‹ La science de la vieChapitre 8 sur 10 · I. IG · texte numérisé non relu

I. IG

autour d'eux que des esclaves furent les plus malheureux, les plus tourmentés, et par suite les plus cruels. La liberté est comme l'air, un bien dont il faut jouir en commun ; celuilà s'étouffe qui veut en priver ses entours.

Appliquons le principe à Dieu. Sans doute l'Être parfait na pas besoin qu'on lui révèle sa bonté, ni qu'on lui apprenne à jouir de son indépendance ; et voilà pourquoi il peut ne pas créer. Mais s'il plaît à sa puissance de faire passer des êtres du possible au réel, quel sera son motif, son but? La raison, d'accord avec l'Écriture, nous dit que ce sera l'amour de lui-même (i). Or, quelle est la tendance de l'amour? C'est d'aimer à se reproduire, à se réfléchir au dehors, à s'environner de ses images. Plus celles-ci feront revivre l'original, plus le travail de l'amour sera grand , digne de son principe.

Parcourons maintenant l'échelle de la création visible, et montrez-moi l'image où le Créateur se voie vraiment revivre. La trouverez-vous dans la brillante société des astres, dans ce soleil qu'adore un tiers du genre humain ? J'y vois l'œuvre d'une intelligence, d'une volonté, mais je n'y aperçois ni intelligence, ni volonté ; pas une voix qui dise : Gloire à qui nous a donné l'être ! Est-ce dans les animaux que Dieu se retrouvera ? Il n'en est aucun qui puisse le comprendre et lui dire avec un cœur intelligent : Mon Père !

L'homme seul entre en partage de la vie divine, qui est intelligence et amour. Il se connaît, il s'aime, et de sa connaissance et de son amour bien entendus il s'élève à la connaissance et à l'amour de son auteur. Voilà pourquoi Dieu met entre l'homme et la création matérielle la même dislance que vous mettez entre le meuble sorti de vos mains et votre enfant. Vous sacrifieriez des milliers de meubles, fruits de votre industrie, pour sauver le fruit de votre amour, cet autre vous-même,

(0 «Le Seigneur a tout fait pour lui-même. » Proverbes, ch. xvi, 4.

Eli bien ! faisons à Dieu l'honneur de croire qu'il ne nous cède ni en bonté ni en amour, et que lui aussi sacrifierait des milliers de mondes, plutôt que de perdre, par son fait, un seul homme. L'acte par lequel il substituerait une nouvelle création à la création présente lui coûterait peu et honorerait sa puissance ; mais la perte volontaire d'un seul de ses enfants accuserait un défaut d'amour.

Est-il croyable, demandez-vous, que Dieu ait accordé une si grande place dans sa pensée à des êtres qui pensent si peu à lui ? A qui voulez-vous donc qu'il ait donné la préséance? N'élevât-il qu'une fois en sa vie sa pensée jusqu'au Père céleste, l'homme nen serait pas moins supérieur à l'univers matériel. Et puis, est-il vrai que Tidée divine occupe si peu la pensée humaine ? Je la vois fermenter dans les esprits les moins religieux. D'où viennent ces agitations, ces inquiétudes, ces désirs insatiables qui poursuivent l'homme au sein des honneurs, des plaisirs? Voit-on rien de semblable dans les animaux, si tranquilles lorsqu'ils sont repus ? Sciemment ou non, tous les hommes gravitent vers l'infini, c'est-à-dire vers Dieu. La plupart sont des enfants égarés, mais en qui revivent les nobles instincts du Père.

Vous ne pouvez croire que Dieu ait créé l'univers pour les hommes, et vous trouvez de l'exagération dans ces paroles de l'Évangile : « Toutes les choses sont à vous ; vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu (i). » Quel est donc l'usufruitier de ce magnifique domaine? Est-ce Dieu? A-t-il besoin de ces fruits, de ces animaux, de ces beaux spectacles ? Sont-ce les animaux? Mais il n'en est aucun qui ne s'exclue lui-même de la jouissance du tout, en se renfermant dans le petit canton que l'homme veut bien lui laisser. Les trois princes du règne animal, Taigle, le lion, la baleine, ne subissent-ils pas la loi de l'homme? Dans les aliments qui sustentent les plus pauvres d'entre nous, dans les vêlements qui les couvrent,

(0 F* Ép. aux Cor., ch. m, 22.

n'aperçoit-on pas le tribut que leur payent encore les habitants de l'air, de la terre et des eaux ? Si les hommes étaient ce qu'ils pourraient être, ce qu'ils ont tant d'intérêt à être, ce que la loi chrétienne veut qu'ils soient, ce qu'ils sont plus ou moins dans les États vraiment religieux, une société de frères animés par la charité, que manquerait-il à leur paisible possession et jouissance de la terre?

Vous avez peine à reconnaître Timage divine dans tant de misérables abrutis par les excès du travail ou de la débauche. Eh bien ! voilà un incendie qui éclate. Les animaux se sauvent, peu soucieux de leurs semblables assiégés par les flammes. Mais nos ouvriers accourent, bravent la mort; pourquoi? Pour sauver des inconnus, peut-être des ennemis: pour sauver aussi des richesses qui leur sont étrangères. Sils y réussissent, ils ne comptent pour rien les fatigues, les dangers, les blessures ; mais si le feu leur dérobe un vieillard ou un enfant, la douleur est sur tous les visages. — Ne voyezvous pas resplendir l'image divine, et Dieu, du haut du ciel, ne dit-il pas : Je reconnais là mes enfants?

Vous ne pensez pas que Dieu puisse se faire de vrais amis dans notre pauvre espèce ? D'où vient donc que tant d'hommes sont morts pour sa gloire? D'où vient qu'aujourd'hui encore une foule de missionnaires vont prêcher son amour à des anthropophages, au risque d'en être assommés, dévorés? — Mais les lieux où l'on parle de Dieu se dépeuplent ! — Montrez-moi donc un lieu de réunion aussi fréquenté que ces églises, où cependant l'on ne voit, l'on n'entend que les mêmes choses. Dieu est précisément le seul être auquel l'homme ne se lasse jamais de penser, une fois qu'il lui a donné entrée dans son âme.

Vous le voyez, mes amis, à prendre les hommes tels qu'ils sont. Dieu n'aurait pas lieu de se repentir de les avoir créés libres. Quelque dégradés qu'ils nous paraissent, il y a mille circonstances dans leur vie où ils font honneur à Dieu, et lui offrent ce qu'il ne trouve nulle part dans l'ordre matériel.

l'image vivante de sa pensée, l'intelligence et l'amour du vrai, du bien, du beau.

Mais à côté de tant d'enfants oublieux de leur Père céleste et de leur véritable noblesse, est la nation des justes, dont la vie t^i obéissance et amour (i) : je veux dire ces âmes intelligentes et vertueuses qui, devinant l'amour de leur Père, même dans les rigueurs de sa. justice, lui rendent hommage dans la bonne et la mauvaise fortune, et disent de cœur : Je bénirai l'Eternel en tout temps.,. Me donndt-il la mort, j'espérerai en lui (2). Voilà les fils chéris du Très-Haut, sur lesquels il veille comme sur la prunelle de ses yeux (3). Fussent-ils plus rares qu'ils ne le sont, ils peuvent faire équilibre aux désordres du monde. Dieu aime assez dix justes pour leur accorder la grâce de la ville la plus coupable (4).

Otez la liberté, plus de crimes, mais aussi plus de vertus ; plus d'êtres luttant contre le mal, lui préférant le bien, honorant Dieu en lui disant : Je ne vois que néant dans les créatures, soyez mon éternel partage (5) ! L'homme, dans cette hypothèse, serait un animal mieux organisé que le singe, mais tout aussi incapable de reproduire le moi divin ; car il n'aurait pas de moi, il manquerait d'intelligence. En effet, celle-ci étant la faculté de saisir les rapports, de comparer, déjuger, implique le pouvoir de choisir, et ne se conçoit pas sans la liberté. L'homme serait donc une machine ajoutée à d'autres machines, et le but du Créateur, qui est de s'imager, de se reproduire, ne serait pas atteint.

Voyons maintenant si l'homme a lieu de se plaindre du don de la liberté.

(1) Ecclésiastique, ch. m, 1.

(a) Psaume XXXIV, 1 ; — Job, ch. xiii, 15.

(3) Psaume XVI, 8.

(4) Genèse, ch. xviii, 52.

(5) Psaume lxxii, â6.

Liberté, principe de notre grandeur. — Réponse à une objection sur les abus de la liberté.— Supériorité des biens sur les maux dans le temps et au delà.

Nous voulons être grands; mais sur quoi fonder celle prétention? De quoi nous glorifier, puisque nous avons tout reçu, corps et âme, et que nous n'avons pas même la propriété d'un cheveu de notre tête?

Cependant il y a une chose dont Dieu a voulu que nous fussions les maîtres : notre éternelle destinée. Il y a un trésor qu'il laisse à notre disposition : notre cœur. Désireux de le posséder, il ne veut le tenir que de notre gratitude, et il nous dit : Mon fils, donne-moi' ton cœur{i). Avec la liberté de répondre : « Non !» il y aura mérite à dire : « Oui, Seigneur, je veux qu'il soit à vous! »

Ce n'est pas tout : la volonté d'être à Dieu rencontre mille obstacles dans nos passions, dans les passions de nos entours. De là des luttes au dedans, au dehors, qui dureront autant que la vie ; de là par conséquent, si notre volonté ne se dément pas, autant de triomphes qu'il y aura de tentations vaincues, autant de titres de gloire et de grandeur devant Dieu que de pas faits dans la voie étroite de ses commandements. Quelles que soient nos illusions sur la véritable gloire, il faut bien reconnaître qu'elle gît dans la vertu, dans une réaction généreuse contre nos penchants vulgaires, et que Vhomme qui s'est rendu maître de son cœur est plus grand que celui qui a démantelé des villes (2).

(1) Proverbes, ch. xxiii, 2G.

(2) Ibtd., ch. XVI, 32.

Le christianisme nous enseigne, il est vrai, que noire volonté ne produit aucun bien sans le secours de la grâce divine : mais il nous dit aussi que la grâce ne produit rien, en fait de vertu acquise, sans le concours de notre volonté, de sorte que la vertu, véritable noblesse de lame, est le fruit indivis de l'action de Dieu et de celle de l'homme. En couronnant rhomme vertueux, IcyMS^e^w^e pourra donc lui dire : Reçois, fidèle serviteur, la couronne de gloire, et aussi de justice, car tu as vaillamment combattu (l), bien différent de tant de lâches appelés comme toi au combat, ceints des mêmes armes, et dont la défection rehausse à mes yeux ta fidélité. Je reconnais en loi mon image, mon fils; tu es digne de moi !

La liberté, tel est donc le principe de notre grandeur. En nous permettant de concourir à notre perfectionnement, à notre élévation, elle achève notre ressemblance avec 1 Être existant par lui-même; de pures créatures, elle nous fait enfants de Dieu.

— Vous prouvez assez bien, monsieur, que le don de la liberté, considéré en lui-même, est digne de la munificence divine ; mais il faut tenir compte des abus. Si dans le champ des existences l'ivraie se multiplie au préjudice du bon graio, si les plantes du vice dévorent le sol destiné au froment des vertus, peut-être sauverez-vous jusqu'à un certain point la sagesse divine en nous disant, comme la plupart des prédicateurs : « Attendez la moisson ; le van de la justice fera tout rentrer dans l'ordre. Vous verrez l'ivraie aller au feu et le bon grain monter, par les mains des anges, au grenier du Père céleste ! Mais, dans celte hypothèse, la bonté de Dieu n'esl-elle pas une énigme? La seule solution que la raison y entrevoie est celle-ci : Dieu, balançant dans sa pensée les destinées humaines, a jugé que le bonheur du petit nombre devait l'emporter sur le malheur de la grande majorité.

— Avec Ihomme-machine, vous auriez raison, mes amis.

(i) Saint Paul, ii» Ép. à Timoth., ch. iv, 8.

Avec l'homme tel que Dieu Ta fait, libre, voici quelle serait la solution, même dans la supposition que vous faites et que je n'admets pas, du malheur absolu du grand nombre :

Dieu, balançant dans sa pensée les destinées du genre humain, n'a pas cru que la méchanceté et l'aveuglement volontaire du grand nombre fussent une raison pour lui de laisser dans le néant des milliards d'hommes qui , par le bon usage de ses dons, se rendraient dignes de partager son bonheur.

Quelle idée vous faites-vous donc de Dieu, mes amis? Est-il dans l'ordre que l'abus que nous ferons de notre liberté lui ravisse la liberté de nous donner 1 être? En lui rendant le mal pour le bien, devons-nous le priver du plaisir de faire du bien à ceux de nos frères qui lui en sauront gré? Faut-il qu'il cesse d'être bon parce qu'il nous plaira d'être méchants?

Si vous supposez que Dieu ait créé l'ivraie, c'est-à-dire l'homme vicieux, pervers, et qu'il lui fasse faire le mal, afin de le planter dans l'enfer comme un flambeau delà justice divine, ainsi que renseignèrent les réformateurs qui, au xvi^ siècle, voulurent nous donner une religion nouvelle (i), alors, oui, le caractère de Dieu est injustifiable. 11 suffit d'un seul homme prédestiné au péché et au feu éternel pour anéantir à jamais l'idée de la bonté et de la justice divine. Mais ce sont là d'exécrables rêves repoussés par la raison chrétienne et anathématisés par l'Église catholique. Celle-ci nous dit, l'Écriture en main , que Dieu a fait l'homme droit (2), mais libre de travailler à son bonheur en allant à Dieu, ou de courir à la mort en s'éloignant de la source de vie. Les poursuivants de la mort, fussent-ils plus nombreux que les autres, qu'en conclure? Que la plupart des hommes préfèrent le mal au bien, et que Dieu aime assez le bien pour le préférer au mal, si grand qu'il soit.

(1) Voy. Solution de grands problèmes, 1. 11, ch. xxxvii.

(2) Ecclésiaste, ch. vu, 30.

Mais je n'admets pas, ainsi que je l'ai dit, la supériorité du mal sur le bien dans l'ordre moral, ni par conséquent le malheur absolu et éternel de la grande majorité des humains.

— C'est sur quoi nous sommes curieux de vous entendre et de voir comment vous concilierez cette opinion avec la doctrine catholique, telle du moins qu'elle nous apparaît dans le dire de bon nombre de ses prédicateurs et de ses croyants.

— Rien de plus facile, mes amis, que l'accord de mon opinion avec la pensée de tout catholique qui, en matière de foi, ne prend pour règle que renseignement formel de l'Église, et qui, dans le domaine des opinions, se tient en garde contre les idées systématiques de telle école en particulier, et ne s'attache qu'aux opinions qu'il juge plus conformes aux données générales de la foi et de la philosophie catholique.

Fixons dabord le sens du mot mal moral, et de son contraire, le bien. Donnons aussi une idée des principes de la justice divine.

On appelle mal moral ]gi violation libre, volontaire, d'une des lois qui règlent nos devoirs envers Dieu, envers nos semblables et envers nous-mêmes. Ces lois étant justes, conformes à l'ordre et tendant à notre bien, soit général, soit particulier, leur violation s'appelle indifféremment injustice, iniquité, désordre, crime ou simplement ma/. L'habitude de ces violations s'appelle vice, lequel, s'il n'est corrigé, dégénère en perversité, soit amour du désordre, du mal.

Par une juste disposition du législateur suprême, qui donne à chacun ce qu'il choisit, qui veut que le méchant soit son propre bourreau, ainsi que nous le verrons plus tard, la perversité, ou l'amour du désordre et du mal, est punie par la possession du désordre et du mal, soit par le mal-heur (rencontre du mal).

L'observation des lois morales et des devoirs qu'elles prescrivent est, au contraire, un bien, un acte bon, juste, saint. L'habitude décos actes constitue la vertu. La vertu produit la droiture, l'amour du bien, de l'ordre, de la justice. Cet

amour est récompensé par la possession du bien, de l'ordre, par le bon-heur (rencontre du bien) et \^ paix, fruit de la justice (i).

La philosophie chrétienne distingue deux sortes de biens moraux, soit de vertus, les unes surnaturelles, parce qu'elles nous sont connues et prescrites par la loi évangélique et qu'elles ne s'acquièrent qu'avec le secours delà grâce; les autres naturelles, comme dues au bon usage de la raison et de nos facultés naturelles.

Pour mieux saisir la différence qu'il y a entre ces deux espèces de vertus, donnons l'exemple d'un chrétien, fidèle aux lumières de la foi, et d'un honnête infidèle qui n'a pour guide que sa raison.

Par la pratique des vertus surnaturelles, notamment de la charité, le premier s'élève au-dessus, non-seulement de la vie sensuelle et animale, mais encore de la vie naturelle et simplement raisonnable. En conformant sa pensée à la pensée divine manifestée par la foi, en s'animant à pratiquer le bien par l'amour, pas seulement de l'ordre, mais de l'Auteur même de l'ordre, ce chrétien vit d'une vie surnaturelle et divine ; il pense et il agit selon V esprit de Dieu. Ce n'est plus, suivant la parole de Jésus-Christ, un serviteur qui ne sait ce que fait le maître; c'est un ami {2) qui, par son intime union avec Dieu ici-bas , se prépare à entrer dans la plénitude de la vie divine. Au jour de la rétribution, Dieu ne fera que lui appliquer le principe de sa justice : A chacun selon ses œuvres! Son amour pour Dieu sera récompensé par la possession de Dieu ; son dévouement à ses frères, par l'éternelle tendresse de ses frères admis au céleste séjour; son zèle pour sa perfection morale, par l'exemption des moindres faiblesses et par l'investiture des plus hautes per-

(1) « La paix sera l'œuvre de la justice. « Isaïe, ch. xxxn, 17.

