CHAPITRE VI
Il y a peu d'années encore, la mythologie était considérée comme un ensemble de fables^ c'est-à-dire de jeux d'esprit et de créations poétiques dont les anciens avaient égayé leurs écrits et embelli lears édifices et leurs jardins. Tout le monde se rappelle le jugement de Boileau sur
• • • • tous ces dieux éclos du cerveau des poètes
et le parti qu'il conseillait aux rimeurs et aui artistes
d'en tirer. Envisagés comme des conceptions sacrées, on les appelait des faux dieax, et h religion des peu* pies qui les adoraient se nommait paganisme ou idofûtrie. Au temps où le christianisme, dans Tenthoasiasme de sa nouveauté, luttait encore contre le génie de Tantiquité, les iconoclastes, secte animée de l'esprit exclusif des Sémites j portèrent le même jugement sur leurs rivaux et commencèrent à briser ie& images. Mais le génie àryen prenant le dessus^ on se
LÀ 8U1TJB BU RSLUaONS* lâ&
fit des «mages ei des symboles une ûfânion moins
sévère. Chez les modernes, le$ dieux du paganisme raitrèrent dans Tart) où ils sont encore ; seulement leur caractère religieux disparut entièrement, et ils
ne furent plus considérés que comme de poétiques aUégories.
. La sdence eonlemporaine est revenue à son tour sur cette appréciation. On a vu en Orient de grandf'f^ nations, de la même race que nous, adorer encore des dieux tels que ceux de la Grèce et de Rome. Ou a vu dans une religion qui compte beaucoup de sectateurs, et qui par plusieurs cotés ressemble à celle du fiirist, dans le bouddhisme, ces mômes divinités réunies en une sorte de panthéon, sdns que les hommes de ce culte puissent être taxés d'idolâtrie. Ënlin, reaiootant de siècle en siècle, les savants ont pu découvrir l'origine même de ces figures sacréea» Leur symbolisme éclate aujourd'hui dans tout son jour.
C'est la grande voie de l'esprit âryen qui se dév^i* lait ainsi par degrés avec ses subdivisions et ses éta(ies. Dans sa marche Ubre et spontanée, il s'est manifesté par trois productions successives : la dernière est le bouddhisme ; la seconde est le brâhmaoisme avec le mazdéisme, religion des anciens Perses; la plus ancienne comprend la religion du Yêda, et les mytbologies des Grecs, des Latins et des peuples du Nord. L'histoire des révolutions religieuses nous montre les mythologies de VOccident conservant jus-
' qu'à leur dernier jour leur caractère primitif, ne subissant que des modifications internes et peu importantes, puis disparaissant dans Tespace de quelques siècles devant le christianisme» où elles se sont en partie incorporées.
Pour étudier avec fruit le mouvement spontané des religions âryennes, c'est donc en Asie qu'il faut aller : les my tliologies ne s'éclairent que par la comparaison avec les dogmes et les cultes orientaux. Quant aux débris qui s'en sont conservés dans les traditions populaires de l'Europe, ils seraient tout à fait inintelligibles, si l'on n'en cherchait l'origine et la signification dans le Vèda. Âu contraire, depuis leur arrivée dans l'Inde, dont ils formèrent les castes supérieures, jusqu'à la propagation de la foi bouddhique, les Aryas du sud-est ont vécu séparés de rOccident. La chaîne de montagnes qui, vers le noyau central des monts d'Asie, se détache du grand diaphragme de Dicéarque et qui descend vers le sud jusqu'à la mer, sépare le bassin de l'Indus des provinces occidentales. Au nord, rilimâlaya présente une barrière infranchissable. Le seul passage qui permette de communiquer par terre de l'Inde en Occident se trouve vers Attock et débouche dans le bassin de TOxus (1). C'est par là que les Aryas des temps védiques étaient descendus sur le Sindh (la Sindu des hymnes). Par mer, les plus anciennes relations connues de leurs descendants avec
(1) Voyez A. Humboldt, Asie centrale.
les Sémites datent des rois d'Israël et sont postérieures
àRâma, le héros de Tune des grandes épopées brâh- ! maniqaes. Ces relations étaient exclasivement cornj joeroiales, et, selon toute vraisemblance, ne pénétraient pas au delà des rivages de la terre ferme et de Tile de Geylan.
Quand se manifesta» au VI^ siècle avant Jésus- Christ, la révolution bouddhique préparée depuis bien longteoips, les influences du jlehors ne s'étaient eiercées sur les religions brahmaniques que dans des proportions insignifiantes et tout an plus par l'in- Iroduction de quelques légendes plutôt poétiques que sacrées, comme cpUe du déluge. La science tient auioord'hoi pour un fait démontré que le bouddhisme fut produit par des causes internes, agissant spontanfanent dans la civilisation brfthmanique. Au temps du roi Louis XiV, les ambassadeurs siamois qui vinrent à la cour de France étaient bouddhistes ; l'attentioase porta sur la religion de ces hommes, qui parurent bien civilisés ; on connut le nom de Samanacodom (en sanscrit le çramana Gautama), qui n'était autre que le Bouddha. Les ressemblances extraordinaires qui furent remarquées entre la religion des Siamois et le catholicisme firent supposer qu'elle venait d'une ancienne secte chrétienne, celle des JMestoj TOas. La connaissance des livres bouddhiques de Siam et de Geylan rectifia une prmniére fois cette erreur ; plus tard, les manuscrits du Népal apportés ^ Ëarope par le baron Schilling et la découverte du
baaddhisme tibétain et chinois ne permirent plas de douter que le bouddha Çakya*mouni ne fût antérieur de prés de mille ans à Nestorius, de cinq siècles et demi à Jésus, de plus de deux siédes à la fondation d'Ale]Landrie et de cinquanle ans à i élablissemenl de la république à Rome.
