‹ La science des religionsChapitre 12 sur 31 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Toutes les études qui portent sur des matières religieuses tendent aujourd'hui de près ou de loin vers la solution d'un problème unique^ dont on ne se fait pas toujours une idée juste ni précise, mais qui n'en est pas moins en quelque sorte à l'extrémité de toutes les recherches. Les travaux de pure archéologie, comme ceux de M. Kuhn, de M. Preller, de M. de Rossi, fournissent des matériaux à l'édiiice de la science aussi bien que les écrits d'un cai^actère plus théorique, tels que ceux de MM. de Bunsen, Ëwald, Nicolas ou de Pressensé. L'esprit qui anime la plupart des œuvres de ce genre les rattache à des écoles, à des opinions ou même quelquefois à des sectes différentes; mais, à coté des doctrines plus ou moins exclusives ou limitées de beaucoup d'auteurs, il se forme dans le public un ensemble d'idées exemptes de passion ou de préjugé, idées qui résument les découvertes des savants, prennent de leurs livres ce qu'il y a de vraiment durable, et constituent peu à peu cette unité qu'on appelle la science. C'est sur

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cet ensemble d'idées que nous appelons Fattention des lecleurs, en leur faisant observer qu'il résulte d'une masse déjà très-grande de travaux d'érudition dont le nombre va croissant de jour en jour. Ces tra- ^ vaux se rapportent à des sujets de nature fort diiié- | rente: les uns appartiennent à l'histoire, d'autres à la linguistique, d'autres à rarcbéologie» à la science même ou à l'art. £n effet, les idées religieuses d'un peuple marquent comme d'un sceau presque tous les produits de sa civilisation, et l'empreinte qui en reste varie elle-même suivant les périodes et les crises qu'il a traversées. Nous, . qui venons à la fin des : temps, nous avons sous les yeux la multitude innombrable de débris dont le séjoui^ de l'homme et son histoire sont jonchés, débris de livres, débris de monuments, de traditions, de langues, de rites sacrés et i d'institutions, que nous reconstituons en idée comme un anatomiste refait avec quelques os un animal | entier, ou comme un architecte habile restaure sur le papier un temple dont il a mesuré les restes. La variété inlinie des ruines qu'ont laissées après elles les religions a déjà suscité en Europe un nombre de travaux dont on ne' se iait qu'une inapar£ait6 idée. Pris à part, ils semblent se perdre de plus en plus dans les détails des faits ; rapprochés, ils s'éclaîreat entre eux, se complètent les uns les autres, et tendent à former cet ensemble d'où peut sortir enfin la notion fondamentale de la science, et avec elle la solation du problème. Nous allons essayer d'exposer ici

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celle notion preoiière, telle qu'elle résulte, non d'hypotliéses plus ou moins ingénieuses, comme on en frisait att siècle dernier, mais des faits positifs que \^ rérudition contemporaine a constatés. Nous pensons ( qn'tiiie fois mise êfl lumière, cette idée, qui a jusi qu'à ce jour animé toutes les grandes religions, pourra servir à son tour de point de départ pour des redberches nouveUes et de guide pom* ceint qui tou- I dront les réaliser,

j L'examen séparé d'une religion, prise au hasard, 0008 la montre s^isolant de toutes les antres et affirmant son aulochthonie ou tout au moins son origioaHté. Cette affirmation est le plus souvent absolue.* Quelquefois cependant une religion consent à se rattacher à une religion antérieure ; mais ce n'est que sons certaines conditions et même à titre onèren. Ces conditions sont telles que la religion qui a précédé n'est plus considérée que comme une préparation et un travail de déblaiement, destiné à nettoyer le sol où doit s'élever rédilice définitif. Ainsi la rèligion chrétienne ne se considère pas comme issue du judaïsme, mais elle regarde l'ancienne loi comme une flgure et comme une préparation de la loi nouvelle. A son tomr, le Coran adopte Jésus comme nn prophète inspiré du ciel ; mais en même temps la docli ine de l'Évangile n'est pour lui qu'une ébauche imparbdte de celle dont^ le Prophète devait être le véritable promulgateur. Une fois promulgué, Tislam n^a phis besoin du christianisme, qui lui devient au

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contraire un obstacle ; de même, la doctrine chrétienne

une fuis annoncée, le judaïsme n'était plus pour elle qu*une puissance hostile, dont il fallait se séparer et s*aUrancbir. Les rapports que ces grandes religions scnit)lent consentir à garder les unes avec les autres sont donc tels qu'ils rompent entre elles toute parenté et prêtent à chacune d'elles une originalité en apparence presque absolue.

