II. Satan n'a jamais eu qu'une tactique pour perdre les
hommes. Il s'attache d'abord à leur persuader que ce que Dieu défend est un bien , ou que si c'est un mal , c'est un très-petit mal, ou un mal inévitable, tant l'inclination qui y porte est irrésistible!
Dieu vient-il au secours du tenté pour lui dire , comme à Caïn : Prends garde ! « Si tu fais bien, le bien te sera compté; mais si tu ne fais pas bien, le mal est à la porte ! Quelle que soit la violence de tes appétits, tu es encore plus fort, et il ne tient qu'à toi de les dompter (i) ! » Satan s'applique à étouffer ces salutaires inspirations, en persistant à dire que le péché n'est rien, que Dieu est trop grand, trop bon pour s'offenser de si peu de chose.
Le péché est-il commis, aussitôt la théologie de Satan change. Ce mal, qui était un rien, devient horrible, irrémédiable. Le Dieu bonasse, peu soucieux de ses lois, n'est plus qu'un maître irrité , furieux , implacable , un ennemi à fuir en attendant qu'on ait la force de le braver en face et de le maudire . Ainsi parle le père du mensonge , et il est cru.
Que Dieu vienne offrir le remède du repentir à ce cœur rétréci , scellé par la terreur et la haine, il aura grand'peine à se le faireouvrir, témoin Adam et Eve : souvent, il échouera, comme avec Caïn. A l'offre du pardon, garantie par le châtiment salutaire qui lui est infligé, le fratricide répond : Mon iniquité est trop grande pour que je trouve grâce ! Et malgré la promesse de Dieu de continuer à veiller sur ses jours, il habite loin de la face du Seigneur^ et donne lieu de craindre son obstination dans Timpénitence (2).
En général, tout pécheur, descendu bas dans le crime et rebelle aux premières sommations de la grâce, désespère de lui-même et prend les allures d'un réprouvé. Plus le péché
(1) Genèse, ch. iv, G,
(2) Genèse, 13, et suiv. — Je dis, dotine lieu de craindre, car ri>/ijt>énitence finale de Caïn n'est pas, que je sache, un fait biblique ; il est donc trèspermis d'en douter.
lui fait sentir ses déchirantes épines , plus il s'y enfonce. Accusant Dieu du mal qu'il se fait, la malédiction et le blas|>hème bouillonnent dans son cœur. Si l'imprécation est moins fréquente sur ses lèvres, c'est qu'il veut en agir grandement avec son ennemi , et épargner Dieu à force de mépris et d'oubli (i).
En somme, tous les hommes vont au mal par la route de la présomption, par l'ignorance et 1 oubli plus ou moins affectés de la justice de Dieu et de la sainte sévérité de ses lois. Ils restent dans le mal , ils s'y obstinent , par un secret désci^poir, par cette satanique pensée : Plus de miséricorde !
De là nécessité pour Dieu , qui vent que tous les hommes soient sauvés, et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité (2)., d'établir et de maintenir au milieu du genre humain un haut et perpétuel enseignement approprié à notre constitution morale, soit un enseignement fait pour graver dans le cœur des hommes les deux sentiments qui seuls les préservent du mal ou les en retirent : une salutaire crainte de la justice de Dieu, une haute idée de son infinie miséricorde.
Le premier sentiment est nécessaire à tous pour éviter le mal, nécessaire encore à la grande majorité de pécheurs ordinaires, pour les retirer du bourbier où ils s'endorment sur une fausse idée de la bonté de Dieu. L'autre est indispensable aux grands coupables, à ceux du moins qui se croient tels, aux pécheurs endurcis, désespérés. A ces malheureux, ce n'est pas le feu de la justice divine qu'il faut montrer, ils le sentent déjà; c'est Thuile de la miséricorde, le baume de lespérance , qu'il faut faire pénétrer goutte à goutte dans leur âme par la douce chaleur de la prière et les infinies prévenances de la charité.
En un mol , une série non interrompue d'instructions divines, de châtiments et de bienfaits , voilà ce qu'il fallait à
(0 « L'impie, quant! il est descendu au fond de l'iniquité, méprise. » ProverbeSf eh. xviii. 3.
(2) F« Ép. à Tim., ch. 11, 4.
la pauvre espèce humaine, pour qu'elle ne s'abîmât pas dans les ténèbres de son ignorance et les inventions de sa perversité.
N'entrevoyez-vous pas là, mes amis, la raison d'une infinité de choses merveilleuses, soi-disant incroyables, que nous offre l'histoire chrétienne depuis Adam jusqu'au Rédempteur?