Nous avons indiqué le caractère dominant du bouddhisme, né d'une révolution dans les mœurs et non d'un changement radical dans les doctrines. (7«Mit é ce point de vue que la science doit se placer pour apprécier la portée de celte grande religion. Quoi- ^ que la. métaphysique (abidarma) forme nne des trois parties de la collection des écritures bouddiiiqueSi connue sous le nom de Tripitaka^ on ne serait pat | plus juste à régard du bouddhisme, si on le jugeait ; à ce seul point de vue, qu'on ne le serait pour le christianisme, si Ton négligeait l'action morale et d- I vilisatrice qu'il exerce depuis sa naissance. La théorie , du nirvâmiy dont on a fait la question bouddhique par excellence, appartenait aux bràhmanes longtemps avant la venue de Çakya-mouni; elle est donc secondaire (i). Mais il n'en est pas de même des règles de mœurs introduites par le bouddhisme, de la pureté
(1) Nirvdna signifie extinction ; jwalam nirvâmi, j'éteins une ; flamme en soufflant dessus. Appliqué à l'homme, nirvdm peut être entendu comme Taiiéantissement absolu de Têtre ou comms l'anéantifsemiiit des sondîlioiis de rexistenee individaelle. Dans ce dernier sens, il n'est autre que l'absorption en Dieu par l'extase ou par la mort; dans le premier, c'est le néant proposé
Mnle^ de llmaiîUté et k tharîté anivendle, qui
m sonl ks préceptes fondameuUiu. Le succès qu'il i obtenu hors de l'Inde, chei les peuples jaunes et M Oûéaaid, im longs rameaux qu'il a jetéa ver« TOe* ddent jusque daas le monde grec et, par l'Océan omotal, jusque dans l'Amérique do Nord, ûe a'eip ptiqgftnt que par la Iranslarauitîoa morale qui émane de lui. Son expulsion hors de Tlnde a eu pour motif VéffiëÊè qn'il. étaUisaait entra las bribmaaea at laa autres castes, le droit qulil donnait à tous les bom- Mes d' aa p ir a r A la faictkm saoMdolala at d'y parvenir* Du restât toute la morale du in^uddhisme provient de sa métaphysique, dont elle n'était qu'une applicaliaft MoveUa« Gaïla métaphysique, o'aat la pantbéisma» con^u âûus sa forme la plus complète et comprenant bma les êtres réels ou idéaux dans une hiérarchie au l'bûauna peut oocuper des d^rés difiéraats sek» sa science ou sa vertu. Ces deux qualités ne sont poiot piésaniées arbitrairemant, coasasa aeltas d'où ^maaaal las caractères qui distinguent légitimement ks hommes entre eux : la théorie bouddhique ne s'y €sl «rriléa qa'aprés das analyses psydioiogîqiias at des considérations éthiques que les philosophes de
csHaa teratê de radsteaea. Il y a iei batocoop à dire. Je ferai
lanlement remarquer que l'idée de néant, aussi bien que celle de création, est étrangère à la pensée indienne, comme à toute doeirine foadée/wr le principe de réoianalioii. C*est ee que aTattl pas asm censidéré les philosophes de réeole de H* CMoSà
([ui ont disserté sur le nirvana.
TEurope n'ont point surpassées. C'est de là que dérivent toutes les conséquences pratiques qui font du bouddhisme une des religions dont l'action morale est la plus puissante. A mesure que les indianistes pénètrent plus avant dans la connaissance de l'Orient, ils découvrent des liens nouveaux rattachant la morale da bouddhisme à sa métaphysique, et celle-ci aux théories bràhmaniques qui l'avaient précédée. Au point où la science est parvenue, on admet que la religion du Bouddha est issue, par une évolution naturelle et sans influence extérieure, du pur esprit indien, et qu'elle est une conséquence spontanée du panthéisme.
On ne se fait généralement qu'une idée fort incomplète du bouddhisme envisagé comme institution morale. Qu'y remarque-t-on le plus souvent? Le grand développement d'un sacerdoce hiérarchisé, soit au nord dans le Tibet et la Chine, soit au midi dans les îles et la presqu'île au delà du Gange, un pouvoir spirituel analogue à celui du pape et qui, après avoir été uni au pouvoir temporel, s'en est enfin séparé et nous montre aujourd'hui, par exemple dans le royaume de Siam, deux rois régnant simultanément dans la même capitale et exerçant sans conflit ces deux pouvoirs ; un culte dont les splendeurs surpassent souvent l'éclat des céi timonies catholiques ; une extension de la vie monastique qui laisse loin derrière elle les couvents de l'Espagne et de l'Italie ; enfin, un nombre très-grand de rites et d'usages qui rapprochent la religion du Bouddha de celle des cbré-
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LA SDITB OKS RKLifilONS. 141
I lions. Ce n'est là pourtant que rextérieur des choses
I et ce qui peut attirer les regards du voyageur le ; oMiras attentif. La lecture des Sûtras bouddhiques, la traductioa de plusieurs d'entre eux ont fait pénétrer les savants au fond même des doctrines et nous dévoilent on enseignement moral que Ton peut dire égal à celui des chrétiens par son élévation^ par sa pureté et par l'empire qu'il exerce dans tout l'Orient bouddhiste.
