe de sa raison , ou comme l'organe de la raison de l'Homme-Dieu. Lequel de ces deux rôles voulez-vous que le prêtre remplisse?

En ferez-vous un philosophe en surplis, qui, s'entourant d'un millier d'auditeurs de tout âge, de tout sexe , de toute portée d'esprit, leur dise : Voici ce qu'il me paraît que vous devez croire et pratiquer en religion et dans vos relations sociales : que chacun examine bien, réfléchisse 5 je m'en réfère sur tout cela à sa raison et à sa conscience.

Ou vaut-il mieux que le prêtre continue à dire : Voilà ce que Jésus-Christ vous ordonne de croire et de pratiquer, à peine d'encourir son éternelle disgrâce ? Voilà ce que moimême je suis obligé, sous la même peine, de croire, de pratiquer et de vous annoncer, au nom de celte Eglise à qui Jésus-Christ a dit : Allez, enseignez toute ma doctrine: qui vous écoute, m'écoute; qui vous méprise, me méprise.

— Nous nous accommoderions assez de prêtres philosophes qui, nous constituant juges de leur doctrine, ne gêneraient en rien notre liberté de penser. Seulement il est fort douteux qu ils pussent maintenir l'ordre en religion et empêcher la liberté de dégénérer en licence. Nous ne nous dissi-

celui du libéralisme anlichrétien, quel que soit le nom qu'il prenne ; comme lui aussi veiil aligner les rsprils, et qu'il ne veut pas d'une autorité monjle, il faut bien quMl recoure ;> la force. Grand prôneur de la raison et de la liberté, il ne raisonne jamais avec ceux qui se donnent la liberté de le contredire ; il obtient leur silence en les égorgeant. Son argumentation, c'est la guillotine , son juge suprême des conlr«)verses, le bourreau. On lit cela en caractères de sang dans Tbistoire. depuis la république une et indivisible de 03, env<»yanl A l'échafaud le catholique suspect d'avoir assisté à la messe, jusqu'à celle Suisse radicale qui levait naguère cent mille hommes pour écraser des confédérés dont tout le crime était de vouloir conserver leur [liberté religieuse et politique.

muions pas qu'il y aurait quelque difficulté à faire de huit à neuf cents millions dliomnies, de femmes, d'enfants, des penseurs sages, réfléchis, et à leur trouver un million de maîtres de philosophie religieuse qui s'accordassent à leur enseigner les mêmes choses.

— Oui, mes amis; et lant qu'il ne plaira pas à Dieu de lever celle petite difficulté, il faudra s'en tenir au mode d'enseignement établi par le fondateur du catholicisme, à moins que l'on ne veuille abandonner les hommes à la direction de maîtres qui leur apprendront à se dégrader, à se haïr, à s'entre-dévorer.

Jeter la religion au moule dans chaque tête, c'est donner au monde, au lieu d'une religion universelle, autant de religions qu il y aura de têtes, et des religions sans fixité, la raison conservant toujours le droit de défaire ce qu'elle a fait. Puis, rappelez-vous ce que nous avons dit de la radicale impuissance où sont les plus vigoureux esprits de résoudre avec certitude ces deux questions capitales : Où va 1 homme, et quel chemin doit-il prendre ?

Le protestant nous dit : Voilà la Bible qui vous donnera cette solution ! — Mais qui ne voit dans ce gros livre matière à des dissidences doctrinales sans fin ? La raison a un certain nombre d'axiomes qui, s'ils ne donnent pas assez de lumière pour conduire bien loin, ne sont du moins ni contradictoires ni assez nombreux pour diviser beaucoup et opposer entre eux ceux qui s'y attachent. Mais la Bible a plus de trentequatre mille versets, dont chacun peut ofl'rir le point de départ ou la base d'un système d'interprétation ; et le sens de chaque verset peut devenir tellement flexible sous le marteau de l'exégèse, que ces paroles : Ceci est mon corps, ont donné lieu à deux cents versions différentes.