(2) « Je ne vous appellerai plus serviteurs ; car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père. » Saint Jean, ch. xv, 15.

feclions ; le saint usage des créatures, par leur concours à ses jouissances, à son bonheur.

Considérons maintenant l'honnête infidèle qui, privé des lumières surnaturelles de la foi, s'est maintenu cependant dans la ligne des devoirs que lui traçait sa conscience. 11 a nourri dans son cœur, envers l'auteur de son existence, non l'amour tendre et filial qu'inspire l'Évangile, mais le respecl, la soumission et la gratitude que commandent la grandeur et la bonté du maître de la nature. Étranger aux dévouements de la charité fraternelle, il a néanmoins traité ses semblables comme il voulait en être traité. Dans l'usage des créatures il s'est abstenu des vices grossiers et des excès condamnés par sa conscience. Sans doute, avec plus de fidélité aux lumières naturelles et aux sollicitations intérieures de la grâce, qui ne lui auront pas fait défaut, cet honnête homme aurait obtenu de Dieu, de manière ou d'autre, le don surnaturel de la foi. Mais enfin cette négligence, je le suppose, n'a rien eu debien coupable. Au tribunal de Jésus-Christ, où cet homme sera jugé, non d'après la loi chrétienne, qu'il n'a pas connue, mais d'après la loi écrite dans son cœur, et promulguée par sa conscience, comme le dit saint Paul (i), n'y a-t-il pas tout lieu de penser que cette vie généralement bonne et naturellement vertueuse sera récompensée par une existence naturellement heureuse? Ce sort, il est vrai, comparé à la félicité surnaturelle et infinie des bienheureux admis à voir Dieu face à face, sera un malheur immense ; mais ce malheur ne sera pas absolu, et n'empêchera pas que les biens dont jouira cet homme ne remportent de beaucoup sur les maux auxquels il restera sujet.

Après avoir exposé ces principes, qui me paraissent Ihéologiquement irrépréhensibles, je viens à la grande question de la prétendue supériorité du mal sur le bien , dans l'ordre moral , et je me demande : Est-il vrai que les vertus, nalu-

(0 Ép. aux liomainSf ch. ii, 12-15.

relies et surnaturelles, soient plus rares que les vices et les crimes? et s'il y avait des magistrats pour récompenser le bien , comme il y en a pour punir le mal, les premiers auraient-ils moins de besogne que les autres ?

Je n'hésite pas à répondre : Non , certainement non ! et je plaindrais celui qui, en fouillant dans ses souvenirs, et en promenant un regard autour de lui, conserverait des doutes.

Il faut être juste, mes amis, envers les hommes comme envers Dieu, et se garder de notre malheureuse pente à exagérer, soit le mal physique pour contester à Dieu sa providence, soit le moral pour désespérer de l'amélioration des hommes.

Nous sommes frappés de la vue du désordre, parce qu'il contraste avec le fond des mœurs sociales. Si le fond était mauvais, ce serait le bien , non le mal , qui nous causerait de la surprise.

La société ne vit que des habitudes vertueuses du grand nombre, de leur fidélité aux devoirs, de leur respect pour les droits. Elle périt nécessairement dès que le mépris des uns et des autres devient général, en vertu de cette loi fondamentale : Le péché, quand il est consommé, produit la mort ({). Pour me démontrer la supériorité du bien sur le mal, je n'ai besoin que de ce fait : la société subsiste encore !

Amenez-moi l'homme qui a le plus à se plaindre de l'injustice de ses semblables : balance faite des biens et des maux qu'il en a reçus, je lui prouverai que sa dette envers eux est encore énorme. Il serait bon que chacun fît le calcul pour soi. En opposant aux mains hostiles qui ont troublé notre existence les mains amies qui l'ont embellie et soutenue, depuis celles qui entourèrent de soins notre berceau jusqu'à celles qui nous fournissent les aliments, les vêtements, le couvert, jusqu'à celles encore qui nuit et jour tiennent le fer levé contre les ennemis de notre sûreté et indépendance, peut-être trouverions-nous que notre vie est un tissu de

(i) Saint Jacques, Ép. cath.y ch. i, 15.

bienfaits. Mais cette manière de compter ne va nullement à notre orgueil : ce père des calculs injustes range les services reçus parmi les dettes qu'on lui acquitte tant bien que mal, et il donne à des torts minimes la valeur de grandes scélératesses.

Que conclure de cette prépondérance visible des biens sur les maux. ^ — Que, sous un Dieu juste et bon qui récompense la pratique du bien par la possession du bien , et châtie le mal par la possession du mal, la masse des récompenses l'emportera sur celle des châtiments ; que le bien-être, depuis son premier degré, qui consiste dans la supériorité des jouissances sur les privations, jusqu'au bonheur parfait de Velu, excluant toute privation, tout mal, par la complète possession du bien suprême, sera le partage du grand nombre.

Nous verrons ailleurs que les données du christianisme sur la vie future n'ont rien qui ne favorise ce sentiment. L'Évangile a dû fixer nos regards sur les deux points extrêmes de l'humanité : le point de déification où, l'homme étant tout à Dieu , Dieu se communique tout à lui ; et le point de dégradation, où l'homme se trouve assez éloigné de la source exclusive de tous les biens pour qu'il fût mieux pour lui de n'être pas né {{), Mais entre la destinée des disciples héroïques qui ont livré leur vie pour la gloire de Jésus-Christ, et celle du disciple infâme qui l'a vendu à ses bourreaux, il faut bien admettre une infinité de destinées intermédiaires pour Finnombrable multitude de ceux qui marchent à d'inégales distances des grandes vertus et des grands crimes.

Vous le voyez donc, mes amis, Tarbre de la liberté produit encore plus de bons fruits que de mauvais ; et s'il est vrai, comme nous le verrons bientôt, que les mauvais fruits servent au perfectionnement des bons, la bonté divine est à l'abri de tout reproche.

Toutefois, le christianisme nous apprend que l'arbre n'est

(t) Saint Matthieu, ch. xxvi, 24.

pas tel que Dieu l'a planté , et vous connaissez sans doute l'histoire de sa dégénération.

— Oui, monsieur; mais pour être crue, cette histoire exige une dose de foi peu commune. Placer dans un fruit mangé contre l'ordre de Dieu la cause de tous les maux qui désolent l'humanité, n'est-ce pas faire sortir une montagne des flancs d'une souris ?

— Non , mes amis, cette histoire n'a rien de si incroyable pour Tesprit qui veut se placer au point de vue donné par la philosophie chrétienne, et que j'exposerai dans la leçon suivante.

Double destinée de Tbomme dans le système général des êtres. — Comment il représente la Trinité divine. — Preuves théoiogiques et philosophiques de l'universalité de la vie humaine.

Pour comprendre la portée de la prévarication d'Adam, il faut considérer les desseins de Dieu sur l'homme et la place qu'il lui avait assignée dans le système de la création.

Faisons l'homme à notre image et ressemblance^ et qu'il domine sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, et sur le bétail, et sur foute la terre, et sur tout reptile qui se meut sur la teiire (i).

Imager, représenter l'Être divin, et régner sur la création visible, telle était donc la double destinée de l'homme. De là sa nature mixte.

Dieu, qui est esprit, ne pouvant être représenté que par un esprit, l'homme fut avant tout un être spirituel. Trinaire comme son type, l'âme humaine est une par sa substance, triple par ses facultés correspondantes aux trois personnalités divines, ainsi que nous pourrons l'expliquer ailleurs.

Comme chef de la création visible, l'homme avait des rapports nécessaires avec tous les êtres matériels; et, nul rapport ne pouvant exister entre des êtres de tout point dissemblables, l'homme dut recevoir dans la dépendance de son moi (2) une substance matérielle qui reproduisît l'univers physique, en fut comme l'abrégé, la miniature. L'étude du

(0 Genète, ch. i, 26.

(2) Je dis dans la dépendance de son moi, et iioh dans son moi; car notre moi est incorporel. (Voy. plus haut Leçon </»/a/né//ic ); nous avons Iji conscience que notre corps est à noust mais qu'il n'est pas noua.

corps humain montre en effet qu'il est, selon le mot d'Aristote, un petit monde (i). On y retrouve les principaux phénomènes du régne animal et du règne végétal. L'analyse y constate la présence de la plupart des métaux (2); un cheveu de notre tête offre au chimiste neuf des substances élémentaires connues (3).

En unissant par des liens intimes et mystérieux des êtres aussi dissemblables, l'esprit et la matière, pour en faire un seul être vivant, l'Homme ! que voulait la pensée créatrice? Elle voulait donner une âme à l'univers matériel , combler l'abîme qui séparait le monde des esprits du monde des corps, relier ces deux grandes divisions et former la magnifique hiérarchie des êtres.

Mais cette dignité de médiateur entre l'esprit et la matière n'était pas simplement honorifique; c'était un rôle actif, une fonction laborieuse , impliquant une grande responsabilité.

En créant l'univers physique et son chef, THomme, Dieu avait fait l'un et l'autre conformes à l'ordre et vraiment bons (i), mais susceptibles d'une bonté encore plus grande. La somme de vie et de perfection qui leur avait été départie, dev-ait être mise en valeur et indéfiniment augmentée : cette tâche était confiée au chef, seul capable de connaître la pensée divine et delà réaliser. C'est pour cela que Dieu remplit l'esprit de THomme de science et le fit le dépositaire de la loi delà vie universelle (5). Pour mieux reproduire en lui Yimage et la ressemblance du Créateur , l'Homme devait aussi créer à sa manière en travaillant au perfectionnement des créatures. Et comment devait-il y travailler? En augmentant en lui la vie divine par l'assimilation toujours croissant de sa pensée et de son amour à la pensée et à l'amour de Dieu , et par là en assujettissant davantage son organisme

(1) Phxsic.,lih.u.

(2) Voy. Berzélius, Traité de chimie j chimie animale, t. vu. (5) Expérience de M. Yauquelin.

(4) Genèse, ch. i, 31.

(5) Voy. les paroles du livre de V Ecclésiastique citées plus bas.

LEÇON VINGT-DEDXIEME. 213

à son esprit , et la nature matérielle à son orjçanisme.

En somme, déifier de plus en plus son âme, spirUualiser indéfiniment son corps et humaniser Is. matière; faire que Dieu se complût davantage dans l'Homme en y retrouvant l'image vivante de son être incréé et de ses créatures, et que l'esprit de l'Homme, en montant vers Dieu , élevât proportionnellement son corps et l'universalité des corps, par des rapports plus intimes avec l'un et avec l'autre; telle était la destinée de l'Homme , destinée glorieuse , mais impliquant, comme je le disais, une immense responsabilité.

Par là même que, dans le plan divin , l'Homme était, non un individu, mais un haut fonctionnaire, le lien des deux grandes divisions de l'universalité des êtres, la clef de voûte, le centre de la création inférieure, vous concevez déjà, mes amis, que ses actes devaient avoir un grand retentissement, et que, selon qu'il marcherait vers Dieu ou s'en éloignerait, la création visible devait monter ou descendre dans l'échelle de la perfection et de la vie.

— Cette idée sur Ihomme a quelque chose de grand et de fécond; mais, monsieur, est-ce un point de la doctrine catholique?

— Pelle que je l'ai exposée, cette idée n'est point un dogme. L'Église, qui doit faire de nous, non des philosophes, mais des enfants de Dieu , borne son enseignement à ceci : que Dieu créa Ihomme à son image et ressemblance, lui donna une âme et un corps doués d immortalité, l investit de l'empire sur. la terre et les animaux, et lui imposa une loi dont l'observation serait récompensée par la gloire éternelle et la possession du royaume céleste, dont la violation serait punie par la mort.

Voilà le fait doctrinal. Quant aux développements que je lui ai donnés, c'est le travail de la réflexion sur cette base dogmatique et sur quelques autres données de l'Écriture. Ainsi, pour justifier ce que j'ai dit de l'influence des déterminations de l'homme sur le sort de l'univers matériel , il

me suffirait de citer le passage de VÉpitre aux Romains, où saint Paul nous représente toutes les créatures dans le deuil, dans les angoisses de l'enfantement, à cause de la servitude de corruption, dont elles ne seront affranchies que par la délivrance glorieuse des enfants de Dieu (i). Je pourrais ajouter d'autres passages où le même apôtre affirme que l'œuvre d'expiation et de pacification, accomplie par le Rédempteur, s'est étendue à toutes les choses, tant celles qui sont dans les deux, que celles qui sont sur la terre (2). Enfin , il ne me serait pas difficile de fortifier les considérations précédentes sur le rôle sublime de THomme dans la création par le témoignage des SS. Pères. Mais j'ai hâte d'arriver à ma thèse principale, qui est celle-ci :

Pour remplir sa double destinée ( représenter Dieu et s'assujettir pleinement le monde), l'Homme devait rester Un.

Dieu est un , et c'est par son unité qu'il est le vrai Dieu, l'Être infiniment parfait. L'Homme, son image, son semblable, doit être un : c'est par là qu'il sera le vrai Homme, qu'il s'élèvera à la perfection dont il est susceptible.

La pluralité existe en Dieu, mais l'unité en est le principe et la fin. Pour être l'unité souverainement vivante, se possédant par l'intelligence et l'amour, l'Être infini, personnifié dans le Père, engendre le Fils, image substantielle de ses perfections ; le Père et le Fils se complètent par l'Esprit- Saint, leur amour vivant. La grandeur infinie de chacune de ces personnes a sa raison dans la possession égale et indivise de l'Être divin, qui reste Un.

La pluralité doit donc exister dans l'homme qui ne peut être bo7i, c'est-à-dire répondre à son type, qu'à la condition de n'être pas seul (3). Mais la pluralité humaine, comme la pluralité divine, aura son principe et sa fin dans lunilé.

(i)Ch.viii, 19-23.

(ï) Ép. aux Éphés,, ch. 1, 10.

(s) Genèse, ch. ii, 18.

pour la grandeur commune de l'être humain el des individus appelés à en jouir.

Adam, représentant de la première personne divine, et principe sans principe dans les générations humaines, apparaît d'abord seul. De son côlé et de sa substance, comme du sein et de la substance du Père éternel , sort son image vivante dans laquelle il reconnaît l'os de ses os^ la chair de sa chair (i), le Verbe humain par lequel \\ couvrira le monde de ses procréations et sans lequel il ne procréera rien (2).

L'amour humain , personniflé dans l'enfant , complète la Trinité créée. C'est probablement le sens de cette parole d'Eve : Possedi hominem, f ai possédé l'Homme ^ ou j'ai fait que l'Homme se possédât, se complétât (3). Né de l'union des deux premières personnes, l'enfant resserrera et consacrera encore cette union en apprenant aux deux générateurs qu'ils ne possèdent la sublime faculté de se reproduire qu'à charge de rester une seule chair {i).

L'enfant, devenu père, produira à son tour une nouvelle famille. Mais cette famille et toutes les générations humaines depuis Caïn jusqu'au dernier en date des générateurs secondaires, que sont-elles? Un des trois membres delà famille humanitaire, qui est toute dans Adam, Eve, leurs enfants. Jouissant tous d'une existence individuelle et réellement distincte, les individus humains, si multipliés qu'ils soient, n'en doivent pas moins rester ce qu'ils sont originairement, des parties intégrantes du Tout appelé l'Homme. Par leur organisme, issu de l'organisme un d'Adam, ils ne seront pas seulement des èlres semblables et spécifiquement Un, mais ils formeront une chair numériquement une y et Thabilanl du pôle antarctique devra dire à l'habilant du pôle arctique : Tu es l'os de mes os, la chair de ma chair.

(1) Genèse, ii, 23.

(3) Saint Jean, cli. i, 3.

(s) Genèse, ch. iv, 1.

(4) /fcà/.,ch. II, i4.

Un par la vie organique, les individus humains seront encore Un par la vie morale. Leurs esprits , il est vrai , ne seront pas numériquement Un , comme leurs corps ; mais le principe de la vie de l'esprit, la vérité connue, aimée, et le véhicule du principe de cette vie, l'enseignement, seront les mêmes pour tous. La préexistence d'Adam et la révélation qui lui est faite, alors qu'il est encore seul , de la destinée humaine et de la loi du Créateur , démontrent en Dieu la volonté de le constituer le chef, le centre, le foyer unique de la double vie humanitaire, de la vie organique et morale.

Le cachet de l'unité , si visiblement empreint sur l'œuvre de notre création, ne resplendit pas moins dans Tœuvre de notre rédemption.

Déchus par la désobéissance d'un seul, nous sommes relevés par l'obéissance d'un seul (i).

Pour régénérer tout notre être, le nouvel Adam nous communique à tous la vérité pure et une, par l'organe de lÉglise universelle, Qi la chair sainte et une, par l'Eucharistie, qui fait de tous les communiants un même corps (2j.

Pour reconstituer l'unité humaine et dire : Lhumanilé, c'est moi ! Jésus-Christ a dû la représenter dans ses trois phases : dans l'état de dégradation extrême où l'avait conduite le péché, alors que, couronné de douleurs et d'ignominies, il entendit le ciel, la terre et les enfers dire de lui, par Forgane de Pilale : f^oilà l'homme (s) !