Nous insistons sur ce fait» désormais étabU» parce que la connaissance du bouddhisme, considéré à ce point de vue, a donné les lois auxquelles 'obéit l'esprit religieux des peuples aryens, et aussi parce qu'elle rectitie Tune des théories les plus exclusives des mo- ! nttslM européens, celle qui conoeme la morale pan* ! théiste. Exposée pour la première fois avec éclat dans le cours de Droit naturel de M. JoufTroy, cette théorie a été adoptée par l'école et s'enseigne partout en France aujourd'hui. Nous n'avons pas à la combattre ici snr le terrain de la spéculation ; mais/ rapprochée des iaits nouveaux que Tétude de l'Orient nous apporte, elle en reçoit la contradiction la plus formelle à laquelle une doctrine a priori puisse être exposée. I Car de deux choses l'une: ou les peuples qui depuis vingt-trois siècles ont adopté à la fois les théories I métaphysiques et les préceptes moraux du Bouddha I ont commis la plus lourde inconséquence dans des pratiques où leurs actions de tous les jours sont inté* I ressées, ou bien las doctimes panthéistes n'ont pas les conséquences que les théoriciens français ont
cru devoir en tirer Ce contraste d'un système que quelques philosophes croient fondé, et d'un fait qui dure depuis si longtemps et embrasse de si nombreuses populalions, s'explique aux yeux des orientalistes par la connaissance trop incomplète du panthéisme qu'ont eue jusqu'ici ces philosophes : les théories abstraites, en apparence les mieux déduites, ne sauraient équivaloir à une expénenco ; f^t cette expérience, l'Orient bouddlâste Polire à nos yeux dans des conditions gigantesques.
La seconde halte de l'esprit àryen en Asie est marquée par deux grandes religions antagonistes, celle des Perses et celle des bràhmanes. La première a longtemps vécu de ses propres principes et sans subir, dans son contact avec des peuples non aryens, aucune altération importante: c'est donc dans les livres attribués à Zoroastre que sa forme originale doit être aujourd'hui cherchée. Le Boundehesk ei\e Uffre des Rois (Scbab-nameh) de Firdouci, qui datent de temps postérieurs, offrent déjà beaucoup de légendes et même de croyances dont Torigine n'est certainement pas âryenne, et qui viennent soit de l'Assyrie et de la ChaUlée, soit même de pays plus méridionaux. Avant que le texte de T Avesta eût été traduit et commenté par des savants de nos jours, le caractère panthéistique de la religion des Perses n^avait poor ainsi dire pas été aperçu ; on n'avait été frappé que du symbolisme extérieur de son culte et des apparences dualistes que présente le mythe d'Ormuzd et
Lk fiUm BU RKLUUO^S. 148
d'Abriman. De|mi8 lors on a vu que ce dernier per-r somuige est loin d être pUcé sur la même ligne que son rival, que dans sa légende il n'est présenté ni ciiQuae éternel, ni même comme immortel^ et qu'il est desUiié à disparaître un jour. Quant à ûrmuzd {Akuta'4nazia)j la science ne le considère plus uni- (paement sous la forme personnelle que la légende et le culte lui ont donnée : Tétude des textes zends a prouvé qu'il dérive d^uue conception métaphysique beaucoup plus abstraite^ celle de l'Être absolu et «BfCffsel, tel qu'il se trouve dans tous les systèmes fiantbéistiques de l'Orient. Ce n'est point par le fond métaphysique des doctrines que le mazdéisme s'est bpmvé en lutte avec Le tuAhmanisme» mais bien par les sjfmboUs, la partie des religions la plus accessible au peuple^ par les cultes, qui naissent des symboles et s'y accommodcaity et par la forme particulière qu'un culte donne toujours à une civilisation.
Qnaat i l'evigine de la raea et de la religion médo* pmeSy la science européwne se trouvait en face d'une grande hypothèse, à la vérité probable, mais son démontrée par des textes authentiques et clairs, avant que Ton eut entre les mains les hymnes du Tèda. Lors des invasiom de Bmrim el de Xeraès, la Grèce avait d^à reconnu des frères dans ses ennemis. On se rappelle la belle allégorie où» dans sa tragédie des Petm^ le poète EeriiTle rspréseiite la Pme et la Grèce comme deux scBurs attelées au char du grand roi. Plus tard, dans Alexandrie^ la parenté des deux
peuples éclata par ralliance qui s'accomplit entre leurs (iocliines: riiUroducLion dans Teinpire romain de cultes persans, comme celui de Mithra (1), sem blait dire aussi qu'une certaine affinité existait entre ces religions et celles de TOccident. Mais c'est seulement de nos jours que Ton a pu suivre la marche des idées religieuses dans cette partie si importante de , . l'ancien monde : l'étude du sanscrit a ouvert la voie» la découverte du Véda a dévoilé les oHgines» et Ton a pu reconnaître dans la religion de Zoroastre une des productions les plus originales I et aussi les plus grandioses de l'esprit panthéiste des Aryens.
Toutefois, la littérature zende, même avec ses cornpléments plus modernes» est tellement bornée qu'elle
(1) Mithra [eu sausciil : Mitra) est une forme du soleil. Cette forme répond priaci|>alemeQt à Téquinoxe du printemps. La figure, adoptée dans rempire romaio, de Mithra tuaat le taureau, indique qu*à Tépoque où ce symbole fut créé, Féquinoie avait lieu quand le soleil était dans la constellation de ce noni' On pourrait donc calculer approximativement cette époque au moyen de la précession des équinoxes et en raison de 60" par année. On obtiendrait le chiffre de 4200 environ, qui reporte à 2300 avant J.-C, date fort acceptable. Mais ce fut la valeur morale du culte de Mitbra, considéré comme médiateur et sauveur, qui contribua le plus à la répandre dans Fempire. Quant à l'inscription nama sabasio, qui accompagne quelquefois les i bas-reliefs de Mithra, elle ne semble pas grecque ; namas veut ' dire honneur, adoration; c'est un mot qui se trouve en tête de la plupart des livres de rOrient; la formule signifierait ainsi: adoration à Sabasios.
