‹ La science des autographesChapitre 15 sur 40 · DU PRIX DES AUTOGRAPHES · texte numérisé non relu

DU PRIX DES AUTOGRAPHES

Causes déterminantes des prix : ancienneté, rareté, état de conservation, degré d'intérêt et mode. — Augmentation progressive des prix; exemples typiques.

Le prix des autographes est déterminé par les mêmes causes qui régissent celui de tous les objets recherchés par les collectionneurs : l'ancienneté, la rareté, l'état de conservation, le degré d'intérêt et la mode. Outre ces éléments ordinaires d'appréciation, on peut admettre comme une règle générale qu'une lettre entièrement écrite et signée par un personnage vaut mieux qu'une lettre seulement autographe ou seulement signée. Les seules exceptions à cette règle viennent de l'intérêt historique d'un document signé.

L'ancienneté est un élément d'appréciation; plus un autographe est ancien, plus il est présumé rare. C'est le cas pour la plupart des pièces des quatorzième et quinzième siècles. Dès le siècle suivant, l'ancienneté n'implique plus la rareté.

La rareté est une des causes dominantes de l'élévation des prix. La valeur des autographes d'un personnage illustre augmente en raison du petit nombre qui en a été conservé. Et encore les autographes ont un avantage réel sur les livres, les estampes et les médailles rares, c'est qu'ils n'ont pas à redouter la concurrence des doubles qu'amène une découverte inespérée. Tout autographe est

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unique en soi, à de très rares exceptions, et les trouvailles ne modifient pas sensiblement les prix, surtout quand les pièces sont intéressantes.

L'état de conservation des autographes entre en ligne de compte, bien que d'une façon moins sensible que pour les livres, les estampes, les tableaux, etc.

Un élément qui fait varier à l'infini le prix des autographes, c'est le degré d'intérêt qu'ils présentent. Si une certaine classe d'amateurs se contente d'un spécimen d'écriture, un grand nombre recherche les pièces significatives et délaisse les autres. L'intérêt double le plus souvent le prix ordinaire d'un autographe, et parfois le triple ou le quadruple. Ainsi, pour prendre un exemple contemporain, les lettres ordinaires de Victor Hugo, qui sont très communes, valent de 5 à 10 francs. Or, certaines lettres de ce grand poète ont été payées dix fois plus cher, à cause de l'intérêt qu'elles présentaient.

Enfin, la mode régit le goût des autographes comme elle régit les hommes. Les collections sont une des manifestations les plus intéressantes des mœurs et du goût d'une époque. L'observateur ne dédaigne pas d'examiner ce piquant côté de la nature humaine. Il sait qu'il n'y a rien d'arbitraire dans les prix moyens des objets de collections et de curiosité, parce que ces prix ne sont que la résultante de la vogue passagère qui s'attache périodiquement à une certaine classe d'objets. Chaque génération a un goût différent qui répond à son éducation et à ses aspirations. Aussi ne s'étonne-t-il pas du regain de faveur accordé à tous les produits artistiques du dixhuitième siècle, si dédaignés par nos pères. Tel tableau de Boucher ou de Greuze, qu'on reléguait au grenier ou dont on se servait comme paravent, vaut actuellement des sommes considérables. Telle gravure en couleur de Debucourt, que j'ai vue dans mon enfance affichée pour quelques francs à l'étalage des marchands en plein vent installés aux abords de l'Institut, est disputée comme un trésor par les collectionneurs d'aujourd'hui. Les autographes suivent le courant. La recherche des éditions originales des romantiques, par exemple, a donné aux autographes de ces écrivains une valeur correspondante. Une lettre de Pétrus Borel se vend presque aussi cher qu'une lettre de Henri IV. La mode a une si grande influence que dès qu'un auteur ou un artiste a un succès retentissant, ses lettres sont aussitôt plus demandées et augmentent momentanément de valeur. Plus la popularité d'un personnage grandit, plus ses autographes se vendent facilement. Je peux juger de l'étendue de la réputation d'un homme par les demandes qui affluent de la province et de l'étranger. C'est pour moi un critérium, non de talent bien entendu, mais de renommée.

Il faut considérer aussi certaines particularités qui influent sur le prix des autographes. Les lettres munies de l'adresse et du cachet sont plus recherchées, et c'est justice, puisqu'elles présentent deux éléments d'intérêt de plus. La célébrité du destinataire n'est pas non plus indifférente. Entre deux lettres de Boileau adressées, l'une à un grand seigneur, l'autre à Racine, la différence de valeur ne saurait être douteuse. Les pièces valent aussi par les circonstances où elles ont été écrites.

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Les lettres datant de la jeunesse d'un personnage sont très prisées. Pour les souverains et pour les papes, on préfère au contraire les lettres écrites pendant la période où ils ont régné. Notons enfin que les pièces écrites sur parchemin sont moins estimées, parce qu'elles sont plus encombrantes. A cet égard, la différence de prix est sensible pour les signatures des souverains et elle augmente en raison de l'ancienneté du document.

