PS. XXXV
rien. « Nulle science particulière, a fort bien dit M. Cousin lui-même, n est possible qu'au sein de la science générale, laquelle emprunte ses dernières explications à la science de Dieu (i). »
Dans l'état présent de notre esprit , les vérités objectives ne nous apparaissent que comme des faits. Que sont l'existence de Dieu, de notre organisme, de notre âme et de leur union, les phénomènes de la génération des animaux et des plantes, de la nutrition, de l'attraction universelle, des affinités chimiques, des mouvements célestes, des vents, des marées, des volcans, et mille autres phénomènes de l'ordre naturel? Ce sont des faits dont l'existence nous est certifiée par d'autres faits, bien que leur essence nous soit inconnue. Rejeter ces faits parce que nous ne les comprenons pas, ce serait nous condamner à l'ignorance absolue, proscrire tout usage de la raison. Aussi vous ai-je dit que la franche application du principe rationaliste : Ce que l'on ne comprend pas est, à notre égard, comme sHl n'était pas (2), serait le chemin le plus court à l'idiotisme (3).
Eh bien! il en est des vérités révélées comme des vérités de l'ordre naturel : ce sont des faits dont l'existence nous est certifiée par le fait de la révélation divine, cerlifiée ellemême par des faits éminemment croyables. Etquoique les faits révélés soient d un ordre supérieur, la connaissance que la révélation nous en donne est-elle beaucoup plus mystérieuse que notre connaissance des faits naturels précités? Est-elle, comme vous le supposez dans l'objection, une chose de tout point incomprise, inintelligible, un non-sens? Vous allez ,en juger par un ou deux exemples.
Ce dogme révélé : Il y a trois personnes en Dieu, et cependant il n'y a qu'un seul Dieu, est-il beaucoup plus inintelligibleque le dogme rationnel : Il y a trois (au moins deux)
(i) Cotirs t/e 1819, p. 339.
(2) M. Cousin, Fra(jm. philosoph., 2» préface.
(s) Voy. Leçon treizième.
facultés bien distinctes dans notre moi, et pourtant le moi est un? Il ne paraît pas : de part et d'autre, la raison du fait est également mystérieuse. Nonobstant le mystère, nous admettons le dogme rationnel ; et pourquoi? Parce que son existence nous est attestée, et que, l'essence de notre moi spirituel nous étant inconnue, il serait absurde d'affirmer que son unité de substance exclut la pluralité des facultés. Pourquoi donc nierions-nous le mystère de la Trinité divine, si son existence nous est suffisamment certifiée par le fait de la révélation?
— En vérité, nous n'en voyons pas la raison. Pour être en droit d'affirmer que l'unité de la substance divine exclut la pluralité des personnes, il faudrait supposer que nous connaissons beaucoup mieux l'être divin que nous ne connaissons notre propre moi, ce qui serait bien peu philosophique.
— Sans doute, et c'est l'absurde présomption du rationaliste, relevée déjà, il y a plus de vingt siècles, par un écrivain sacré : Ce n'est que très-mal et à grand'peine que nous connaissons les choses de la terre soumises à nos regards; qui donc pourra se flatter de comprendre celles que le ciel dérobe à notre vue (i)? Encore un exemple.
L'énoncé de ce fait surnaturel : La nature divine et la nature humaine sont unieSy sans confusion, dans la personrie une du Ferbe, est-il plus inintelligible que l'énoncé de ce fait naturel : L'âme (nature spirituelle) et le cor/).s (nature matérielle) sont unis, sans confusion, dans notre personne qui est une? iNon ; cela étant, pourquoi notre raison admettrait-elle ce dernier fait et rejetterait-elle l'autre, s'il lui est suffisamment certifié?
(i) Sagesse, ch. ix, 16. — Ce qui suit n'est pas moinsadmirable : Qui pourra connaître votre pensée ( Seigneur), si vous ne lui avez donné votre sajesse et envoyé votre Esprit-Saint des lieux très-hauts? Ce n'est que par ce moyen que sont redressées les voies des habitants de la terre, et que les hommes apprendront ce qui vous est agréable. Car c'est par ta sagesse qu'ont été guéris tous ceux qui vous ont phi. Seigneur, dès le comutencement. Ibid., 17-19.
En somme, mes amis, les mystères du christianisme sont, comme les mystères de la nature, des faits inconnus dans leur essence et connus dans leur existence. Croire ceux-ci quoiqu'on ne les comprenne pas, et repousser ceux-là parce qu'ils sont incompréhensibles, c'est pure déraison, et de plus impiété.
— Oui, c'est prétendre que la parole de Dieu mérite moins de confiance que le dire de nos sens et le dire des hommes.