ne saurait ollrir à la science des religions des docu* inents comparables à ceux que Tlade lui a fournis ou qu'elle lui promet. La somme des livres sacrés de llnde bràhmanique formerait une bibliothèque. Quoique l'âge de beaucoup crenlre eux ne soit fixé que par approximation et flotte pour plusieurs entre des limites séparées par plus de cinq cents ans, la lumière se fait néanmoins ; il est déjà permis de suivre la i marche des doctrines bràlimaniques et de marquer I les principaux moments de leur évolution. Le brahmanisme offre deux traits saillants et en quelque sorte uniques dans l'histoire des religions : il a survécu à i une grande religion qu'il avait engendrée, au boud- I dhisme, et lui-même a subi des transformations internes qui en ont fait comme une suite de religions distinctes. De plus, comme nous Tavons déjà dit, il ' a contribué pour une part à Téclosion et à la prej mière évolution des idées chrétiennes, soit en Egypte, soit dans la partie orientale de l'empire romain. ! La naissance du christianisme a tué le judaïsme. La dispersion des Juifs, la destruction de leur temple et celle de leur ville sainte. ont moins fait pour les réduire à Tétat où ils sont que la religion du Christ, née pourtant au milieu d'eux. Au centre de l'Inde, aux plus beaux jours de la religion bràhmanique, les idées métaphysiques d'une école déjà ancienne, jointes au sentiment moral très-élevé d'un prince en qui se concentre le besoin public d'une réformation des mœurs, donnent naissance à une religion nou-
vellc (1). On voit se l'ormer une église, i>ajiya, aui- | mée d'un prosélytisme ardent au sein d'une société ' qui n'avait point d'église et où Ton n^avait jamais tenté de convertir personne. L»i réforme est acclamée I par le ])< uple, dont elle relevait la condition; elle est accueillie par les rois, dont elle n'attaquait pas les privilèges; elle est acceptée par beaucoup de brahmanes à cause de la pureté de sa morale. Mais l'égalité de naissance du çùdra et du brahmane proclamée par les bouddhistes, le sacerdoce accordé indifféremment à tous les hommes, armèrent bientôt contre la | religion nouvelle le parti brahmanique, conservateur des castes, et, après dix siècles d'existence agitée, le bouddhisme fut chassé d§ l'Inde, où il n'est jamais rentré depuis.
Le bouddhisme cependant n'ajoutait rien à la notion de Dieu, telle que les brahmanes l'avaient conçue : par conséquent il ne pouvait légitimement introduire des rites nouveaux. Son église et sa forte ■ organisation ecclésiastique ne tendaient pas à l'établissement d'une religion plus parfaite : le Bouddha n'était considéré ni comme un dieu, ni comme une incar- | nation d'une divinité quelconque. Dans l'Inde brâb-
(1) Çdkya le rnouni, c'est-à-dire le solitaire, était fils de ÇuMMdhana, roi d'Ayôdhyft (Oade), roi lui-même et héritier | présomptif de la couronne. Il était donc de la seconde caste,
celle des Xallriyas, et n'appartenait point au sacerdoce brahmanique. L'ancienne école à laquelle se rattache le houddhisme ^ celle de Kapila.
hk mm DfiS RSLIGIOKS. 147
loanique, ou œ pouvait donc regaider cette réforiDe que eomme une tentative révolutionnaire abontitsant à k ftuppres&ioa ou du moins à l'amoindrifiMment du légime des castes. Par la substitution d'un sacerdoce leemté jusque dans les bas-Auids de la sociéié au sacerdoce héréditaire des brâhmanes, qui étaient de purs Aryas et dont les familles remontaient aux temps védiques de l'invasion, il décaiÂtait le régime des castes et provoquait dans l'Inde une révolution sociale au prâ de laquelle nos révolutions d'Oeddent n'aih* raieat été qu'un jeu. U arriva^ comme il arrive mal^ heureusement, presque toujours, que la réforme des moàun fut sacrifiée à k raison d'éut : le brâhmanisme survécut et dure encore.
On peut suivre, en remontant Tordre des siècles, la marehe des idées religieuses et le développement des cultes dans l'Inde bràhmanique depuis le temps présent jusqu'à leurs erigii\Bs. Cette histoire offre la fiontre*partie des religions sémitiques: leur monotbéisaie se transmettant de siècle en siècle, n'a subi que des modifieatîoos secondaires; son histdre se réduit en quelque, sorte à l'épuration de l'idée d'un dieu individuel, idée qui ne peut ni s'étendre, ni se dhersifier» ni rien engradrer hors d'elle*mème. Âu contraire, une fois née dans l'esprit des Aryas du sud^esty la eoneeption panthéistique d^un dieu universel résidant au sein de l'univers put recevoir dans la pratique des formes variées et engendrer des cultes BMveani.
148 LA SU1T£ DES KEUGiONS.
Ëa effets Tune des idées fondamentales du panthéisme est celle d'incarnation : celui qoi n'admet pas la possibilité d'une incarnation n'est pas plus panthéiste qu'il n'est chrétien. Dans la théorie indienne, poussée de trés-bonne heure à ses limites extrêmes, TuniLé absolue de Tètre a été conçue comme la base de la métaphysique : cet être absolu n'est ni créateur, ni père de l'univers ; car ces deux qualités supposent une force active sortant d'elle-même, audessus de laquelle il est possible de concevoir encore quelque chose qui n'admet en aucune façon la dualité. Brahme est comme le pivot sur lequel roule toute la métaphysique des brâhmanes : son nom est neutre pour signilier qu'il n'est pas le père des êtres, qu'il n'entre dans aucune relation vitale et qu'ainsi il est absolu. Les trois formes qui, dans des temps relativement modernes, composèrent la trinité indienne, trimûrliy Bratmià, Vishnou et Çiva, peuvent être regardées comme des personnes divines: ou pourrait dire d'elles tout ce que les philosophes alexandrins ont professé dans leur théorie des hypostases. Brahmà, qui est la force active de l'être absolu, vit et agit dans l'univers, dont il est appelé le père, V aïeul j le producteur. On ne doit jamais traduire aucun de ses noms par le mot créateur ; car, encore une fois, l'idée de créer n'existe pas dans la langue sanscrite. C'est par voie d'émanation qu'il engendre l'univers, comme un père engendre un enfant ; et c'est par une loi toute semblable à celle que les Âlexan-
drifis nommaient la loi du retour ^ qu'il retire à lui tous les êtres, en détruisant leurs formes changeantes. Cette double loi ^ la littérature brâhmanique la symbolise sûtts la figure de la veille et du sommeil de Brabmà.