— Oui , et du point de vue où vous nous avez placés, nous sommes moins surpris de celte multitude d'apparitions divines et de prodiges, qui font de l'histoire sacrée de l'ancien monde un miracle long de près de quarante siècles. Il est assez probable que, si Dieu avait usé envers les enfants de la terre de la réserve que lui prescrivent les rationalistes, grands partisans du principe de non-intervention divine, l'extinction de toute vérité et vertu eut entraîné l'extinction de l'espèce humaine. Nous jugerions même les prodiges de l'activité divine inférieurs aux besoins rigoureux du genre humain, s'il n'y avait tout lieu de croire, ainsi que vous lavez observé, que Dieu suppléa, par les ressources de sa providence particulière, à l'insufïisance des moyens généraux. Seulement nous trouvons que, dans cette longue tourmente miraculeuse, destinée à troubler le sommeil du genre humain dans les ombres de la mort, la justice éclate un peu plus que la miséricorde. Celle-ci offre parfois d'effrayantes éclipses, comme dans le fait du déluge. Des millions, peut-être des centaines de millions d'hommes abîmés d'un seul coup dans les flots ! Vous nous direz : C'est pour apprendre à vivre aux enfants de Noé ! Soit, mais la leçon profita peu. La terre n'est pas sèche que l'idolâtrie s'y installe. On dirait que les hommes, effrayés d'un coup si terrible, se hâtent d'en oublier l'Auteur et de le remplacer par des dieux de leur façon. C'est peut-être le sens du vers de Pétrone : Primas in orbe deos fecii tinior,
« La crainte dans le monde imagina les dieux. >»
— Quant à votre dernier trait, mes amis, je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'est qu'une pom^e d'esprit, et que les pointes d'esprit, bonnes à faire pénétrer la vérité, ne doivent jamais servir de véhicule à des erreurs connues. Vous n'ignorez pas que l'idolâtrie arriva beaucoup plus tard que vous ne le supposez, et que sa cause ne fut pas certes dans une crainte exagérée du vrai Dieu.
Je viens au coup le plus terrible que Dieu ait frappé sur les hommes , après celui qui dans l'Éden , atteignit tous les hommes; et ici encore, avec un peu de réflexion, vous admirerez un grand déploiement de la miséricorde divine, pas seulement envers la descendance de jNoé, mais aussi envers les prétendues victimes de la justice.
Rappelons en peu de mots les causes et les principales circonstances du fait.
La beauté des filles des hommes ayant fait oublier aux fils de Dieu les enseignements et les exemples d'Adam, de Selh, d'Hénoch, etc., les hommes étaient devenus tout chair, et toute chair avait corrompu sa voie. Quelque féconde que fut alors la terre, elle ne l'était pas assez au gré d'habitants qui avaient oublié le ciel. Les forts se jetaient donc sur les faibles, et l'œil divin n apercevait plus dans le monde que souillure, rapine et violence (i). En voyant les bouleversements sociaux que médite le matérialisme socialiste, aujourd hui que la vie humaine ne dépasse guère un tiers de siècle, on peut se faire une idée des excès du matérialisme antédiluvien, alors que la vie du grand nombre était de quatre à cinq cents ans.
Il était de toute urgence d'arrêter ce torrent de corruption qui emportait les générations humaines de l'enfer du temps dans l'enfer éternel ; car nous aurons beau entasser les sophismes, la raison elle-même parle comme I Évangile, cl nous dit que Dieu ne sympathisera jamais avec des esprits
(i) GenèsCf ch.vi, 2, 3, 5, 13.
276 tA SCIENCE DE LA VÎÉ.
animal isés el que la chair et le sang ne peuvent posséder te royaume de Dieu (i).
Un siècle avant l'événement, Dieu ordonne à Noé d'annoncer l'arrêt de sa justice et de commencer la construction de l'arche en confirmation de la menace. La parole du huitième prophète de Tancien monde est méprisée (2), el l'ivresse des plaisirs et des affaires dure jusqu'au dernier jour (5). Enfin, commence la seule prédication capable de ramener ces âmes ensevelies dans la matière.
Un matin, on attend vainement le lever du soleil, dérobé par une masse d'affreux nuages. Aux roulements continus du tonnerre, au feu des éclairs, au mugissement des fleuves qui se débordent, il n'y a bientôt qu'une voix : Le juste disait vrai. Dieu veut en finir avec nous ! L'œuvre de la conversion commence. Observons, en effet, que les égarements de ces malheureux ne tenaient nullement au défaut de lumières et à des erreurs systématiques qui n'avaient pas encore eu le temps de se produire et de s'accréditer. La foi religieuse était au fond de tous les esprits, mais les esprits étaient fascinés par les sens. On n'ignorait pas qu'on vivait mal avec Dieu et sa conscience, et chacun se flattait d'employer ses derniers jours à l'œuvre de la réconciliation. En donnant à tous la preuve que leur dernier jour était arrivé, Dieu prenait donc le vrai moyen d'opérer une résurrection spirituelle générale.
Les premiers jours, la première, la seconde semaine, le nombre des victimes ne dut pas être grand. En intelligents missionnaires, dirigés par la bonté divine, les flots s'avançaient lentement, attendant, pour délivrer les âmes des liens du corps, que le repentir les eùl affranchies des liens du
(j) !«■« j^p, aux Corinth. ^ch. sv, 50.
(2) ne Ép. de saint Pierre, ch . ii, 5.
(s) « Aux jours avant le déluge, les hommes mangeaienl et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage, jusqu'au jour que Noé entra dans Tarche. » Saint Matthieu, ch. xxiv, 37.
péché. Réfugiés sur les hauteurs, et de là assistant à la destruction violente des biens dont l'affection désordonnée les avait perdus, que pouvaient faire ces malheureux, sinon élever des mains suppliantes et conjurer le Père céleste d'avoir pitié de leur âme? Il est probable que les esprits forts de l'époque ne furent pas les derniers à donner le signal du retour et à se meurtrir la poitrine. Par l'effet de celte sympathie, qui est une des belles preuves de la fraternité humaine, la conversion fut ce qu'avait été la corruption, contagieuse. Quand on pense que cette terrible mission dura quarante jours, on a tout lieu de croire que, s'il y eut des endurcis, ce ne fut pas le grand nombre.