Ici encore nous voyons que les objections contre le catholicisme ont leur source principale dans un défaut de philosophie, et que 1 incrédule sincère pourrait bien se trouver sans armes dès qu'on l'aurait dépouillé de son ignorancedes choses naturelles et des choses révélées. Au lieu donc d'échafauder laborieusement des diAicullés contre l'Église pour les voir aussitôt crouler sur notre tête, il serait mieux de nous borner désormais à vous demander quelques éclaircissements sur l'exercice de l'autorité spirituelle.
— Difficultés à résoudre, ou éclaircissements à donner, il nïmporle -, je me mets à vos ordres, mes amis, pour la leçon suivante. Toutefois, je vous prie de considérer que mon plan ne comporte pas un traité complet sur l'Église, chose que vous trouverez dans un bon nombre de théologiens et de controversistes. Je n'ai voulu que vous donner un aperçu de la grande institution fondée par notre Père céleste pour propager et perpétuer dans la famille humaine la science des sciences , la science de la vie.
Douceur maternelle de l'Eglise dans sou gouvernement.— Large part qu'elle fait à tous dans l'exercice de son pouvoir et des fonctions les plus élevées.
— En réfléchissant , monsieur, à ce que vous nous avez dit touchant le pouvoir spirituel, nous trouvons que l'Église se montre tolérante , humaine et raisonnable envers l'infidèle et l'incrédule, en n'exigeant d'eux la soumission à son autorité qu'en suite d'un examen de faits propres à les convaincre de l'institution divine de celte autorité. Nous concevons encore que l'Église lève le glaive spirituel de l'anathème contre ceux de ses enfants qui , convaincus de son autorité, oseraient lui dire, en matière de doctrine ou de mœurs : Tu te trompes ! Car le droit que l'on accorderait à ces insolents de réformer la religion commune serait bientôt acquis à tous; et la religion de Jésus-Christ ferait place à une infinité de religions humaines. Mais ce que nous ne concevons pas, c'est la conduite de lÉglise envers ceux qui , après s'être soumis de bonne foi à son pouvoir, auraient le malheur de retomber dans le doute sur ce sujet. N'est-il pas vrai qu'elle les tient pour apostats et dignes de ses anathèmes? Or, cela nous paraît dur, intolérant. Rien de si virevolte que notre pensée ; et quoi de plus déraisonnable que de vouloir retenir de force la foi qui s'en va, et chasser le doute par la terreur?
— Oui , mes amis, rien de plus absurde , et aussi rien de plus opposé à la conduite réelle de l'Église. Elle n"a que de la tendresse et compassion pour les âmes travaillées de doutes involontaires. Elle ordonne à ses ministres de les consoler, diriger et traiter avec une grandeur douceur ; de leur
prescrire pour remèdes le calme , le repos d'esprit , la patience, la prière, l'instruction, etc., selon que ces doutes sont le résultat d'une imagination échauffée , des suggestions de l'ennemi du salut, de l'ignorance, etc. Klle n'a d'anathème que pour le doute volontaire, opiniâtre, qui veut se prêcher et pervertir la foi des simples; et encore ne le frappe-t-elle qu'à regret et après avoir épuisé les voies de la douceur.
J'ai parlé ailleurs de la législation ecclésiastique et séculière du moyen âge au sujet de l'hérésie, et je crois avoir réduite leur juste valeur les horribles peintures que l'ignorance et la mauvaise foi nous ont faites de l'inquisition, là du moins où elle demeura institution exclusivement religieuse (i). Je n'en dirai donc rien ici.
Pour en revenir au doute involontaire, et assez consciencieux, et modeste pour ne pas vouloir se transformer en dogme pour les autres, croyez, mes amis, que s'il peut fatiguer l'âme du catholique instruit de manière à exercer fréquemment sa foi et à la rendre plus méritoire et plus vive, il est extrêmement rare qu'il puisse la mettre en péril. Si notre foi à Jésus-Christ et à son Église ne reposait que sur des raisonnements subtils et des spéculations philosophiques, il est clair que les doutes seraient élernellement renaissants et la conviction chancelante , notre raison étant une Pénélope effilochant la nuit la toile tissée durant le jour. Mais il est un tissu qui résiste aux caprices de cetle folle : c'est le tissu des faits , Ihistoire. Rappelez-vous ce que nous avons dit, ce qu'on ne saurait trop redire : le catholicisme est un fait immense, colossal , humainement inexplicable, qui remplit le champ de l'histoire depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, l^our le croire divin, il suffît de le voir. Vous l'avez très-bien dit, l'incrédulité n'a d'autre arsenal que l'ignorance.