Pour entrer dans des relations plus étroites avec les êtres vivants, l'être absolu prend les noms de Vishnou et de Çiva, qui dans les temps modernes représentent, non le principe conservatenr et le prin* dpe desirucieur des choses, comme on Ta cru longtemps, mais la personne divine qui anime les êtres vivants et eelle par qui vont se résoudre en Dieu toutes les formes de la vie. Si Ton voulait trouver dans les doctrines indiennes un pendant à la seconde personne de la trinité chrétienne, c'est Vishnou qu'il faudrait choisir; mais les différences que l'on rencontrerait seraient grandes, puisque Vishnou n'est pas ûls d^ Brahmà et qu'il fait partie d'un système panthéiste. Quant à Çiva, il n'y a rien dans le christianisnie qui lui oorrespcmde, parce que la loi du reUmr ne s'y rencontre pas réellement.
Néanmoins, une fois que les brahmanes eurent
eoûçn Funité absolue ^ l'être, se trouvant en présence de la multiplicité des êtres vivants qui peuplent Tunivers et qui sont soumis aux lois immuables de la génération, de la transmission et de l'analogie des formes, ils furent naturellement conduits à la théorie de rincarnalion, qui n'est au fond que cdle de l'âme universelle ou de Yishuou. En ellèt, dans la doctrine de la création. Dieu demeure substantiellement sé*
lÔÛ Lk Wm DES lEUGiaM»«
paré dô» êtrus créés, oominô ceax-ci le sont en; r univers est un monceau de sable. Cette ( n'a pas pour eoméqumiee l'incamation : c^esl prouvent la philosophie moderne, qui n'eu pa la doctrine judéo-arabe, qui la rejette, et la c obrétidooe, qui la présente comme un mii comme un mystère. Mais dan^ le panthéism< quelque forme qu'il te présente, il y a tonjov théorie qui ressemble à celle de l'incarnation le brahmanisme, F incarnation est une censé naturelle des firitteipes admis. Vishnou est i personne divine qui s'mcarne : elle ne s'incai une fois et par un miracle ; elle s'incarne te et partout. Il n'est pas un être vivant, si qu'il soit, qui ne porte en lui-même Vishnou in Dans les hommes, sa présenee se manifeste no lement par la vie et par les qualités du corps aussi et surtout par celles de l'âme, qui sont la ] vraie et l'action morale. Quand un homme, supériorité de son intelligence et par la di (l'une volonté énergique, exerce sur ceux d temps et sur les générations qui le suivent un fluence prépondérante, on le reconnaît plus pa liàrement pour une ineamation divine : tels i les deux Eàma, t^ sont les fils de Pândou dai épopées sanscrites. Le développement de l'idée gieuse dans le bràhroanisme s'opère Gonstamm travers une série d'incarnations ou de personu tiens de Vôtre absolu. Gomme celui-ci ne parait jr
dans l'univers et qu'il est à peiue accessible à la pensée, il ne peut agir que par les énergies personnelles qui émanent de lui, et ces grandes divinités engendrent à leur tour les séries non interrompues de formes sensibles et vivantes que nous appelons improprement les êtres réels. Ces générations ne peuvent se produire sans qu'il y ait, dans leur source même, le dédoublement des sexes, qui est la condition universelle de la vie, de sorte que, dans le brahmanisme parvenu à sa perfection, chaque dieu a une épouse, une niayâ, qui est son énergie féminine et son lieu de production. ^ Je ne puis pas entrer ici plus avant dans cette mé*taphysique ; il suliit de dire que, depuis sou origine jusqu'à nos jours, elle domine tout le mouvement des iiiée^ religieuses dans l'Orient indien. C'est en la sui** vant pas à pas que la science peut ♦lujourd'hui se rendre compte des transformations des cultes indiens et des apparences polythéistes qui les caractérisent. Un lioininc de TOrient qui viendrait en Italie ou même en France, sans connaître les dogmes catholiques, prendrait nos cultes pour de Tidolàtrie en voyant les slatues qui peuplent nos églises et les dehors des cérémonies qu'on y accompUt. Mais s'il lisait les livres où les dogmes sont énoncés ou interprétés, il verrait se dégager de ces apparences un symbolisme qui lui rendrait ces cultes intelligibles et, par delà ce symbolisme, les doctrines fondamentales de la spiritualité de l'âme, de la trinité et de l'incarnation. Il en est de
même dans Tlnde : ni le culte de Çiva-Mal de Pàrvatiy ni celui de Krishna, ni à plus foi celui de Vishnou, ni les figures souvent biz; pandues dans les lieux sacrés, ne constiti idolâtrie, car tous ces cultes divers, venus après les autres et qui coexistent sans se t font qu'exprimer au dehors une doctrine qu dans est spirilualiste, et dont l'unité panlliéii Dieu forme Tessence. C'est ce que montre h de presque tous les ouvrages sanscrits, non se celle des traités de théologie, mais aussi c poèmes où la philosophie sacrée occupe som place importante.
Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait dans aucune idolâtrie : les cérémonies de Jagannàt draienl nous contredire. Il y a partout de tell rations. Les sfktues de saints que Ton des leur place pour faire cesser ou tomber la pl madones qui remuent les yeux, les sangs qu quéfient et les tisons qui écartent la foudre, ce autre chose que les objets d'un culte i( entretenu par une pieuse cupidité ?