Quand on va plus loin vers le passé ou vers rUrient, la préleution des vieilles religions à Tindèpendance est plus positive encore. On ne saurait considérer comme une croyance populaire de la Grèce ancienne que les dieux fussent venus d'Égypte dans ce pays ; c'est une opinion d'Hérodote, et rien de plus. Cette opinion persoimelle de l'historien n'a pas plus de valeur que celle des linguistes d'autrefois, qui faisaient venir toutes les langues de l'hébreu, sous prétexte que Dieu, en nommant les objets à Adam dans le paradis terrestre, les avait désignés par des noms hébraïques ; aujourd'hui, on sait comment les langues se sont formées, et que celle des Juifs est une des plus récentes. On sait aussi que leur Âdam et son paradis sont des mythes venus chez eux du dehors et empruntés à des peuples qui ne parlaient pas même hébreu. L'opinion d'Hérodote est tombée de la iiicme manière: des recherches si multipliées de l'archéologie il résulte que les cultes grecs étaient iocam^ et indépendants les uns des autres, qu'ils ne conservaient point le souvenir d'une origine

étrangère et lointaine, et que, dans chaque lieu, on

racontait une légende établissant rautocblhonie de la religion qu'on y pratiquait. Le plus loin que Ton remontât, c'était la Crète, ou la ïhrace, qui avaient élé en effet deux centres de rayonnement ou de diffusion pour les cultes des Pélasges et des Hellènes ; mais personne ne disait que ces cultes fussent venus (le la Haute^Asie s'établir dans la Thrace ou dans la grande île des Gariens. Au contiaire, on racontait comment Jupiter avait été nourri dans File de Crète; et cet Orphée que la science moderne croit reconnais Ire dans un personnage du Vèda (4), on le faisait naître dans un pays européen et partir de là, avec les Argonautes, pour la conquête de la Toison d'or. Chaque divinité grecque était regardée comme la fondatrice de son propre culte, Junon à Argos, x\pollon à Delphes et à Délos, Neptune et Pallas à Athènes, et ainsi des autres.

Chez les Perses, la religion était attribuée à Dieu comme à son auteur. Ce « principe de la vie et de la science i qu'ils appelaient Ahura-Mazda, mot dont les Grecs ont fait bpoiiâih^j et les Persans modernes Ormuzd, avait lui-même dicté à son fidèle serviteur Zoroastre les formules sacrées sur lésquelles devaient

(1) Le personnage védique dont nous parlons est Ribu{Ar bu), dont le nom et la légende ont avec ceux d'Orphée les plus grandes analogies. H. G» (lurlius rattache ce nom à s/m^oç, robscttrité ; cependant, trèâ-peu de noms mythologiques ont leur

origine dans la langue grecque «

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porter la religion et la civilisation da monde. Plus tard, quand les Perses se trouvèrent en contact d'une part avec les Indiens, de Taulre avecles Grecs, ils ne virent dans les religions des uns et des autres que des cultes étrangers et hostiles. Les Grecs leur pararent des barbares livrés à une odieuse idolâtrie; la vieiUe Egypte fut jugée de même par Cambyse ; quant aux Indiens, TAvesla léuioigne que les Perses jugèrent sacrilège cette nation qui avait pris pour ses dieux les êtres qu'eux-mêmes appelaient des démons, et qui avait plongé aux enfers ces ahuras (1) qui pour eux étaient les formes suprêmes de la divinité. Les Perses lancèrent donc de toutes pai'ts leurs bataillons contre les impies, coururent renverser les idoles et brûler les temples partout où la politique de Darius et la fureur de Xercès les conduisirent.

Quant aux bràbmanes, leur plus antique monument est le Vèda; la vérité leur a été enseignée par Manou, à qui Dieu lui-même Tavait révélée. Ils pensaient n'avoir rien emprunté à personne, et ils n'ont aperçu entre leur religion et celles des peuples de l'Occident aucun lien de parenté. Us savaient en effet

(1) £n Perse, on donnail le nom à'ahura non seulement à Ormuzd, mais aussi à tous les autres amschaspands ou esprits

purs, et même aux puissances d'un ordre inférieur. Ce mot vient de ahu, la vie, et de la terminaison d'adjeclif ra; il signifie qui a ou qui donne la vie, celui qui est un principe de vie pour soi-mtme et pour les autres. C'est le mot védique a$ura; les

amras sont devenus les diables cornus chez les Indiens.

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qu'elle s'était développée régulièï*eineiit 8ur le sol de riade avant qu'aucune iofluence étrangère eût pu la chaoger ; leurs livres et leurs traditions la leur montraient se dégageant du Vêda par le travail assidu de leurs ancêtres, soit dans la solitude des forets, soit dans les collèges des pontifes. Sur ce point, il ne pouvait y avoir pour eux, non plus que pour nous du reste, aucun doute sérieux à élever ; mais comment h kauree de la tradition s'était^elle enfermée dans le Téda? ïïon veaait ca Yéda? Qui y avait mis cette doctrine antique que les bràhmanes en faisaient dé- • couler f comme d'un réservoir à mille canaux (1)? » La réponse est toujours la môme : BraUmâ était celui qui avait composé le Vêda ; les chantres humains qui l'avaient récité devant Tautel n'avaient été que « les bouches > dont il s'était servi pour le faire entendre 2im Aryas : en réalité Brahmft était c le poète, l'objet de la théologie, la théologie elle-même et le théolo^ gien (2). n Nulle partla révélation divine et Voriginalité absolue d'une religion n'ont été énoncées en termes aussi formels qu'elles l'ont été chez les brahmanes.