Et pour que, sur ce sujet, nous ne soyons pas réduits à desimpies conjectures, TEsprit-Saint nous dit, par l'apôtre saint Pierre, que l'âme du Rédempteur , descendant, après sa mort, au lieu où étaient détenues les âmes des anciens justes, alla prêcher aux esprits... qui avaient été autrefois incrédules, lorsque la patience de Dieu les attendait aux jouf^s de Noéet pendant qu'on fabriquait l'arche (i). Et que leur annonçait le Sauveur? La bonne nouvelle, savoir, que, grâce à leur repentir dû à la vertu de son sang qui venait de couler au Calvaire, il allait leur ouvrir le séjour de l'éternelle félicilé.
Maintenant que ces bienheureux noyés se réjouissent du salutaire châtiment qui les sauva de Téternel naufrage, est-il raisonnable, mes amis, que nous querellions Dieu à leur sujet, et qu'ainsi ce qui servit au salut de leur âme devienne une occasion de ruine pour la nôtre?
Nous, avec notre sagesse tout animale, nous disons volontiers : Périsse l ame, pourvu que la chair s'ébaudisse un instant! Arrière les privations, la prière, le jeûne, la continence, tout ce qui affranchit rame de la tyrannie du corps !
Dieu, un peu plus intelligent et humain que nous, a pro-
(0 i^ Eptt., cil. III, 19, 20. — Voir, sur ce passage, EsUus, Menochius, Bellarmin, Tirin, etc.
273 LA SCIENCE DE LA VlÉ.
bablement ses raisons pour dire : Périsse momentanément la chair, qui, après tout, doit bientôt périr, pourvu que l'âme vive, et qu'en vivant elle me donne lieu de glorifier éternellement Thomme dans son âme et dans son corps !
— La transformation du déluge en un baptême général , destiné à sauver les âmes tout en perdant les corps, est certes une belle et consolante idée. Satan seul pouvait se plaindre d'un désastre où il perdait une riche moisson qui lui en promettait de plus riches encore. Mais cette hypothèse, philosophiquement très-acceptable, jouirait-elle de quelque faveur en théologie? La raison d'en douter, c'est l'idée assez généralement répandue parmi les catholiques, que Noé et sa famille furent les seuls justes qui trouvèrent grâce devant Dieu. Nous croyons aussi nous souvenir que nombre de prédicateurs s'appuient sur le fait du déluge pour montrer le petit nombre des élus et nous exhorter à marcher dans la voie étroite. Ne résulterait-il point de là que votre opinion, sans excéder les limites de la rigoureuse orthodoxie, est cependant moins conforme à la croyance commune dans l'Église ?
— Je suis loin de penser, mes amis, que l'idée de la réprobation éternelle des contemporains de Noé soit commune parmi les catholiques : le fùt-elle, ce ne serait qu'un préjugé résultant du défaut d'instruction. Quant aux prédicateurs qui, non contents d'enseigner le fait dogmatique, savoir, que Noé et sa famille furent seuls jugés dignes delre sauvés corps et âme du déluge , affirmeraient 1 éternelle damnation de tous les autres habitants de la terre, je n'hésiterais pas à leur dire : Vous affirmez là ce que l'Église n'a jamais affirmé. Votre opinion, si mal fondée qu'elle soit, est libre de se produire dans le champ des opinions théologiques, mais elle doit s'arrêter au pied de la tribune de l'éternelle vérité.
Puisque vous me soupçonnez, mes amis, de n'être pas en très-bons termes avec les théologiens, il faut que je vous dise un mot de ce grand monde que je fréquente depuis bien des
années. Là aussi, comme partout, on retrouve l'éternelle distinction des enfants de Dieu et des enfants des hommes. En ce qui touche aux articles bien définis du dogme et de la morale, tous acceptent avec soumission les enseignements de lÉglise et partant sont à l'abri de ses censures. Mais dans la vaste carrière ouverte à la liberté des opinions, c'est-à-dire dans la manière de développer , de relier entre eux et d'agencer en corps de science les éléments du catéchisme catholique, chacun suit ses lumières ou ses préjugés, et on se trouve enfant de l'Eglise à divers titres.
Les uns, enfants selon l'esprit qui donne vie et liberté (i), pénètrent au cœur même des vérités chrétiennes, moins par la pointe du syllogisme que par linspiralion de la charité (2), et ils en font jaillir avec abondance la lumière et la vie. Imprégnés de la sève divine qui de l'Écriture se répand dans les écrits des SS. Pères, ilsdilalent, élèvent l'âme en même temps qu'ils l'éclairent, et par une chaude et lumineuse exposition des doctrines, ils font évanouir les objections, qui toutes naissent de la faiblesse et de l'ignorance de l'esprit, nées elles-mêmes de la lâcheté et de la bassesse du cœur. Leurs conceptions théologiques, en ce qui concerne les questions capitales de \d^ prédestination, de la grâce et de la liberté, offrent dans le caractère divin ce juste tempérament de justice et de miséricorde, de sainteté et de douceur, qui partout brille dans l'Écriture. S'ils humilient Ihomme, jamais ils ne le dégradent ni ne Fabaltent.
Les autres théologiens, que j'appellerai enfants de TÉglise selon la lettre morte, s'engagent au service d'un système qu'ils trouvent en vogue dans le milieu où ils vivent, système souvent très-mesquin, mais bâti à l'ombre d'un grand nom. On leur a dit : Là est la véritable doctrine dii Docteur des nations sur la prédestination, la nature humaine et la grâce, doctrine que nul n'a si bien saisie que saint Augustin, et qui
(1) iK Ép. aux Coiinth.y ch. m, 6, 17.
