LA COLLECTION ALFRED BOVET
Séries adoptées par M. Bovet. — Classement rationnel par ordre chronologique. — Choix des pièces. — Lettres adressées à des personnages célèbres. — Pièces typiques dans chaque série. ■ — Curiosités autographiques. — Lettres ornées de dessins. — Le portrait ajouté à l'autographe.
C'est en 1869 que M. Alfred Bovet commença sa collection d'autographes. Ses études, sa connaissance parfaite des littératures de tous les pays, ses voyages, lui avaient inspiré dès sa jeunesse l'amour des collections. Il avait d'abord exercé son goût sur le choix des livres, des portraits et des dessins. La bibliophilie le conduisit, comme tant d'autres, à la recherche des autographes. M. Alfred Bovet entreprit une collection générale, telle que l'avaient conçue les grands curieux ses prédécesseurs, mais, obéissant à sa nature de lettré et d'artiste, il recueillit avec une sorte de tendresse les lettres des écrivains, des artistes et des compositeurs de musique.
Ce n'est pas tout que de faire une collection, il faut la classer. Après de mûres réflexions, M. Alfred Bovet adopta les séries suivantes :
I. Chefs de Gouvernement. — II. Hommes d'Etat et personnages politiques. — III. Révolution française. — IV. Hommes de guerre. — V. Savants et explorateurs. — VI. Ecrivains. — VII. Artistes dramatiques. — VIII. Peintres, sculpteurs, architectes et graveurs. — IX. Compositeurs de musique. — X. Chanteurs et cantatrices (1). — XI. Huguenots. — XII. Femmes.
C'est le plan de Benjamin Fillon, avec quelques modifications. Dans chaque série les noms sont classés par nationalité. Il y a cependant deux exceptions à cette règle. La première a été pour les savants. M. Bovet a justement pensé que, les découvertes scientifiques profitant à l'humanité tout entière, et étant indépen-
(1) M. Alfred Bovet conserve les compositeurs de musique et les chanteurs et cantatrices, dont il possède une suite des plus complètes et des plus précieuses. Aussi ces deux séries ne figurent-elles pas dans le présent inventaire, où les Huguenots et les Femmes deviennent les numéros ix et x.
sï<5, LA COLLECTION ALFRED BOVET
dantes des questions de nationalité, de tempérament et de langue, les savants ne devaient former qu'une seule et admirable famille. La seconde exception a été pour les femmes, car la beauté, la grâce et l'esprit sont l'apanage des femmes de tous les pays et de tous les temps.
M. Alfred Bovet a adopté pour base de classement dans chaque subdivision l'ordre chronologique de naissance, excepté pour les Souverains, qui sont disposés par date d'avènement. C'est là une méthode rationnelle et scientifique.
Remplir ce beau cadre n'était pas chose facile. M. Alfred Bovet a accompli cette tâche avec un zèle infatigable et avec un goût parfait. Sans avoir la prétention de former une collection complète, il a composé une galerie où se succèdent par ordre chronologique les souverains, les hommes d'État, les guerriers, les écrivains et les artistes de l'Europe, du quinzième siècle jusqu'à nos jours. Il a fait, avec beaucoup de tact, un choix parmi ces diverses célébrités, et s'il n'a pas réussi à se procurer tous ses desiderata, du moins il a pu représenter, dans chaque série, les noms les plus importants et composer avec sa collection un tableau d'histoire du plus vif intérêt.
Le choix des pièces a été la constante préoccupation de M. Bovet. L'état de conservation des autographes le touchait particulièrement. Toute lettre défectueuse sous ce rapport était impitoyablement bannie, à moins qu'elle ne rachetât ce grave défaut par un intérêt exceptionnel. Les pièces revêtues de leur cachet étaient recherchées avec soin-, le cachet est un précieux élément de curiosité et d'information, il est aussi une preuve plus certaine d'authenticité (i).
M. Alfred Bovet a toujours préféré les pièces autographes aux simples signatures, et il a repoussé de prime abord les lettres non signées. A cette règle, il a dû faire des exceptions. Il a été trop heureux par exemple de trouver une signature de Pierre Corneille et une de Molière, et s'il eût pu combler de cette manière quelques vides regrettables dans la littérature française, comme Rabelais, Pascal et La Bruyère, il n'y eût pas manqué. Il n'ignorait pas qu'au dix-septième et au dix-huitième siècle, on ne signait pas les lettres intimes; aussi a-t-il, pour certains noms, accueilli avec joie de simples lettres autographes. Je citerai, comme exemples, madame de Sévigné, Adrienne Lecouvreur, la marquise Du Chastellet, Marivaux, etc.