Dans l'état d'expiation volontaire, mais laborieuse, quand, au sortir de Tonde baptismale, la voix du ciel dit de lui : roilà le fils en qui j'ai mis mes complaisances (le vrai homme en qui je reconnais mon image), écoutez-le, imitez-le {4) !

Dans l'état de gloire, quand, assis à la droite du Père, et

(t) Saint Paul, aux Rom., cli. v, 19.

(2) l'c Ep. aux Corinth.^ ch. x, 17.

(3) Saînt Jean, ch. xix, 5

(4) Saint Mallhieii, ch. m, 17.

revêtu de la toute-puissance, le divin chef de l'humanité voit tout genou fléchir devant lui dans le ciel, sur la terre, dans les enfers (i).

Que résulle-t-il de ce coup d'œil général sur l'histoire chrétienne de l'homme, depuis sa création jusqu'à sa déification P Que Dieu , en créant notre espèce , a voulu faire y Homme, non des hommes, VHumanité, non des individuellités solitaires, L'Homme se compose de personnes humaines numériquement indéfinies , mais hiérarchiquement trois : père, mère, enfant, pour représenter les trois personnes divines; et ces personnes humaines, par l'unité de leur vie organique et morale, doivent former YHumanité, soit Vunité de lêtre humain, représentative de Vunité divine.

Considérons maintenant la constitution de l'être humain dans l'individu , et voyons si la vie de chacun n'a pas une tendance visible à devenir universelle, c'est-à-dire à s'étendre à tout et à tous, pour tout ramener à l'unité.

Qu'est-ce qu'un homme, si obscur, si faible qu'il paraisse? C est une partie distincte, mais intégrante du grand tout appelé cjenre humain , capable de vivre de la vie de tous, et d'ajouter à la somme de cette vie. C'est une plante imperceptible, il est vrai, parmi un milliard de plantes semblables, mais une plante dont les racines et les rameaux tendent à se propager d'un pôle à l'autre, et dont la fleur et le fruit, proportionnés au sol qu'elle occupe, peuvent embaumer et réjouir les cinq parties du monde.

Nationalisez celle plante, réduisez-la à ne vivre que des sucs nourriciers qu'elle peut trouver dans une de ces petites fractions de l'univers qu'on appelle Étal; elle s'abâtardit. Parquez-la dans le cercle étroit de la famille, elle péril. Li famille n'est viable qu'en se rattachant à la tribu; la tribu n'assure et n'améliore son existence qu'en formant avec d'autres tribus une nation; les individualités nationales, même

(0 Saint Paul, aux Phillip.^ ch. ii, 10.

218 tA SCIENCE Ï)E LA VIE.

les plus vigoureuses, languissent, si elles ne fraternisent avec les autres nations.

Bien différente des espèces animales, destinées par la nature à une existence locale, individuelle, tout au plus domestique, l'espèce humaine aspire évidemment à la vie universelle.

Des sophistes qui se plaisent à dégrader l'homme nous disent : Voyez ce petit animal vagissant dans un berceau qu'il ne sait que souiller ! Il lui faut des années pour apprendre à discerner sa droite de sa gauche et pourvoir à son existence. Vie morale et physique, il n'a rien en propre. Comparez-lui le faon de la biche, si alerte au sortir du ventre maternel, et qui, à peine en possession de la vie, peut dire à ceux qui la lui ont donnée : Retirez-vous ! — Oui, mais la destinée du faon est proportionnée à son éducation. Elle ne peut faire envie qu'au rêveur sauvage, qui, plaçant le type de l'homme dans l'animal , a osé écrire ces abominables paroles : ce La seule société naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout (i). »

Si l'animal reçoit si peu de ses semblables, c'est qu'il n'est pas destiné à vivre en société avec eux , ni à vivre pour eux ; c'est aussi que ses facultés ont des bornes que tous les animaux de l'univers ne pourraient pas lui apprendre à franchir. Au contraire, l'individu humain, comme membre du grand corps humanitaire, doit recevoir beaucoup de celui-ci pour lui rester uni par la reconnaissance; et ses facultés sont susceptibles d'un tel développement, que leur culture appelle, pour ainsi dire, le concours de l'humanité entière.

L'ours de la Finlande ne peut rien ajouter à l'instinct de l'ours des Florides, ni gagner à un échange de pâture. iVIais le Finlandais Linné aurait pu puiser, dans les observations

(0 Rousseau, Contrat social, liv. i, ch. n.

d'un habitant des Florides, l'idée du magnifique système dont il a enrichi le savoir humain ; et il est clair que Finlandais et Floridiens peuvent améliorer leur existence par rechange des productions de leur industrie et de leur sol.

Quel est l'enfant (fùt-il né dans la tribu la plus sauvage) dont l'esprit, confié à des maîtres habiles, ne puisse s'approprier , en quelques années, le trésor des connaissances humaines ? Quel est celui dont l'existence matérielle ne puisse être améliorée par la jouissance des fruits de l'industrie universelle et des productions des divers climats ?

Capable dejouir de l'héritage universel, l'individu humain a la sublime faculté de l'améliorer, de l'enrichir par son travail. S'il reçoit tout de ses frères, en retour ses frères peuvent beaucoup attendre de lui. 11 n'est aucun enfant dont on puisse dire : Celui-là n'ajoutera rien à la science universelle, au bien-être général ! Les auteurs des grandes et utiles découvertes naissent dans toutes les classes, à toutes les latitudes. Si ces plantes précieuses sont rares, c'est qu'on épargne trop l'engrais qui les fait croître : la bonne éducation.

Cette indigence native qui nous constitue tous débiteurs de la société, et le pouvoir que nous donne l'éducation de devenir les bienfaiteurs de nos frères en leur rendant avec usure le bien que nous en avons reçu, sont les deux fils d'or dont Dieu s'est plu à tisser le réseau d'amour qui doit enlacer les hommes et les conduire au terme de leur commune destinée : la pleine représentation de Dieu par sa possession éternelle , et leur règne complet et définitif sur la création matérielle.

L'union fraternelle, la consommation dans l'unité (i), que l'Évangile exige de nous pour conquérir le ciel, la raison ne nous l'ofl're-l-elle pas comme l'unique moyen d'arriver à la complète conquête et paisible possession de l'héritage terrestre? Que sont nos misères, sinon le fruit de nos divisions?

(t) Saint Jean, ch. xvii, 25.

Le jour où la charité emploierait au profit de tous les forces qui se consument dans de misérables luttes d'individu à individu, de famille à famille, de peuple à peuple, la terre serait un Éden.

Maintenant, mes amis , que je crois vous avoir suffisamment signalé cette grande loi humanitaire : L'unité est le caractère fondamental de la nature humaine, et le principe de cette unité était dans le premier homme , faisons l'application de cette loi au fait qui nous occupe : la chute mortelle du genre humain dans son chef.

LEQON VlNGT-TROlSlÉME. Kl

Comment runiversalité de la vie humaine implique runiversallté de la déchéance originelle. — Réponse a une objection. — Etat primitif d'Adam et d'Eve. — Origine des mauvais anges. — Existence el caractère de leur chef.

Permettez-moi, mes amis, de vous adresser une question : Croyez-vous à l'existence de V Humanité, soit à l'unité originelle de l'espèce humaine? En d'autres termes, jugez-vous croyable ce fait de l'histoire chrétienne : Le Créateur a voulu que tous les hommes fussent une famille de frères, issus du même couple , se transmettant les uns aux autres la même vie physique et morale?

— Quoique nous ne puissions encore, faute d'études suffisantes sur 1 histoire chrétienne, reconnaître la certitude historique de ce fait, nous n'en sommes pas moins disposés à raccueillir comme une hypothèse très-vraisemblable; d'abord, parce qu'il est la base du dogme si touchant de la fraternité universelle; ensuite, parce que nous ne voyons aucune raison de le nier. En effet, la science a fait justice des fables que les beaux esprits du dernier siècle débitèrent sur l'existence de plusieurs races humaines spécifiquement distinctes. L'examen des traditions historiques des différents peuples, l'étude comparée et de leur organisme physique et de leur organisme intellectuel, soit de leurs langues (qui sont comme le coiys de la pensée humaine), ont abouti au même résultat : l'unité de lespèce. Enfin , le spectacle , qui s'offre toujours à nos regards, d'hommes s'engendrant les uns les autres selon la chair et selon l'esprit , se transmettant le même sang avec le même fonds de vie morale, rend infiniment probable celle

donnée historique de la Bible : Toutes les vies humaines sont des écoulements de la même vie renfermée primitivement dans un seul couple.

— Je vous félicile, mes amis, d'avoir aussi nettement formulé le résultat de la leçon précédente et posé le principe dont voici la conséquence :

// est donc naturel de penser que, si la vie humaine a été corrompue dans sa première source , elle na pu se communiquer à aucun individu sans porter avec soi son principe de corruption.

Pour justifier celte conséquence, qui n'est pas autre chose que le dogme catholique du péché originel, il sufTit de considérer, outre la loi de ïunité humaine , deux autres lois divines, Tune tenant à Tordre absolu , l'autre à l'ordre naturel.

Première loi : La mort est le salaire du péché (i). Dieu étant la première et unique source de toute vie spirituelle et physique, la créature intelligente qui , par le péché, s'éloigne de Dieu, marche nécessairement vers la mort (2). C'est ce que Dieu avait dit à Adam : Le jour où tu violeras ma défense, tu mourras (3). Adam, l'ayant violée en préférant la parole satanique à la parole divine, dut subir les conséquences inévitables de cet acte insensé. Son esprit, se détournant du soleil des esprits , passa naturellement des pures lumières de la vérité aux ténèbres de l'erreur, des nobles aiTections qu'alimentait et réglait Tamour divin, aux ignobles penchants nés d'un faux amour de lui-même. Privé de la puissance qu'il puisait dans son union avec Dieu , l'esprit perdit en grande partie son empire sur l'organisme , et dès lors celui-ci fut en proie au travail de dissolution qui finit par la mort. Si la mort ne fut pas instantanément complète , ce fut unique-

(1) Saint Paul, aux Romains, ch. vu, 2ô,

(2) Ceux qui s'éloignent de vous ( Seigneur) périront. Ps. lxxii, 27. (s) Genèse, c\\. ii, 17.

ment, ainsi que nous le dirons plus tard, un effet de la miséricorde divine.

Deuxième loi : Le généré est semblable au générateur. Adam, ayant dégradé ainsi tout son être , ne pouvait user de la faculté de se reproduire sans transmettre à ses enfants ce qu'il possédait lui-même, une nature viciée et placée en dehors des lois de la vie.

C'est ainsi que la nature humaine , privée , par le fait de noire premier père, de celte rectitude originelle qui en faisait la heaulé et la vie, arrivé à chacun de nous dans un état de désordre et de souillure révoltant pour Dieu , qui ne peut plus y contempler son œuvre.

Et observons bien que c'est dans cet état de désordre et d'opposition à la vie, inhérent à notre nature, et nullement dans un acte de notre volonté personnelle , que l'Église fait consister le péché originel. Elle l'a toujours appelé péché de la nature, et soigneusement distingué du péché actuel, qui est une violation libre et personnelle de la loi divine. Il y a donc soUise et ignorance à lui objecter qu'elle nous fait pécher avant d'être; car nous étions dans Adam par notre nature, et c'est par nature, comme dit saint Paul , et non par un acte de notre volonté propre, que nous sommes tous enfants de colère (i).

Maintenant je demande si, considéré de ce point de vjie, le rejaillissement du crime de l'homme sur tous les membres de l'humanité a rien de révoltant pour le vrai philosophe. Qu'y aperçoit-on, sinon l'effet nécessaire de la loi de solidarité qui pèse sur tous les membres d'un corps quelconque; loi en vertu de laquelle nous voyons chaque jour de nombreuses familles précipitées de l'opulence dans la misère par la faute du chef, des vaisseaux s'abîmer dans les flots par l'incurie du pilote, des armées et des enipires détruits par rimpérilie ou la trahison de quelques-uns? Et celte loi de

(i) Ép. auv Éphés., ch. ii, 5.

solidarité esl-elle autre chose que la loi même de sociabilité? Conçoit-on une sociélé d'êtres humains, sensibles, devant travailler au bien les uns des autres, à la condition toutefois que chacun resterait chargé de ses maux?

Toute société impliquant une certaine communauté dans le mal comme dans le bien, qu'est-ce que le péché originel? Une catastrophe sociale; la plus grande de toutes les calastrophes, parce que le vaisseau confié à Adam, c'était l'humanité , et que nos rapports physiques et moraux avec le malheureux pilote constituent la plus intime société qu'il soit possible de concevoir.

Suivez cette idée, mes amis, et vous verrez que, en niant la possibilité de notre déchéance originelle, les rationalistes ne ruinent pas seulement le dogme fondamental de l'humanité, de la fraternité humaine, mais qu'ils sont conduits à soutenir le dogme brutal de leur patriarche, Rousseau : que la société domestique elle-même est affaire de convention, et que notre idéal c'est f homme des bois, abandonnant même sa femelle et ses petits pour ne pas nuire à son indépendance (i).

— Nous convenons, monsieur, que cette théorie sur la dégénération du genre humain dans le premier couple a quelque chose de satisfaisant; on conçoit qu'Adam et Eve, une fois pervertis, ont dû peupler le monde de leurs semblables, au lieu d'engendrer des anges. Vos considérations sur la profonde unité, et partant la solidarité, que Dieu a voulu établir entre tous les individus de notre espèce , nous paraissent assez plausibles, fécondes en aperçus moraux,. et surtout très-propres à répandre un grand jour sur le fait de notre déchéance. Ce fait, nous ne voulons pas précisément le nier, attesté qu'il est par les traditions et les croyances de tous les peuples ; mais quant à la manière dont l'Église catholique le présente, et quant aux effroyables résultats qu'elle

(i) Voy. Contrat social, liv. i, ch. ii ; — Discours sur l'inégalité, etc.

lui attribue, nous y voyons de graves, de très-graves difficultés, pour ne rien dire de plus. Commençons par la moins grave.

A ne considérer les suites de la transgression que dans Adam et Eve, le châtiment nous paraît d'une sévérité extrême. Nous ne dirons pas qu'il manque de proportion avec la faute, celle-ci ayant pu être très-grave ; mais nous le trouvons peu en harmonie avec le caractère si grand , si bon , si digne d'adoration et d'amour, sous lequel Dieu nous apparaît dans les deux premiers chapitres de la Genèse. La rigueur quil déploie au sujet d'une faute qu'il avait prévue et qui ne pouvait l'étonner, par la connaissance qu'il a de la faiblesse inhérente à toute créature; cette rigueur, disons-nous, étonne, contriste l'âme, l'épouvante. Et comme le but de la religion n'est pas d éloigner les esprits en les effrayant , mais plutôt de les conduire à Dieu par le doux lien de l'amour, cette histoire, supposé qu'elle fût vraie, nous semble déplacée en tête de l'instruction religieuse.

— Je vous remercie, mes amis, d'avoir si bien exposé une objection qui est au fond d'une infinité d'esprits, bien que je ne me souvienne pas de l'avoir vue formulée avec la précision que vous y avez mise. En la détruisant, j'aurai l'occasion de vous réconcilier avec le troisième chapitre de la Genèse, et de vous révéler quelques-uns des trésors de science divine et humaine qui gisent dans ces vingt-quatre versets. N'ayons aucun regret aux longueurs que cela pourrait entraîner; car, ainsi que l'a si bien dit Pascal, le nœud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abime (du péché originel). De sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère^ que ce mystère n'est inconcevable à l'homme (i).

Je dis plus : l'histoire des deux premiers coupables nest pas seulement la clef delhisloire du genre humain ; c'est en-

(i) Pensées, §3, n. 8.

core l'histoire prophétique, propre et personnelle, de chaque individu humain devenu coupable. Et en considérant ce qui se passe entre Dieu et ceux qui l'offensent, soit dans rÉden, soit ailleurs, peut-être trouverez-vous, mes amis, que ce n'est pas la conduite de Dieu qui élonne, qui conlriste l'âme, qui Vépouvante^ mais bien la conduite de Ihomme. Commençons.

Avant tout, pour s'ériger en réviseur de la sentence de Dieu contre les deux premiers criminels, il serait à propos de bien connaître la situation intellectuelle et morale de ceuxci, la gravité du crime étant proportionnelle aux lumières du coupable. Si l'on se figure Adam et Eve comme deux pauvres innocents faciles à tromper, on dénature l'iiisloire chrétienne -, et la bonne foi exige que, pour juger cette histoire, on l'accepte avec toutes ses circonstances, telle que nous la trouvons dans les auteurs sacrés, qui, se complétant les uns les autres, ne forment qu'un tout : l'Écriture, la Bible. Or, sur l'instruction de nos premiers pères, sommairement touchée par Moïse (i), voici les détails que nous donne l'auteur du livre de V Ecclésiastique,

« Dieu lui créa (à Adam) de sa substance une compagne semblable à lui : il leur donna le discernement, une langue, des yeux, des oreilles, un esprit pour penser, et il les remplit de la lumière de V intelligence. Il créa en eux la science de l'esprit; il remplit leur cœur de sens, et il leur fit voiries biens et les maux. Il fit briller son œil sur leurs cœurs, pour leur révéler la grandeur de ses œuvres, afin qu ils célébrassent la sainteté de son nom et qu'ils publiassent la magnificence de ses ouvrages. Il leur confia ses préceptes, et il les fit dépositaires de la loi de vie. Il fit avec eux une alliance éternelle : il letirfit connaître sa justice et ses jugements. Ils contemplèrent de leurs yeux les merveilles de sa gloire, et il leur dit : Gardez-vous de toute iniquité (2). »

(i) Genèse, ch. i, 28et suiv.; ch. ii, 16etsuiv. (2) Ecdés., ch. XV1I5 5 el suiv.

