LIVRE IL DE LA MÉGANIQUE DES VOUTES, i
^uear des voussoirs à plusieurs arches de grandeurs difTéreatcs , on soit en état de calculer une table qui puisse servir dans tous les cas qu'on peut rencontrer. C'est ce que M. Gauthier a fait : nul n'était plus capable qiie lui de remplir un pareil dessein; il a vu et fait la description des plus beaux ponts qui ont été bâtis en France tant par les anciens que par les modernes. Ainsi il me suffira de rapporter la table (i) qu'il a calculée pour la portée des voussoirs : on verra qu'il a eu égard aux pierres dures et à celles qui ne le seraient pas, afin qu'on ait recours à la colonne dont la pierre aurait quelque rapport avec celle qu'on veut employer. Ceux qui n'ont pas une grande connaissance des travaux , seront peut-être surpris de voir dans la colonne où l'on suppose la pierre tendre des voussoirs de 8 et même de 9 pieds de lon^eur, par la difficulté qu'il y aurait d'avoir des pierres d'un si grand appareil : aussi ne prétend-on pas que ces voussoirs soient absolument composés d'une seule pierre , puisque^ quand on n'en a pas d'assez grandes , on les allonge pour faire ce qu'on appelle des voussoirs sans fin. C'est ainsi qu'on en a usé pour construire le Pont- Royal des Tuileries à Paris.
La largeur qu'on doit donner aux piles des ponts par rapport à l'our verture des arches ^ est encore une difficulté sur laquelle les architectes ne s'accordent point, et que la géométrie paraît ne pouvoir entreprendre ^ puisqu'elle dépend absolument de la consistance de la pierre : car, cenune il s'agit de rendre les piles assez fortes pour soutenir le poids des arches ^ et tout ce qu'elles peuvent porter, il n'y a pas de doute que la pile qui n'aurait qu'une médiocre largeur, et qui serait construite de bonne et grande pierre de taille, ne soutienne plutôt une arche de r 5 toises d'ouverture , qu'une autre pile qui aurait deux fois plus de largeur, mais qui n'aurait que le parement dé pierre dure , et le dedans rempli de mauvais moellons , n'en soutiendrait une de huit toises. Ce-
(i) Cette table. a été publiée par Gauthier, en 172179 dans une Dissertation sur r épaisseur des culées des ponts ^ etc. Elle est établie sur une règle de Léon-Baptiste Alberti , d après laquelle la longueur des voussoirs ne doit pas être au-dessous du -pj- de Fouverture de Tarche. Cette règle, comme on le pense bien , n'a aucun fondement. La table ci-dessous indique 8 pieds pour la longueur des Toussoirs des voûtes de 120 pieds d'ouverture, telles que celles du pont de Neuilly : Vépaisseur de ces voûtes n*est que que de 5 pieds {N).
i56 LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,
pendant il est de conséquence de se servir de bonne pierre , pour n'être pas contraint de donner une trop grande largeur aux piles ; parce que , si le lit de la rivière sur laquelle on veut faire un pont est resserre^ il est à craindre que le courant de l'eau se trouvant gêné ne renverse le pont dans le temps des grandes inondations, corame cela arrivfe assez souvent. tJn autre inconvénient encore des piles trop larges , c'est que leurs avant-becs présentent de grandes faces qui donnent beaucoup de prise aux glaces quand la rivière charrie , et les chocs violents qui surviennent alors peuvent mettre le pont en danger, comme cela est arrive au Pont-Marie à Paris. Mais, pour suivre une règle qui détermine la largeur des piles, je crois que celle qui convient mieux est de leur donner la cinquième partie de la largeur des arches; c'est-à-dire, par exemple , que si l'on a un pont composé de cinq arches , et que celle du milieu ait 60 pieds d'ouverture , les piles qui la soutiendront doivent en avoir la de largeur; que si les arches collatérales ont chacune à droite et à gauche 5o pieds d'ouverture, les piles qui leur répondront en auront 10. Il ne faut pourtant pas suivre si constamment cette proportion , qu'on ne s'en écarte quand il se rencontrera quelque circonstance qui pourrait obliger de donner aux piles plus ou moins de largeur, selon que la bonne ou mauvaise qualité des matériaux l'exigerait.
Je crois qu'il est à propos de dire que les arches des ponts doivent toujours être en nombre impair, afin qu'il s'en trouve une grande au milieu qui laisse un passage libre au courant de l'eau, et que cette arche , étant plus élevée , facilite le passage des bateaux chargés.
Voilà ce que je m'étais proposé de dire ici sur les ponts pour faire mention seulement de quelques règles générales qui avaient rapport aux voûtes; car, comme leur construction demande des connaissances bien au-delà de celles qu'il faut pour les édifices ordinaires, nous reprendrons ce sujet dans l'architecture hydraulique , afin de satisfaire ceux qni ont un jntérêt particulier de s'en instruire.
Voici la table dont je viens de parler, où l'on observera que la première et la quatrième colonnes comprennent l'ouverture des arches, qui vont toujours en augmentant selon la suite des nombres naturels.