Avec celte incertitude où reste toujours l'individu sur le véritable sens de la Bible, que sert-il de dire aux hommes : La Bible est la vraie, la pure, la complète doctrine du Christ? On peut d'ailleurs fermer la bouche à ces biblistes en leur

disant : Quelle garantie avez-vous de ce fait , que la Bible contient tous les enseignements du Christ? Ce n'est pas certes la parole du Sauveur, qui n'a rien écrit, et qui a ordonné à ses apôtres, non d'écrire, mais d'enseigner toute sa doctrine. Ce n'est pas davantage la parole des apôtres, dont les uns ont enseigné sans écrire, les autres ont enseigné et écrit, mais avaient si peu la prétention d écrire tout ce qu'ils enseignaient, qu'ils ont expressément affirmé le contraire (i). Votre principe, que toute la religion du Christ est dans la Bible, est donc une conception assez peu biblique de Luther, nioulonnièrement acceptée pendant trois siècles par les enfants de la liberté d'examen.

Que résulte-t-il de cette impuissance où sont les hommes d'extraire une religion commune et obligatoire, soit du fonds stérile de leur raison, soit de l'océan nébuleux de la Bible? Le voici :

Si notre globe n'est pas une boule que le Créateur ait lancée dans l'espace pour se divertir ; si le christianisme nesl pas un colossal mensonge échafaudé sur Thistoire de soixante siècles, il est indubitable qu'il doit exister ici-bas une religion divine ; religion toute faite , qui , au lieu de dire à l'enfant : Devine-moi! lui dise : Écoute-moi; je t'apprendrai ce que tu dois à Dieu , à tes parents, aux hommes tes frères, à la sublimité de ta nature et de ta destinée. 11 faut que cette religion, supérieure à nos faiblesses, au lieu de s'empreindre des préjugés de l'individu , et de se former au gré de chaque conscience , réforme lous les individus, toutes les consciences, sur la règle commune de la vérité et du droit, établissant ainsi parmi les hommes cette paix qui ne peut être que l'œuvre de la justice (2). Il faut encore que la connaissance de cette religion, accessible aux plus faibles esprits, nexige que ce qui est au pouvoir de lous, un sincère désir de la connaître. Klledoit donc épargner les études laborieuses, les discussions

i) Saint Paul, ir ICp. aux Thessal.. cli. ii, 15. •) Isaïf, ch. XXXII, 17.

savantes, et arriver à chaque intelligence par l'enseignement oral et la porte de l'ouïe.

Or, pour que la parole des maîtres produise, non une opinion, mais une religion qui affranchisse l'esprit des fluctualions du doute, lie la volonté et impose silence aux passions ennemies du frein , il faut à ces maîtres quelque chose de plus qu'une réputation méritée de science et de vertu. La science et la vertu ont droit au respect, et non à la foi, car elles sont sujettes à se tromper.

La foi, cette adhésion inébranlable à une doctrine acceptée comme divine, ne peut s'accorder qu'à une autorité infaillible , c'est-à-dire à Jésus-Christ ou à des ministres à qui il aura dit : «. Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Allez donc . enseignez ma religion à tous les peuples. Je vous enverrai mon Esprit^ qui ne vous quittera plus et vous enseignera toute vérité. Je serai moi-même avec vous tous les jours jusqu'à la fin des siècles, pour veiller à ce que vous n'ajoutiez ni ne retranchiez un seul iota à ma parole. Vous serez, comme tous, libres de vous perdre en préférant vos passions à ma loi ; mais je ne souffrirai pas que vous perdiez cette loi divine que j'ai scellée de mon sang, et que je veux faire parvenir dans son intégrité au dernier en date de mes frères.