Quand les lettres sont adressées à des personnages célèbres, leur intérêt et leur valeur commerciale en sont augmentés. La collection de M. Bovet témoigne d'un sentiment profond de ce côté si curieux de l'autographe. Les exemples abondent tellement dans le catalogue que je ne puis en citer que quelques-uns des plus typiques, tels que François I à Charles-Quint, Catherine de Médicis à Marie Stuart, Victor- Emmanuel à Napoléon III, Bismarck à l'empereur Guillaume, La Tour d'Auvergne à Carnot, Jourdan à Kleber, Franklin à Washington, Malherbe à Racan, La
(i) Je citerai les sceaux des lettres de la reine Elisabeth d'Angleterre et de Jean Sobieski, le cachet de la lettre d'Alfieri représentant l'effigie de Dante, le cachet de la lettre de Garrick représentant la tête de Shakespeare, et celui de la lettre de la marquise Du Chastellet représentant le portrait de Voltaire.
LA COLLECTION ALFRED BOVET -^e> C. X
Rochefoucauld à mademoiselle de Scudéry, Diderot à Voltaire, Victor Hugo à Lamartine, Théophile Gautier à Déjazet, Frédéric II à Voltaire, Goethe à Schiller, Shelley à Byron, Jean-Jacques Rousseau à Voltaire, Robert Nanteuil à mademoiselle de Scudéry, Géricault à Horace Vernet, Joshua Reynolds à Garrick, Louis I de Condé à Catherine de Médicis, Catherine de Parthenay au cardinal de Richelieu, la duchesse de Chevreuse au cardinal de Richelieu, madame Guyon à Bossuet, la marquise Du Chastellet à Voltaire, la marquise de Pompadour à Crébillon et au duc de Nivernois. Parmi ces illustres destinataires, les noms qui reviennent le plus souvent sont ceux de Richelieu, de Duplessis-Mornay, de Mazarin, de Huet, de mademoiselle de Scudéry, de Jean-Baptiste Rousseau, de Voltaire, de Bernardin de Saint-Pierre, de Beaumarchais, d'Albrecht von Haller, de Wille, de Washington, de Schiller, de La Mennais, de Lamartine, de Victor Hugo et du poète Tieck.
M. Alfred Bovet aimait aussi les pièces provenant de collections célèbres. La provenance n'est pas moins intéressante pour les autographes que pour les livres, les tableaux et les objets d'art. Les cabinets les plus connus de la France et de l'Étranger ont fourni leur contingent à celui de M. Bovet. Je citerai surtout les noms de Trémont, de Lajarriette, de Lucas de Montigny, d'Esterhazy, de Chateaugiron, de Fossé-Darcosse, de Wagener, de Succi, de Chambry, de Gauthier- Lachapelle, de Boilly, de Benjamin Fillon, d'Alfred Sensier, de Dubrunfaut, de Charles de Halm, enfin de la marquise de Barol, dont les pièces sont accompagnées de notices autographes de Silvio Pellico, son bibliothécaire.
Mais, au-dessus des considérations précédentes qui font tant d'honneur au goût et à la délicatesse de l'amateur, M. Alfred Bovet a placé l'intérêt historique, littéraire ou biographique de l'autographe. Il a recherché avec amour la pièce idéale, typique, et quand elle s'est rencontrée, il n'a reculé devant aucun sacrifice pour en enrichir sa collection. Son zèle et sa patience ont été heureusement récompensés. Pour donner une idée de l'idéal poursuivi et souvent réalisé par M. Bovet, je signalerai dans chaque série les pièces-types les plus remarquables : Première série. — Chefs de Gouvernement. La série française est complète depuis Charles VI. On y rencontre, outre les lettres de François I et de Catherine de Médicis, dont j'ai déjà parlé, une lettre signée de Charles VII sur papier, à Charles d'Orléans, des lettres de Henri IV au duc de Savoie, de Marie de Médicis à Louis XIII, de Louis XIII sur Cinq-Mars, de Louis XIV à sa belle-soeur Henriette d'Angleterre, de Louis-Philippe à Charles X. Il faut citer, comme rareté, le devoir de Louis XVII, et, comme documents contemporains, la lettre de Thiers à Jules Favre et celle du maréchal de Mac-Mahon sur les incendies de la Commune. — • Pour les souverains étrangers, M. Alfred Bovet a choisi les noms les plus importants : en Espagne, Ferdinand le Catholique et Isabelle, Philippe II, une précieuse lettre à Catherine de Médicis; pour l'Angleterre, la grande Elisabeth écrit à Charles IX touchant Marie Stuart, et Jacques I déplore l'assassinat de Henri IV. La série des