‹ La science des ingénieursChapitre 93 sur 306 · LIVRE IIL DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX, aog · texte numérisé non relu

LIVRE IIL DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX, aog

avec le sable un mortier qui prend aussi promptement que le plâtre ; ce qui peut être d'un excellent usage dans les pays où cette matière est rare. J'ajouterai que si au lieu de sable on se servait de la pierre pulvé^ risée y et qui fut de la même dont on fait la chaux , le mortier qui en serait composé serait incomparablement meilleur quand on voudrait s'en servir au lieu de plâtre.

On sait que la principale qualité du mortier est d'unir les pierres les unes aux autres, et de se durcir quelque temps après avoir été employé pour ne faire pius qu'un même corps avec les autres matériaux. Comme c est la chaux qui contribue le plus à cet effet singulier , on demande pourquoi la pierre ayant perdu dans le four à chaux sa dureté, la reprend par le moyen de l'eau et du sable. Comme ceci nous offre une dissertation assez curieuse , je vais faire en sorte d'en donner la raison.

L'opinion des chimistes est que la dureté des corps vient des sels qui s'y trouvent répandus et qui servent à lier leurs parties , dp sorte que , selon leur système, la destruction qui arrive par la suite des temps aux corps les plus durs , se fait par la perte de leur sel ^ qui s'évapore insensiblement par la transpiration ; et que si par quelque moyen on rend à uncorps^les sels qu'il a perdus^ il reprend sa première dureté par là réunion qui se fait de ses parties. Comme il y a mille expériences qui favorisent cette hypothèse , je ne ferai nulle difficulté de la recevoir avec le plus grand nombre des physiciens.

Quand la pierre est brûlée par la violence du feu^ il se fait une évacuation de la plus grande partie de ses sels volatils et sulftirés qui servaient de liens à ses parties , ce qui fait qu'elle devient poreuse et branchue : or , comme voilà l'état où se trouve la chaux en sortant du four, voyons présentement ce qui peut lui rendre la dureté qu'elle avait avant d'être calcinée.

Quand la chaux est détrempée à propos , et qu'on la mêle avec le sable , il se fait une fermentation causée par les parties sulfurées qui sont restées dans la chaux , et qui font sortir du sable une quantité de sels qui, se mêlant avec la chaux , en remplissent les pores ( car le sable est plein de sel volatil ainsi que les autres corps ) ; et ce sont ces mêmes sels qui se trouvent en plus grande abondance dans de certains sables plutôt qu'en d'autres , qui font la différence de leur bonne ou mauvaise qualité. Delà vient que plus on broie la chaux et le sable, plus le mortier

nio LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,

est bon et darcit davantage quand il est employé, parce que le froissement réitéré fait sortir du sable une plus grande quantité de sel. Cest aussi pour cette raison que le mortier mis en œuvre tout chaud n est pas si bon qu'au bout de quelques jours , parce qu il faut un certain temps pour que les sels volatils puissent passer du sable dans lés pores de la chaux , afin qu il se fasse une union intime de ces deux matières. Cependant il est à remarquer ( comme l'expérience le fait voir ) que quand on laisse le mortier long- temps sans l'employer, il se dessèche, et ne fait plus de liaison quoiqu'on y mette de l'eau, parce que les sels se sont évaporés, de sorte qu'il ne reste plus qu'une matière sèche, maigre et sans onctuosité , ce qui n'arrive pas quand il est employé à propos , car alors il fait sortir des pierres une grande quantité de sel qui passe dans les pores de la chaux , pendant qu'elle-même s'insinue dans ceux de la pierre. Car, quoiqu'il semble, en se servant du mortier, qu'il n'ait plus de chaleur, la fermentation entretenue par les parties sulfurées de la chaux subsiste encore très-long-temps après que la maçonnerie est formée ; ce qui se remarque bien sensiblement par la dureté que. le mortier acquiert de jour en jour , et qui ne cesse de croître avec le temps par les nouveaux sels volatils qui passent de la pierre dans le mortier , par la transpiration que la chaleur dont je viens de parler y entretient; et c'est ce qu'on remarque dans la démolition des anciens édifices , par la peine que l'on rencontre à séparer les pierres que le mortier tient unies , jusque-là même qu'on en a moins à les rompre qu'à les séparer, surtout quand ce sont des pierres un peu spongieuses dans lesquelles le mortier a 'pénétré. Je crois même , avec Philibert Delorme , qu'on pourrait rendre cette union de la pierre et du mortier presque indissoluble, sH'on faisait la chaux avec des pierres de la même qualité que celles qu'on veut employer dans le bâtiment (i), parce que les sels volatils qui en sortiraient se trouvant d'une figure propre à remplir les pores qui restent dans la chaux par la perte qu'elle a faite des siens , le mortier et la pierre ne feraient plus qu'un même corps.