Une Église mise à l'abri de toute erreur dans son enseignement par la perpétuelle assistance de Jésus-Christ, ou. ce qui revient au même , Jésus-Christ continuant à évangéliser le monde par l'organe d'hommes envoyés par son Église, voilà ce qui était absolument nécessaire pour perpétuer le christianisme. Sans ce fondement, point de véritable société religieuse; car le pouvoir spirituel, indispensable pour \ maintenir l'ordre et la vie, n'existe qu'à la condition d être infaillible.

Pour sauver nos intérêts matériels et assurer la tranquillitt publique, le pouvoir temporel na besoin que d'une certaine mesure de sagesse et d'équité, et il a le glaive en main pour

LEÇON DIX-SKPTièME. 169

intimider les ennemis de l'ordre. Mais comment le pouvoir religieux gouvemera-t-il les esprits, et obtiendra-t-il leur soumission à sa doctrine et aux préceptes religieux ? Comment pourra-t-il réprimer l'ennemi mortel des croyances, le doute, si ses sujets n'ont pas foi à ses décisions, s'ils ne croient pas fermement que tout ce qu'il lie et délie sur la terre, Dieu le lie et le délie au ciel (\)?

Quelque extraordinaire et surnaturel que puisse paraître ce privilège de l'infaillibilité accordé à une société d'hommes naturellement faillibles, il est une nécessité du système chrétien , c'est-à-dire de la régénération de l'humanité par la foi et la soumission à la religion de Jésus-Christ. Otez celte institution, que devient la religion chrétienne? ce qu'elle est devenue chez nos frères insurgés contre le pouvoir spirituel: elle tombe inévitablement dans le domaine des opinions. C'est un thème à de longues et stériles discussions qui aboutissent à cette sentence du rationalisme : Le Christ et le christianisme sont une grande duperie !

Ne voyez-vous pas, mes amis, que l'institution d'un enseignement infaillible, fût-elle moins clairement exprimée dans l'Évangile qu'elle ne l'est, serait encore un fait éminemment croyable pour quiconque recule devant cette révoltante assertion : Le christianisme est une fable?

— Tout en reconnaissant la puissance de ces considéralions, nous déplorons, monsieur, la fâcheuse alternative où elles nous placent, de renoncer à tout christianisme positif, ou d'enchaîner notre esprit en le soumettant à une autorité infaillible. Avec des chefs spirituels qui peuvent nous dire : // a paru à l'Esprit Saint et à nous..., croyez donc sous peine d'anathème! comment sauver la plus précieuse de nos libertés, la liberté de penser?

— Celte liberté de penser, à laquelle nous ne saurions trop tenir, puisqu'elle est le principe de toute véritable vie

(i) Saint Matthieu, cil. xvi, 10.

en nous, ainsi que nous le verrons bientôt ; cette liberté de penser, dis-je, vous ne la sauverez pas seulement par votre soumission à l'enseignement catholique, mais vous l'acquerrez, car elle vous manque, et vous manquera aussi longtemps que vous ne croirez pas à la doctrine de Jésus-Christ. C'est ce que je me propose de vous démontrer dans la leçon suivante.

LEÇON DIX-HCITIÉME. 171

De la liberté de penser. — Loin de la perdre, on l'acquiert en croyant à l'Église. — Définition delà liberté d'examen. •— Réponse à une objection des rationalistes sur la foi aux mystères.

Si VOUS croyez à ma parole. . . , vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira, a dit celui dont la doctrine résiste depuis dix-huit siècles à l'épreuve de la lumière (i). Un de ses disciples ajoute : Où est l'esprit de Dieu (seul capable de lever le voile qui nous cache la vérité), là est la liberté (2}.

La liberté de penser consisterait-elle à ne reconnaître aucune vérité fixe, immuable, à voltiger sans relâche d'une idéeà l'autre, à ne tenir pour vrais que les fantômes variables denotrcimaginationPNon, certes, pas plus que la liberté civile no consiste à mépriser les lois et à faire tout ce qui plaît.