Il y a dans les religions brâhmaniques, à o doctrines, un ensemble de rites dont le fond e jours lé même et dont les parties accessoires selon la personne divine à laquelle ils s'adr Ces rites secondaires ont apparu avec les dj nouvelles : ainsi, la secte qui adore Krishna s rituel qui s'éloigne beaucoup du yivaïsme et di
sévère des adorateurs de Vishnou. Mais outre ces rites secondaires, il y a dans Tlnde certains rites fondamentaux, dont l'analogie avec les rites chrétiens a frappé tous les savants. L'autel, le feu qui y brûle, le pain sacré et la liqueur spiritueuse du soma^ que le prêtre consomme après les avoir offerts à la divinité, la prière qu'il chante et qui est toujours une rogation où les biens physiques et moraux sont de- • mandés, tous ces. éléments du culte se trouvent dans le brâbmanisme sous toutes ses formes et à toutes les époques de son existence.
Quand même on ne posséderait pas les textes du Véda, on pourrait présumer que ces rites essentiels sont antérieurs à Torganisation de la société bràhmanique et à la constitution définitive de sa religion. Mais ce n'est plus là une simple présomption, car la lecture des hymnes védiques nous a dévoilé à la fois, dans ces dernières années, Torigine du panthéisme oriental, des divinités indiennes, de leurs figures, de leurs attributs symboliqi^es, et eniin des rites permanants par lesquels on les honore encore aujourd'hui.
Krishna est une incarnation moderne de Vishnou. Brahmâ et Çiva ne sont pas non plus des divinités védiques. Le mot brahman est souvent employé dans le Véda, mais pour signifier la prière, le rite, la religion, dont les actes s'exécutent dans l'enceinte sacrée. L'autel en est comme la ligure : il est quadrangnlaire et regarde les quatre points cardinaux, ce
154 U flUITB DSS R£UG10ilg,
qui plui tard a fait représenter Urabm& avec qi visages. La conception de ce Dieu s'est subst iotensiblemant à cette d'Agni, qui est à la fo feu physique (iatia ignis)^ la chaleur vitale e principe pensant, toujours uni à la vie. Agni e grande divinité des hymnes védiques. Ici le pnntfaéi ae se trouve qu'eu germe et à Tétat de tenda: «mais il est déjà tont entier et pour ainsi dira forn dans les commentaires du Vâda qui furent compt entre la période des hymnes et les temps brâhm. ques. C'est donc à cette époque qne la' pensée âry^ a pris dans Tlnde une direction délinitive. Jusqu le naturalisme avait été le fond de ses doctrines : gpands idiénoménes de la nature avaient seuls oce la peoséa des prêtres, qui étaient en même tei poètes, pères de ikmille, labonraure et gnerriers. delà de ces phénomènes, ils avaient conçu les ioi d'où ils émanent, et sans se faire d'illusion à ei mêmes sur la réalité personndle de ces puissanc ils leur avaient prêté l'iat^igence et la vie.
Dans cette sorte de panthéon mytkologîqaey A| occupa la première place. Le prêtre, tourné v< rOrient, l'allume sur l'autel au lever de l'auroi l'étineelle engendrée par le frottement se conunul que à des bois secs et légers ; la Uqueur alcooliq du soma et le beurre clarifié répandus sur eux 1 émbraeent. Abrs le prêtre appelle les dimx an fesl sacré, qui se compose de lait et de gâteaux, qui
qnefois de fleurs et de fruits, quelquefoitnême d^i
LA SUITE DES liELlGlONS. 155
animal immolé. Les dieux arrivent invisibles : aucun des assistants ne doute de leur présence iréelle autour du foyer, dans le feu el dans lliostie. Ces dieux sont surtout ceux du ciel et de Tatmosphère : Vishnou, qui habite les espaces supérieura et qui a pour cbar le soleil; Roudra, qui agite les airs et qui a sous son empire la troupe retentissante des Marouts, qui sont les vents; Indra, roi des hautes régions de Tair, d'où . il combat le nuage, le frappe de la foudre, et fait couler les pluies sur la terre fécondée.
Quand les brâhmanes vinrent à réfléchir sur le rôle de Vishnou qui, dans le Vêda, n'est pour ainsi dire qu'un symbole du soleil et de sa vertu productrice, ils ne tardèrent pas à rattacher à son idée tous les phénomènes de la yie physique et morale. En effetp il est incontestable, aujourd'hui même, que le développement de la vie physique procède ici-bas de la chaleur du soleil, dont elle n'est qu'une métamoiphose. D'un autre cutéj les brâhmanes, ne voyant nulle part dans le monde la pensée séparée de la vie, en conclurent que le principe de Tune est identique au principe de l'autre. Et ainsi l'énergie pénétrante de Visbnou devint le principe même de la génération des êtres vivants et plus tard des incarnations,
11 est notoire, aujourd'hui, que le dieu Çiva, devenu Tune des trois personnes de la trinité indienne, et dont le culte a tant u'iruportance dans l'Inde moderne, a d'abord été Roudra, chef des vents. Roudra, par une transformation insensible, est devenu un être
rèdoutable conçu comme deMmctenr de la vie. Qaant
à Urabmà, quoique nous ne puissions raconter son histoire en peu de mots, on comprend que la prière (brahfitan) puisse être considérée comme T expression de la pensée dans ce qu'elle a de plus divin, et qu'étant personnifiée elle donne lieu à une grande divinité symbolique. Ainsi se trouvèrent préparés les éléments dont la réunion forma plus lard la trinité indienne: Brahmà représenta la pensée, et avec elle la science et la religion; Vislinou, la vie daos son unité divine et dans ses incarnations ; Çiva, la loi du retour en vertu de laquelle tous les êtres vivants et pensants, ainsi que les lormes inorganiques, disparaissent et retournent à leur origine.