Avec des lumières qui leur permettaient d'éclairer à jamais, dans les voies de la vérité et de la vertu, leur innombrable famille, vous comprenez, mes amis. qu'Adam et Eve, devenus coupables, ne pouvaient prétexter l'ignorance. Aussi ne le Grent-ils pas.

La tentation, l'épreuve était nécessaire à ces deux sublimes créatures, ainsi que nous l'avons dit précédemment, afin que, par le bon usage de leur liberté, elles concourussent à leur propre perfection et accomplissent dans leur être l'image de rÈtre infini, qui est bon par lui-même (i). Dieu, qui connaît leur chute, et qui connaît de plus la satanique disposition qui en résultera pour les enfants des hommes, à quereller le Père céleste et à le rendre responsable de leurs misères et de leurs crimes ; Dieu, dis-je, ne néglige rien pour se justifier d'avance et pouvoir dire à l'homme : J'ai tout fait pour te sauver, n'accuse que toi-même (2) !

En permettant au séducteur de tendre ses pièges. Dieu limite tellement sa puissance, que Satan a besoin de toute la fausseté de son esprit pour ne pas désespérer du succès. Au lieu d'agir directement sur l'esprit de l'homme, c'est à ses sens qu'il doit s'adresser. 11 ne pourra prendre ni la forme humaine ni une autre quelque peu imposante. C'est un animal, un sujet de l'homme, qui lui servira d'organe^ et parmi les animaux, ce sera un des plus méprisables, celui dont la marche tortueuse et rampante exprime mieux les ruses et la faiblesse de celui qui le fait parler.

— A propos du serpent et de l'être pervers caché sous sa peau, permettez-nous, monsieur, de vous interrompre un instant pour vous exprimer nos doutes. Sans nier absolument la possibilité de \^ incarnalion satanique dans leserpent, nous aimerions mieux ne voir là qu'un mythe, un symbole. L'orthodoxie catholique s'y opposerait-elle? Quant à Satan, le

(1) Voy. Leçon vingt et unième.

(2) « Tu t'es perdu, loi-môine, à Israël! {Israël, qui lutte contre Dieu). En moi seul est ton recours. « Osée, cU. xiii, 9.

grand adversaire de Dieu et des hommes, l'archidémon, le prince des mauvais génies, comme il paraît qu'il a occupé, qu'il occupe encore, sous divers noms, une grande place dans la croyance de tous les peuples, nous respecterons son existence.

Mais son caractère , son rôle heurtent notre raison. Nous ne pouvons concevoir un être souverainement malheureux, et pourtant souverainement actif; assez intelligent pour donner grandement à faire à Dieu et aux hommes, et assez aveugle et insensé pour guerroyer sans fin contre le Tout-Puissant, soit qu'il croie au succès, soit qu'il n'y croie pas. Avant de l'introduire sur la scène, pouvez-vous nous fournir sur ce personnage quelques données satisfaisantes?

— En ne voulant voir dans l'histoire du serpent qu'un mythe, une allégorie, vous auriez contre vous, d'abord la croyance commune des juifs et des chrétiens, qui ont constamment vu là une réalité historique, et ensuite la tradition générale de tous les peuples , à peu près unanimes dans leur foi au fait de noire déchéance et de l'intervention du serpent. La preuve en existe dans une foule d'ouvrages assez connus et accessibles pour que vous me dispensiez de la produire (i). Vous convenez que le fait est absolument possible, c'est-àdire que l'invisible tentateur a pu apparaître à la femme sous la forme d'un serpent, et faire articuler à celui-ci ou articuler lui-même les fatales paroles. Pourquoi donc le rejeter, au mépris des plus graves témoignages?

Quant aux esprits mauvais et à leur chef, dont l'existence, admise par tous les peuples, est tellement liée avec l'histoire biblique , qu'on ne saurait la nier sans nier le christianisme, voici les données de FÉcriture sur leur origine.

Avant l'existence de Ihommc et dans le temps indéfini qui s'écoula entre le premier acte créateur et l'organisation actuelle de notre globe , Dieu avait créé une innombrable fa-

(t) Voy., entre autres, Essai sur l'indifférence, t. m ; Études du christianisme, par M. Nicolas, t. ii.

LEÇON VlNGT-tROISIÈMÊ. 229

mille de purs esprits, plus parfaits que l'homme, mais soumis, comme celui-ci , à l'épreuve , et appelés à consommer leur perfection et leur bonheur par la fidélité à Dieu et le bon usage de leur liberté. Un des plus grands, sinon le plus grand d'entre eux, Lucifer (celui qui porte la lumière)^ épris de sa propre excellence, conçoit une pensée de révolte et la fait goûter à une partie de ses subordonnés ou de ses collègues. Un combat terrible s'engage entre les coupables et les légions fidèles. Le chef des rebelles a dit : Je serai lesemblable, l'égal du Très-Haut (i). — Qui osera se comparer à Dieu? répondent les champions de la vérité , de la justice et du droit; et celle devise devint le nom glorieux de l'archange JMichel, prince de l'armée céleste (2).

Précipité des cieux avec ses anges , devenus justement ses sujets et ses bourreaux , Lucifer s'appellera désormais Satan, Vadversaire, Lui qui était un foyer de lumière pour les habitants des cieux , opposé maintenant au soleil de 1 éternelle vérité, devient \e prince des ténèbres, le père du mensonge, la source première de toutes les erreurs, l'instigateur de tous les crimes. 11 ne peut plus s'attaquer aux bons anges, qui ont reçu, dans la parfaite possession de Dieu, la récompense de leur fidélité. S'il les rencontre encore, c'est dans le combat qu'il va livrer à l'homme et à sa descendance.

En efïet, la religion nous apprend que ces bienheureux esprits , intimement unis au Dieu-charilé , s'emploient avec un indicible amour au salut des hommes (3), dans lesquels ils voient les images vivantes du Père céleste et du Verbe

(OIsaïe, ch. xiv, 14.

(2) Mîchaêt, qui est comme Dieu? « El il y eut une bataille au ciel : Michel et ses ailles combatlaienl contre le dragon, et le dra^jon et ses an^jes com- !)attaient contre lui; mais ils ne purent prévaloir ni se inaint»Miir au ciel. Kt le i',rand dragon, le serpent ancien, appelé le Diable et Satan, qui séduit le monde, lut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui. » Jpocalytse, <h. xii, 7 et suiv.

(3) «Ne sont-ils pas tous (les anges) des e«pn7s fi<///<m(«/f'a^eur«, envoyés pour s'employer en faveur de ceux (lui doivent recevoir l'héritage du salul? • Saint Paul, aux Hébreux^ ch. i, 14.

$30 LA SCIENCE DE LA VlË.

fait chair, et des frères (i) destinés à remplir les vides que la révolte a faits dans les tribus angéliques. De là, dans l'Église catholique, la touchante et évangélique croyance qui donne à chacun de nous pour aide et gardien , durant le temps de l'épreuve, un membre de la hiérarchie céleste (2).

Oui, mes amis, pour faire de nous quelque chose de grand, digne de son estime et de son amour, Dieu a voulu que les trônes qu'il nous a préparés soient le prix de notre valeur, de nos efforts , et que nul ne soit couronné sans avoir hraventent combattu (3). Avant donc de reléguer Satan et les siens dans l'éternel abîme, où ces ennemis de tout ordre, ne pouvant plus exercer leur fureur au dehors, la tourneront contre eux-mêmes, et ne s'accorderont qu'à s'entre maudire, à s'entre-déchirer ; avant cette époque , dis-je, Dieu leur a permis de tenter les enfants des hommes , mais en bornant tellement leur puissance, qu'ils ne puissent vaincre que ceux qui voudront bien être vaincus.

Vous ne concevez rien, dites- vous, à ces incorrigibles esprits souverainement malheureux, et pourtant souverainement actifs, s'acharnant à vouloir ce qu'ils savent bien être impossible.

Sans prétendre expliquer ce phénomène, qui a sa raison dans les profondeurs de l'être intelligent, lesquelles nous sont peu connues, voici une ou deux réflexions propres à le rendre moins incroyable.

Et d'abord, l'enseignement catholique, tout en affirmant, sur le témoignage de Jésus-Christ et des saints livres , l'éternelle réprobation de Satan et de ses anges, ne nous vous dit pas que leur misère et leurs soufl'rances soient actuellement souveraines, et qu'ils ne puissent pas. goûter quelque horri-

(t) Apocalxpse^ ch. xix, 10.

(2) Cl Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits enfants ; car je vous dis que, dans lescieux, leurs anges voient constamment la face de mon Père. » Saint Matthieu, ch. xviii, 10.

(3) Saint Matthieu, ch. xi, 12 ; — Saint Paul à Timothée, ii» ép., ch. 11, 5.

LEÇON VINGT-TKOISIÈME. 231

ble jouissance dans le mal qu'ils font. Plusieurs passages de rÉcrilure semblent indiquer, au contraire, que leur supplice peut varier d'intensité jusqu'à la fin des temps (i).

L'Église ne nous dit pas, non plus, que Satan et les siens aient, actuellement du moins, la cerlilude qu'ils ne prévaudront jamais contre Dieu. Nulle vérité n'apparaissant dans son vrai jour à ces esprits que leur révolte contre la source de toute lumière a voués aux ténèbres, je serais très-^porlé à croire qu'ils errent en tout, sur tout, et que leur supplice consiste en partie dans un espoir extravagant, sans cesse re-^ naissant, sans cesse confondu. Satan, comme le plus coupable, le plus orgueilleux, doit être aussi à la fois le plus méchant et le plus sot, se prenant éternellement dans ses pièges. De là le litre de Grande Bêle, que lui donne l'Écriture.

Enfin, une triste et dernière preuve de l'existence des démons, c'est leur présence au milieu de nous, leur incarnation palpable dans certains hommes.

On ne saurait le nier : il y a des esprits hors de ligne, qui ne peuvent être médiocres en rien. Coupables d'abord par lâcheté et faiblesse, comme nous le sommes tous plus ou moins, s'ils dépassent certaine limite dans le mal. la rage du mal les saisit. Leur intelligence ne rêve plus que le mal. leur langue ne distille que le mal, leur volonté ne poursuit que le mal, leur cœur ne se réjouit que du mal.

Tels furent les chefs des sectes religieuses ou pbilosophicoirréligieuses. Les erreurs qu'ils proposaient d'abord timidement comme de simples opinions, leur orgueil effréné les transforma en dogmes divins, en croyances absolument nécessaires, dès que le jugement de l'Église universelle les cul placés entre la soumission et l'apostasie. Entraîner les

(i) Telles «ont, entre autres, ces paroles des démons à leur vainqueur : Qu'x a-t-il entre nous et loi, Jésus, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici nous tourmenter avant le temps? — et la prière qu'ils lui adressent de ne pas leur commander d'aller dans l'abime. Saint Matthieu, ch. viii, 29 etsuiv.; — saint Luc, ch. vm, 31.

peuples dans leur révoUe, leur inspirer une haine implacable contre l'Église de Jésus-Christ, les pousser à en abolir jusqu'au dernier vestige, ce fut la pensée fixe de ces Satans de l'esprit.

Tels furent, tels sont encore les infâmes apologistes de la chair, les propagateurs effrontés de son culte. Peu satisfaits de répandre l'infection autour d'eux, ils semblent vouloir asphyxier l'univers. Ils souillent ce qu'il y a de plus saint, de plus sacré parmi les hommes; ils outragent avec fureur, ils couvrent de leur bave immonde les vertus qu'ils ne peuvent corrompre. Ils sont les Satans de l'ordure, les grands officiers de la Grande Bête.

Tels furent, tels sont les chefs des sociétés secrètes, qui, par le but qu'ils se proposent, par les moyens qu'ils emploient, par rârt surhumain avec lequel ils font marcher en bonne intelligence toutes les erreurs, toutes les haines, toutes les ambitions, toutes les cupidités, tous les orgueils, enfin, par le mot d'ordre qu'aujourd'hui ils donnent à haute voix : A bas Jésus-Christ! vive Satan! nous donnent droit de leur adresser, ainsi qu'à leurs séides, ces paroles de l'Évangile : Foiis avez pour père le démon; et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir (i).

Oui, mes amis, comme il y a des hommes qui, par l'innocence de leur vie et leur infatigable ardeur pour le bien de leurs frères, nous offrent l'image vivante du Dieu-charité, de même il y a des monstres à face humaine qui nous font toucher au doigt l'existence du plus ancien, du plus furieux ennemi de Dieu et des hommes.

Reprenons notre histoire.

(0 Saint Jean, ch. viii, 44.

Récit de la tentation et de la chute, — Ses résultats immt'diats. — Appa rilion de Dieu. — Miséricorde qui éclate dans la sentence.

Je VOUS disais, mes amis, que, dans l'assaut que Tennemi doit livrer à l'homme, Dieu n'a rien négligé pour faciliter le triomphe de celui-ci, sans toutefois entraver sa liberté.

Ce n'est pas Adam, c'est la femme, que Satan attaquera, afin que, si elle succombe, le genre humain, frappé dans un membre, trouve encore dans son chef une chance de salut. En effet, Eve, partie de l'homme, n'était pas l'homme. En péchant seule, elle encourait seule la peine du péché. Dans cette hypothèse, Adam aurait obtenu de Dieu, ou la grâce de l'infidèle, ou une autre compagne.

Enfin , la question que le tentateur devra faire à la femme obligera celle-ci à rappeler, avec la défense de Dieu, la peine attachée à sa violation.

— « Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger du fruit de tous les arbres du jardin?» La femme lui répondit : «Nous mangeons du fruit des arbres du jardin; mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin. Dieu nous a défendu d'en manger et d'y toucher, de peur que nous ne mourions. »

A une réponse aussi désespérante pour lui, aussi instructive pour la femme, Satan ne devra opposer que la dénégation la plus blasphématoire, la plus absurde promesse.

— « Vous ne mourrez nullement ; mais Dieu sait qu'au jour que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et que vous serez comme des dieux , sachant le bien et le

mal (i). » C'était dire : Dieu est un imposteur, un envieux, un misérable ennemi du bien de ses créatures.

Ces paroles ne portèrent pas, sans doute , la conviction dans l'esprit de la femme la plus éclairée qu'ait vue le monde ( sauf celle qui, quarante siècles plus tard, répara l'œuvre de mort); mais il y avait déjà infidélité à ne pas les rejeter avec horreur, à ne pas écraser [a tête de l'animal qui avait servi à les proférer. L'esprit d'Eve, ébranlé par lorgueil, parla curiosité et le doute, tombe sous la fascination des sens.

c( La femme donc , voyant que le fruit était bon à manger, agréable aux yeux et délicieux à voir, prit de ce fruit, en mangea, en donna à son mari, et il en mangea (2). »

L'homme, comme l'observe saint Paul, ne fut pas séduit par le^i paroles du tentateur (3); mais, n'ayant pas recouru au Dieu fort, il se trouva faible contre la femme. Et cette terrible faiblesse, en expliquant les affreux débordements d'une passion qui transforma bientôt l'enfant, l'image de Dieu , en une chair servie par une àme (4), justifie la sévérité des règles auxquelles l'Évangile a soumis les rapports de Thomme avec la femme.

Rien ne manquait donc au triomphe de Satan. Il pouvait dire, et sans doute il disait : Cet homme, dans lequel le Créateur s'était plu à symboliser l'universalité des êtres, l'incréé et le créé, Dieu, l'ange, la matière , par la merveilleuse union d'un être intelligent et libre avec une substance inerte et aveugle; cet homme, dont Dieu avait préparé la magnifique demeure par un travail de tant de siècles ; cet homme enfin, dont la dignité semblait devoir éclipser celle de l'ange, puisque c'est au refus d'adorer le Dieu-Homme que je suis redevable de ma perle (5) ; eh bien , cet homme,

(1) Genèse, cli. m, 1 el suiv,

(2) /bid., 6.

(3) F* ép. à Timoth., ch. ii, 14.

(4) « Et Dieu dit : Mon esprit ne demeurera pas éternellement dans l'homme, parce qu'il est chair. • Genèse, ch. vi, 3.

(5) Je fais allusion ici, non à un fait biblique et certaiu,mais à une hypothèse

LEÇON VINGT-QUATRIEME. 2ô5

objet des divines complaisances, je n'ai en besoin que de quelques grossières paroles pour le tourner contre Dieu et le voir tomber à mes pieds. Autrefois, dans tout Féclat de la gloire et de la puissance, je n'ai pu débaucher qu'une faible partie des anges : aujourd'hui , dégradé dans tout mon être, et obligé d'emprunter la forme d'un vil animal, j'ai pu arracher à Dieu l'humanité entière !

En se plaçant à ce point de vue, et en faisant abstraction de bien des circonstances ignorées, qui ont pu aggraver le crime, je vous demande, mes amis , si vous trouvez encore légère une faute commise avec une liberté parfaite , au mépris de toutes les lumières d'une sublime intelligence, et qui, aune horrible ingratitude, à un inconcevable outrage envers Dieu, joignait un hommage à la sagesse et à la bonté de Satan.

— Non certes, et nous sommes tout disposés à dire, avec saint Augustin, que c'est une ruine ineffable^ un péché ineffablement grand {{). Nous ne disputerons donc plus sur la justice du châtiment, ni même sur sa sévérité en ce qui touche les vrais coupables.