(2) ^ On irenlre dans la vérité que par la charité. » Saint Bernard.
de lui s'est transfusée dans saint Thomas d'Aquin. Ils l'ont cru, et les voilà pour la vie augusliniens ou thomistes, sans qu'il leur vienne jamais en pensée d'interroger sérieusement saint Paul, saint Augustin, saint Thomas, pour savoir si telle fut leur doctrine. Ces thèses acceptées à l'aveugle les occupent beaucoup plus que les dogmes de l'Église, et il faudra que de gré ou de force l'Écriture sainte et la tradition s'y accommodent. Quant aux plaintes que pourront élever la raison, la liberté humaine, la bonté divine, un peu compromises par ces pauvretés, on y répondra en s'écriant : 0 profoîideur des jugements de Dieu !
Ce qu'on déplore en lisant ces théologiens, ce n'est pas seulement l'abus qu'ils ont fait de leur temps et de leur érudition, c'est un défaut d'entrailles, une prédilection pour le côté terrible du christianisme. On pourrait les appeler les terroristes de la théologie. Ce caractère est surtout sensible dans ceux qui ont eu quelque accointance avec le jansénisme.
On a appelé le jansénisme une mitigation du protestantisme; pour moi, je crois qu'il en fut le raffinement et la quintessence. Même horreur de Dieu , dont il fit un monstre occupé à perdre ses créatures. Même haine et mépris de l'homme, dans lequel il ne vit que le mal et qu'il désespéra en lui disant : Tu te perds même par le bien que tu crois faire. S'il ne détruisit pas les sacrements, il en détourna les âmes par un hypocrite respect pour ces divins remèdes. Même haine de l'Église, mais cent fois plus perflde, car, avec toute la perversité de l'hérésie , il n'en eut jamais la franchise et l'audace. Il dit : Les hérésies se sont perdues en sortant delÉglise; moi, je m'attacherai à ses entrailles et je vivrai en les dévorant! Son esprit s'étendit plus loin que son dogme , et il est aisé de voir que ce souffle glacial refroidit sensiblement l'atmosphère théologique et produisit une sorte de rabougrissemenl dans les plantes qu'il ne put déraciner.
LKÇON VINGT-SEPTIÈME. 281
Maintenant , pour en revenir à notre sujet , je vous avouerai, mes amis, que, parmi les théologiens qui se sont préservés du jansénisme sans se garder assez de son influence , bon nombre s'éloignent un peu de ce que j'ai dit sur les moyens de salut ofl"erts aux païens et notamment sur le sort probable des victimes du déluge. Un, entre autres, des plus érudits, a consacré cinq colonnes latines in-folio à rétablissement de cette édifiante thèse : C'est sans fondement quon affirme que quelques-uns de ceux qui périrent par le déluge ont évité l'éternelle damnation (i). Il est vrai que le savant homme a été obligé d'avouer qu'il avait contre lui S. Jérôme et l'abbé Ruperl; et comme il n'a pu les plier de force à son sentiment , ainsi qu'il a fait d'autres Pères de lEglise, il s'en venge en disant que leur opinion est singulière et inouïe.
Pour vous faire apprécier la valeur théologique de la thèse de ces cinq colonnes chargées de textes de rÉcrilurc et des Pères, au lieu d'une longue dissertation , je me bornerai à vous citer les paroles de Bergier : « A ce sujet (l'arrêt de Dieu contre les habitants de la terre, Genèse, ch. vi, 3), S. Jérôme fait une observation remarquable. « Il y a, dit-il, selon l'hébreu , mon esprit ne jugera pas ces hommes pour l'éternité, parce qu'ils sont chair; c'est-à-dire, je ne les réserverai pas à des châtiments éternels , parce que la nature de l'homme est fragile; mais je leur rendrai ce qu'ils méritent. Ainsi ce verset n'exprime point la sévérité de Dieu , comme dans nos versions ; mais sa clémence , lorsque le pécheur est puni en ce monde pour ses crimes. » In Gènes., cap. G. En effet, le texte hébreu et le samaritain portent littéralement le sens qu'y a vu S. Jérôme. De là les Pères ont conclu que, par le déluge, Dieu a puni les pécheurs en ce
(i) Nalalis Alexaiulri Hisloria eccfesiast. Fêter, et Pfovi 'J^estam., l. i primœ mundi œtat. ad fin. — Sur ce point , comme sur une foule d*aulre$. M. l'abbé Uohrbacher a fait justice des étroites idées du parti terroriste. Voy. son II isloire universelle de l'Église catholque, t. i, liv. m.
monde pour leur faire miséricorde en l'autre. Origène, Homil. înEzech. — Tertullien, Ub. de Baplism., cap. 8. — S. Jean Chrysostome, in Psahn. 110, n° 3. — S. Jérôme, Ep. ad Océan., S. Augustin in Psalm. 58, serm. 2, n° 6; serm. 171, n^ S, etc. Ils ont présumé que, comme le déluge n'arriva pas tout à coup et dans un seul instant, mais peu à peu , les pécheurs eurent le temps de demander pardon à Dieu , et que le Seigneur se servit de la crainte de la mort pour leur inspirer le repentir (i). »
Ceci ne laissant pas de doute sur l'orthodoxie de l'opinion précédemment émise et sur la faveur dont elle jouit dans les sommités du monde théologique, finissons-en avec le déluge de la justice et marchons vers le cataclysme miséricordieux dont il fut la figure. Là aussi nous verrons la masse du genre humain plongée dans une corruption immense ; mais, au lieu de sauver le juste et de perdre (du moins selon la chair) les pécheurs, l'amour divin fera que le juste, l'innocent périsse pour le salut spirituel et temporel des coupables ; et le nouvel Adam , après avoir aboli l'œuvre de l'ancien , choisira un nouveau Noé (Simon-Pierre) pour fonder l'arche prodigieuse ouverte à toutes les familles humaines.