Un autre remède contre le doute, c'est la lumière toujours plus grande que répand la doctrine catholique dans l'esprit
(j) Solution de grands problèmts, i. iv.
qui, peu satisfait de la connaître de mémoire, en nourrit son esprit et son cœur par la réflexion.
Vous avez déjà pu le voir, mes amis, et vous verrez toujours plus à mesure que nous avancerons , qu'il s'en faut étrangement que la foi du catholique soit le cauchemar de l'intelligence , un lourd sommeil sur l'oreiller de l'autorité. Nos plus hauts mystères, au lieu d'être ce que se figure l'ignorance , des éteignoirs de la pensée, sont des jalons qui la dirigent dans l'étude de l'infini, des phares qui lui procurent sur Dieu, l'homme, l'univers, des données capitales et humainement introuvables. L'esprit qui les adopte, loin de s'abdiquer, ne fait que perdre son ignorance et sa faiblesse ; il acquiert la véritable liberté de pensée et d'examen.
Nous l'avons déjà observé, cette liberté exige avant tout que Ton pense, c'est-à-dire que l'esprit soit en possession de vérités qui lui servent de point de départ et de flambeau dans ses recherches. Qu'est-ce que penser, exercer son intelligence, sinon connaître, voir, lire dans son esprit au jour d'une vérité (i)? Qu'est-ce i\\x' examiner? C'est soumettre une erreur ou une vérité inconnue au jour d'une vérité connue. Que sont donc, que peuvent être les pensées d'un esprit dépourvu de principes ? Les tâtonnements sans portée d'un aveugle. Quel sera le résultat de ses recherches? Ce sera d'ajouter doutes à doutes, conjectures à conjectures, rêves à rêves, et d'arriver au dernier terme de la philosophie rationaliste : la seule chose que je voie, c'est que je ne vois rien.
Eh bien, ces points fixes, ces vérités cardinales, nécessaires pour orienter la pensée et donner à ses essors de la portée et de l'assurance , le catholique les possède dans les articles de sa foi. Quelque mystérieux que ces dogmes puissent paraître à l'œil qui les considère isolément et cherche à en pénétrer l'essence, ils n'en forment pas moins, par leur radieux ensemble, le système solaire qui a tellement popu-
(0 C'est le sens élymolojîique du mot latin intellegere, intus légère.
larisé en Europe et dans tous les pays chrétiens la connaissance de Dieu et de la destinée humaine, qu'il faut être philosophe rationaliste pour chercher encore ce que tous nos enfants de dix ans connaissent.
Il est vrai que , dans limmense carrière que la foi ouvre et livre aux exploitations du génie, nul catholique ne peut se flatter de découvrir un dogme nécessaire au salut , une vérité capitale, échappés au regard de Jésus-Christ et de ses apôtres, ou que l'Église ail laissé retomber dans loubli. Celleci a constamment maintenu l'analhème prononcé par son divin fondateur et par saint Paul contre l'homme ou l'ange qui oserait ajouter ou retrancher au petit nombre de vérités essentielles qui forment le dépôt de la foi, et dont la croyance est également nécessaire et suflisante pour tous {\). Les définitions doctrinales du pape et des conciles n ont jamais eu d'autre but que de sauver ces vérités divines du téméraire amalgame que les novateurs voulaient en faire avec leurs propres conceptions. Ne croire qua Jésus-Christ parlant toujours par son Église, tel est l'article fondamental de notre charte religieuse et notre garantie contre les tentatives des despotes de la pensée.
Mais si nos dogmes sont fixes et immuables , comme les faits divins et humains dont ils sont lexpression , quelle foule d'aperçus neufs et intéressants ils peuvent ofl"rir à la pensée qui les contemple ! Que de vérités secondaires, utiles, édifiantes, fécondes, propres à dissiper les sophismes de l'impiété, à confirmer la foi des fidèles, à faire pénétrer plus avant dans leur esprit sa divine lumière, plus avant dans leur cœur l'amour de ses préceptes! Que d'applications lumineuses des vérités révélées aux vérités naturelles, aux données de la science humaine! Surtout que d'applications nouvelles et heureuses des principes de la loi divine aux idées , aux mœurs , aux institutions sociales et politiques !
(t) Ép. aux Gatat€S, ch. i, 8.
Voilà, mes amis, l'immense butin qui s'offre à raelivilé de votre intelligence. Voulez-vous en entreprendre la conquête à la gloire de Dieu et au proflt de vos frères? En vous appliquant à faire resplendir aux yeux des hommes une des innombrables facettes du diamant chrétien, voulezvous mériter de prendre rang un jour parmi les étoiles
Qui ne s'éteindront pas quand les cicux s'éteindront?
L'Eglise vous ouvrira avec empressement tous les trésors de la science divine ^ car, selon le mot de Tertullien, elle ne redoute que notre ignorance.