La liberté civile sans frein n'est pas la liberté . c'est plutôt son contraire, la licence, mère de toutes les servitudes. Si la licence est indélibérée comme dans l'enfant et le fou, on la renferme dans la douce prison de la maison paternelle ou dans un hospice. Si elle est volontaire et coupable, comme dans Je malfaiteur, la force publique s'en empare et l'enchaîne. La société ne reconnaît d'autre liberté que celle qui se renferme dans les limites de la loi , règle commune des devoirs et des droits de tous. Celui-là perd justement ses droits civils, qui méconnaît et viole ses devoirs, qui sont les droits de ses concitoyens. En somme, dans l'ordre civil , le citoyen n'est libre qu'à charge d'accepter un maître : la loi!

(1) Saint Jean,ch. viii, 31-33.

(5) Saint Paul, ii« Ép. aux Corinth.y ch. m. 17.

Il en est absolument de même dans Tordre spirituel. La pensée n'est libre qu'autant qu'elle connaît et accepte la vérité, seul maître légitime des intelligences. L'esprit qui n'a rien de R\e dans la pensée est inévitableinent esclave. Si celte absence de tout principe tient à la frivolité, à l'impuissance de réfléchir, et par conséquent de discerner le vrai du faux, c'est un esprit enfant, condamné à rester sans pensée propre et à subir l'influence de ses entours; cest, selon la comparaison de l'Écriture, une girouette tournant à tout vent de doctrines (i). Nul n'est si puérilement crédule que le parfait incrédule, dénué de toute donnée religieuse. Les principes ou vérités mères étant la pierre de touche qu'emploie nécessairement notre raison pour discerner la vérité de l'erreur, il est évident que rien n'est incroyable pour celui qui ne croit à rien, et que tout peut paraître vrai à lesprit qui ne possède pas Véprouvette du vrai.

Si l'incrédulité, au lieu d'être enfantine, légère et ignorante, est systématique, comme dans les esprits qui repoussent la lumière religieuse parce qu'elle irrite leurs passions, le servage est bien plus dur et humiliant. Même ici-bas, l'auteur de la société spirituelle a des prisons, des galères pour les contempteurs de sa loi;^ il les dégrade avec plus ou moins de solennité, et de la haute dignité d'm^e///gfe/ices se?'viespar des organes^ il les fait descendre à la condition d'organes servis par des intelligences. Rousseau l'a fort bien observé quelque part, et c'est d'ailleurs une expérience mille fois répétée : Quiconque méprise la loi morale tombe sous le domaine des grossiers appétits du corps. Pour Thomme qui a un peu médité la noblesse infinie de nos âmes , il y a un spectacle incomparablement plus triste que celui de nos prisons et de nos bagnes : c'est la vue des forçats spirituels occupés à servir et adorer une chair dont le culte ne fait que lïâter la décomposition.

(i) Sainl Paul. Ép. aux Éphés.^ ch. ir, 14.

Oui, mes amis, rendons gloire à la parole du Maître, con firmée par l'histoire de l'esprit humain : la vérité seule peut affranchir notre âme des perpétuelles divagations d'une raison enfantine et du dégradant servage des passions sensuelles. Et puisqu'il est démontré que nous ne pouvons posséder la vérité chrétienne qu'en la recevant de la bouche de Jésus-Christ enseignant toujours par son Église, reconnaissons encore qu'il n'y a pas , qu'il ne peut pas y avoir de vraie liberté de penser en dehors des croyances de l'Église.