(i) Bergier, Dict. théoLj art. /intédilutiens.
r.EÇON VINGT-HUITIÈME. 283
Dissolution de la vie humanitaire par le péché originel. — Coup d'œil sur ce travail de mort. — Corruption extrême des nations les plus civilisées de rancicu monde. — Impuissance de la raison pour la reconstitution de l'humanité. — Sens du mot Fils de l'homme. — Du Messie des rationalistes. — Préliminaires de la rédemption universelle.
Pour comprendre la nature et, la grandeur du remède , il faut aller au fond du mal et s'en faire une juste idée.
Que fît Adam par sa révolte? Il brisa le sceau que Dieu avait mis à son œuvre, le sceau de l'unité. Rappelons ce que nous avons dit plus haut de l'idée divine qui présida à la création.
En créant Adam , Dieu s'était proposé de faire, non un ou plusieurs hommes, mais l'homme ^ et en couvrant le globe de sa postérité, Adam ne devait pas cesser d'être l'iiomme, le chef et la haute expression de toute la famille humaine. Jj humanité, formée à l'image et ressemblance de la Divinité, devait éternellement reproduire la Trinité divine, par une première personne, principe des deux autres, par une seconde personne, image de la première et sortie de son sein , par l'enfant (si multiple quil fiil) troisième personne, fruit de l'amour des deux premières ; et ces trois personnes devaient donner l'homme complet, en ne formant qu'im cœur et qu'une âme , en restant unies par le double lien de la pensée cl du sang (i).
(i) Ce n'est pas que je pense (ju'Adnm, resté innocent , eût été l'homme par excellence, le {çrand chef thi penre humain et son principal médialeiir auprès de Dieu, .rincliiiernis pinlôt à croire, avec Mnlehranchc et (pielqiios autres, (|ue rincarnalion du Verhe élait comprise dans le plan de la création de l'homme, qnrlh^ (|ue fût la conduite de celui-ci, hien (pie je n'adnielle qu*en partie les raisonnements du célèhre oralorien (Cowrcrsa/. chréttennesj en-
Par sa rupture avec Dieu et la dégradation qui s'ensuit, Adam altère et brise à demi les deux liens qui doivent lui unir tous ses enfants. Il pourra encore les engendrer selon Tesprit par la vertu de sa parole, comme il les engendre selon la chair par la vertu de son sang ; mais il ne peut plus leur transmettre la plénitude de vie, soit intellectuelle, soit physique , qu'il avait reçue du Créateur et qu'il a perdue. Sa parole faible s'adressera à des âmes affaiblies, qu'elle préservera difficilement de Terreur, de même que son sang, privé de Tarome de 1 immortalité , portera dans les corps un germe de corruption et de mort.
En somme, l'humanité est brisée. Adam n'est plus l'Homme ; c'est un homme, et il ne sortira de lui que des hommes sujets à la division , c'est-à-dire à la mort, qui n'est que la division, comme Font si bien dit les Grecs.
Il y aura division des esprits , qui , en se séparant de Dieu par Terreur, se trouveront opposés entre eux: chacun se retranchera dans ses propres idées, rêves de son ignorance et de ses passions. Plus de raison humaine, mais des raisons plus ou moins inhumaines et perpétuellement en guerre. De là division des volontés et des cœurs, et des haines si furieuses qu'on n'attendra plus l'arrivée de la mort pour se délivrer de ses ennemis : seuls, entre les espèces animales, les hommes s'entre-dévoreront. N'est-ce pas ce que nous voyons dès les premiers jours? Il n'y a encore que trois hommes sur la terre, et le démon de la haine a déjà fait une victime et un bourreau.
Les hommes tendront à reconstituer l'unité, car ils sentent qu'il n'y a de puissance et de salut que dans l'unité. IMais
tret. v), ainsi qjie je Texposerai ailleurs. Mais dans celle hypothèse, Adam eût Hé le lieutenant du Dieu Homme, l'aîné du premier-né qui marche en lète de toutes les productions divines dans rélernité el le temps ( Ep. ad Coloss. 1, 15 et seqq.) ; en un mot, il eût élé le vicaire, dans l'ordre de l'humanité, du p;rand médiulenr qui, résumanl, dans son moi divin, le créé et Tincréé, Dieu. lanjje, rhomme,etpar celui-ci la matière, ramène tout sans confusion à celle unité tant recherchée par le panthéisme.
comment retrouver X unité première? Où est l'esprit capable de rallier tous les esprits et les cœurs en soumettant au divin joug de la vérité et du véritable amour? En attendant qu'il descende du ciel , que font les grands esprits parmi les hommes? Au lieu de s'éclairer et de se fortifler eux-mêmes en se replaçant dans leurs véritables rapports avec l'Esprit suprême, ils aspirent à se faire les centres de l'humanité, à ériger leur propre raison en raison universelle, à faire adorer leur pensée , fille de leurs passions. Et comme leur pouvoir n'égale pas leur orgueil , ils scindent la famille humaine en une multitude de sociétés plus ou moins grandes (je parle des temps qui suivirent la dispersion des hommes), sociétés toutes hostiles les unes aux autres, comme les pensées de leurs chefs; sociétés d'abord isolées, mais qui en s'étendant se rencontreront , et qui ne se rencontreront que pour s'entre-détruire, s'asservir et se corrompre.
