‹ La science des autographesChapitre 13 sur 40 · C . iv · texte numérisé non relu

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de ces trop fameux autographes. La même main et la même encre se retrouvaient dans ces lettres attribuées à des personnages si divers. Cette unité fâcheuse me sauta à l'œil et fut pour moi une révélation. Dès lors j'ai fait la chasse à ces contrefaçons dangereuses, de telle façon qu'elles ne peuvent plus tromper personne.

Trois noms tentèrent encore l'habileté des faussaires : Racine, Boileau et La Fontaine. L'écriture de ces grands hommes était facile à imiter. Quant au texte, il fut fourni, pour les deux premiers personnages, par la correspondance de Racine et de Boileau, dont les originaux sont conservés à la Bibliothèque nationale. On eut le soin de ne pas copier ligne pour ligne, afin de faire croire que les pièces delà Bibliothèque n'étaient que des minutes, et on ajouta la signature, qui augmentait la valeur des pseudo-autographes. Le faussaire, peu imaginatif, copia aussi des épigrammes de Boileau, des hymnes de Racine ; il y joignit des fables de La Fontaine, en assez grande quantité, le tout correctement écrit, avec signatures à l'appui. Les signatures dévoilèrent tout d'abord la supercherie, et mes savants maîtres Ludovic Lalanne et Henri Bordier démontrèrent, dès 1849, la fausseté des prétendus autographes de Racine, de Boileau et de La Fontaine.

Louis XVI, Marie-Antoinette et madame Elisabeth eurent aussi les honneurs du faux, grâce à la vogue autographique qui s'attacha à eux. Une écriture indécise, une encre jaunâtre ont permis de reconnaître ces contrefaçons habiles, qui ont été l'objet de polémiques violentes.

La fameuse affaire Vrain-Lucas vint ensuite. Ce personnage trouva une dupe dans un savant illustre, Michel Chasles, dont le génie scientifique n'avait pas développé l'esprit critique. Si les faux du fonds Letellier et les autres cités ci-dessus étaient habilement conçus et exécutés, il n'en était pas de même de ceux de Vrain- Lucas. Les uns furent grotesques, comme la lettre de Marie-Madeleine et le laissezpasser de Vercingétorix en français et sur papier. Les autres furent grossiers, comme les lettres de Newton écrites à Pascal et celles de ce dernier qui furent déclarées fausses à priori par deux hommes experts en la matière, le savant David Brewster, biographe de Newton, et M. Prosper Faugère, l'éditeur de Pascal. Les lettres de Rabelais et d'un grand nombre d'autres personnages ne supportaient pas davantage la vue et la discussion, et elles n'ont pu tromper que M. Chasles, trop confiant et trop aveuglé, et ceux qui croyaient sans voir. Vrain-Lucas ne se donnait pas de peine pour contrefaire les écritures. Ce n'étaient que des à peu près, tant comme caractères que comme papier. L'ignorance autographique de cet homme était telle qu'il s'avisa de faire des lettres de La Bruyère — rara avis pour les amateurs — en copiant l'écriture d'un fac-similé qui avait reproduit une lettre d'un La Bruyère qui n'avait que le nom de commun avec l'auteur des Caractères. Je le répète, fonds et forme, tout était ridicule dans les faux Vrain-Lucas, et il fallait une bonne volonté bien robuste pour s'y laisser prendre. On a fait grand bruit autour de ces contrefaçons, mais elles n'en valaient pas la peine. Si les marchands et

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les amateurs n'avaient à redouter que des faux de cette nature, ils n'auraient pas besoin de se mettre en garde et de réclamer l'œil d'un expert. Vrain-Lucas n'était qu'un vulgaire escroc, un faussaire maladroit et malhabile, auquel on a fait trop d'honneur en s'occupant de sa personne et de ses inventions (i).

A la fin de l'année 1869, un jeune homme fabriqua plusieurs autographes de célébrités modernes, mais j'eus la bonne fortune d'empêcher le succès de cette tentative (2). En 1875, on a mis en circulation de grossières contrefaçons de lettres de madame de Pompadour. Ces pièces, sur du papier à chandelle, d'une écriture absolument différente de celle de la marquise, scellées du sceau royal, tant l'ignorance du fabricateur était grande , sont tout aussi ridicules que les productions de Vrain-Lucas. Beaucoup de personnes, tentées par le bon marché incroyable de ces pièces, en ont acheté, et la fabrique dure toujours et s'étend actuellement à des lettres de Louis XV et de madame de la Popelinière (3).