Selon ce raisonnement, on voit que les petites parties de charbon de

(i) Il est actuellement reconnu que cette idée de Philibert Delorme est sans aucun fondement (N).

LIVRE IIL DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. an terre qui se trouvent mêlées avec de la cendrée, de Toumay , doivent faire un meryeiUeux effet quand cette cendrée est battue avec un peu d'eau ; car , comme ce charbon est rempli de parties sulfurées et de sel volatil , il se fait un passage de ce sel dans les pores de la pierre calcinée^ ce qui ensuite forme une pâte grasse et onctueuse , dans laquelle il s'entretient une fermentation qui fait sortir de la pierre qui est employée avec la cendrée , de nouveaux sels qui lient et retiennent ensemble la maçonnerie.

On croit communément que la chaux a la vertu de brûler certains corps y parce qu'elle en occasionne la destruction ; mais il ne faut pas penser que ce soit la chaleur qui produise effectivement cette destruction ; cela vient de ce que la chaux faisant transpirer les sels qui faisaient les Liens de leurs parties, des que ces sels sont évaporés, ou que la chaux s'en est revêtue ^ les parties de ces corps , n'étant plus entretenues comme auparavant , se désunissent (i).

Comme il n'y a point de doute que ce ne soit la grande abondance des sels que contiennent certaines pierres , qui les rend plus propres à faire de bonne chaux que les autres qui en sont beaucoup moins chargées, cette connaissance fournit un moyen défaire de la chaux excellente , dans les pays même oix elle a coutume d'être mauvaise , comme je vais l'insinuer.

Il faut avoir deux grands bassins , l'un plus élevé que l'autre , et tous deux bien pavés et les bords revêtus de maçonnerie. On remplit de chaux le bassin supérieur , et on l'éteint pour la faire couler dans l'autre ; et quand tout y est passé , il faut jeter dessus à-peu-près autant d'eau qu'on en a employé pour l'éteindre , ensuite la bien broyer avec le rabot et la laisser reposer pendant vingt -quatre heures. Gomme elle aura eu le temps de 6e rasseoir, on la trouvera couverte d'une quantité d'eau de couleur verdâtre , parce qu'elle comprendra presque tous les

(i) Toute ceite explication des effets de la chaux, expnmée dans le langage de la physique du temps, est un mélange de vrai et de faux, sur lequel il n'y a aucune observation à faire, si ce n'est qu'on ne saurait trop admirer comment les gens instruits pouvaient écrire de semblables choses, et coniment ceux qui ne l'étaient pas pouvaient les lire, et croire les comprendre {N).

2ia LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,

sels dont la chaax était remplie. Il faut prendre toute cette eau et la verser daus uu tonneau , et ôter du même bassin la chaux qui s'y trouve, qu'on peut regarder alors comme une matière qui n'est propre à rieD.

On met de la nouvelle chaux dans le bassin supérieur , et au liea de l'éteindre avec de l'eau ordinaire, on se sert de celle qu'on a mise dans le tonnesru, et on fait couler comme en premier lieu cette chaux dans l'autre bassin ; ce qui fait que , comme elle prend deux fois plus de sel qu'elle n'en avait naturellement, elle est incomparablement meilleure qu'elle n'eût été sans cette préparation. S'il s'agissait de quelque ouvrage de conséquence fabrique dans l'eau , on pourra , a6n de rendre la chaux encore meilleure , faire à l'ëgard de cette seconde ce qu'on a fait pour la première ; c'est-à-dire que Ion jettera encore dans le second bassin autant d'eau qu'on en a tiré d'abord , et qu'on broiera la chaux tout de nouveau pour en faire sortir les sets ; de sorte que l'ayant encore laissée rasseoir pendant vingt-quatre heures, on se servira de l'eau dont elle sera submergée , pour éteindre la nouvelle chaux vive , qu'on mettra dans le premier bassin. Quant à celle qui sera restée dans le second , on pourra l'employer aux gros ouvrages où l'on n'y prend pas garde de si près ; car elle ne sera pas absolument si destituée de sel^ qu'elle ne puisse encore servir. Je connais d'habiles gens qui ont pratiqué plusieurs fois ce que je viens de dire , et qui s'en sont bien trouvés. Ils m'ont assuré avoir fait par ce moyen de meilleure chaux que celle de Boulogne avec la, matière du .monde la plus ingrate ; il est vrai qu'il en coûtera beaucoup plus; mais l'économie ne doit point prévaloir sur les moyens de faire les choses le mieux qu'il est possible , quand il s'agit de certains ouvrages qui demandent absolument d'être travaillés avec précaution. Par exemple , dans les places oii la chaux est fort mauvaise , et où l'on remarque que les murs de parements des ouvrages se dégradent au bout de quelques années , parce que le mortier n'a pas assez de corps pour résister à l'injure des saisons, l'on pourrait en fabriquer de deux sortes: l'un, suivant les précautions que je viens de dire, servira à la construction de tout ce qui est exposé à l'air ; l'autre , fait comme à l'ordinaire , pourra être employé dans le reste de l'épaisseur des murs, et aux contreforts : car enfin la nécessité doit rendre ingénieux. Est-il dit que , parce qu'on est dans un endroit où les matériaux sont mauvais , on ne puisse faire de bonne maçonnerie ? Je suis persuadé que , quand on voudra s'en