Que découvre-t-on , en effet , dans l'histoire du genre humain avant Jésus-Christ? Nulle part l'homme, nulle part la raison humaine, mais des espèces d'hommes, des débris de raison se formant en groupes ennemis, se heurtant, s'entrechoquant, se broyant, jusqu'à ce que, domptés par les armes romaines, ils s'affaissent dans un bourbier de fange et de sang, né de l'amalgame de tous les vices.
Je n'entreprendrai pas, mes amis, de dérouler sous vos yeux l'affreux tableau de la dégradation humaine à l'avénement du Sauveur. Qu'il me sulîise de vous dire que, au sein de la civilisation grecque et romaine , sur cent individus humains quatre-vingt-quinze au moins étaient esclaves (i), c'est-à-dire, chose tellement vile ou plutôt nulle, pour parler comme la loi (2), que, dans la Grèce, ils servaient de gibier pour le plaisir de la chasse , et à Home on employait leurs chairs à la nourriture des poissons.
(1) Athènes avait vinjjt mille citoyens et (iiialro cent mille esclaves. Voy. /tUw née, liv. vi. — A Sparte, la proportion des ilotes était encore plus forte.
(2) Servi non tam viics quain nuUi.
L'élite de la société et du beau sexe, ainsi que la plèbe citoyenne, n'avait pas de plus agréable passe-temps que de livrer des hommes aux lions et panthères de l'amphithéâtre ou de les faire s'entrégorger. Il y avait tel jour à Rome où cet amusement coûtait la vie à dix-neuf ou vingt mille de nos semblables (i).
Écoutons Sénèque : « Je ne sais par quel hasard j'entre un jour au spectacle , à l'heure de midi . croyant y trouver dans les bouffonneries et les bons mots des acteurs quelque délassement capable de me faire oublier les spectacles sanglants. Mais je suis bien trompé. Tous les combats que j'avais vus jusque-là étaient un prodige d'humanité en comparaison de ceux-ci. Maintenant, dégoûté que l'on est de ces vieilles bagatelles, on veut des homicides tout purs : la victime parait nue et désarmée, afin qu'aucun coup ne se perde... En efîet, à quoi bon les armes défensives, ces ruses de l'escrime? Tout cela retarde la mort. Le matin, on jette les hommes en pâture aux lions et aux ours; à midi, on les jette aux spectateurs. On fait donner la mort à celui qui vient de la donner : le vainqueur est jSdèlement réservé à un autre genre de supplice. Pas d'autre issue pour les combattants que la mort. Celui qui échappe au fer périt par le feu. Voilà ce qui se pratique quand il n'y a pas d'autre spectacle... La comédie vient-elle à cesser un instant , on égorge vite des hommes pour ne pas rester oisifs (2). »
On voit que Sénèque , déjà touché par le soufile du christianisme, incline à blâmer ces jeux. Mais Cicéron, qui vivait un siècle auparavant, n'ose pas décider si ces spectacles sont cruels et inhumains, ainsi qu'il parait à quelques-uns ; et il parle avec une sorte de complaisance des gladiateurs assez bien élevés pour se laisser égorger avec grâce et faire honneur et plaisir à celui qui donne le spectacle (z). Deux siècles
(1) Voy., dans Tacile, les belles fêles sur le lac Fucin, Jnn., xii. 50.
(2) Ép. VII.
(3) Tuscul*Quœst., lib. m, 41.
après Cicéron, nous voyons l'honnête Pline louer Trojan des magnifiques spectacles qu'il a donnés; car ce grand homme crut aussi ne pouvoir mieux célébrer le massacre qu'il avait (ait des Daces qu'en faisant massacrer dix mille gladiateurs et onze mille bétes féroces (i).
Quant aux mœurs privées et à la vie de famille , il faut tirer un voile sur ce bourbier. Le désordre était tel, sous Auguste, que cet empereur, effrayé du vide qui se fait dans la population , publie lois sur lois pour obtenir des enfants, et les enfants n'arrivent pas. On ne goûtait plus que Fart de détruire les hommes ou de les empêcher de naître.
« Que fut devenu le monde (demande Chateaubriand , après un tableau qu'on fera bien de lire), si la grande arche du christianisme n'eût sauvé les restes du genre humain de ce nouveau déluge? Quelle chance restait-il à la postérité?... Tout ce que l'on peut conjecturer, c'est qu'après de longues guerres civiles et un soulèvement général qui eût duré plusieurs siècles. la race humaine se fût trouvée réduite à quelques hommes errant sur des ruines (2). »
Oui. il était temps que le Sauveur arrivât. En venant plus tôt, observe encore Chateaubriand, le bienfait eût été moins apprécié; « les peuples se soutenaient encore par leurs anciennes lois; un peu plus tard, ce divin iMessie n'eût paru qu'après le naufrage de la société. »
Maintenant que les enfants des hommes ont achevé la démolition des vérités qui jusque-là avaient entretenu parmi eux un reste de vie morale, et que toutes les langues sont devenues trompeuses et homicides; maintenant que, par la corruption extrême de leur pensée, par Vabomination de leurs désirSy leur bouche est un sépulcre ouvert, leur langue une langue d'aspic qui lance le venin de la malédiction, el que leurs pieds volent au lieu où coule le sang (3), voyons
(1) Panhjxriquc de Trajan, ôô.
(2) Génie duchristianismCy ch. dernier.
(.^) Ps. XI, 2, 3, p8. xiii, 1, ô.
comment le Fils de l'homme réparera tant de ruines et reconstruira cet édifice de l'humanité dont il ne reste pas pierre sur pierre.