Quant à Agni, ce qu'il y avait en lui de métaphysi-. que n'ayant plus de raison d'être, il ne fut plus que le feu sacré, portion symbolique du culte, boucfae des dieux, messager qui transmet en vapeurs odorantes à leur vaste corps roffrande de ceux qui les adorent. Il ne restait plus, pour constituer le panthéisme, tel qu'il existe dans TOrient depuis tantôt trois mille ans, qu'à concevoir ces divinités comme des formes d'un même être absolu, et à ramener cette diversité do figures à une unité de laquelle toute iigure fût exclue. C'est cette unité qui reçut le nom neutre de Brabma.
Essayons de remonter plus haut encore dans le passé des temps védiques. Nous n'y trouvons plus aucune trace de panthéisme ; mais l'idée de création
ne s'y rencontre pas non plus. Les plus anciens hymnes et tont ce quMls nous permettent de connaître des temps qui les ont précédés ne laissent aucun doute sur la nature de ces religions primitives : c'était le polythéisme et rien autre chose.
Ce fait est considérable dans la science, car il est en opposition formelle avec ce que croient beaucoup de gens parmi les chrétiens, que toutes les religions procèdent de la tradition biblique ; cette, opinion est fausse ; il faut absolument y renoncer. Non, il n'y a dans le Vèda rien qui émane des mêmes sources qu^ le sémitisme. Plus ses hymnes sont anciens, moins ils laissent entrevoir l'idée d'un dieu unique séparé du monde. C'est sous des formes multiples que la pensée aryenne l'a d'abord conçu. Ces figures divines n'étaient alors que des forces physiques ampUfiées et divinisées; plus tard elles ont servi de vêtement à des conceptions métaphysiques, mais en- se transformant peu à peu et quelquefois en changeant de nom. C'est après bien des siècles que l'esprit des Aryas s'est enfin élevé, à la conception de l'unité absolue. Comme ils avaient pris pour point de départ les choses réelles qui tombent sous les sens et les faits non moins réels que la conscience nous dévoile, ils n'ont jamais perdu de vue ces bases solides de leur édifice religieux. La pensée, la vie, la succession in- Unie des formes, qui passent de Tune à l'autre sans intervalle, comme les eaux d'un fleuve qui coulent sans s'interrompre, voilà ce qui les a sans cesse
préoccupés, ce qui les a conduits par la voie la plu» | directe à ce panlbéisme dont les Occidentaux ont uae l idée si incomplrln et souvent si lausse. L'idée d'un dieu individuel séparé du monde n'est nulle part dans les doctrines aryennes, ni à ia iin, ni au milieu , ni surtout dans leurs origines védiques.
C'est au point où nous sommes qu'une science de
création toute récente, la philologie comparée (1), commence un rôle où nulle autre science ne peut la suppléer. Notre intention n'est pas d'en donner ici i un exposé, même sommaire. Disons seulement que sa méthode, analytique et comparative, appliquée aux mots analogues de langues congénères, fait d'elle un moyen d'investigation d'une puissance et d'une exactitude inappréciables. En effet, la science a re-* connu l'indépendance i éciproque des langues ur^eanes : on sait que le latin n'est pas venu du grec, non plus que l'allemand, le sls^ve ou le lithuanien, et que ces idiomes n'ont emprunté des mots les uns aux .autres qu'à des époques relativement modernea. On sait aussi que la langue médo-perse, connue sous le nom de zend, n'est ni fille ni mére de la langue sanscrite, et qu'il en est* de même des Iftngues euro* péennes, La philologie, ayant mis ces vérités hors de doute, a, du même coup, constaté des anologies très* nombreuses entre tous ces idiumQs et en a conclu
(1) Nous conservons le terme général de philologie comparée
Il cette science de laquelle on a essayé, à tort selon nous, de séparer la ImguMque.
kur paraalé et leur commune origiae. De là est née cette étude comparative des langues qui porte le nom de philologie comparée* La langue mère vers laquelle sa niéiliode la conduit n'est plus parlée nulle part ; mais la science en reconstitue le fond et les formes essentielles. Elle s'appuie sur ce principe, que les termes anciens communs à toutes les langues de la ifomilie ont appartenu à l'idiome primordial, et qu'il ,6a est de même de tout terme commun à deux de ees langues, quand il est bien constalé qu'il n'a pas passé de l'une à l'autre. Évidemment, ces derniers lermes existaient avant que le plus ancien des deux rameaux se fût séparé du' tronc àryen, et les termes communs à tous sont antérieurs à la séparation du premier d'entre eux. Or, parmi ces termes, les uns expriment des relations de famille, d'autres des relations sociales et politiques, d'autres des faits matériels, Id'autres enûn des conceptions religieuses. Ces dernières ont donc précédé le plus ancien monument sacré de la race aryenne, qui est le Véda.
Ainsi est née une étude nouvelle, la mythologie (mparéey qui est pour le passé religieux de l'huma* niié ou tout au moins des peuples indo-européens ce que la géologie est pour le pasiié du globe terrestre. l)u jour où les savants ont pu commencer à lire les textes duVêda, l'analogie des divinités qu'on y trouve avec celles de la Grèce et de l'ancienne Italie a frappé leurs yeux. Pui^ la comparaison s' étendant, on a vu '
qu'il fallait comprendre dans un mdma système reli'*
gieux très-anlique, non seulement ces trois panthéons mais aussi ceux des Germains, des Scandinaves e d'autres peuples du nord de lEurope, aussi bien qm la partie originelle des mythes de la Perse et de h Médie. On a cessé dès ce moment de considérer le mylliologies comme des conceptions arbitraires ; vuei sous leur vrai jour, elles ont été reconnues commi des produits naturels et spontanés de Tesprit . àryei^ dans le développement religieux duquel elles marqueni la période primitive ou polythéiste. L'étude dei mythologies rentre ainsi dans la science générale de^ religions et en forme un chapitre.