— Oui , monsieur; mais avant de porter la main sur ces trésors , il y a un préliminaire qui pourrait nous arrêter : la tonsure. Gare au profane qui loucherait à l'arche sainte confiée par Dieu même à la garde des lévites !
— Erreur, mes amis î 11 n'y a plus d'arche ni de tribu de lévites. Depuis dix-huit cents ans la loi juive, avec ses ombres et ses restrictions , a fait place au grand jour et à la loi parfaite de liberté.
Sans doule, dans la société fondée par la Sagesse éternelle, il doit y avoir un pouvoir divinement institué qui s'exerce au profit de tous sans qu'il puisse être exercé par tous. Cette concentration de l'autorité dans un certain nombre de mains est si nécessaire au maintien de Tordre, que les protestants, bien qu'ils eussent posé en principe Tuniversalité du sacerdoce, ont dû en limiter l'exercice dans la pratique, et réparer, par la création d'un ordre de pasteurs, Toubli qui, selon eux, aurait été commis par le Christ dans l'institution de son Église.
Mais quelles sont les prérogatives des dépositaires de^ l'autorité catholique? Est-ce de confisquer à leur profit la connaissance des vérités divines, d'en faire un arcane auquel on ne puisse être initié que par eux et dans la mesure qu iL leur plaira? Évidemment non. « Ce que vous avez appris! dans les ténèbres, dit le Maître à ses premiers envoyés, prê-j
LEÇOxX DIX -NEUVIÈME. 187
cliez-le sur les toits. — Allez, enseignez toutes les créatures qui sont sous le ciel... . leur apprenant tout ce que je vous ai enseigné. »
Or, ce pouvoir, ou plutôt ce devoir d'enseigner toutes les vérités chrétiennes à tous, l'Église catholique est si éloignée de vouloir le monopoliser au profit de ses ministres , qu'elle bénit non-seulement le simple chrétien, mais l'infidèle qui l'exerce. Eussiez-vous appris le catéchisme catholique d'un brahme de l'Inde, d'un lama du Tibet, d'un iman turc, pourvu que votre instruction soit suffisante, l'Église la tient pour légitime. Bien différent de ces universités modernes, fondées et soutenues par un despotisme plus qu'asiatique, le corps enseignant catholique n'exige point de certificats d'étude , et le vrai savoir , fùt-il sorti des bouges de l'erreur, est toujours le bienvenu. Qu'importe à l'Église le nom, le caractère, la vie de l'apôtre, pourvu que le Christ soit annoncé (\)? Son vœu le plus ardent n'est-il pas que toute langue publie sa gloire (2) ?
Ce n'est pas tout : l'Église tient non-seulement pour valide, mais pour légitime, en certains cas, l'exercice par tout homme, fidèle ou infidèle, du divin pouvoir de régénérer les âmes par le premier des sacrements. Elle ne fait aucune différence entre le baptême administré par le pape en personne, et le baptême conféré par un païen , pourvu que celui-ci se conforme au rite catholique, agisse sérieusement et selon l'intention de celui qui requiert son ministère.
Quand l'Église approuve et bénit l'esclave de l'erreur qui se fait apôtre de la vérité et ministre des dons de la grâce, pourrait-elle blâmer ceux de ses enfants qui se consacrent à l'Instruction et à l'édification religieuse de leurs frères? Ne fait-elle pas de la charité le devoir suprême , et parmi les biens que nous pouvons procurer à nos frères , ne donnet-elle pas le premier rang à la connaissance et à l'amour de
(1) Saint Paul, aux Philipp., ch. i, 18. {2) Ibid., ch. Il, 11.
la loi divine? Elle n'a jamais oublié ces paroles du premier des apôtres et des papes aux fidèles; Fous êtes la race élue, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple divinement acquis , afin que vous annonciez les bienfaits de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière (i).
Soumission à son autorité, connaissance exacte de sa doctrine, désir de la gloire de Dieu et du salut des âmes, abnégation de soi et désintéressement , voilà ce que l'Église demande au laïque pour l'exercice d un apostolat officieux et tout de charité.
Ce quelle ne souffre pas, ne doit pas souffrir, c'est l'apostolat officiel du laïque, la prétention de présider et d'enseigner dans les assemblées religieuses. Quoi de plus juste? Quiconque se pose en organe officiel de l'Église doit être choisi et délégué par l'Église. Que deviendrait une société où le premier venu , fùt-il même le plus savant jurisconsulte, pourrait s'asseoir sur le fauteuil du magistrat et appliquer les lois?