Et d'abord, mes amis, avez-vous jamais réfléchi à ce litre de Fils de Vhomme, que Jésus-Christ prend dans 1 Évangile avec une sorte de prédilection ?
— Il nous est arrivé parfois d'y penser, et ce titre nous a paru d'autant plus extraordinaire que, selon 1 Évangile, nul homme n'a eu part à la génération du Fils de la Vierge. Nous croyons maintenant en entrevoir la raison, et nous serons bien aises de la mieux voir.
— La raison en est que le Sauveur ne venait pas créer l'humanité , mais la restaurer, réunir , récapitider, comme dit saint Paul, tout ce que le péché avait désuni, pulvérisé (i). L'homme avait d'abord existé dans Adam ; le péché l'avait brisé sans l'anéantir, l'univers était plein de ses débris. Il s'agissait de réorganiser ces fragments de 1 humanité, de leur communiquer un nouveau souffle de vie, d'en faire un seul corps dont tous les membres vivraient de leur union à un chef unique, uni lui-même à Dieu, source de toute vie. Je vous conseille, mes amis, de lire dans les Épîlres de saint Paul, notamment dans le ch. xv delà i""^ aux Corinthiens, le plan de cette régénération par laquelle Dieu, se rattachant toutes les créatures par le moyen de son Verbe incarné, sera Tout en toutes choses (2).
Puisque telle était la mission du Sauveur, puisque, fils d'Adam par la chair qu'il devait prendre dans le sein de la femme sans péché, il devait faire le bien que l'homme n'avait pas fait et réparer le mal qu'il avait fait, il était convenable qu'il s'appelât d'abord le Fils de thomme. Viendra le moment, comme nous le verrons bientôt, où il se fera appeler Y Homme et gardera à jamais ce nom reçu au jour de son baptême (3).
(1) Ép. aux Éphés., ch. i, 10.
(2) ire /Pp^ auj; Corinth., ch. xv, 28.
(3) Saint Luc, ch. \ii, 50.
Mais l'œuvre de la régénération élait chose surhumaine: l'homme lui-même n'y suffisait pas. Outre qu'il n'eût pas pu offrir à la majesté divine, horriblement outragée depuis quarante siècles, une satisfaction équivalente aux offenses, ainsi qu'il est aisé de le concevoir, comment aurait-il pu attirer à lui les enfants de la terre, leur conférer Vunité de l'esprit, refaire en eux Vmiité de la chair et du sang, en un mot, refaire l'humanité ?
Vous savez, mes amis, que les philosophes rationalistes parlent beaucoup de l'Homme, et quil n'y a pas un de ces pauvres hères qui ne se pose au moins en prophète du Messie de la raison. Les panthéistes surtout annoncent que, en vertu de la loi du progrès, il viendra un moment où leur Dieu-Animal , réunissant dans une seule tète humaine son intelligence actuellement si éparpillée, dira : « Le Grand Tout, c'est moi !» A en juger par les hommes que la loi du progrès nous a donnés jusqu à ce jour, le lever de l'Homme pourrait encore tarder de quelques milliers de siècles.
En effet, entre les plus grands hommes connus et l'homme capable de réglementer et unifier tous les esprits et tous les cœurs qui se chamaillent sur la machine ronde, la distance est incommensurable.
Le vrai Messie de la raison serait un génie tellement supérieur à tous les génies historiques, qu'il déchiffrerait parfaitement l'énigme de toutes les existences, de la nôtre en particulier; énigme où l'esprit humain, livré à lui-même, n'a vu jusqu'ici que matière à disputes et à doutes, et le grand mot trouvé , il devrait en déduire une théorie dogmaticomorale et sociale à la portée de tous. — Première difficulté.
Ce génie devrait donc être affranchi de toute erreur, de tout préjugé, de toute vue personnelle ou trop restreinte, de toute inlluence de pays, de caste, etc. ; ce serait, en un mot, l'homme universel, de tous et de chacun, l'homme exempt des faiblesses qui pourraient faire dévier son jugement et
l'incliner plutôt vers un pays et une nation que vers les autres. — Deuxième difficulté.
Au grand dépositaire de la raison humaine il faudrait une parole assez forte pour être entendue, sinon de l'univers, du moins de l'Europe, c'est-à-dire une parole égale à celle de vingt O'Connell. Or, avant de fondre vingt O'Connell en un, il serait bon d'attendre que la loi du progrès nous en eût donné deux. — Troisième difficulté.
Au sublime Révélateur il faudrait une autorité, une puissance capable de tenir en respect les raisons qui s'estimeraient assez hautes pour faire fi de ses paroles, ou les gloser dans le sens de leur ignorance et de leur égoïsme. Et pour déterminer les lâches , sans en faire des esclaves , il faudrait encore que pendant qu'une de ses mains tiendrait le châtiment, l'autre ouvrît le trésor des récompenses, afln qu'il pût dire à tous : Faites ce que je vous dis, et vous vivrez ! — Quatrième difficulté.
Enfin, il importerait de si bien constituer l'Homme qu'il ne s'avisât pas de mourir ^ car nous ne l'aurions pas mis en terre, que la Raison, veuve de sa parole et de son bras, tomberait, comme par le passé, au pouvoir de la gent rongemenu, je veux dire les rationalistes. — Cinquième difficulté. • Que ces difficultés n'effrayent pas la foi des panthéistes, à la bonne heure; qu'y aurait-il d incroyable pour le croyant du panthéisme? Quant à nous, mes amis, assistons à un spectacle qui tiendra dans un éternel ravissement les intelligences angéliques et humaines : assistons à l'arrivée parmi les hommes du Fils de l'homme, du Désiré des nations, de celui qui vient accomplir la promesse faite au père commun de tous les peuples.