La philologie comparée» Appliquée à la mythologie^ ne rend pas compte de la nature des dieux et ne saurait être prise sérieusement pour une interprétation philosophique du polythéisme ; mais comme les noms des dieux expriment l'idée qu'on se faisait de chacun d'eux quand il fut conçu pour la première fois, une science qui poursuit en quelque sorte un mot dans le passé et en établit la signification primordiale, peut éclairer Tétude des mythes et en faciliter Vinte rp ré talion. On a pu reconnaître depuis quelques années que, dans chacune des mythologies, il y a deux parts à faire, Tune qui est commune à toute la race et que les peuples ont emportée avec eux quand ils ont quitté la terre natale, l'autre qui est propre à chacun de ces peuples et qui répond à une évolution locale du polythéisme. Cette distinction fondamentale modifie les résultats auxquels la symboUque allemande
s'est arrêtée : ainsi le partage des divinités grecques en dieux des Hellènes et dieux des Pélasges n'est plus aussi tranché qu'autrefois. Cependant les philologues auraient mauvaise grâce à dédaigner des travaux tels que ceux de Kreutzer et de Guigniaut : ces livres ont jeté un jour très-vif sur l'histoire de fa mythologie en même temps qu'ils l'ont fait regarder comme une chose sérieuse, quoique, en l'absence .du Vêda, que l'on ne possédait pas> ils n'aient pu remonter aux premières origines*
ly ailleurs, la grande théorie de la Symbolique subsiste toujours. Il serait impossible de comprendre que des conceptions poétiques et des expressions figurées eussent pu engendrer des religions et des cultes, si derrière ces mots ne se cachaient des per* îîOnnes divines, symboles idéaux des forces réelles que couvrent les phénomènes de la nature. La réalité de ces phénomènes est visible : les vents, la foudre et la pluie, la chaleur du soleil et ses effets ne sont ni des abstractions, ni des mots ; ils viennent de forces dont la puissance se fait sentir et dont la réalité est incontestable. Ces forces sont invisibles, impalpables ; elles échappent au physicien, qui n'en mesure que les effets ; elles sont des êtres métaphysiques, et, si le sentiment reUgieux s'éveille, elles sont des dieux. 11 faut seule* ment concevoir qu'elles dépassent infiniment les phénomènes et qu'elles les contiennent éminemment. A cette condition, il est possible de comprendre
commçnt un travail de synthèsç, opéré sur les phé-
nomènes, a pu réduire le nombre des figures divines, de même qu'une opération d'analyse a pu les mulli* plier. Un simple classement des faits observés, se répercutant pour ainsi dire dans les forces divines auxquelles on l63 attribuait, a sufU poiir régulariser la hiérarclye divine et instituer un panthéon. Le peuple, qui est tout près des phénomènes et très* loin de la métaphysique, est facilement polythéiste ; il s'est plu à multiplier ses dieux. Les savants, par une cause contraire, ont marché de plus en plus versrunité*
Cette unité, les mylhologies occidentales ne l'ont jamais atteinte : en Grèce, à Rome, aussi bien que chez les Barbares de rOccident et du INord, le polythéisme a duré jusqu'après l'apparition Ju christianisme. Hais -en Orient, les Perses avaient atteint l'unité, aussitôt voilée par l'antagonisme d'Ûrmuzdet d'Abriman. Les Indiens seuls l'ont mise dans tout son jour ; et, depuis le moment où elle a paru dans leur théologie, elle ne s'est plus efiacée. Seulement runité panthéistique de l'Être n'est pas incompatible avec une trinité de grands dieux, ni avec* une multiplicité de dieux secondaires ou d'anges, pour employer l'expression de Pallegoix, ancien évèque catholique de Siam, car ces dieux ne sont que des facès diverses d'un même être et l'expression symbolique des forces qu'il déploie dans la nature.
Je viens de tracer les lignes générales de la science appliquée aux grandes rehgions de l'humanité. Biea qu'elle ne soit encore qu'ébauchée, et que les eflorls
hk SUITB DES RELIGIONS. 163
des savanU se portent en ee moment sur tous les
points de son parcours, il est déjà possible de se reconnaître sur ce terrain inégal où les hommes cheminent. Les deux idées qui ont enfanté les systèmes religieux et les cuUes sont deux étendards autour des^ quels se sont groupées les nations. Levés par les deux plus jeunes races humaines, ils les ont longtemps guidées, séparément Tune de Vautre. A chaque rencontre, ils ont été pour elles des symboles de guerre.
Le Bouddha est le premier qui ait dans Thumanité prêché la charité universelle et signé la paix. Mais sa doctrine^ exclusivement aryenne, n'a converti au dehors que des peuples barbares ou dépourvus de religion; TOccident s'est fermé devant lui.
Le christianisme, venu plus tard, a scellé dans sa > métaphysique et dans son culte l'union de la pensée aryenne et de la pensée sémitique ; il a conquis tous lesAryas occidenlaux; mais les Sémites ne l'ont pas accueilli, malgré sa doctrine d'un dieu personnel, ni les Aryas de l'Asie, à cause de cette ^doctrine; il n'a converti que peu de Juifs et de Musulmans, et pas un ladien.
Les deux sources primitives continuent donc de rouler leurs eaux dans deux lits séparés. Celui où elles ont tenté de se réunir n'a pu jusqu'à ce jour les absorber et forme un troisième courant d'idées religieuses où les peuples de l'Occident sont seuls emportés. Ëst-ce au \ èda, est-ce à la Bible, est-ce à l'église bouddhique ou à l'église chrétienne qu'il ap- ,
partient de réunir un jour toutes les nations? La
science parait muelle sur ces problèmes : son objet est dans le passé plus que dans l'avenir. Toutefois, on peut penser que la victoire demeurera à la plus vraie des théories fondamentales, «à moins qu'il n y ait une loi en vertu de laquelle elles doivent toutes disparaître, pour ne laisser place qu'à la liberté absolue de la pensée indiv iduelle dans l'humanité de?e- ' nue savante. \