Que fait-on quand on vous exhorte à vous soumettre à l'enseignement catholique? Exige-t-on de vous le sacrifice de pensées lumineuses, bien arrêtées , de convictions réelles et tranquillisantes que vous ayez déjà sur votre destinée, sur vos rapports avec Dieu, avec vos semblables , et un mot sur ce qui constitue l'enseignement de l'Église? Nullement; vous n'avez sur tout cela que des opinions vagues et flottantes, si tant est que vous en ayez. Eh bien ! à la place de ces feux follets insuflisants pour vous éclairer sur des questions aussi capitales, l'Église vous offre des vérités claires, positives, appuyées sur la parole de Jésus-Christ, professées avec amour depuis dix-huit siècles par des milliards d'hommes entre lesquels des millions sont morts pour rendre hommage à celte foi, et une infinité d'autres lui ont sacrifié toutes les espérances du siècle, lui ont consacré loutes les richesses de leur génie; vérités que votre raison ne pourrait conquérir au prix des plus grands efforts , car elles gisent dans le sein du Père céleste, et il n'y a que le Fils, qui est dans le sein du Père, qui ait pu nous les révéler {\) ; vérités, enfin, sans lesquelles vous ne pouvez sortir de la plus terrible des incertitudes, de l'incertitude de votre destinée.

Au lieu donc de vous ravir votre pensée, l'Église vous en donne une; au lieu de ravaler votre raison, de l'affaiblir, elle

(0 Saint Jean, ch. i, 18.

l'élève, l'affermit, la fait passer de l'enfance à l'âge viril. Loin de nuire à la liberté de votre esprit, elle la constitue; car avant d'être libre penseur, il faut penser, ce semble. Or. qu'est-ce que penser , en religion , sinon percevoir la vérité religieuse?

Que sont donc tous ces valeureux champions de la liberté de penser, contre ce qu'ils appellent le despotisme de l'Église ? Ce sont, ou des ignorants qui ne savent ce qu'ils disent, ou des esprits qui aspirent à la liberté de ne pas penser du tout à ce qui doit occuper la pensée humaine par-dessus tout. Le véritable grief de ces derniers contre l'enseignement catholique , cest qu'il trouble leur sommeil sur la grande affaire de leur éternelle destinée.

— Soit ; les libres penseurs pourraient bien n'être que de francs dormeurs. Mais si, dun côté, l'Église réveille, éclaire et fixe notre pensée sur l'importante question de notre destinée, de l'autre, ne la comprime-t-elle pas jusqu'à l'étouffer en interdisant la liberté d'examen? Vouloir que nous acceptions sa doctrine , soit que nous la comprenions, soit que nous ne la comprenions pas, ce n'est pas éclairer notre esprit, c'est l'opprimer, c'est ériger l'ignorance en vertu.

— Je ne sache pas, mes amis, (jue les catholiques aient jamais fait de l'ignorance une vertu : ils la rangent, au contraire, parmi les plus déplorables suites de la révolte de l'homme contre Dieu , source de toute science. En nous arrachant aux ténèbres du péché par le flambeau de la foi. l'Église n'a d'autre but que de faire de nous des enfants dt lumière. Loin de nous interdire l'examen de sa doctrine, elle nous y exhorte sans relâche, comme à l'accomplissement d'un devoir. Mais ici il faut s'entendre.

Il y a deux sortes d'examen : l'un est celui du simple citoyen qui se livre à l'élude des lois de son pays, non pas pour les réformer, mais pour se pénétrer de leur esprit, pour connaître au juste l'étendue des droits qu'elles lui confèrent et des devoirs qu'elles lui imposent, afin de mieux remplir ceux-

LEgOX DIX-HUITIÈME. 175

ci et de jouir de ceux-là , sans les exagérer au détriment d'autrui ni souffrir qu'on len prive indûment.

L'antre examen est celui du législateur qui , investi du pouvoir suprême, discute un projet de Foi ou une loi déjà en vigueur, dans le dessein de transformer le premier en loi, de maintenir, modifier ou abolir l'autre, selon que, dans sa haute sagesse, il le jugera convenable au bien public.