Ce que l'Église ne souffre pas. ne doit pas souffrir, c'est la témérité du laïque, du prêtre, même de Tévêque , qui , non contents d'enseigner les points de doctrine passés dans l'enseignement catholique , voudraient y ajouter ou retrancher de quelque manière, prévenir son jugement sur des matières douteuses en condamnant ce qu'elle tolère, en autorisant ce qu'elle improuve sans le condamner avec les formalités requises pour un jugement définitif.
Ce que l'Église ne souffre pas , ne doit pas souffrir , c'est que dans les jugements en matière de foi, de mœurs, de discipline, le laïque et le simple prêtre s'arrogent voix délibérative et se fassent juges, ne fut-ce qu'en première instance. C'est là chose réservée de tout temps, en vertu de l'institution divine, aux évêques établis par l'Esprit Saint pour gouverner l'Église de Dieu (2), sous l'autorité du chef que
(1) Sainl Pierre, pe Ép.j ch. ii, 9.
(2) Actes des apôtres, ch. xx, 28,
Jésus-Christ leur a donné. Oui ne voit dans la réserve à l'épiscopat de Tautorilé législative et judiciaire un principe nécessaire au maintien de l'ordre, et dans l'association dun si grand nombre de notabilités ecclésiastiques au gouvernement suprême une garantie de liberté !
Toutefois, l'Église accorde volontiers voix consultative à ceux d'entre ses ministres du second ordre et des laïques qu'une réputation méritée de savoir signale à son attention et lui fait espérer des lumières. Elle ne craint pas de les appeler et de les entendre dans ses plus augustes conseils. Ouvrez l'histoire des conciles, et vous serez surpris du grand nombre de séculiers admis à y siéger, quoique au second rang : hommes d'État, hommes de loi, docteurs de toutes les facultés, simples lettrés et savants. L'Église aime à s'entourer de toutes les lumières du savoir humain ; car si elle croit fermement que l'Esprit de vérité et de sagesse ne lui fera jamais défaut, elle sait aussi que cette assistance divine, supplément indispensable à la faiblesse de l'esprit humain pour le préserver de l'erreur, n'est pas l'inspiration proprement dite, qui dispense de tout examen, de toute étude. Nul gouvernement ne s'est montré aussi favorable à l'influence légitime des capacités réelles.
Ce que l'Église ne soufl're pas , ne doit pas souffrir, c'est que les laïques les plus titrés, même couronnés, s'ingèrent dans le gouvernement ecclésiastique. Mais ceci tient à une question extrêmement grave (les rapports de l'Église avec les Élats), dont l'examen exige préalablement l'exposé des principes catholiques sur la mission et l'organisation respectives de la société civile et de la société religieuse, exposé qui trouvera place ailleurs.
Enlin, il est des fonctions dont l'Église ne tient pour valide et légitime l'exercice que dans les ministres qu'elle a ordonnés à cet effet, telles que la faculté d'offrir le saint sacrifice, de lier et de délier les âmes, d'administrer les sacrements (moins le baptême non solennel dans certains cas, etc. ). Je
n'ai pas besoin, je pense, mes amis, de justifier ces restrictions à l'apostolat universel. Ce qui exclut toute idée de monopole des choses saintes, ce qui rend absurde la qualification de caste que les imbéciles appliquent au clergé catholique, c'est que ce corps, par la loi du célibat imposée à ses membres et par son recrutement dans toutes les classes sociales, sans autre distinction que celle du mérite personnel, est précisément le seul au monde qui ait constamment combattu l'esprit de caste et fait de l'admissibilité de tous à tous les emplois une réalité.
— Oui, monsieur, nous commençons à nous apercevoir d'une chose, c'est que ce dispotisme clérical, dont on fait tant de bruit, pourrait bien être une pure invention des hurleurs de liberté, c'est-à-dire de ses plus fanatiques ennemis. Les articles de la charte religieuse catholique étant connus de tous et également obligatoires pour tous; le pouvoir religieux suprême, chargé de veiller à leur intégrité et application, ne pouvant rien y ajouter ni diminuer : voilà certes le vrai fondement de l'égalité, delà liberté, de la fraternité, et une magnifique garantie contre le despotisme. Et celte garantie manque malheureusement à nos constitutions politiques les plus libérales. Le catholique possède dans son catéchisme une juste notion de ses droits, de ses devoirs, et des libertés que lui laisse la charte divine ^ et il sait que ces droits, ces devoirs et ces libertés, il les transmettra à ses petits-fils comme il les a reçus de ses aïeux. Mais quelle garantie a-t-il de ses droits et devoirs civils et politiques contre les entreprises d'un parlement qui peut indéfiniment restreindre ceux-là, étendre ceux-ci ? Le catholique connaît le dernier mot de la législation divine; mais qui connaît la dernière page de notre Bulletin des lois? Oui peut nous dire qu'on n'y lira pas dans peu le dernier mot du socialisme : Les citoyens sont des brutes au service de l'État?