A l'étranger les faussaires ont également fonctionné. En Italie, d'où proviennent tant de contrefaçons en tout genre, on a fabriqué un certain nombre d'autographes, parmi lesquels des sonnets du Tasse. En Angleterre, lordByron a dû à sa réputation croissante les honneurs d'une correspondance posthume. En Allemagne, Schiller a été l'objet d'une attention semblable, pour plaire à sa famille et à ses admirateurs.

Ces faux autographes ne sont pas les seules pièces dont se doivent méfier les amateurs. Il y a les attributions mensongères, les similitudes de noms, les lettres écrites par des secrétaires et considérées àtort comme des autographes. Ainsi lesrois de France avaient des secrétaires de la main auxquels ils déléguaient leur signature pour toutes les pièces ou actes officiels, brevets, lettres, circulaires, etc. C'est surtout sous Louis XIV que cette coutume devint une règle absolue. Ce prince ne signa que les lettres particulières; déplus un de ses secrétaires, Toussaint Rose (4), imita si bien

(1) Cf. ma brochure et une Fabrique de faux autographes par MM. Henri Bordier et Emile Mabille.

(2) Cf. L'Amateur d'autographes, numéro 193, p. i3.

(3) On a fabriqué aussi des signatures sur le titre des livres. C'était un moyen de donner de la valeur à des bouquins ramassés dans les boîtes des quais. Quelques volumes portant le nom de Molière ont ainsi circulé dans le monde des libraires, mais ils n'ont justement trouvé que des incrédules.

(4) Saint-Simon (éd. A. Régnier, t. II, p. 242) parle en ces termes du secrétaire Rose et de ses fonctions : « Avoir la plume, c'est être faussaire public et faire par charge ce qui coûteroit la vie à tout autre : cet exercice consiste à imiter si exactement l'écriture du Roi qu'elle ne se puisse distinguer de celle que la plume contrefait, et d'écrire en cette sorte toutes les lettres que le Roi doit ou veut écrire de sa main et toutefois n'en pas prendre la peine. Il y en a quantité aux souverains et à d'autres étrangers de haut parage; il y en a aux sujets, comme généraux d'armées ou autres gens principaux, par secret d'affaires ou par marque de bonté ou de distinction. Il n'est pas possible de faire parler un grand roi avec plus de dignité que faisoit Rose, ni plus convenablement à chacun, et sur chaque matière, que les lettres qu'il écrivoit ainsi et que le Roi signoit toutes de sa main; et pour le caractère, il étoit si semblable à celui du Roi, qu'il ne s'y trouvoit pas la moindre différence. » — Toussaint Rose, né en 161 1, avait remplacé Conrart à l'Académie française en 1675. Il fut l'ami des écrivains les plus célèbres de son temps, notamment de Molière. Il mourut à Paris le 6 janvier 1701. Il eut pour successeur dans ses délicates fonctions le diplomate François de Callières, qui appartenait aussi à l'Académie française.

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récriture royale, qu'on pouvait prendre pour autographes des lettres qui ne portaient en réalité que la signature du roi. La coutume des secrétaires de la main se continua sous Louis XV et sous Louis XVI et elle s'appliqua également aux reines. Elle était si générale que les mandats de payement étaient d'abord signés par le secrétaire, puis une seconde fois par le roi lui-même, car le trésorier royal exigeait la signature autographe. Aussi trouve-t-ou de nombreux ordres de payement qui portent deux signatures : i° le nom Louis écrit par le secrétaire de la main; 2° la signature autographe du roi précédée du mot Bon. Les deux signatures sont très dissemblables, car il faut remarquer que le secrétaire de la main ne cherchait pas, sous Louis XV etsous Louis XVI, à imiter l'écriture royale. Cette pseudo-signature variait suivant le secrétaire qui contresignait le document. Pour Marie-Antoinette les exemples sont non moins fréquents.