— Ce n'est pas assez, mes amis ; je veux qu'en voyant la conduite ultérieure des grands criminels envers Dieu, vous admiriez, comme moi , l'ineffable patience, bonté et miséricorde du juge dont la prétendue rigueur contristait votre âme.

Le crime, à peine consommé, développe ses premiers germes de mort. L'âme, insurgée contre Dieu, est punie par rinsurreclion des sens. On a écouté la Grande Bêle , qui a dit : Désobéissez, et vous serez des dieux! et de dieu que

adoptée par quelques interprètes, savoir, que l'épreuve à laquelle succombèrent les mauvais anges consistait dans l'ordre que Dieu leur donna d'adorer son Verbe éternel leur apparaissant revêtu de la nature humaine, qu'il devait s'unir plus tard. Cette opinion s'appuie, entre autres passages de l'Écriture, sur celui-ci : Quand il {Xa Père éternel ) introduit dans le monde son Fils pre^ mier-né, il dit : Que tous tes anges de Dieu l'adorent. Ép. aux Hébreux j ch. i,G.

(i) Enchirid., ch. xlv.

l'on était, par l'empire absolu de rame sur l'organisme, on sent que l'on devient bête (i). On rougit du désordre; mais, au lieu de l'effacer en recourant à Dieu, seul capable d'en supprimer la cause, on se contente de le voiler (2). Peu importe qu'on soit un animal au jugement du ciel , pourvu qu'on paraisse homme aux yeux de ses semblables.

Vous le voyez déjà, et vous le verrez toujours mieux , le premier effet du péché est d'éloigner prodigieusement de Dieu et de mettre le coupable en marche vers l'athéisme.

Adam et Eve n'allant pas à Dieu, Dieu vient; et, au lieu de s'annoncer par des foudres et des éclairs, il arrive, comme par le passé, sous les dehors d'un promeneur qui a tout l'air d'ignorer l'œuvre de Satan et de ses nouvelles victimes.

Les deux criminels, saisis de terreur, se sauvent, en vrais imbéciles, dans le plus épais du bois. Nouvelle preuve du principe de théophobie que Satan inocule à toute âme qui adhère à sa parole.

Dieu, qui n'attend que l'aveu sincère du mal pour y appliquer le remède, se prête au jeu de ces stupides qui ont cru se dérober à son regard : — « Adam, où es-tu ? »

Plutôt que de mériter le pardon par un aveu si doucement provoqué, le malheureux répond avec une sotte hypocrisie, digne de son nouveau maître :

« J'ai entendu votre voix dans le jardin, et j'ai craint parce que j'étais nu, et je me suis caché. »

^ « iMais qui t'a appris que tu étais nu ? N'est-ce point parce que tu as mangé du fruit défendu ? »

Ces paroles ôtent à la confession ce qu'elle a de plus rude, l'exorde. Elle est désormais facile, inévitable. Écoutez!

« La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a donné du fruit, et j'en ai mangé. »

Vous le voyez, s'il y a un coupable dans cette affaire, c'est

(0 «Et les yeux de tous deux furent ouverts; ils connurent qu'ils étaient nus. » CenèsC) ch. m, 7.

(2) Ibid,

d'abord Dieu, qui a donné à l'homme cette méchante; c'est ensuite celle-ci. L'amour ullra-généreux avec lequel Adam naguère avait cédé aux instances d'Eve pour qu'elle ne restât pas seule sous le glaive de la mort, cet amour a fait place à un bas égoïsme qui dit : Périsse la femme, pourvu que je me sauve !

Dieu s'adressanl à la femme : « Pourquoi as-lu fait cela? — Le serpent m'a trompée, et jai mangé. »

Tout le mal vient donc du serpent, et le Créateur de celte vilaine bête, au lieu de fatiguer de questions impertinentes ces deux pauvres innocents, ferait mieux de sen prendre à son ouvrage et à lui-même.

Cette salanique disposition à se justifier aux dépens de Dieu, Adam et Eve la légueront à leur postérité. 11 y a toujours eu, il y aura toujours, dans les esprits non catholiques, une grande conspiration pour dénaturer la Divinité et l'accuser de tout le mal. On se ravalera volontiers au rôle d'automate , de machine , comme dans le dualisme persanmanichéen, comme dans le fatalisme musulman, et le prédeslinatianisme luthéro-calvinico-janséniste; on consentira même à n'être qu'une forme fantastique, comme dans le panihéisme, plutôt que d'admettre cette vérité si simple : L'homme est devenu mauvais parce quïl lui a plu de 1 être en seloignant de Dieu. Il ne s'afïrunchira du mal qu en faisant elîort pour retourner à la source unique de tous les biens. — Mais continuons.

Contre tant de mauvaise foi unie à tant de perversité. Dieu s'arme de sa patience infinie et de son intarissable amour pour les ingrats, huilant la tendresse de la mère qui, pour consoler l'enfant, frappe la pierre à laquelle il s'est meurtri, il maudit le serpent. Il s'adresse ensuite au véritable tentateur, et il rouvre à l'espérance le cœur des deux coupables par ces consolantes paroles :

« Cette guerre que tu crois avoir terminée à ton avantage, dit-il à Satan , je vais la rallumer entre toi et la femme,

efitre ta race et la siemie; elle t'écrasera la tète, et txi ne pourras menacer que son talon (i). »

Vous le voyez, mes amis, la miséricorde, qui est la bonlé par excellence, s'appliquant à vaincre le mal par le bien {'i)^ précède la justice; elle entre dans l'âme criminelle pour la ranimer et préparer le succès du châtiment , dont le but est de relever le pécheur. La confiance ayant ouvert la porte au véritable repentir qui dit : Seigneur, mes maux sont mon ouvrage; de votre bonté seule j'attends ma guérison ! Dieu applique le remède du châtiment.

Et en quoi consiste ce châtiment d'une prévarication énormissime? Dans un ensemble de misères et de souffrances, entremêlées de tant de plaisirs et d'adoucissements , que l'espèce humaine ne laissera pas de s'éprendre d'un furieux amour pour cette vallée de larmes.

Je multiplierai tes peines, est-il dit à la femme; tu enfanteras dans la douleur , et, en expiation de la coupable influence exercée sur ton mari, tu seras sous sa puissance. Et à l'homme : Parce que tu as désobéi, la malédiction que tu as méritée pour toi , tombera sur la terre : ce ne sera que par le travail et â la sueur de ton front que tu lui arracheras ta subsistance, jusqu'à ce que tu rentres dans la poussière d'où tu as été tiré. C'est l'oubli de ton origine qui t'a perdu : il importe donc de te la rappeler; et puisque ma loi n'a pu te détourner de la mort, il faut que la pensée de la mort te replace sous le frein salutaire de ma loi.

Y a-t-il rien là qui ressente la vengeance d'un maître irrité? Non; et Adam reconnaît si bien le cœur d'un père dans la sentence qui le frappe, que, revenu de ses terreurs, il porte aussitôt un regard d'espérance et d'amour sur cette femme qu'il accusait naguère et semblait livrer à la vindicte divine : plein de foi à la promesse qui lui montre le fruit de vie dans celle qui lui a donné le fruit de mort , il relève

(i) Genèse, ch. m, 15.

(2) Ép. aux Rom., ch. xii,21.

et console son infortunée compagne en la saluant du beau nom de mère des vivants (i).

Par sa révolte contre le principe de Tordre et de toute justice, Adam s'était mis en guerre avec lui-même, avec les créatures. Le premier fruit de sa réconciliation avec Dieu par un sincère repentir est la paix avec lui-même , avec les créatures.

Dieu donne ensuite des vêlements à Adam et à Eve ; et , en les éconduisant de l'Éden sur la terre , théâtre de leur pénitence , il y a tout lieu de croire qu'il leur enseigne les moyens d'adoucir leur exil , comme rattesle le rapide développement des arts nécessaires et même de simple agrément (2).

Maintenant, mes amis, j'espère que ce troisième chapitre de la Genèse , que vous jugiez si contrastant avec les deux premiers et si affligeant pour le caractère de Dieu, vous paraîtra moins déplacé en tête de l'instruction religieuse, comme très-propre à développer dans les hommes deux sentiments indispensables à leur éducation morale : le sentiment profond de la justice divine, pour les détourner du mal ; le sentiment profond de la miséricorde de Dieu, pour les disposer à se délivrer du mal par le repentir.

— Oui , certes, et si le châtiment s'était borné là, nous ne pourrions qu'admirer la modération de la sentence divine. Mais l'extension de la peine à des milliards sans fin d'hommes étrangers au crime, voilà ce qui nous heurte.

— Avant de parler des enfants, disons encore un mol des pères, et faisons-nous une juste idée de cette peine qui vous parait juste dans les coupables, injuste dans leur postérité.

Il ne faut pas s'imaginer que la peine qui suit le péché soit une satisfaction , une jouissance que Dieu se donne , et qu'il se plaise à tourmenter le méchant. En cent endroits de TÉcriturc , Dieu proteste contre celte calomnie , que Salan n'a

(1) Genèse, ch. m, 20. (a) Ibid., c\i. IV, 21.

que trop accréditée parmi les hommes. Plus tard , en vous parlant des préceptes du Décalogue et de leur sanction dans le temps et dans l'éternité, je vous prouverai que la peine du péché est inhérente au péché , est le péché lui-même.

Au fond, quoi de plus facile à comprendre? Qu'est-ce que le péché? Une chute , un écart, un égarement, comme le définit si bien l'hébreu (i) ; c'est-à-dire un acte par lequel la créature intelligente , violant la loi divine , se détourne , s'éloigne de Dieu, et, toujours selon la Bible, lui tourne le dos (2). Or, qu'est-ce que la créature peut trouver en s éloignant de Dieu, source de toute vie, de tout bien? Elle rencontre nécessairement le mal , qui n'est que le défaut du bien; la mort, qui est l'absence de la vie. Le pécheur est donc le seul auteur de son mal , de sa peine. Dieu n'y est pour rien ; et son infinie bonté ne peut pas vouloir que le pécheur ne soit pas malheureux tant qu'il reste dans le péché, c'est-à-dire séparé du vrai bien. Dieu veut rester Dieu, et il ne serait plus Dieu si ses créatures pouvaient trouver la véritable vie en dehors de lui et malgré lui.

Appliquons ces principes aux deux premiers pécheurs. Leur crime était assez grand en lui-même, assez délibéré, assez volontaire, pour les éloigner prodigieusement de Dieu; et leur conduite prouve qu'ils ne voulaient plus voir leur bienfaiteur, leur père. D'après les lois de l'ordre éternel , et sans aucun acte spécial de la justice divine, ce crime devait donc , par lui-même, produire dans Adam et Eve l'horrible dégradation encourue par Satan et ses anges. Cependant il n'en fut rien. Ce péché énorme qui, par son infaillible résultat signalé par la défense divine (3), devait en faire des victimes de 1 éternelle mort, n'a pas d'autre efïet que de les remplir de confusion et de crainte. Pourquoi ? Parce que Dieu

(1) C'est le sens des racines hébraïques, Chaia, Paschah.

(2) Jéréraie, ch. ii, 27 j xxxii, 53.

(3) « Le jour que tu en mangeras{ du fruit prohibé), lu naourras de mort Genèse, ch. ii, 17.

LEÇON VINGT-QUATRIÈME. 2il

voulut bien déroger momentanément aux lois de l'ordre, et suspendre les effets du péché.

Ce n'est pas tout : il veut sauver ces malheureux; et comme il n'y a qu'un moyen pour cela , la franche détestation du péché et un sincère désir de rentrer dans les voies de la justice, nous avons vu avec quelle admirable douceur et patience Dieu s'applique à faire naître cette disposition dans le cœur des coupables.

Qu'aperçoit-on donc dans la sentence divine? Pas même l'ombre de la vindicte, mais une prodigieuse diminution de la peine encourue et une immense miséricorde.

— Oui, monsieur; celle identité de la peine et du péché, dans laquelle nous entrevoyons la réponse péremptoire à une infinité de sottises philosophiques, ne nous laisse plus voir qu'une pitoyable absurdité dans notre complainte sur la punition d'Adam et d'Eve. Au lieu d'infliger la peine , Dieu la commue, l'allège, et d'éternelle qu'elle est, il la rend temporaire, si tant est que les pécheurs s'amendent et persévèrent. Cela est vraiment digne du Dieu des miséricordes. Toutefois, permellez-nous d'observer que l'on peut concevoir une miséricorde encore plus grande : la réintégration pleine et entière des deux coupables dans leur premier état.

— Oui, et la plupart des docteurs catholiques pensent qu'il en eût été ainsi sans la misérable obstination des deux coupables à vouloir se justifier par la dissimulation et le mensonge, au lieu de se replacer dans la justice par une franche confession de leur iniquité. Tout ce que Dieu put obtenir de ces fuyards, ce fut de leur faire espérer le pardon et de les engager à en prendre le chemin par lacceptation volontaire d'une partie des peines attachées à leur crime. Il y a bien des raisons de croire que leur parfaite conversion ne vint que plus tard , à la suite de longues réflexions, et qu'elle fut en partie le fruit de leur soumission aux labeurs de la pénitence. Les rétablir dans toutes les prérogatives extérieures de l'état de justice , sans que la justice eût reconquis son empire dans

2i2 LA SCIENCE t)E LA VIE.

leur âme; les délivrer de ramertiime du péché, pendant qu'ils inclinaient encore furieusement vers le péché, c'eût été probablement là le bienfait d'un sot et d'un aveugle: et vous pensez bien, mes amis, que Dieu n'est ni l'un ni l'autre.

— Nous comprenons cela. Le péché renfermant en soi le mal qui le punit , on ne voit pas trop comment le bonheur, qui exige l'absence du mal , pourrait se concilier avec l'aiTeclion au péché. D'ailleurs, n'y aurait-il pas eu un véritable danger, pour Adam et Eve , à pouvoir dire : Nous avons péché, et que nous est-il arrivé de si fâcheux (i)? Mais Dieu n'aurail-il pas pu leur accorder la grâce d'une conversion parfaite?

— Que Dieu eût pu , non leur accorder (ce qui suppose une demande , un désir), mais leur imposer les lumières et les sentiments d'une âme parfaitement convertie, je le veux ; seulement je vous prie d'observer que, en obligeant Dieu à faire tout pour le bonheur de l'homme, et en autorisant l'homme à n'user de ses facultés que contre Dieu et contre lui-même, on fait de l'homme un automate, et de Dieu un simple mécanicien. C'est ce que Dieu ne veut pas : plein de respect pour notre liberté, principe de notre grandeur, il l'aide sans jamais la détruire.

Oui , mes amis, je vois encore un grand amour dans l'assujettissement où Dieu laisse Adam et sa compagne aux misères et aux souffrances temporelles, celles ci étant le meilleur antidote contre le péché , leur unique, leur souverain mal. En savourant , chaque jour de leur long et laborieux pèlerinage, une partie des amères conséquences de leur révolte, ils apprenaient à la déplorer, à la détester, à éviter jusqu'à l'ombre du mal. L'aiguillon de la douleur, les accablements de la tristesse, les mille contrariétés du dedans et du dehors, inconnues d'eux tant qu'ils furent soumis, reportent sans cesse leur esprit et leur cœur vers Tauteur de tout bien.

(i) Ecclésiastique, ch. v, 4.

Humiliés sans être abattus, ils font enfin la pari de Dieu et la leur : « C'est de vous, Seigneur, que descendent tous les biens dont nous jouissons ^ c'est de vous seul que nous attendons ceux qui nous nvanquent; nous n'avons en propre que le mal. A vous donc toute gloire, toute louange! A nous la confusion et le mépris! » Toute la religion est là. — Donnons un exemple.

Eve va devenir mère. Nulle joie peut-être n'égale la joie de l'épouse qui donne le jour à son premier-né (i). Cette joie a son danger, surtout pour la première des femmes, à qui Satan peut dire : « Tu as fait aujourd'hui sans effort ce que Dieu ne fit autrefois qu'après en avoir délibéré avec son conseil; avais-je tort de te dire qu'en mangeant du fruit défendu lu deviendrais semblable à Dieu? » Mais voilà que les douleurs de l'enfantement, faisant craindre la mort à celle qui donne la vie , la première parole d'Eve, à la vue du premier de ses prodiges, est un cri de reconnaissance et d'amour pour le Père des pères : Cest Dieu qui m'a rendue mère d'un homme (2) !

Il n'y a pas lieu d'en douter, si les deux premiers pécheurs devinrent les deux premiers pénitents et ne négligèrent rien pour tirer profit de leur chute et la rendre profitable à leur postérité, ils en furent redevables au soin que Dieu eut de leur laisser le meilleur contre-poids aux atlrails du péché, la souffrance, la perspective incessante de la mort ! Où notre aveugle délicatesse ne voit que rigueur, la raison aperçoit un grand bienfait, \\\\ trait d'amour digne de l'Être infiniment bon, qui s'effraye peu de nos souffrances d'un instant, assaisonnées par lui de mille consolations, pourvu que, par notre fidélité à sa loi, nous lui permettions de nous associer à ses éternelles jouissances.

Où Irouve-t-on, dites-moi, l'amour véritable, sage, intelligent? Est-ce dans la sotte mère qui, de peur de voir pleu-

(i) Sain! Jean, ch. xvi,21.

(3) Genèse, ch. iv, 1.

rer son enfant envahi par la gangrène , le dorlote dans ses bras; ou est-ce dans le médecin qui, écartant cette folle, fait pousser quelques cris à l'enfant et l'arrache à la mort ?