LIVRE m. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. ai3 donner la peine , on trouvera mille moyens de corriger la nature par le secours de Tart (i).

(i) On trouvera sur la pratique de la fabrication des mortiers des choses très-utiles à consulter dans le Traité de Vart de bâtir, de M. Rondelet, liv. II, section II. On peut aussi lire avec fruit XArt de composer les pierres factices ^ de M. Fleuret, chap. III et suivants , et le De^fis instructif des trai^aux de construction dépendant du serç^ice du Génie, page ii et suîv. M. Lesage a donné, dans son Recueil de Mémoires ^ II* partie, des expériences très-intéressantes de Sméaton , sur la composition des mortiers à em« ployer sous leau (*). Cette partie des arts de construction a fait d'assez grands progrès en France dans ces derniers temps , et il me paraît que la théorie en a été pour la première fois exposée convenablement dans les Programmes du Cours de construction , de M. Sganzin , leçon 3 et suiv. On la trouve aussi dans le Traité de la construction des ponts : liv. IV , chap. III. Je vais en donner ici une idée.

La chaux se présente dans la nature à Tétat de carbonate ; si on la fait cuire dans des fourneaux, ce sel se décompose, lacide carbonique et leau de cristallisation se dégagent et la chaux reste pure. On la nomme alors chaux vive, ElUe ne se conserve pas longtemps dans cet état, à moins quon ne la prive absolument du contact delair, ce qui dans la pratique est, rigoureusement parlant, impossible. Elle s^ éteint en reprenant dans Tair atmosphérique Teau et 1 acide carbonique dégagés par la cuisson , et repasse à letat de carbonate. Mais si on satisfait d'abord son avidité pour Teau , qui est trèsgrande^ en la détrempant et la faisant passer à Tétat d'une pâte molle, et qu'ensuite on la conserve dans des fosses , en la recouvrant de terre , elle se conserve indéfiniment pure , parce que , ne se trouvant plus en contact avec l'acide carbonique , rien ne tend à la faire changer d*état.

Si on laisse de la chaux ainsi éteinte, et supposée pure, exposée à l'air, en repassant à l'état de carbonate , elle se séchera et tombera en poussière. Si on la met en contact avec de la silice , elle formera avec elle une combinaison qui , au bout d'un temps assez considérable, prendra de la dureté, si elle se trouve à l'abri des variations de l'atmosphère , et surtout dé l'humidité qui , délayant la chaux , empêcherait que la combinaison ne se formât, en sorte que le mélange. tomberait encore ep poussière, au moins à la surface.

Si la silice, au Ueu detre pDrésentée à la chaux dans son état naturel, a été préala-

(*) En lisant les expériences de Sméaton, où Ton TOit qn*il a appris à leor occasion | d*an de ses amis, comment on analysait les pierres à chaox , et qn^ayant tron^é qae la pierre à plâtre résistait à Tean-forte , il en a conclu qa*il ne 8*y trouvait rien de calcaire , on s*étonne qa*nn membre de la Société royale de Londres , d*nn anssi excellont esprit que Sméaton , et possédant ^en mécanique les oonnaissanees les pins dislingoées, ignorât les principes les pins élémentaires de la chimie. Cette circonstance ait anssi sentir eombisa la connaissance, an moins saperficielle, de tontes les sciences naturelles, est nécessaire aux constmcteors > et apprécier Tutilité de l'éducation que les ingénieurs reooiyent h TÉcoIe Polytechnique.

ai4 LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,

Page 1