Quant aux dogmes invariables, si nous n'en admettons
pas encore la vérité, faute peut-être des éclaircissements que nous attendons, du moins nous concevons déjà la raison de leur immutabilité. Ce sont des faits, et quoi de plus immuable qu'un fait? D'ailleurs, comme vous l'avez observé, sans des points flxes et cardinaux qui orientent la pensée, quels progrès celle-ci peut-elle se promettre?
Enfin, ce qui nous flatte quelque peu, c'est la faculté de devenir, en matière religieuse , docteurs sans grades, apôtres sans tonsure. Oui sait si, avec un peu d'étude et d'éloquence, nous ne pourrions pas un jour prendre rang parmi les illustrations théologiques, et même les saints Pères, à moins toutefois que ce titre ne tombe sous la réserve ?
— Non, mes amis; ce titre ou l'équivalent n'est réservé ni au prêtre ni à l'évêque. Il est décerné à quiconque a reçu de Dieu une mesure de talent et de science assez grande, et en a fait un assez saint usage pour mériter la reconnaissance publique et solennelle de la société chrétienne. Si vous parcourez jamais la grande collection des saints Pères, vous y verrez les œuvres de laïques rangées, sans autre ordre que celui des dates, parmi les productions du prêtre et du pontife. De nos jours encore, ne voyons-nous pas les évêques et l'évêque des évêques louer, encourager, bénir les publications du génie laïque, soit qu'il s'exerce sur l'histoire générale de lÉglise ou Thisloire particulière de ses héros, soit qu'il aborde les plus hautes questions de la théologie et de la philosophie chrétienne?
L'obligation de défendre contre les agressions du despotisme et de rimpiété le patrimoine spirituel de l'humanité, l'obligation de le cultiver, de l'embellir, d'y convier tous les peuples, pèse principalement et essentiellement sur le sacerdoce. Mais l'homme du siècle qui se présente comme volontaire dans les rangs de la milice sainte, et y porte, avec l'obéissance à la mère commune , les dons célestes du génie, deviendra grand dans le royaume des deux, dit Jésus-
Christ (i), et l'opinion publique a constamment vérifié cette parole. N'est-ce pas à ses Pensées que Pascal doit Thonneur de marcher entre Bossuet et Fénelon? Et si , au lieu de perdre son temps à soutenir de misérables erreurs et à écrire ses 31 eut eu ses j il eût rempli le plan dont il ne nous a laissé que la sublime ébauche, ne serait-il point le premier des grands esprits du grand siècle, au lieu d'être l'un d'eux?
Aujourd'hui que les renommées littéraires tombent plus vite qu'elles ne s'élèvent, quels sont les noms qui restent? Ceux que la religion inscrit sur ses tablettes immortelles. Parmi tant de génies défunts ou en baisse, plusieurs pouvaient faire cortège aux de Maistre, aux de Chateaubriand, aux de Bonald, aux INicolas, aux Manzoni, aux Pellico, etc. En chantant ce qui passe, ils ont mérité de voir passer leurs chants. Adorateurs du néant et de la mort, faut-il s'étonner qu'ils suivent leurs dieux?
Maintenant, mes amis, que vous avez acquis des idées plus justes sur l'Église, dépositaire des paroles de la vie éternelle (2), éludions l'histoire de la vie humaine, telle que nous l'offre l'enseignement catholique. Cette histoire pivote sur trois grands faits : première apparition de la vie humaine , ou création et destinée de l'homme ; chute ou introduction de la mort; rédemption. En examinant, dans les leçons suivantes, ces trois points capitaux de l'histoire catholique de l'humanité, nous verrons si les objections de l'école rationaliste sont de force à les ébranler.
(1) Saint Mallhieu, ch. v, 19.
(2) Saint Jean, ch. vi, 69.
LEÇON VINGTIKME. 19;
Créalion et destinée de l'homme. — Caractères toujours subsistants de sa noblesse. — Pourquoi i! a été créé libre.
L'histoire révélée nous montre Dieu créant d'abord le ciel et la terre. Pour peupler l'espace de milliers de mondes lumineux au sein desquels notre terne planète n'est qu'un point, comme pour couvrir le globe terrestre d'innombrables familles de végétaux et d'animaux, le Très-Haut n'emploie que la formule Ja plus brève du commandement : Fiat , soit!