En voilà assez pour le moment. A la leçon suivante, j'attends, mes amis, vos plaintes sur le sort de la famille adamique, et nous verrons si Dieu, tant miséricordieux envers le père, a cessé de l'être envers les enfants.

LEÇON VINGT-CINQCIÈME. 245

Réponse aux objections sur les conséquences éternelles du péché originel. — Principes de la tholéogie catholique sur le sort des enfants morts sans baptême, des infidèles non évangélisés, et sur les moyens de salut offerts à tous les hommes.

— En faisant la revue de nos objections, nous avons observé, monsieur, que, par une manœuvre assez adroite, vous avez encloué, avant le feu, quelques-unes de nos batteries. Après la chaleureuse apologie que vous avez faite des souffrances, il ne faut plus songer à dérouler le hideux tableau des misères humaines; car vous nous diriez : Admirez l'amour divin qui laisse les hommes en proie à tant de tourments, afin qu'ils évitent les tourments éternels. Si ces malheureux s'obstinent dans le mal, à eux seuls la honte et les suites d'une telle folie ! A Dieu la gloire d'avoir voulu les en affranchir !

Cependant le gros de la difiîculté reste. Supposé que nos misères dans le temps n'aient rien de trop indigne d'un Dieu vraiment bon, il n'en est pas de même de l'horrible spectacle que l'Église nous montre dans l'éternel séjour de toutes les douleurs. Que penser à la vue de milliards sans fin de nos semblables, condamnés aux rages d'un éternel désespoir, les uns (comme les enfants mortssans baptême) pour avoir perdu la vie avant d'en avoir abusé, les autres (tels que les infidèles non évangélisés) pour avoir ignoré l'usage qu'ils en devaient faire ! L'horreur d'une telle conséquence nous révolte contre le principe d'où elle découle, et nous disons : Ou le péché originel n'a pas les suites que l'Église lui attribue, ou il n'est (ju'une horrible fiction.

— Avant tout, mes amis, voudriez-vous bien me dire où, quand et comment l'Église catholique vous a fait cette affreuse confidence, que les enfants morts sans baptême et les païens sans instruction sont en proie aux rages du désespoir et aux flammes éternelles de l'enfer ? Quant à moi , qui , depuis bientôt trente ans, étudie avec un vif inférêt les enseignements de l'Église, d'abord pour mon édification, ensuite pour celle de mes frères, non-seulement je n'y ai rien vu de semblable, mais j'ai la conviction d'y avoir vu le contraire.

Que voulez-vous ? A l'instar des quatre-vingt-dix-neuf centièmes des incrédules, vous aurez été dupes de la parole de Vautre, du grand calomniateur de Dieu, de Jésus-Christ et de son Église. Au lieu d'aller au pied d'une des trois cent mille chaires publiques où l'Église expose ses croyances, vous aurez mieux aimé consulter ses plus violents ennemis. Et ces hommes, qui tous veulent faire église et dater la vérité du jour de leur premier rêve, n'auront pas manqué de vous peindre la grande mère des vivants, la puissante éducalrice du monde, comme une vieille folle, une orgueilleuse et impitoyable marâtre , qui damne et jette au feu éternel tout homme qui n'a pas eu le bonheur de pendre à sa mamelle.

C'est ce que fît Rousseau dans son Emile, c'est ce que fait encore sa famille rationaliste, héritière de son orgueil, de ses antipathies, sans letre de son talent, toujours réduite à emprunter l'éclatante parole de l'éloquent menteur, quand elle veut endimancher des sottises séculaires et réchauffer de vieilles calomnies. Les plus honnêtes d'entre ces messieurs, n'osant plus nous accuser, contre l'évidence des faits, délivrer aux flammes éternelles les malheureux privés de nos croyances, ne laissent pas que de prouver très-doctement, comme fait M. Pierre Leroux, que nous devons absolument brûler, malgré que nous en ayons, les païens involontaires (i).

(i) « Le christianisme n'a commencé à exister que depuis dix-huit cents ans ; que ferez-vous donc de toute l'humanité antérieure? Que failes-vous de tant de peuples réputés sages? Que failes-vous des pieux contemplalifs de Pinde? Que

Qu'est-ce que cela prouve, mes amis? Cela prouve ce que je vous disais plus haut, qu'il y a dans les disciples de Vautre un malheureux besoin de mentir, de calomnier Dieu, de dénaturer les nobles et consolantes doctrines que Jésus-Christ a révélées au monde, et de transformer eu idiots et en monstres ceux qui ont le bon sens d'y croire. En somme, cela prouve ce que l'on prétend nier, le fait de la corruption originelle, soit notre pente naturelle au mal, notre aversion de Dieu, notre prédilection pour le faux.

— La semonce est un peu rude, sans être imméritée. A vrai dire, sur ce point comme sur d'autres, nous avons pu trop juger TÉglise sur la parole d'autrui, ce qui est impardonnable, puisque nul enseignemenln'a pris autant de moyens de publicité que celui de l'Église. Cela confirmerait ce que vous nous avez dit touchant l'autorité enseignante, que les hommes sont tous, degré ou de force, sujets à l'enseignement d'autrui, et que l'autorité qu'ils dénient à l'Église universelle, ils l'accordent souvent au premier butor qui leur parle. Toutefois , comme nous n'avons jamais promis fidélité à l'erreur, nous ne demandons pas mieux que d'être éclairés; et s'il nous résulte que l'Église n'a jamais condamné aux flammes éternelles les deux classes d'innocents dont nous avons parlé, nous aurons fait un grand pas vers notre sainte mère.

— D'abord, je vous prie de croire, mes amis, que jamais personne dans l'Église, ni pape, ni évèque, ni concile général, ne s'est attribué le droit de juger les âmes et de les envoyer au ciel ou à l'enfer. L'Église laisse celte terrible mission au juge suprême des vivants et des morts, à celui qui.

fai(cs-voii« des vertueux Romains? Que failes-vou8 de Pylhagore, de Socralo, de Platon? Leur àme a-t-clle péri ? Vous n'oseriez le dire, car vous détruiriez |)arl;Mo dogme de riininortalilé de l'Ame. Se sont-ils sauvés eux-mêmes par les seules forces <le la nature humain»'? Vous n'oseriez le dire non plus, car vous délrniricz parla le dofjme essentiel, selon vous, de la mission divine de Jésus. Vous êtes donc invinciblement ohlijés de les reK'{îucr en enfer. -> M. P. Leroux, cité et Irôs-bicn réfuté par M. l'abbé .\clorie .De ron'ffine et de la réparation du mal. Lyon. 1840. ch. iv.

connaissant toutes les allures de noire pensée et de notre cœur, est seul capable de rendre à chacun selon ses œuvres (i).

Quelle est sa fonction, à elle? D'enseigner à tous la loi qui, en nous délivrant du mal, nous conduira à la vie éternelle, et de nous administrer tous les secours utiles ou nécessaires pour Taccomplissement de cette loi.

Sommes-nous fidèles à ses exhortations, au moins au dernier jour, elle nous dira avec une sainte confiance qui nous pénétrera de joie, alors que tout sera en deuil autour de nous : Partez^ âme chrétienne !

A-t-on le malheur de mépriser sa voix, et, peu content de cela, veut-on afficher ce mépris et le propager; de corrompu devient-on corrupteur, empoisonneur des âmes, l'Église fera entendre de salutaires menaces, s'armera peut-être du glaive de rexcommunicalion pour faire rentrer le coupable en luimême et en rendre le contact moins dangereux ; mais, mourùt-il sous le poids de la sentence, elle se gardera bien de le compter au nombre des réprouvés. Elle enseigne ce qu'il lui a été ordonné d'enseigner, à savoir, que lame sortie de ce monde dans l'inimitié de Dieu ne jouira jamais de l'amitié de Dieu. Mais elle ignore ce qui se passe entre Dieu et sa créature aux derniers moments de l'épreuve 5 et comme elle n'a jamais la certitude de l'impénitence finale d'aucun homme, elle ne veut pas que nous désespérions du salut d'aucun.

Ce charitable silence sur le sort éternel de ses plus ardents ennemis suffirait seul pour démentir les sentiments que l'on prête à l'Église au sujet des enfants morts sans baptême et des païens privés des lumières évangéliques.

Sa doctrine sur la destinée des premiers est toute dans les paroles de Jésus-Christ à Nicodème : « En vérité, en vérité je vous le dis : A moins de renaître de l'eau et de l'esprit, nul ne peut entrer dans le royaume de Dieu (2). » L'exclusion

(1) Ép. aux Romains, ch. ii, 6.

(2) Saint Jean, ch. m, 3-5.

du ciel, la privation du bonheur inexprimable attaché à la vue claire de Dieu et à sa parfaite possession, voilà tout reiTet qu'elle attribuée lasouillure originelle dans les enfants qui n'en ont pas été purifiés par le sacrement de régénération. Ce malheur est assez grand sans doute pour que tout chrétien déplore le sort de ces pauvres exilés et ne néglige aucun moyen d'en diminuer le nombre.

Mais ces exilés ont-ils ou n'ont-ils pas la conscience de leur malheur? Leur existence est-elle, comme l'existence que nous a léguée Adam, un mélange de biens et de maux plus que tolérable, pour ceux surtout qui n'auraient pas l'idée dun état meilleur^ ou les biens y jouissenl-ils d'une telle prépondérance, que, par l'exemption des souffrances physiques et morales, la vie de ces exilés soit la plus heureuse que l'on puisse goûter en dehors de 1 éternelle patrie? C'est sur quoi l'Église n'a rien défini, laissant le champ libre aux opinions qui ne blessent en rien son dogme sur la nécessité du baptême d'eau, de désir ou de sang pour entrer au ciel (i).

Des quatre principales opinions sur ce sujet, qui ont eu vogue dans les écoles catholiques, la plus rigoureuse, celle qui soumet à des souffrances positives et sensibles les enfants non régénérés , permet toutefois d'affirmer que leur existence est préférable" au néant. Généralement abandonnée, comme moins conforme à Tidée que l'Évangile nous donne de la bonté de Dieu et des peines de la vie future, lesquelles nous sont partout représentées comme le résultat de nos transgressions personnelles et volontaires (2), cette opinion

(r) « L'on a (onjoiirs cru dans l'Église que la fol, jointe an désir du baplérae, peut tenir lieu de ce sacrement, lorsqu'il y a impossibilité de le recevoir; on n'a jamais douté du salut des catéchumènes morts sans avoir pu obtenir celte grâce. On a jugé encore que le martyre opérait le mémo effet à l'égard de ceux qui mouraient pour Jésus-Christ; c'est dans cette croyance que l'Église rend un culte aux. saints intiocenis... Conséquemment les théologiens distinguent trois espèces de l)a|)lème, savoir: celui de désir, haptismus fîaminis; celui de sang ou le martyre, baptismus sanguinis, el le baptême d'eau. ■ Bergier, Dict. théol.y art. Baptême.

(a) Entre autres raisonnements, les défenseurs de la première opinion font ce-

a fait place à trois autres. L'une, supprimant les peines physiques pour lésâmes coupables du seul péché originel ; l'autre, les exemptant de la souffrance morale résultant de l'idée qu'elles ne verront jamais la face de Dieu -, ces deux opinions, dis-je, ont préparé le succès de l'opinion du cardinal Sfondrati, accordant à ces âmes la jouissance d'un bonheur naturel.

Vainement quelques illustres prélats, parmi lesquels Bossuet, signalèrent-ils cette nouveauté au jugement du saintsiége et du clergé de France; vainement les jansénistes, jaloux de défendre le Dieu dur et impitoyable qu'ils avaient façonné à leur image, appelèrent-ils les foudres de l'Église sur cette prétendue impiété pélagienne. L'opinion de Sfondrati, reconnue moins nouvelle qu'on ne disait, et sortie intacte de l'examen, a pris rang parmi les opinions orthodoxes, et rien ne nous empêche de l'adopter comme telle (i).

En partant de cette consolante et plausible hypothèse, et du fait très-bien établi par les tables de mortalité, que près de la moitié des hommes meurent avant l'âge de huit ans, vous voyez, mes amis, qu'on arrive à cette conclusion : L'Église permet à tous ses enfants de penser que la moitié des hommes privés des lumières chrétiennes est exempte des tourments de l'enfer.

— Certes, voilà un grand coup porté au dogme cruel de l'intolérance, que, dans sa candeur philosophique, Rous-

lui-ci : « Jésus-Christ, parlant du jugement dernier, ne fait mention que de deux places : de la droite, où sont les justes trouvés dignes de la vie éternelle, et de la gauche, où sont les méchants condamnés au feu inextinguible. Les enfants non baptisés ne peuvent être à la droite, ils seront doue à la gauche et iront au feu éternel; tout ce qu'on peut leur accorder se réduit à un allégement. » — Pauvres raisonneurs, au lieu de regarder à droite et à gauche pour découvrir ceux qui n'y sont pas, recueillez-vous un peu et écoutez la sentence

du juge ! Jllez, maudits, au feu éternel Car J'ai eu faim, et vous ne

m'avez pas donné à manger; f ai eu soif, etc., etc. 11 est évident que ce reproche est inapplicable aux enfants : pourquoi donc faire peser la sentence sur ceux que l'accusation n'atteint pas?

(i) Voy. l'ouvrage cité plus haut : De l'origine et delà réparation du mal, liv.i,ch. v.

seau aurait bien pu rêver et imputer à l'Église, pour se donner le mérite de le combattre. Il ne nous reste plus qu'à voir sortir des flammes les infidèles que cet honnête homme vous accuse de condamner au feu, parce qu'ils n'auraient pas connu le mystère d'un Dieu né et mort il y a deux mille ans, à l'extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, etc.

— Quant à ces infidèles, dont l'infidélité est purement négative et involontaire, l'Église s'abstient de les condamner comme de les absoudre, les abandonnant au jugement du Dieu des miséricordes. Obligée de prêcher la parole de vie aux hommes qu elle trouve sur le chemin de l'épreuve, elle n'a pas à s'occuper de ceux qui arrivent au terme sans avoir pu entendre sa voix.

Cependant, si vous insistez, elle vous répondra, par ses légitimes organes , « que , dans le jugement de Dieu , il y aura une différence infinie entre un païen qui n'aura pas connu la loi chrétienne, et un chrétien qui, l'ayant connue, y aura intérieurement renoncé; et que Dieu, suivant les ordres mêmes de sa justice, traitera bien autrement l'un que l'autre. On sait assez qu'un païen, à qui la loi de Jésus- Christ n'aura point été annoncée, ne sera pas jugé par cette loi, et que Dieu, tout absolu qu'il est, gardera avec lui cette équité naturelle de ne pas le condamner pour une loi qu'il ne lui aura pas fait connaître (i). »

Voilà ce que les ministres de l'Église ont constamment répondu sur cette question, où Rousseau et ses copistes prennent plaisir à leur prêter des absurdités. El ces idées étaient si vulgaires du temps de Bourdaloue, qu'il a pu se servir de cette expression : On sait assez.

Et observez que, en cela, les docteurs de l'Église n'ont pas opiné de leur propre fonds ni d'après l'idée générale que rÉvangile nous donne de la justice et de la bonté divine. Ils

(i) Bourdaloue, Sermon sur le jugement dernier, l'« partie.

n'ont fait que répéter les principes posés par saint Paul dans le deuxième chapitre de son Epitre aux Juifs de Rome.

Le docteur des nations expose d'abord la loi générale de l'éternelle justice, qui veut que l affliction et l angoisse pèsent 5wr toute âme d'homme qui fait le mal, du Juif d'abord (comme instruit parla loi révélée), et ensuite du Grec (qui n'est instruit que par sa conscience ) ^ et que la gloire, l'honneur, la paix soient à quiconque opère le bien, d'abord au Juif, ensuite au Grec, attendu que Dieu ne fait pas de différence entre les personnes; car tous ceux qui auront péché sans la loi périront sans être jugés par la loi; et tous ceux qui auront péché sous la loi seront jugés par la loi. Et il déclare ensuite disciples de la loi, et dignes des récompenses qu'elle promet, les gentils qui, n'ayant pas reçu la loi, font naturellement, d'après le témoignage de leur conscience, les œuvres de la loi., qu'ils trouvent dans leur cœur (i).

En somme, l'Église a toujours enseigné que Dieu rendra à chacun selon ses mérites ^ qu'il jugera les hommes, non d'après la règle absolue du bien et du mal, connu de lui seul, mais d'après les lumières qu'ils auront eues et qu'ils auront pu et dû avoir; et que, en plaçant les pécheurs en face d'eux-mêmes.^ il obtiendra de leur bouche leur propre condamnation (2).

Rien là qui ressente la cruauté et l'injustice. Reste seulement la question, pourquoi Dieu a distribué inégalement ses lumières; mais je pense, mes amis, que vous en comprenez la parfaite impertinence.

— Oui; la justice envers tous une fois sauve, nous ne trouvons pas mauvais que Dieu jouisse de la très-innocente liberté, que nous voulons pour nous-mêmes, de prendre son bon plaisir pour règle et mesure de ses dons.

Vous avez jusqu'ici assez bien prouvé que nos ergoteries philosophiques contre le dogme du péché originel ne sont

(0 Ép. aux Romains, ch. n, 9 et suiv. (2) Ps. xux, 21 ; — saint Luc, ch. xix, 22.

que pure ignorance de la doctrine de l'Église; mais l'Église n'y aurait-elle point donné occasion par sa fameuse maxime : Hors de moi point de salut! Nous serions bien aises de savoir comment vous conciliez ces terribles paroles avec vos opinions orthodoxes sur le sort des enfants non régénérés et des païens involontaires.