Le prix des autographes a, comme celui de tous les objets de curiosité, augmenté dans ces dernières années, et il suffira d'établir par quelques exemples cette échelle montante des prix, depuis l'origine du commerce des autographes jusqu'à nos jours. De 1822 à 1 836, les prix sont généralement faibles. On n'estime guère les simples signatures ; on n'accorde aucune attention aux pièces contemporaines. La différence de valeur entre les lettres autographes et les lettres signées est très sensible et la proportion est très raisonnable. Une signature de François I se vend 5 francs, et une lettre autographe signée, 90 francs. Actuellement les prix sont, dans le premier cas, de 6 à 3o francs, selon que les pièces sont sur vélin ou sur papier, et, dans le second cas, de 200 à 3oo francs. Les lettres de Bossuet se payaient de i5 à 3o francs, et elles se sont maintenues longtemps à ce taux; dans ces dernières années elles ont atteint 100 francs en moyenne. On cotait 17 francs une lettre autographe signée de madame de Pompadour, qui vaut aujourd'hui plus de 100 francs au minimum. Il est vrai que le style Pompadour n'était pas encore. en vogue. Le peintre Boucher jouissait d'une mince réputation; on le voit au prix ridicule obtenu, en 1 83 1 , par une de ses lettres, qui fut vendue 4 fr. 25. C'était cependant une rareté, mais que personne ne recherchait. La lettre de la collection Fillon a été mieux appréciée, car elle a été payée 3oo francs par M. A. Morrison. La précieuse lettre de Louis XI comme dauphin, qui était un des joyaux de la collection A. Sensier, n'atteignit, en 1 83 r , que le prix infime de 5i francs. Elle a été revendue 5oo francs, et ce n'est certes pas exagéré. André Chénier n'avait pas encore dans le monde lettré la réputation suprême qu'il y possède aujourd'hui. Aussi deux lettres de lui furent payées, en 1827 et en i835, 20 fr. 95 et 25 fr. 5o. Or, la première a figuré cinquante ans plus tard dans la collection Fillon ; elle a été acquise, moyennant 700 francs, par M. A. Bovet, et à la vente de celui-ci, elle a été payée par un amateur allemand, M. Alexandre Cohn, 810 francs. Quanta la seconde lettre, elle fut achetée 101 francs à la vente Duplessis, en 1 855, par M. Chambry, et revendue 1910 francs, en 1881. Les prix ont, dans cette circonstance encore, suivi la progression de la renommée du personnage.

Je pourrais multiplier les exemples, mais ce serait fastidieux. Les prix les plus élevés obtenus jusqu'en i836 étaient ceux-ci : Montaigne, 6qg francs; Gabrielle d'Estrées, 410 francs; La Fontaine, 400 francs; Daniel Elsevier, 222 francs. Depuis i836, les prix ont augmenté en général, surtout pour les pièces intéressantes. En 1860, on citait, comme les plus hauts prix atteints en France par

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un autographe, la dernière lettre de Napoléon à Marie-Louise et la signature de Molière, acquises pour 1200 francs et 950 francs à la vente Lajarriette, par M. Dubrunfaut. Or, la première de ces pièces, dont le prix paraissait fabuleux, a été revendue 2800 francs. La progression s'accentua encore, mais c'est surtout à partir de 1 875 qu'elle atteignit son maximum. Le plus haut prix donné a été 5ooo francs pour l'original du testament de Voltaire. Après cette curiosité unique, viennent la lettre de Pierre Corneille, achetée 1000 francs par M. Chambry à la vente Tarbé, revendue 4000 francs à M. A. Morrison ; la lettre de Napoléon à Marie-Louise, de la collection Dubrunfaut, payée 2800 francs par le prince d'Orange-, la lettre d'Améric Vespuce , de la collection B. Fillon, achetée 2600 francs par M. A. Morrison -, l'acte signé par Molière, provenant de la vente Fossé-Darcosse, où il avait été payé 400 francs, et acquis pour 25oo francs à la vente Bovet par M. Alexandre Dumas, qui l'a offert généreusement à la Comédie - Française -, la lettre de Velasquez, de la collection Cottenet, achetée 225 francs à la vente Esterhazy, et revendue 235o francs à M. Morrison ; la lettre du Titien et la signature de Raphaël, de la collection Fillon, adjugées chacune 2000 francs au même amateur.

Les correspondances originales ont eu aussi une grande vogue. Quelques-unes ont atteint des prix fabuleux. Je citerai un dossier de cinq pièces, concernant Marie Stuart et la grande Élisabeth, qui a été adjugé pour 9600 francs au prince d'Orange, qui se trouvait en concurrence avec le mandataire de M. A. Morrison.

Donc, il y a eu une progression lente, mais continue, dans les prix des autographes, et, en définitive, c'est encore dans cette branche de la curiosité que le mouvement a été le plus raisonnable et le plus rationnel.

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