Ensuite, il s'arrête, comme pour délibérer, et dit : << Faisons riiomme à notre image et ressemblance, et qu'il règne sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux , et sur les animaux domestiques, et sur toute la terre, et sur tout reptile qui rampe sur la terre (i). » 11 prend du limon , lui donne la forme du corps humain, souffle sur cette statue, la remplit d'intelligence et de vie. Après avoir placé Adam dans le délicieux jardin d'Éden pour le cultiver et le garder, le Créateur entre en rapport avec lui, lui accorde la jouissance de tous les fruits, à l'exception de ceux de l'arbre de la science du bien et du mal, dont l'usage lui est interdit sous peine de mort, et il lui donne l'empire sur tous les animaux (2).
Enlin, Dieu tire du côté de l'homme une compagne, la femme, qui le rendra père de linnombrable lignée d enfants qui, après avoir dignement exercé ici-bas, comme lui, les fonctions de la vice-royauté divine, iront ceindre, avec lui,
(1) Genj^se, ch. 1, 2C.
(2) Genèse, ch. 11, 7, 20.
Je diadème de gloire que le Père éternel leur destine dans un monde supérieur (i).
Telle est, mes amis, l'idée générale que le christianisme nous donne de notre origine et de notre destinée : manquet-elle de grandeur? Si notre extraction de la poussière est peu flatteuse, n'est-elle pas dune vérité palpable? Que reste-t-il des plus hautes majestés, des beautés les plus ravissantes, une fois qu'elles sont descendues dans le creuset de la mort?
Croyez-le bien, ce n'est pas l'esprit de l'homme qui a pu saisir avec une si grande justesse les deux tendances extrêmes de notre nature , la tendance du corps à retomber en poussière, la tendance de l'àme à monter vers l'infini, et qui en a fait jaillir une définition de l'homme infiniment supérieure à celles qu'en ont données les philosophies humaines. Celles-ci n'ont jamais su qu'égarer Ihomme par une idée moins fausse qu'incomplète de lui-même. Tantôt elles l'ont gonflé d'orgueil en lui persuadant qu'il était un dieu et que ses misères n'étaient qu'un songe ; tantôt elles l'ont ravalé au-dessous de la brute, moins ignorante, moins perverse, moins malheureuse que lui.
Le christianisme seul nous élève sans nous enfler, nous humilie sans nous abattre , quand il dit : Ce corps dont les qualités vous enorgueillissent , dont les soins vous absorbent, dont les instincts grossiers vous dégradent, n'est originairement qu'une vile poussière ; mais cette poussière est animée , habitée par un esprit fait à Timage de Dieu. Si, au lieu de soumettre l'esprit à la loi de la chair, vous soumettez la chair à la loi de l'esprit, vous vivrez d'une vie divine (2), et vous arriverez jusqu'au trône du Pasteur, de VAmant éternel de nos âmes (3).
— Cela est fort beau; mais cela est-il réel, excepté tou-
(1) Genèse, ch. 11, 21, 25.
(2) « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si par l'esprit vous mortifiez les actions de la cliair, vous viviez. » Saint Paul, aux Homains, ch. vin,13.
(3) r» Épît. de saint Fierté , ch. 11, 25. — Sagesse, ch. ii. 27.
tefois le dogme assez croyable de notre terrestre origine? Conçoit-on que le Créateur ait accordé tant de place dans sa pensée à des êtres qui s'occupent si peu de lui; qu'il ait créé l'univers pour cette pauvre espèce qui végète entassée dans nos villes, depuis le souterrain enfumé où résonne le marteau du forgeron jusqu'au galetas où se lamente la misère? Devrons-nous reconnaître son image dans ces millions d'individus, les uns partageant leur vie entre le lit, la table, le théâtre, les autres s'inondant de sueur durant six jours pour passer le septième dans l'ivresse? L'Etre qui sait tout a-t-il bien pu se flatter de trouver des courtisans et des amis parmi ces hommes qui se plaisent partout, hors le lieu où on parle du ciel? Si tels ont été ses desseins dans la création , il faut avouer quil y a eu erreur dans ses calculs, faute d'avoir compté avec ses créatures.
— Oui , mes amis , il y a eu et il y a encore erreur entre Dieu et nous; mais cette erreur, au lieu de la rejeter sur Dieu, ne pourrions-nous pas la prendre à notre charge?
En fait de sagesse. Dieu a fait ses preuves. Là où il agit seul, Tordre est parfait. Cherchez une erreur de calcul dans les mouvements célestes, dans le jeu simultané des milliards de causes secondaires qui produisent et conservent l'ordre et la vie dans les plantes et les animaux ! Ce n'est que dans la sphère où s'agitent les hommes, que le désordre et les contrariétés apparaissent.