— Rien de plus facile, mes amis, quand on entend cette maxime dans le sens de l'Église, et non dans le sens de ses calomniateurs.

Observons d'abord que par ce salut qu'on ne peut obtenir hors de TÉglise tous les catholiques entendent, non la simple exemption des tourments de l'enfer, et une existence wa^wre//eme?i^ heureuse , mais le bonheur suprême, sans mesure et sans limites , acquis par une intime et éternelle union avec Dieu. Ce bonheur est si grand . aux yeux du chrétien et même de tout esprit connaissant quelque peu le sens attaché au mot Dieu, que tout bonheur goûté en dehors de Vintuition claire et directe de l'Être divin est compté pour rien, est relativement un étal de misère. Il n'y a donc de sauvés, en style chrétien, que les bienheureux admis à voir Dieu face à face. Tous les autres, si peu malheureux qu'ils soient, si heureux qu'on les suppose, n'en sont pas moins réprouvés, damnés, perdus^ attendu que ce qu'il y a de principal dans la réprobation, la damnation, c'est la privation de la vue de Dieu. Mais nous avons déjà dit que la peine inhérente à celte privation, la peine du dam, sera proportionnée à l'abus des lumières, nulle par conséquent dans l'enfant non baptisé mort avant l'âge de raison, extrêmement mitigée dans le païen peu instruit, etc. Maintenant exposons le véritable sens de la maxime : Hors de l'Église point de salut!

Vous aurez souvent lu et entendu de belles tirades sur l'humeur envahissante de l'Église et son insatiable ambition. On n'a rien dit de trop. En effet, ce ne sont pas seulement les générations actuelles et à venir que l'Église entend ré-

duire sous sa main , comme nn hérilage dévolu à Jésus- Christ, son époux ; ce sont encore toutes les générations humaines depuis Adam jusqu'à nos jours. Il est vrai qu'elle fait un triage, laissant à Satan ses fidèles, c'est-à-dire les hommes qui, ayant vécu dans l'iniquité, sont morts dans l'impénitence. Déduction faite de ces étrangers, dont le nombre n'est connu que de Dieu, elle revendique comme siens, en sa qualité de mère des vivants et de société des enfants de Dieu, tous les hommes qui par l'innocence, soit conservée, soit réparée, sont sortis de ce monde en paix avec le Père céleste, depuis l'innocent Abel jusqu'à l'enfant baptisé ce matin et déjà envolé aux cieux.

Vous me demanderez sans doute comment l'Église, fondée par Jésus-Christ, a pu exister avant Jésus-Christ. Je vous répondrai que Jésus-Christ n'a pas tiré du néant l'Église, mais qu'il l'a perfectionnée, agrandie, lui a donné une nouvelle forme et cette organisation ministérielle qu'elle conservera jusqu'à la fin des temps. Tel a toujours été l'enseignement des docteurs, parmi lesquels je ne vous en citerai que deux, l'aigle d'Hippone et l'aigle de Meaux.

« Ce qu'on appelle maintenant religion chrétienne , dit saint Augustin, existait chez les anciens, et n'a jamais cessé d'exister depuis l'origine du genre humain, jusqu'à ce que. Jésus-Christ lui-même étant venu en la chair, on a commencé à appeler chrétienne la vraie religion qui existait auparavant (i). »

« Quelle consolation aux enfants de Dieu ! s'écrie Bossuet. mais quelle conviction de la vérité , quand ils voient que d'Innocent xi. qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Église, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres, d'où, en reprenantles pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse, de là jusqu'aux patriarches et

(i) Rétracta (ions j liv. i, ch. xiii.

LEÇON VlNtiT-ClNQUlÊME. :iôo

jusqu'à l'origine du monde! Quelle suite! quelle Iradilion! quel enchaînement merveilleux ! Si notre esprit naturellement incertain, et devenu par ses incertitudes le jouet de ses propres raisonnements, a besoin, dans les questions où il y va du salut, d'être fixé et déterminé par quelque autorité certaine, quelle plus grande autorité que celle de l'Église catholique, qui réunit en elle-même toute l'autoritédes siècles passés, etlesanciennes traditions du genre humain jusqu'à sa première origine! Ainsi, la société que Jésus-Christ, attendu durant tous les siècles passés, a enfin établie sur la pierre, et où saint Pierre et ses successeurs doivent présider par ses ordres, se justifie elle-même par sa propre suite, et porte dans sou éternelle durée le caractère de la main de Dieu (i). »

Vous le voyez, mes amis, toutes les objections de Rousseau et de son école sur Finsuflisance des moyens de salut offerts aux hommes de bonne volonté dans tous les âges, s*évanouissent devant celle immensité de l'Église.

Observons, en effet, que, pour les temps qui précédèrent la venue du Messie, la loi de Moïse, donnée par Dieu à la nation juive, comme un prélude de la grande révélation chrétienne, n'obligeait pas les autres peuples, même ceux qui la connaissaient. Rien n'empêchait donc les gentils doués d'un cœur droit de Fnarcher dans les voies du salut, restant fidèles aux lumières de leur raison et de leur conscience, secondées par la tradition universelle sur l'unité du Dieu créateur, l'existence d'une vie à venir et l'attente d'un grand médiateur^ tradition que nous retrouvons partout, au sein même des plus épaisses ténèbres de lidolàlrie.

A ces moyens généraux la F^rovidence divine en ajouta une infinité d'autres, relatifs aux circonstances, aux besoins et aux dispositions de chacun. En cent endroits les livres saints nous montrent la Sagesse éternelle, soit le Verbe qui, en prenant chair plus lard, couvrira le monde de ses en-

(i) IJist. univers^ ii<= partie, ch. x.xxi.

voyés; ils nous le montrent, dis-je, préludant à l'évangélw sation universelle par l'empressement extrême qu'il met à se révéler à ceux qui l'aiment, à prévenir leur moindre désir, à leur épargner le chemin, en accourant avec joie au-devant d'eux , en allant avec une sollicitude infinie à la recherche de tous ceux qui sont dignes de lui (i). Ce Verbe, la splendeur de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu et l'image de sa bonté, nous le voyons remuer, renouveler le monde, attirer à lui, au milieu des nations, les âmes saintes^ en faille des amis de Dieu^ des pro^ phètes (2). Enfin ce Verbe, épris de l'amour des âmes faites à son image, emploie toutes les ressources de sa sagesse, de sa bonté, de sa patience, pour détourner les nations du mal, pour leur faire sentir la vanité des idoles et les ramener à la connaissance, au culte du vrai Dieu (3).

Par là l'Écriture nous fait assez comprendre que, avant lé grand jour de l'Évangile , Dieu n'a laissé dans l'ignorance invincible de la voie du salut aucune âme vraiment droite et désireuse de la lumière. Quoique les écrivains sacrés aient rarement occasion de parler des serviteurs de Dieu parmi les gentils, ils ne laissent pas néanmoins de nous y montrer des âmes admirables ; et certes , il est permis de croire que le nombre en fut grand, surtout quand, au sein de la corruption la plus profonde , nous découvrons dans l'armée romaine deux officiers, dont l'un par la vivacité de sa foi émerveille Jésus-Christ (4), dont l'autre, avant de savoir qu'il y a un Évangile, fait de sa famille une société de fervents adorateurs du vrai Dieu, et un beau modèle de la charité chrétienne (5).

Quant aux temps qui ont suivi la promulgation de l'Évan-

(lY Sagesse, ch. vr, 13 et suiv.

(î)Ibid., ch. VII, 26, 27.

(s) Tbid., ch. xr, xii, xiii, xiv.

(4) « En vérilé, je vous dis que je n'ai pas trouvé, même en Israël, une si grande foi.» Saint Mallh., ch. viii, 10. — Ces paroles et celles qui suivent semblent prouver que le centenî'er était gentil.

(5) Le centurion Corneille, Jetés des apôtres^ ch. x, 1 et suiv.

gile, l'Église a constamment tenu pour ses enfants, animés de son esprit et participant à sa vie, bien que privés de sa communion extérieure :

1° Tous les enfants dûment baptisés dans le schisme . l'hérésie et parmi les infidèles , de sorte qu'elle ne souffre pas le doute sur leur salut, s'ils meurent avant de se rendre coupables d'une faute mortelle (ce qui est le sort de près d'une moitié de ces innocents);

2° Tous les adultes schismatiques et hérétiques qui , ignorant la coupable séparation opérée par leurs ancêtres, vivent dans l'observation des commandements de Dieu , et accordent de bonne foi aux ministères religieux qu'ils trouvent établis, l'obéissance qu'ils rendraient à l'Eglise véritable, si elle leur était connue;

3° Tous les hommes droits et vertueux parmi les infidèles qui, nayant jamais entendu parler de lEvangile, sont dans la même condition que les genlils avant l'avènement de Jésus-Christ, pourvu que, fidèles aux lumières que Dieu leur donne, ils s'abstiennent de l'idolâtrie , du mal que la conscience leur reproche, et que , au moins une fois en leur vie, ils suppléent au baptême et aux autres conditions de salut qui pourraient leur manquer, par un acte de parfait amour de Dieu (i).

Quels sont donc les hommes que le catholicisme exclut du ciel par cette maxime : Hors de l'Église point de salut? Ceux qui veulent bien s'en exclure eux-mêmes, à l'exception des enfants non baptisés. Ce sont d'abord , en commençant par les moins coupables, les infidèles qui , en résistant aux lumières de leur raison et aux inspirations de leur conscience, se rendent indignes de lumières plus grandes que Dieu leur

(i) L'acte de charité parfaite implique, en effet, selon les théologiens catholiques, tout ce qu'il faut pour affranchir du péché et réconcilier l'âme avec Dieu : la déteslalion souveraine des péchés connus ou inconnus; la volonté d'observer toutes les lois de Dieu, et de prendre tous les moyens qu'il a établis pour la sanclitication de l'homme. Comme le dit saint Paul, la plénitude de la loi se trouve dans la charité. Ép. aux Rom.^ ch. xiii, 10.

donnerait. Ce sont ensuite les infidèles qui , pouvant connaître la vraie religion, refusent de s'en instruire , ou qui , instruits, refusent de l'embrasser. Ce sont, en troisième lieu, les scliismatiques et hérétiques qui , travaillés de doutes sur la vérité de leur religion , négligent de s'éclairer.

Ce sont surtout ceux qui, nés au sein de la lumière catholique, en détournent leur regard, et dont l'Église a bien le droit de dire avec Jésus-Christ :

c( Si je n'étais point venu et que je ne leur eusse point parlé, ils ne seraient point aussi coupables; mais maintenant ils sont sans excuse dans leur péché... Si je n'avais pas fait sous leurs yeux des œuvres que nul autre n'a faites, ils n'auraient pas le péché qu'ils ont; mais maintenant qu'ils les ont vues, ils n'ont que de la haine pour moi et mon Père (i). »

Vous le voyez, mes amis, l'Église, fondée dès l'origine du monde pour sauver tous les hommes de bonne volonté ^ ne damne personne par cette maxime : Hors de moi point de salut; mais, au nom du Dieu trois fois saint, elle nous avertit d'une chose éminemment raisonnable : // ny a point de place au ciel pour les mauvais sujets.

(i) Saint Jean, ch. xv, 22, 24.

De IMnfliience du péché originel et de ses suites sur le salut des hommes. — Preuves de notre dégradation. — Que la mort n'est pas une condition de la nature humaine. — Sentiment de rimmortalilé primitive.

Je crois avoir satisfait, mes amis, à votre principale objection contre le péché originel : rélernelle perle de la grande majorité du genre humain.

En parlant des enfants non régénérés, dont le sort n'est imputable qu'à la souillure originelle, nous avons vu que rien dans l'enseignement de l'Église ne nous oblige i regarder leur condition comme mauvaise en soi. Leur malheur, certainement immense, puisque c'est la perte d'un bien infini, ne consiste néanmoins que dans la privation d'un bonheur surnaturel, que Dieu ne doit à aucune créature, qu'il pouvait refuser à toutes, sans être accusé d'indilïérence pour leur bonheur. Celle privation, qui ne produit le supplice du désespoir que pour les âmes qui l'ont volontairemenl encourue, ne sera probablement ni connue ni ressentie de ces enfants. Leur sort étant préférable à celui d'une infinité d'hommes possibles qui n'existeront jamais, ils auront toujours lieu de bénir l'auteur de leur existence. Demander pourquoi Dieu ne leur accorde pas un plus grand bonheur, c'est demander pourquoi Dieu prive de tout bonheur tant d'hommes qu'il laissera éternellement dans l'ordre des êtres purement possibles : c'est s'attaquer à la liberté divine et tomber dans l'absurde.

Quant aux hommes à qui le Maître de la vie en accorde assez pour qu'ils parcourent la carrière de l'épreuve, ils dé-

cident eux-mêmes de leur éternelle destinée ; s'ils se perdent, c'est qu'ils le veulent. Dieu ne les exclura pas de sa face, parce qu'ils auront péché dans Adam, mais parce qu'en imitant Adam dans son péché, ils ne l'auront pas imité dans sa pénitence.

— Oui, mais dans l'état d'ignorance et de dégradation morale où sont la plupart des hommes, surtout les infidèles, peuvent-ils ne pas pécher; et une fois pécheurs, peuvent-ils bien faire pénitence?

— Que les infidèles ne puissent pas éviter une foule de fautes qui n'ont le caractère de péché que pour ceux qu'éclaire l'Évangile, je vous l'accorde; mais ces fautes ne leur seront pas imputées. Dieu ne les condamnera que pour le mal qu'ils auront fait au mépris de leur conscience ; et ce mal, connu comme mal, ils ont certes le pouvoir de l'éviter ; et, ce mal une fois commis, ils peuvent le délester et prendre la résolution de ne plus le commettre, comme la conscience les y invile par le cri du remords.

Et ici je n'entends point parler seulement du pouvoir absolu qu'a toute âme humaine, en vertu de son libre arbitre, de résister au mal qu'elle connaît, si irrésistible que paraisse la tentation ; mais, usant de la liberté que l'Église me laisse, j'incline très-fort à croire que, par l'abondance des secours intérieurs, la miséricorde divine supplée, pour les infidèles, au défaut des moyens extérieurs de salut. Je n'ignore pas que des théologiens de grand renom se sont montrés fort parcimonieux en matière de grâces, réduisant la part des infidèles à une bien faible légitime; mais je sais aussi que Dieu a placé le trésor de sa grâce, non dans l'écriloire des théologiens, mais au cœur de V Agneau immolé par l'amour dès l'origine du monde (i), et dont le sang n'a pas attendu son effusion réelle au Calvaire pour faire éprouver à toutes les générations humaines sa vertu purificatrice.

(t) yépocalxrêe, ch. xiii, 8.

Je pense donc que, à l'aide de lumières et d'inspirations individuelles, bon nombre de païens ont pu acquérir et ont réellement acquis le degré de vertu nécessaire pour recevoir J'élernelle couronne, et que ceux qui en seront privés ne pourront imputer à Dieu ni au péché originel leur ignorance et leur corruption, lesquelles, tout en atténuant leur sentence, n'en seront pas moins l'effet de leur résistance aux premières motions de la grâce. A ceux qui désireraient la preuve de cette évangélisation intérieure que j'admets pour les infidèles, je pourrais citer, outre cent passages de TÉcriture, une multitude de faits observés par nos missionnaires chez les infidèles, faits que Tertullien et autres écrivains des premiers siècles opposaient déjà, aux païens de leur temps, comme des iémoignages d'une âme naturellement chrétienne; mais je préfère m'en référer aux données générales du christianisme.

Dieu, nous affirmant en mille endroits du livre des Rêvétalions, quil veut le bien, le salut de toutes ses créatures; que, loin de se réjouir de la mort du pécheur, il ne désire rien tant que de le voir revenir à la vie, on peut être certain qu'il ne fait entrer personne dans la carrière de l'épreuve sans lui donner les moyens d en sortir victorieux. 11 proportionne donc toujours la tenlalion à la mesure des forces de chacun, comme dit saint Paul, afin que nul ne puisse lui attribuer sa perte (i).

— Nous ne contesterons pas cela; mais, parce que le péché originel ne damne directement aucun adulte, il n'en est pas moins vrai qu'il a exercé, qu il exerce encore et exercera

(i) a Dieu esl fidèle, il ne souffrira pas que vous soyez (entés au delà de tos forces : mais avec la tentation, il vous donnera les moyens de la soutenir. » Saint Paul aux Con'nth., i'« Ép., ch. x, 13. - « Ne dis pas : Le Seigneur est cause que je suis tombé ; car il n'a que faire des hommes impies. » Ecciésiasiique, ch. xv, 12. — « Quand quelqu'un est tenté (incliné au mal), qu'il ne dise point : Je suis tenté de Dieu; car Dieu ne peut être tenlé par le mal, et aussi ne lente-t-il personne ; mais chacun esl tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise. • Saint Jacques, Épîl., cli. i, 13, U.

26a LA SCIENCE DE LA VIE.

la plus pernicieuse influence sur la destinée du grand nombre, et qu'une infinité d'hommes qui se perdent maintenant se seraient sauvés s'ils avaient eu contre le danger de l'épreuve la cuirasse de la justice originelle et Varmet d'un jugement droit (i).

— Et sur quoi vous fondez- vous pour penser ainsi? Serait-ce par hasard sur l'expérience d'Adam et Eve, de Satan et de ses anges?