L'Église, au nom de Dieu, interdit à tous, pasteurs et fidèles, ce dernier examen quant à la loi révélée, mais permet l'autre à tous, le déclarant obligatoire pour tous les pasteurs chargés de prêcher et d'appliquer la loi divine, le conseillant comme très-utile aux fidèles. Elle veut que, simples citoyens de la société spirituelle , nous en laissions le pouvoir législatif aux mains de Dieu, seul père suprême et souverain des esprits. L'autorité dont elle investij; ses premiers pasteurs , en vertu de la délégation du Christ, n'est pas le pouvoir de changer ni modifier la loi divine, mais c'est le droit, le devoir de la publier et de l'interpréter, de veiller à son intégrité et à son exécution. Y a-t-il rien là qui ne soit très-conforme à la raison, à l'ordre, à la liberté ?

Le bon sens ne souffre pas que Dieu se constitue le sujet de ses créatures, ni qu'il soumette les lois de son infinie sagesse au contrôle de notre ignorance. La liberté d'examen, telle que l'entendent les rationalistes et les protestants, étant le droit de discuter la religion, avec faculté de la rejeter si elle ne va pas à nos lumières, est un véritable contrôle de notre pensée sur la pensée divine (i) : c'est en même temps une grande impiété et une déraison.

(i) Les protestanls nous disent : Vous écoulez en religion la parole des liommes ; nous nV'coulons, nous, que la parole de Dieu. — Erreur ! En soumettant la parole biblique ù votre propre inlerprélation, ce n'est pas Dieu que vous écoulez, c'esl votre esprit. Dieu ne vous parle pas, mais voua le failos parler. Vous imitez l'écolier présomptueux et iudocile qui, s'emparant de la parole écrite du maître, et ne donnant nulle attention à l'explication que celui-ci en donne, l'interprète, ou pliiltU la torture ii sa manière, et fait honneur au maître de tous les contre-sens dans lesqiiels il tombe. Les catholiques, en n'enlendant la Bible (|ue dans le sens que lui donne la voix de Jésus-ChrisI, loujours vivante

L'ordre ne permet pas qu'une religion descendue du ciel pour réunir les hommes sous le gouvernement du Dieu-un, perde son unité en passant au laminoir de la raison individuelle, et se transforme en autant de religions qu'il y aura de têtes. La liberté ne le permet pas davantage. L'Église, en faisant de la soumission à la loi divine une obligation commune à tous ses membres, depuis le pape jusqu'au simple fidèle, les déclare tous également sujets de Dieu, et constitue la véritable liberté religieuse, qui, certes, ne consiste pas à se rendre indépendant de Dieu, mais à ne dépendre que de lui.

— Nous vous accordons tout cela, et nous ne concevons pas mieux que vous le droit de discuter et de juger la religion dans celui qui croit à la divinité du christianisme et de l'établissement de l'Église. Mais ces deux articles fondamentaux sont-ils d'une telle évidence, qu'on puisse raisonnablement les croire sans un examen approfondi ? Or, quel est le flambeau qui nous dirigera dans cet examen, sinon notre raison; et comment noire raison jugera-t-elle de la divinité du christianisme et de l'Église, si elle n'a pas le droit de les soumettre à son examen et de dire sur chaque point de ce grand procès : Ceci est vrai , ceci est faux ou douteux ? Si l'Église nous permet cet examen, à nous incrédules, pourquoi le condamne-t-elle dans le protestant ? Si elle nous le refuse, elle veut donc que nous ajoutions foi à ses enseignements avant d'être convaincus de son droit à notre obéissance : et quoi de moins raisonnable qu'une telle prétention ?

— Non, mes amis , l'Église n'exigera jamais de vous ou du protestant que la soumission parfaitement raisonnable et éclairée qu'elle demande à ses enfants. Mais, d'un autre côté, elle est trop sage et fidèle à sa mission pour soumettre aux balances de votre raison le dépôt des vérités révélées.