Napoléon I ne suivit pas la mode royale. Il signait tout, lettres, brevets, actes, abrégeant sa signature suivant l'importance et la qualité des pièces ou des destinataires. Aussi ses signatures revêtent-elles différentes formes : Napoléon, Napol., Nap., Np., ou simplement un N. Louis XVIII eut un secrétaire de la main pour les brevets. Il usa aussi d'une griffe, surtout pour les convocations aux Chambres. Charles X fit de même. Louis-Philippe eut également une griffe, mais pour les lettres de convocation seulement.

A l'exemple des souverains, certains personnages eurent des secrétaires qui imitaient leur écriture. Le cardinal de Richelieu avait un secrétaire de la main, nommé Charpentier, qui s'était approprié l'écriture de son maître à tel point que la vérification des autographes du grand ministre a donné lieu à des polémiques. Comme son royal époux, madame de Maintenon avait trouvé un président Rose dans sa fidèle secrétaire mademoiselle d'Aumale. De nos jours Sainte-Beuve et Garibaldi ont eu des secrétaires habiles, qui exercent la sagacité des experts.

La griffe servait aussi à des hommes d'Etat. Je citerai, parmi les cas que j'ai observés, Danton et Cavour. Les souverains étrangers ne dédaignèrent pas non plus ce moyen, qui était employé couramment par les rois d'Espagne.

Il me reste une dernière cause d'erreur à signaler aux amateurs, le fac-similé, c'est-à-dire la reproduction, par des moyens mécaniques, des autographes. Le facsimilé n'est pas un faux, car, à de rares exceptions près, il n'a pas été fait dans l'intention de tromper. Au contraire, son but est de conserver l'aspect de documents qui peuvent disparaître, de divulguer des pièces rares et curieuses et de fournir des points certains de comparaison pour la vérification des écritures.

Les procédés employés pour les fac-similés des documents et des autographes sont de diverses sortes : primitivement on calquait la pièce ou on la reproduisait par la gravure sur bois ou sur pierre. Ensuite la lithographie fut employée. Puis la photographie vint donner un nouvel essor à l'art du fac-similé : on se sert actuellement de l'héliogravure, du gillotage, de la phototypie. Les maisons Lemercier,

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Dujardin et Gillot, obtiennent en ces divers genres des résultats merveilleux. Quelques artistes, tels que le graveur Pilinski, se sont ingéniés à faire des fac-similés qui soient de véritables trompe-l'œil. Ils ont, par des procédés spéciaux, obtenu des spécimens qu'un œil exercé peut seul distinguer de l'original.

Telles sont les causes qui peuvent introduire dans les collections des pièces fausses ou apocryphes. A côté du danger, il faut exposer les remèdes. Les voici:

Une pièce fausse se reconnaît au coup d'œil. L'œil du myope est mieux approprié à ce travail que celui du presbyte. J'en ai fait maintes fois l'expérience. Cette constatation par l'œil de la fausseté d'un objet ne peut se raisonner. Elle s'impose à celui-là même qui la fait. C'est un don naturel relativement rare, mais sans lequel il n'y a pas de véritable expert. Ce diagnostic par la vue ressemble à celui que portent certains médecins au seul aspect d'un malade.

Il y a d'autres moyens de reconnaître un faux autographe. Les uns sont tirés de la partie matérielle, les autres du contexte de la pièce. Prenons un autographe et examinons-le.

Il faut d'abord considérer si le papier est contemporain de l'époque du personnage auquel la pièce est attribuée. La fabrication du papier a varié selon le temps; la pâte, le filigrane révèlent de quel siècle date celui qu'on examine.

La nature de l'encre et de la plume sont aussi des points de repère. On sait que jusqu'au dix-neuvième siècle on a employé la plume d'oie et que l'usage de la plume métallique est récent.

Le cachet, l'adresse, les cotes mises au dos de la pièce par le destinataire ne servent pas moins aux constatations d'authenticité.

