‹ La science des autographesChapitre 12 sur 40 · C . iv · texte numérisé non relu

C . iv

rieurs à l'époque où le commerce des autographes se développa. La première fabrique fonctionna à Paris vers 1840. Elle fournit le marché de lettres émanées de personnages dont les autographes étaient fort rares. Rien ne fut épargné pour que la fraude fût complète. L'écriture était habilement imitée; le style était approprié assez exactement au temps et au personnage; les pièces étaient écrites sur du papier ancien emprunté à de vieux registres ou à des gardes de livres. L'encre était jaunâtre et on eut soin de simuler des traces de cachets sur certaines lettres. Mais le comble de l'art fut de mêler ces pièces extraordinaires à celles du cabinet généalogique Letellier (1). Quand les amateurs, qui venaient fouiller dans les nombreux cartons qui composaient ce cabinet, trouvaient, au milieu de papiers vénérables et jaunis, une lettre de Rabelais ou de Bayart, comment auraient-ils pu suspecter l'authenticité d'autographes ayant une telle provenance? Aussi les plus fins s'y laissèrent prendre et presque toutes les collections donnèrent asile à ces pièces apocryphes. Les noms étaient bien choisis ; tantôt c'était Rabelais, dont on ne connaissait alors que les inscriptions sur les registres de la Faculté de médecine de Montpellier, d'après lesquelles se guida le faussaire; tantôt c'était Bayart, dont la Bibliothèque ne possédait que des signatures. Puis vinrent Charles V, Agnès Sorel, Talbot, Jacques Cœur, Henri VIII, Raphaël, etc., en lettres autographes signées, bien entendu. Le faussaire, qui aimait à rire et que le succès de ses œuvres encourageait, ne se contenta plus d'imiter, il inventa, et de sa main féconde sortirent une lettre de Triboulet et deux lignes de Molière au bas d'un prétendu devis! Quelle sensation dans le monde des amateurs quand ces deux merveilles furent découvertes chez Letellier!

Mais le faussaire avait dépassé le but. Ses dernières productions excitèrent à la fois l'envie et la défiance. Les amateurs, qui n'avaient pu acheter ces pièces, les dénigrèrent. C'est là un sentiment assez commun qui se trouva d'aventure conforme à la vérité. Les érudits, que ces découvertes avaient émus, examinèrent les prétendus originaux avec une sage circonspection, et le doute naquit de cet examen. Des erreurs commises dans le texte des lettres permirent de dévoiler la supercherie. Les lettres de Rabelais, notamment, furent attaquées violemment. Elles trouvèrent cependant des défenseurs dont l'autorité technique empêcha longtemps la lumière de se faire jour. Des certificats d'authenticité, imprudemment délivrés, soutinrent la foi des acheteurs, et plusieurs amateurs ne voulurent pas démordre de leur opinion première et reconnaître qu'ils avaient été trompés. Je dois dire que tout, dans cette affaire qui ne fut qu'une spéculation d'argent, conspira pour surprendre la bonne foi du public, tant marchands qu'acquéreurs. Aussi l'illusion se prolongea. Ce n'est que depuis 1871 que toutes les pièces du fonds Letellier sont définitivement classées parmi les faux. Une simple comparaison entre un certain nombre de ces lettres, qui faisaient partie de la collection Young, vendue à Londres, m'édifia sur l'authenticité

(1) Ce cabinet provenait en partie des archives de la famille d'Hozier.

œs, AUTHENTICITÉ DES AUTOGRAPHES

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