Pour moi, si je devais prendre parti dans une question de pure curiosité , je penserais plutôt que ceux qui se perdent dans l'état de dégénération présente se seraient aussi perdus dans l'état de justice originelle, et que, tombés avec plus de lumières, ils seraient descendus plus bas dans le séjour des ténèbres. La raison qui me détermine, c'est que la véritable, la seule cause de notre perte est dans notre volonté. Il est vrai que dans l'état d'innocence notre volonté eût été droite; mais si aujourd'hui le mal nous attire et fait pencher vers l'abîme, nous avons, pour nous redresser et détourner, l'expérience et le sentiment de souffrances morales et physiques inhérentes au mal ; nous avons cette science expérimentale du bien et du mal que le châtiment du péché procura à nos premiers pères, et qui les soutint dans leur laborieuse épreuve de plusieurs siècles, eux qui, avec toutes les prérogatives de l'état d'innocence, y avaient à peine persévéré quelques jours.

Quand on a un peu médité sur la conduite de Dieu dans la sanctification des âmes*, quand on s'est convaincu par une longue expérience que les misères, les souffrances, les maladies, les pertes, les contrariétés de tout genre, sont le pain quotidien de l'innocence conservée ou reconquise, et à peu près l'unique moyen de ramener à Dieu ceux qu'une vie heureuse et prospère en a éloignés, on est conduit à cette conclusion :

(i) Sagesse, ch. v, 19.

Puisque les enfants d'Adam devaient être soumis à l'épreuve, mieux a valu peut-être qu'ils la subissent dans leur condition présente que dans l'état d'innocence. Il n'est nullement prouvé que le nombre de ceux qui se perdent actuellement soit supérieur au nombre de ceux qui se fussent perdus dans l'autre hypothèse, et il paraît indubitable que leur réprobation est moins terrible. Il y a donc tout lieu de croire que nos plaintes insensées contre le péché originel n'obtiendront pas le suffrage des réprouvés euxmêmes.

— En somme, vous feriez du péché originel une sorte de bienfait. Le désir de nous réconcilier avec ce dogme ne vous aurait-il point entraîné un peu au delà des limites de l'orthodoxie catholique?

— Je ne le pense pas, mes amis; et si j'ai eu le malheur de mettre le pied hors de l'Église, il ne faut pas que j'en sois bien loin, puisque je l'entends encore chanter : 0 péché d'Adam certainement nécessaire , qui a été aboli par la mort du Christ / 0 heureuse faute, qui nous a valu un si grand Rédempteur (i) !

Le crime de nos premiers parents était certainement en lui-même un mal infini; infini pour les deux coupables, qu'il devait précipiter sur-le-champ dans un état de mort éternelle; infini pour nous, qu'il privait à jamais de l'existence; car la réprobation consommée des chefs du genre humain entraînait l'extinction de celui-ci dans son germe. Mais là oit le péché avait abondé, dit saint Paul, la miséricorde divine a surabondé (2).

Celte sentence de l'apôtre et les paroles précitées de l'Église ne mettent pas seulement à couvert mon orthodoxie ; elles donnent la valeur d'un fait à ce que je ne vous offrais qu'à titre de conjecture plausible, savoir : Quand notre es-

(0 Office du samedi saint, bénédiction du cierge. (2) Ép. aux Romains, ch. v, 20.

prit, dégagé de ses ténèbres et de sa faiblesse, pourra embrasser d'un coup d'œil l'histoire entière de l'humanité , il n'apercevra dans le terrible drame de l'Éden et ses suites que deux choses : l'indicible faiblesse et misère de la créature intelligente quand elle se sépare du principe de sa vie, et l'ineffable bonté de Dieu, qui, non content d'opposer le bien au mal, fait tourner le mal au bien de ses créatures. Alors, aux plaintes insensées qui agitent notre esprit quand elles ne souillent pas nos lèvres, succédera l'éternel cantique de l'adoration, de la reconnaissance et de l'amour.

En attendant, mes amis, rendons-nous dignes d'entrer un jour dans la parfaite lumière en nous soumettant ici-bas avec simplicité et amour aux enseignements de l'Église de Jésus-Christ. Par là, au lieu d'adorer notre orgueilleuse ignorance et celle de nos maîtres en incrédulité , nous acquerrons la vraie liberté d'esprit en n'adorant que la parole du Verbe éternel; parole assez lumineuse pour satisfaire et pacifier notre esprit; parole assez voilée pour ne pas nous ravir le mérite de la foi, laquelle sert de base à Vadoration en esprit et en vérité. Et en agissant ainsi, croyez que nous ferons un grand acte de raison.

En effet, qu est-ce que l'Église fait croire à ses enfants, touchant le péché originel , qui n'ait été cru par l'universalité des peuples? Ce fait est d'une telle notoriété, grâce aux travaux de l'érudition moderne, que je me dispenserai d'en administrer la preuve. Avant une foule de découvertes récentes, qui ne permettent plus le doute sur la foi du genre humain à sa dégradation originelle (l), un des plus grands ennemis du christianisme, vaincu par l'évidence, n'a-t-il pas dû écrire : La chute de l'homme dégénéré est le fondra-

(i) Entre mille Iradilions curieuses, je ne signalerai que celles des anciens Mexicains, recueillies par M. de Humboldl. Ce savant décrit les peintures dans lesquelles ces peuples représentent la première femme, /a mè/e de notre chaù\ conversant avec une énorme couleuvre, couleuvre terrassée ensuite par le Grand-Esprit. Fue des Cordillères, 1. 1*"^, p. 235, 274.

tnent de la théologie de toutes les anciennes nations (i)?

Que fait le rationaliste? Condamnant comme absurde une doctrine catholique qu'il n'a jamais étudiée ni dans son exposé ni dans ses preuves , il oppose sa raison à quelques cents milliards de raisons égales, et se glorifie, avec quelques douzaines de ses pareils, d'avoir su échapper à l'imbécillité du genre humain. Est-ce bien là delà force d'esprit? — Oui, c'est la force d'un esprit arrivé par l'orgueil et l'ignorance au paroxysme de la folie.

Mais qu'est-il besoin d'interroger l'univers ? Ne sufiit-il pas de descendre avec le flambeau de la réflexion dans notre petit monde intérieur pour y découvrir la preuve d'une âme en ruine et viciée ddLUs sa. constitution, comme l'ont reconnu Platon , Cicéron et les plus grands esprits de l'antiquité, avant que le christianismeeùt appris aux hommes qu'ils naissent tous dans un état de révolte et d'opposition au bien?

L'étude de notre cœur nous révèle deux inclinations, corrigibles, il est vrai, mais foncièrement indestructibles tanl que durera l'épreuve, savoir : une naturelle aversion de Dieu, soit une disposition à tout aimer, hors TÊtre infiniment aimable; un égoïsme qui dit : Moi! moi! rien que moi ! Périsse tout ce qui n'est pas moi ou pour moi ! Ces deux inclinations s'identifient pour constituer Tidolàtrie du moi, laquelle, si elle n'était réprimée et que le pouvoir fût égal au vouloir, irait à la destruction de Dieu et de l'espèce humaine.

Le père du rationalisme moderne, Rousseau, écrivit dans un accès de son éloquent et sauvage délire : « L'homme naît tout bon, c'est la société qui le gâte! » Dans la génération souverainement superficielle cl frivole qui accueillit ce paradoxe, il ne vint à l'esprit de personne d'en dévoiler l'absurdité par une question bien simple : « A qui donc devonsnous la société ? »

(i) Voltaire, Questions sur VEncxclopédie.

Est-il nécessaire que je vous démontre, mes amis, que l'homme nait en général avec une malheureuse prédilection pour le mal (i), et que si le mal n'a pas acquis une supériorité compromettante pour l'existence de notre espèce, c'est, après Dieu, à la société que nous le devons?

— Non, monsieur : pour juger de la bonté native de Vhomme de la nature, nous n'avons pas besoin d'assister à ses repas de chair humaine dans les forêts du nouveau monde ou dans les îles de l'Océanie. Il nous suffît de savoir que le même siècle qui prit au sérieux le roman de Rousseau, n'eut pas plutôt entrepris de ramener les hommes aux lois de la nature, qu'il se trouva en pleine marche vers le cannibalisme.

Nous connaissons encore quelques partisans du natura^lisme de 93, et toute leur vie n'a rien qui démente le fait de la dégradation originelle.

Il ne nous reste plus qu'une difficulté, et encore ne la proposons-nous que par manière d'acquit.

La doctrine catholique place l'immortalité parmi les prérogatives de l'homme primitif. Or, ce magniflque privilège peut-il bien se concilier avec la fragilité de notre organisation et l'ordre général de la nature? Vous l'avez dit dans une des premières leçons, le mécanisme de notre vie est d'une complication immense. Quand on envisage de près cette intinité de rouages, la plupart d'une ténuité, d'une délicatesse prodigieuse, on n'est nullement surpris de voir la machine

(i) « En général, il (l'enfant) préfère le mal au bien, parce qu'il saUsfait davantage sa vanité, et qu'il y trouve plus d'émotion ; car il lui en faut à tout prix. C'est pour cela qu'on le voit si souvent se complaire à briser les objets inanimés ; il y trouve la double jouissance, fondée sur le besoin de la satisfaction de soi-même, de voir céder une résistance et d'exciter le courroux des personnes raisonnables, ce qui lui semble une victoire dont il jouit délicieusement, après s'être soustrait par la fuite au châtiment mérité. C'est d'après le même principe d'action qu'il se délecte dans la torture des animaux : il savourerait avec le même délice celle des individus de son espèce, s'il n'était retenu par la crainte. » Broussais, de l'Irritation et delà folie, Paris, 1828, p. 100.

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se détraquer. Ce qui étonne, c'est de la voir fonctionner soixante, quatre-vingts ans.

D'ailleurs, la mort n'est-elle pas la loi commune à tout ce qui vil, depuis la plante jusqu'à l'animal ? L'individu ne reçoit l'existence qu'à charge de la transmettre, et il ne pourrait en jouir indéfiniment qu'au préjudice de ceux qui doivent le suivre. Que deviendraient les générations naissantes, si celles qui les précèdent ne rentraient dans le sein de la mère commune?

— Que les esprits sans réflexion trouvent fort naturel que les hommes vivent un tiers de siècle, parce que telle est la vie commune, et qu'ils jugent impossible la prolongation indéfinie de notre existence, attendu qu'il n'en existe pas d'exemple, à la bonne heure : c'est le propre des sots de prendre les faits pour principes, et de ne rien voir au delà de ce qui est. Mais quand on a compris que la vie est le fait, non de notre nature, mais de la puissance divine, quelle difficulté peut-on trouver au privilège de l'immortalité? Ce serait là, dira-t-on, un grand miracle. — Non, mais la continuation du miracle qui nous fait vivre soixante, quatrevingts ans. En coûterait-il plus à Dieu de nous faire vivre toujours que de nous laisser mourir? La vie étant un don divin, il serait même étrange que la munificence divine nous le retirât sitôt, si le christianisme n'était pas là pour nous dire : L'homme perd la vie en punition de l'abus qu'il en a fait.

L'immortalité, considérée dans le plan évangélique, n'aurait pas eu l'inconvénient dont vous parlez, de surcharger le globe d'habitants. La terre n'étant que le théâtre de l'épreuve , celle-ci n'eut pas plutôt été décisive, que chacun, vainqueur ou vaincu, fût allé recevoir dans une autre sphère la couronne ou le châtiment. Il est bien possible que, dans cette hypothèse, notre voyage terrestre eût été moins long; car à la nécessité de l'épreuve se joint maintenant le devoir plus laborieux de l'expiation.

26a LA SCIENCE DE LA VIE.

Et puis, d'où vient l'encombrement des existences? La cause en est moins dans le nombre des individus que dans le ferment des passions mauvaises, qui nous gonfle et bouffît outre mesure. Il n'y a pas de vice si mince qui n'occupe, autour de celui qui le caresse, la place de trois hommes. L'égoïsme seul fait juger la terre trop petite. Que les hommes s'aiment, ils s'y trouveront à l'aise, fussent-ils dix fois plus nombreux. Les vertus chrétiennes, celle surtout qui les résume toutes, la charité, ont l'inestimable avantage d'augmenter étonnamment la valeur des hommes et d'en diminuer d'autant le volume.

Non, mes amis, l'homme n'a pas été créé sujet de la mort (i) ; et il a si bien conservé le sentiment de son immortalité primitive, que depuis soixante siècles qu'il vit au milieu des morts et des mourants, il n'a pu se réconcilier avec la mort. Vainement a-t-on voulu la lui faire envisager comme un présent de la nature ; son cœur a constamment répondu, avec Hercule mourant, que c'est là le présent d'une marâtre (2).

Rien de ce qui est naturel n'est violent. Le plaisir accompagne ce que nous appelons besoins de la nature. Si rhomme était fait pour mourir, il irait à la mort comme il va à table. Mais y a-t-il rien qui nous révolte autant que l'idée de notre destruction, si tardive qu'elle soit, à moins que la religion ne nous y prépare? On dit : C'est lïnstinct de la conservation, commun à tous les êtres vivants. — Belle explication en vérité ! l'homme ne veut pas mourir parce qu'il veut vivre. Cet instinct de la conservation, est-ce autre chose que l'amour et le sentiment de l'immortalité?

(1) « Dieu a créé Phomme incorruptible, et il l'a fait à son image et ressemblance; c'est par l'envie du démon que la mort est entrée dans le monde. •> SagessCf ch. Il, 23, 24.

(2) Mors mihi munus erit ; decet hœc dare dona novercam. Ovide, Métamorphoses, IX, 6.

En fait, les quatre-vingt-dix centièmes des hommes se croient personnellement immortels. Que les autres meurent, soit; mais que nous devions mourir en personne, qui y songe? pas même le moribond dont les extrémités sont froides et le pouls s'en va. « Tout est mort, que l'espérance vit encore (i) »

(i) BuflFon, Hist. nat. de l'homme.

17* LA SCIENCn: DE LA VIE.

Réflexion sur l'histoire de la chute. — Rôle de Dieu, de Thorame, du tentateur, dans le combat de l'épreuve. — Lumière qui en résulte pour rintelligence de l'histoire humanitaire avant Jésus-Christ. — Du déhige et du sort éternel de ceux qu'il ensevelit. — Coupd'œil sur deux écoles théologiques.

Disposition fatale de riiomme, devenu coupable, à pen^ ser mal de Dieu, et à s'en éloigner toujours davantage; dis-^ position miséricordieuse de Dieu à courir après le fuyard, à ranimer dans son cœur le sentiment de la confiance, et à lui apprendre la manière de tourner le mal au bien : voilà ce que nous découvrons dans l'histoire de la chute d'Adam et d'Eve. Cette histoire étant celle de l'humanité entière, il im^ porte d'en bien saisir le fond, qui est la clef de la science du bien et du mal, soit de la science de la vie.

Dans le combat de l'épreuve, Satan intervient, propose le mal, mais ne l'impose pas : l'homme décide, et il a des lumières surabondantes pour décider avec justice. S'il rejette la proposition du séducteur, l'acte de celui-ci n'aura fait que grandir l'homme. En succombant, l'homme seul est donc cause, et du crime par lequel il préfère la parole salanique à la parole divine, et de tous les maux inhérents à son divorce avec Dieu. Ces maux n'étant que la privation des dons divins, ce n'est pas Dieu qui les produit en retirant ses dons; c'est le pécheur lui-même qui s'enfonce dans le mal et se prive des dons célestes en s'éloignant du donateur. Par le fait même de son infidélité, par la rupture du mariage spirituel qui unit son àme à Dieu, le pécheur prononce la séparation de biens.

LEÇON VINGT -SEPTIÉJtfE. 271

Rien n'avait manqué, du côté de l'homme, pour que cette séparation fût complète, et plaçât les deux premiers pécheurs dans 1 état de réprobation éternelle. Dieu seul s'y opposa, et retint les coupables sur l'abîme creusé par leurs mains. Cependant, le séducteur, devenu en partie maître de ses victimes par leur adhésion à sa parole, avait tellement perverti leur âme, leur avait si bien inoculé son venin contre Dieu, qu'elles ne songeaient nullement au seul remède qui leur restât, le retour au Père des miséricordes par im sincère repentir. Sans la visite du Père céleste et l'admirable mélange de force et de douceur avec lequel il les disposa à se servir de leurs maux pour reconquérir la justice et le bonheur, il est indubitable qu'Adam et Eve se seraient obstinés dans la révolte , et le sentiment douloureux du mal, soit la souffrance, n'aurait fait que les confirmer dans le désespoir et la haine de Dieu.

De là deux faits généraux qui contiennent toute l'histoire du bien et du mal, et que je vous prie, mes amis, de bien retenir.

I. Si l'homme est seul quand il va au mal , il n'est jamais seul quand il en revient; c'est toujours Dieu qui le ramène, en lui inspirant l'idée et le désir du retour, et en secondant ce désir dès qu'il se manifeste. Rien de mieux constaté par l'expérience que le dogme enseigné par l'Église catholique touchant la nécessité, pour la conversion , de la grâce prévenante et concomitante, soit le besoin qu'a toute âme , séparée de Dieu par labîme du péché mortel , d'illuminations et d'excitations surnaturelles, extraordinaires, pour ranimer son esprit, sa volonté, et les retourner vers Dieu. Cette nécessité peut être niée par le pécheur impénitent , et mise en doute par l'âme innocente, faible dans la foi, et peu avancée dans l'élude de son intérieur; mais, pour l'âme revenue â la vie après un long sommeil dans le péché, ce n'est pas seulement un dogme, c'est un fait éprouvé, senti.

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