Ces divers points examinés, on compare l'écriture de la lettre suspecte à celle d'une lettre notoirement authentique, émanant du même personnage. A défaut d'originaux on recourt à des fac-similés. Il existe des recueils qui sont appropriés à cette vérification. Le premier a paru en Angleterre en 1788. Il a été publié par John Thane en trois volumes in-4 0 , sous le titre de British Autographj (1). En France un graphologue donna, dès 18 12, un recueil de fac-similés intitulé : L'art de juger du caractère des hommes par leur écriture. De 1828 à i83o, MM. Bérard,

H. de Chateaugiron, Duchesne aîné, Trémisot etBerthier publièrent, avec le lithographe Delarue, VIsographie des hommes célèbres. Cet ouvrage, comprenant quatre volumes in-4 0 , est I e P lUS important recueil de fac-similés qui existe jusqu'ici (2). En 1829, John Gough Nichols dota la science autographique d'un ouvrage très bien fait intitulé : Autographs of royal, noble, learned and remarkable perso-

(1) En 1787, sir John Fenn's avait publié un recueil de fac-similés, mais moins général, sous le titre de Original letters from the archives of the Paston family.

(2) Il y a certaines erreurs dans ce précieux recueil. Je me propose de les relever dans la préface que je placerai en tète du Supplément à VIsographie, dont j'ai commencé la publication. — IJ 'Amateur d'autographes a également publié des fac-similés de signatures de personnages manquant dans VIsographie.

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nages conspicnons in english history. Ce livre comprend des fac-similés des illustrations anglaises depuis le règne de Richard II jusqu'à celui de Charles II. Il est précédé d'une intéressante préface sur le goût des autographes. En 1 835, Joseph Netherclift publia les Autographs of the Kings and Queens and eminent Men of Great Britain. En 1837, J. Cassin mit au jour à Paris un Choix de morceaux d'écrivains contemporains et de personnages célèbres, destinés à enseigner à lire dans toutes sortes d'écriture. La même année parurent à Londres The Autograph Portfolio, a collection of fac-similé Letters front eminent Persons, et à Utrecht Fac-similés von Handschriften berûhmter Mànner. En i836, les Fac-similé von Handschriften berûhmter Mànner und Frauen, et en 1 838 les Denkschriften und Briefe, montrèrent que l'Allemagne ne se désintéressait pas du mouvement autographique. En 1846, Adolf Bêcher publia à Stuttgard le Sammlung historien berûhmter Autographen. La même année vit paraître à Anvers le Recueil d'autographes fac-similés tirés de la collection de M. Félix Bogaerts. En 1849, Joseph Netherclift donna un nouveau recueil intitulé A collection of one hundred charateristic and interesting Autograph Letters, written by royal and distinguished Persons of great Britain, from the XV to the XVIII century. En i855, son fils Frederick publia le The Autograph Miscellany. En 1862, Charles Oberleitner fit imprimer à Vienne un magnifique volume in-folio intitulé Album de fac-similé des princes, capitaines et hommes d'État depuis l'an 1S00 jusqu'en iS'/ô. En 1864, Villemessant, directeur du Figaro, et son gendre Bourdin, entreprirent la publication d'un journal de fac-similés, l'Autographe, qui eut un vif succès pendant ses deux années d'existence. En 1876, G. Milanesi publia à Florence La Scrittura d'artisti italiani, qui contient trois cents planches de fac-similés exécutés par C. Pini. En 1878 a paru à Madrid un recueil de fac-similés intitulé Coleccion de autografos historicos. Enfin j'ai entrepris la publication d'un Supplément à l'Isographie qui compte déjà trois fascicules et que je continuerai.

Je dois signaler aussi les catalogues Donnadieu, Dawson-Turner, Boilly, A. Sensier, Benjamin Fillon, Alfred Morrison et Alfred Bovet, qui renferment de nombreux fac-similés et constituent, surtout les trois derniers, de véritables isographies. On le voit, les éléments ne manquent pas pour la vérification de l'authenticité des écritures.

De l'écriture on passe au texte de la pièce, et la critique historique nous fournit des armes puissantes et des arguments irréfutables. Le style, l'orthographe, les faits énoncés sont autant de moyens de contrôle.

Bref, le faussaire le plus habile et le plus avisé se trahit toujours, soit dans l'écriture, soit dans le texte, et leurs productions, quelque remarquables qu'elles paraissent, ne résistent pas à l'examen attentif et à l'œil exercé d'un expert.

Les amateurs d'autographes peuvent donc se rassurer. Les faux sont moins nombreux et plus faciles à reconnaître que dans toute autre branche du commerce

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