CHAPITRE II
{suite du précédent)
LES MORTS RESSUSCITES. — LE FILS DE LA SUNAMITE. — LE TOMBEAU d'ÉLISÉE.
Les anciens Hébreux croyaient comme les modernes à l'immortalité de Tâme. Moïse pourtant n'en fait aucune mention dans le Pentateuque. Ce dogme, en effet, était réservé pour les initiés, et pour le retrouver dans toute sa splendeur il faut pénétrer dans les sanctuaires de la Kabbale. Moïse, dont le grand œuvre était d'éloi-
gner son peuple de Tidolâtrie, savait que la foi mal éclairée en rimmortalité de Tâme conduit au culte des ancêtres, et il ne voulait pas que les Hébreux fussent des Chinois. Il ne voulait pas que le peuple d'Abraham et de Jacob emportât d'Egypte le fétichisme des cadavres, il ne voulait pas donner au temple du Dieu vivant un sous-sol peuplé de momies. La conservation des cadavres, en effet, est un outrage à la nature, car c'est une prolongation artificielle de la mort. Moïse craignait aussi d'encourager la nécromancie, et semblait prévoir de loin l'épidémie des tables parlantes et des esprits frappeurs.
Il est dangereux de surexciter l'imagination des multitudes, et le christianisme plus tard n'a pas échappé à ce danger. Le rêve du ciel a trop fait négliger la terre, et l'on ne s'est pas assez rappelé que, suivant la parole du Maître, la volonté de Dieu doit être faîte sur la terre comme au ciel. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, dit Hermès Trismégiste, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas : quand la barbarie est sur la terre, elle est aussi dans le ciel que se figurent les hommes. J'en prends à témoin le fanatisme du moyen âge et le dieu des inquisiteurs.
La religion de Moïse est une raison sans tendresse, et le christianisme a été d'abord une tendresse sans raison. Il faut pardonner beaucoup à ceux qui ont beaucoup aimé. Adorer les morts qui nous sont chers, c'est une erreur sans doute, mais est-ce un crime impardonnable? 11 n*y a pas de morts pour nous d'ailleurs, tout est vivant. Nos reliques mêmes, ces débris d'ossements qui font tant d'horreur au puritanisme judaïque, ne sont plus des fragments de cadavres. Ranimées par la foi commune, arrosées des douces larmes de l'espérance, réchauffées par la charité de tous, elles sont des semences de résurrection et des gages de vie éternelle. Israélites, accordez quelque chose à la sainte folie de l'amour et vous nous ramènerez plus aisément à la sévérité du dogme par l'indulgence de la raison !
Croire à la résurrection des morts, c'est croire à l'immortalité de l'âme. Or, les Hébreux croyaient à la résurrection des morts. Élie ressuscite le fils delà veuve deSarepta, Elisée celui delà Sunamite, et un mort qu'on jette au hasard dans le sépulcre de ce prophète ressuscite au contact de ses ossements. Les deux résurrections du fils de la veuve et de celui de la Sunamite semblent un peu trop
calquées Tune sur Tautre. Quoi qu'il en soit, le récit de la dernière contient des détails d'opérations magnétiques très-dignes d'être remarqués. L'enfant de la Sunamite est mort d'une congestion cérébrale par suite d'une insolation. Elisée envoie d'abord son serviteur Giezi en lui confiant son propre bâton : Tu le dirigeras, lui dit-il, vers le visage de l'enfant et tu le lui feras toucher. Giezi part avec la baguette ; mais soit maladresse, soit manque de foi, son opération ne produit rien, et il revient sans avoir réussi. Alors, Elisée se rend lui-même près de l'enfant et entreprend de le réchauffer par incubation et insufflation. 11 lui met son visage sur le visage, ses mains sur les mains, ses pieds sous les pieds; puis, sans doute pour reprendre des forces, il s'interrompt et se promène dans la chambre; enfin, il recommence son incubation magnétique, et l'enfant revient à la vie. C'est ce que nous lisons au quatrième livre des Rois.
Nous avons dit, dans notre Dogme et Ritmlde la Jiaute magie^ qu'une résurrection ne nous paraît pas impossible tant que l'organisme vital n'eêt pas détruit.
La nature, en effet, n'accomplit rien par
soubresaut, et la mort naturelle est toujours précédée d un état qui tient un peu de la léthai^e. C'est une torpeur qu'une grande secousse ou le magnétisme d'une puissante volonté peuvent vaincre, et c'est ce qui explique la résurrection de ce mort jeté sur les os d'Elisée.
L'homme était probablement dans cette léthargie qui précède ordinairement la mort. Ceux qui le portaient sont effrayés en voyant venir une horde de brigands du désert, ils jettent au hasard le cadavre dans le sépulcre ouvert du prophète pour le dérober aux infidèles. L'âme du mort planait sans doute dans les basses régions de l'atmosphère, mal détachée encore de sa dépouille mortelle ; la frayeur de sa famille se communiqua sympathiquement à cette âme, elle eut peur que ses restes ne fussent profanés par les incirconcis et rentra violemment dans son corps pour le soulever et le sauver. On attribua sa résurrection au contact des ossements d'Elisée, et le culte des reliques date logiquement de cette époque. M est certain que les Hébreux, qui regardent comme sacré le livre où est racontée cette histoire, ne doivent pas trouver mauvais le culte que les catholiques rendent aux ossements et aux autres
restes de leurs saints. Pourquoi, par exemple, le sang de saint Janvier aurait-il moins de vertu que le squelette d'Elisée?