Contemplons les abaissements infinis du Verbe, égal au Père par sa nature et devenu par amour le dernier des hommes (i); du Verbe qui, ayant tout créé à son image, se
(i) Isaïe, cil. LUI, 3.
LEÇON VINGT-IIUITIÉME. 291
fait à notre image pour refaire en nous l'image divine (i) ; que dis-je? pour nous apprendre à monter plus haut que nous n'avions tenté de le faire sur la parole de Satan : celui-ci avait dit aux hommes : Écoulez-moi, et vous serez comme des dieux; le Verbe fait chair nous dit : Croyez à ma parole, et vous deviendrez d'autres moi-même, vous entrerez en partage de la nature divine (2) !
C'est dans une petite maison de la petite ville de Nazareth, que commence la divine contre-partie du tragique événement de l'Éden.
«L'archange 6ra6r/e/(rHomme-Dieu, ou l'Homme de Dieu) est envoyé vers une vierge fiancée à un homme nommé Joseph, de la maison de David, et le nom de la vierge était Marie.
«Et l'ange, étant entré dans le lieu où elle était, lui dit : Je vous salue, ô pleine de grâce : le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie entre les femmes.
« Ce qu'entendant, elle fut troublée de ces paroles, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation.
« Et l'ange lui dit : Ne craignez point , Marie , car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voilà que vous concevrez en votre sein et que vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Celui-ci sera grand , et il sera appelé le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura pas de fin.
« Mais Marie dit à Tange : Comment arrivera ceci, puisque je ne connais point d'homme?
(( Et l'ange, répondant, lui dit : Le Saint-Esprit descendra sur vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira, et c'est pourquoi le Saint né de vous sera appelé le Fils de Dieu. . .
(1) Sainl Paul, Ép. aux Philipp.^ ch. ii, 6 et siiiv.
(j) • Par «lui ( Jésiis-Chrisl) nous ont (-lé failcê les plus grandes et précieuses promesses, afin <|iic par elles vous devenie/ part ici punis de la nature divine. • Sainl Pierre, ii« Ép., cli. 1, A,
« Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur , qu'il me soit fait selon votre parole! El l'ange prit congé d'elle (i). »
Avant de parler du Fils de l'homme, un mot de la Mère. Et comme il s'agit d'exprimer les mêmes idées, permettezmoi, mes amis, de me servir des paroles que j'ai employées ailleurs.
« Dans le plan de la création, Eve ne ligure qu'en seconde ligne. Adam existe , il a reçu l'investiture du monde et la loi du Créateur, qu'elle ne paraît point encore. Elle sort du côté de l'homme , et lui est donnée pour compagne. C'est Adam qui lui apprend son origine et sa destinée, et qui lui donne uu nom (2).
«Dans le plan de la régénération, la Femme occupe le premier ran^. J'allumerai la guerre entre toi et la femme, etc. — La Fierge concevra, etc. — Dans l'Évangile, Marie apparaît avant Jésus. Elle ne sortira point du côté de l'Homme-Dieu, mais l'Homme-Dieu sera conçu et formé dans ses chastes entrailles 5 elle pourra lui dire en toute vérité : Fous êtes l'os de mes os, la chair de ma chair.
« Ce n'est point le nouvel Adam qui lui apprendra sa destinée et lui donnera un nom : c'est à elle que le Très-Haut révèle la grandeur de son fils et confère le droit de lui imposer le nom à jamais adorable de Jésus. — Elle ne sera pas seulement l'aide et la compagne du Sauveur; elle en sera la mère, et, en cette qualité, elle commandera trente ans à celui devant qui tout genou doit éternellement fléchir dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (5).
« Le ciel ne s'ouvre point à la première femme des desseins qu'il a sur elle, il n'exige pas son consentement : c'est à son issu et par la volonté absolue du Créateur qu'elle est appelée à partager la royauté du monde.
« Dieu en agit autrement avec Marie : il daigne traiter
(1) Saint Luc, ch. i, 26 et suiv.
(3) Genèse, n, 13, 24.
(i) Saint Luc, 11, 51.
avec elle du grand mystère par l'entremise d'un prince de la cour céleste. Marie pose des conditions, stipule la conservation de sa virginité, et Yoiivrage de l incarnation, qui tient depuis tant de siècles le ciel et la terre en attente , demeure en suspens jusqu'à ce que la Fierge y ait consenti (i). »
Oui ne voit déjà la prodigieuse distance que Dieu a mise entre la mère du Dieu-Homme et la compagne du premier chef de l'humanité ? Qui n'aperçoit là les divins fondements de la vénération et de la confiance que l'Église catholique a toujours inspirées à ses enfants envers 1 auguste Marie, si digne du litre et des divines fonctions de Mère des vivants 9
Si , comme je n'en doute pas , vous avez , mes amis , un désir sincère de pénétrer dans la connaissance et l'amour de Celui à qui nous devons le retour de la lumière et de la vie dans nos âmes , adressez-vous dès ce moment à sa gloiieuse mère. C'est par elle qu'il a plu au Verbe éternel d'arriver jusqu'à notre néant , c'est aussi par elle que nous devons nous élever jusqu'à lui.
(i) Bossuet, Pre?nier sermon pour la Nativité de la sainte Vierge. ô« point. — Voy. Solution de grands problèmes, t. ii, ch. lvi.