Pour faire évanouir votre dilïiculté avec 1 équivoque sur

dans l'enseignement de TÉglise, sont les seuls qui écoulent la parole de Dieu et lui obéissent.

laquelle elle repose, rappelons ce que nous avons dit, précédemment, que le christianisme universel, catholique, n'est pas seulement une doctrine, une théorie dogmatique et morale, mais qu'il est primitivement et principalement une grande histoire, une série d'événements qui, de nous, remontent jusqu'à l'origine du monde , et dans lesquels l'inleivention divine est visible, incontestable pour tous ceux qui examinent attentivement et impartialement cette histoire.

Voilà ce que l'Église livre à votre examen, sur quoi elle provoque vos études. Ce sont ses lettres de créance qu'elle vous exhibe. Yoyez, examinez, vous dit-elle : suis-je l'envoyée de Dieu parmi les hommes, ou l'œuvre de la fourberie humaine? Sur cela je m'en réfère à votre raison, à votre conscience; mais à votre raison éclairée par l'étude des faits, à votre conscience ne cherchant que la vérité et imposant silence à mes grandes ennemies et aux vôtres : les passions mauvaises.

Ces faits vous sont soumis, parce qu'ils sont du ressort de votre raison. Tout surnaturels qu'ils puissent paraître dans leur cause, ils sont, comme les faits naturels, visibles, palpables; ils peuvent être saisis sans effort par les hommes, (Hre certifiés par leur témoignage , par conséquent discutés et constatés, comme tous les autres faits, au tribunal de la raison. Si Rousseau vous dit que notre esprit est trop faible pour acquérir la certitude d'un miracle, le sens commun répond que cest là un grossier sophisme, la résurrection d'un mort étant chose aussi tangible à l'œil, à la main, que la naissance d'un enfant.

Ces faits, qui ont opéré la conviction de l'univers catholique, suffiront sans doute pour vous convaincre de la divine institution de l'Église ; et, cette conviction acquise, que devez-vous faire, sinon vous jeler aux bras de la grande nourrice des peuples, et, sur ce sein fécondé par l'esprit de vérité et d'amour, puiser, avec la simplicité et la confiance (V enfants nouvellement nés, le lait spirituel et pur qui

vivifiera et fera croître vos âmes flétries par le doute et desséchées par le vent si variable des opinions humaines {{)?

— Oui, monsieur, une fois convaincus que l'Église est un établissement divin, il y aura obligation pour nous de Taccepter comme telle. Mais ce n'est là qu'un des articles de la doctrine catholique : pour que nous croyions raisonnablement les autres, n'esl-il pas nécessaire que nous les comprenions à quelque degré? Pour cela, ne faut-il pas que nous les examinions et qu'ils tombent sous notre entendement? S'il en est ainsi, les vérités de la foi doivent se soumettre à la raison ; si cela n'est pas, la foi consiste donc à croire, sur le témoignage de l'Église, des choses inintelligibles.

— Je vous remercie, mes amis, de m'avoir rappelé une objection que j'ai rencontrée bien des fois dans les productions de nos rationalistes, notamment dans celles de M. Cousin ; elle repose sur la confusion de deux choses que tout élève de philosophie non rationaliste, mais raisonnable, apprend à distinguer : l'existence et l'essence d'une chose ou d'une vérité.

Pour connaître et croire raisonnablement une chose, il est clair que son existence doit apparaître à notre entendement, se poser devant lui comme un fait; mais est-il nécessaire que l'essence de cette chose ou la raison dernière de son existence se dévoile à notre esprit? JNon, sans doute ; car s'il en était ainsi, que croirions-nous, que connaîtrionsnous ?

La raison première et dernière de tous les êtres ne se trouvant que dans l'Être infini, elle échappera nécessairement à notre intelligence jusqu'à ce que, par l'intuition parfaite de l'Être divin, nous voyions la lumière dans la lumière (2). Jusque-là, nos compréhensions seront incomplètes, et selon le mot de Montaigne, nous ne verrons le tout de

(1) Saint Pierre, i« Ép., ch. 11, 2.

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