Pourquoi ? C'est qu'il y a ici deux volontés en présence : la volontédivine, toujours pleined'intelligence et dedroiture; la volonté humaine, sujette à l'ignorance et au désordre. Rien de plus sage que la loi du Seigneur, soit quelle règle les mouvements de la nature matérielle, soit qu'elle dirige l'activité des êtres moraux. La route tracée aux enfants de la terre n'est pas moins sûre que l'orbite suivie par les astres, à cette diiïérence près que ceux-ci, tournant sur eux-mêmes, ne progressent pas, tandis que l'homme, né perfectible, peut développer indéfiniment le germe de vie qu'il recèle, Nébu-
leuse imperceptible à son lever sur l'abîme du néant, l'âme humaine , si elle est fidèle à la direction divine , montera de clarté en clarté, jusqu'à ce qu'elle resplendisse comme un soleil devant la face de celui qui l'a appelée des ténèbres à la lumière (i).
D'où vient que les étoiles, les plantes, les animaux sont si fidèles à leur poste, si réguliers dans leurs mouvements, tandis que les hommes boitent prodigieusement dans leurs voies, se jettent en avant, en arrière, adroite, à gauche, s'ouvrent autant de roules qu'il y a de têtes capables de les conduire ou de les fourvoyer, et n'ont de commun que le chemin du tombeau ?
La raison en est que la matière est mue, et que Thomme se meut. Dieu pousse les astres, les plantes, les animaux de la même manière que nous poussons une boule au but ; mais il respecte assez l'être fait à son image pour n'agir sur lui que par l'action morale de la parole. Il lui dit : f^oilà mes volontés; si tu les cfardes, elles te garderont : l'eau et le feu, la vie et la mort, sont devant toi; choisis ! et il le laisse datis la main de son conseil (2).
L'homme délibère. S'il dit : Dieu me surpasse en sagesse et bonté, je ferai donc ce qu'il prescrit; le voilà dans Tordre, et il y trouvera l'eau qui étanchera sa soif d'une vie satis limites (3). S'il dit : Je ferai ce qui me plaira ; ne suis-jepas mon maître? il marche d'erreur en erreur, de désordre en désordre, vers le feu qui donne la mort.
La liberté, les abus de la liberté, voilà, mes amis, le principe des désordres qui faussent en apparence le plan divin et vous inspirent des doutes sur la destinée réelle des hommes.
— Soit ; mais de qui l'homme a-t-il reçu la liberté , ce principe de tous les maux?
(1) ne Ép. aux Cor., ch. m, 18; — Saint Mallh., ch. xiii, 43; — i'» Ép. de saint Pierre, ch. ii, 9.
(2) Ecclésiastique, ch. xv, 14 et suiv.
(3) Saint Jean, ch. iv, 14.
LEÇON VlXGTIÈiME. VJ7
— De Dieu ; et nous allons voir si c'est là un don qui doive causer des regrets, soit à Dieu, soit aux hommes.
L'ordre matériel est beau sans doute , car il est fils de l'intelligence et du pouvoir ; mais si le souffle divin de la liberté ne l'anime pas, c'est un corps sans àme qui déplaira à son père. L'homme se passionne pour l'unité quand il en est le centre. S'entourer d'instruments dociles, en coordonner si bien les mouvements qu'ils ne puissent remuer sans son ordre; être l'âme, le principe et la fin d'un monde plus ou moins grand : voilà un de nos rêves de grandeur.
Eh bien, mes amis, je veux que pour l'un de nous le rêve se réalise; que, possesseur d'une île fortunée où la nature aille au-devant de ses désirs, il ajoute à ces dons toutes les merveilles de l'art. Je veux que dans cet État, peuplé d'animaux de la plus belle et souple espèce, il ait à son service une armée d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, voués sans résistance à toutes ses volontés. Cecréateur d'un nouvel Éden, où tout redit son intelligence et son pouvoir, sera-t-il heureux, content de lui-même ? Non.
Que lui manque-t-il ? Un être qui lui redise sa bonté, qui lui apprenne qu'il est aimable en l'aimant.
Ses esclaves disent : Notre maître n'est pas méchant, car il nous accorde abondamment le vivre et le couvert; mais s'il était vraiment bon, il nous aimerait et nous ferait goûter le premier des biens, la liberté.
Il faut donc à ce roi un semblable, un autre lui-même, qui, maître de sa personne et de ses affections, s'attache à lui par le principe de la reconnaissance et de l'amour, et le fasse jouir de son empire en le partageant. L'hommage libre de cet égal le flattera incomparablement plus que le servilisme de sa nombreuse valetaille. Il se sentira meilleur, et dira : J'ai fait un heureux !
Parmi les souverains les plus absolus, il en est peu qui, pour goûter quelque indépendance, n'en aient pas accordé au moins l'ombre à un favori. Ceux qui ne voulurent souffrir