Le christianisme est à cet égard moins affirmatif. Quoiqu'il se rattache uniquement à la prédication de Jéâus, et que pour les chrétiens le Christ soit fils de Dieu et Dieu lui-mâme, une parenté tout humaine l'unit dans la tradition à la tamille de David, non

(1) Voyez noire traduction de la Ehagavad-gild, p. 33. m Bhagavadum, p. 171 et 19t.

17 j UNITÉ HISTORIQUE DES RELIGIONS.

seulement par le charpentier son père, mais aussi ^

par sa mère Maria. Seulemenl ce n'est point cette parenté qui fait de lui un christ, titre déjà donné i Cyrus, et qui lui transmet son autorité comme fondateur de religion ; c'est uniquement sa procession divine, laquelle est immédiate, absolue, et ne souffre avant elle à aucun degré la génération humaine. C'est cette divinité du Maître qui rompt toute alliance entre sa doctrine et* celles des Juifs ou des autres nations, car il devient par là impossible qu'un homme se considère comme chrétien s'il ne croit pas à la divinité du Christ, et il est impossible d'y, croire et d'être en même temps d'une autre religion. L'abîme qui sépare le christianisme des autres cultes est donc infranchissable.

Ce point étant établi, cette originalité à peu près absolue que s'attribuent toutes les religions anciennes et modernes étant constatée, la question inverse se pose d'elle-même. C'est une des premières et des plus simples règles de] la critique, et en général des sciences d'observation, qu'il faut renverser les problèmes et renouveler les expériences dans des conditions opposées. Ainsi, tandis que les religions afBrment leur propre] originalité, les recherches scientifiques, poursuivies sans parti pris d'avance el avec la seule pensée de découvrir les lois de la nature, Tont que l'homme d'étude se demande à lui-même s'il n'y a eu en eifet aucune filiation réelle entre les religions. Or, les travaux de tout genre accomplis sur cette matière durant le siècle oii nous sommes ont

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abouti pour elles toutes à une afûrmalion contraire à la leur. Les faits constatés sont aujourd'hui si nombreux et tellement d'accord entre eux, que toute illusion à cet égard est scientiliquement impossible. Les religions ont procédé les unes dei autres. Non seulement les formes du culte ne sont originales chez aucune d'elles, non seulement les symboles ont passé des unes aux autres efc l'appareil extérieur dont elles se sont servies s'est transmis à travers les siècles, ne subissant que des altérations superficielles ; mais en- ' core la doctrine mystique ou, si l'on veut, métaphysique, qui se cache sous ces voiles, ce que nous pouvons appeler l'élément divin des religions, est demeuré le même depuis les temps Jes plus anciens jusqu'à nos jours, animant tour à tour ces figures symboliques, ces rites et ces formules qui en sont l'élément sensible.

' Il est aujourd'hui démontré que les cultes si variés (le l'ancienne Grèce sont pour la plupart, sinon tous, originaires Je l'Asie. Comment sont-ils arrivés sur le

! continent de TEorope ? quels chemins ont-ils suivis ? C'est là une question importante, mais secondaire, qui n'est point encore résolue, bien qu'il soit déjà visible que la Crète, les îles de l'Archipel et les pays au nord de la Grèce ont été comme trois routes qui ont conduit les dieux sur la terre des Hellènes. Quoi qu'il en soit, il n'est pas un savant aujourd'hui qui n'allirrae que la distinction, toute récente encore,

I faite par Tarcbéologie entre les dieux des Pélasges et

174 UHITS HISTORIQUE DRfi RKLIGIOMS;

ceux des Hellènes est illusoire el ne répond pas à deux périodes que Ton puisse liistoriquement séparer. Chaque année qui s'écoule voit quelqu'un de ces dieux rattaché à sou origine par des liens qu'il n'est plus possible de méconnaître. Celte origine n'est pas égyptienne ; elle est asiatique ; et en Asie, ce n'est ni chez les Sémites, ni même chez les Indo-Perses qu'on la trouve ; c'est dans un eentre plus antique, primitivement occupé par la race àryenne, et d'où les Perses, les Indiens et les Grecs sont également vmus.

De ce même centre sont parties, soit à deux épe** ques différentes, mais peu écartées, soit peut-être en même temps, les religions de la Perse et de Tlnde. Cette origine commune des deux grands systèmes religieux de l'Asie a été mise en lumière par les travaui des orientalistes et des critiques de nos jours. Mon seulement les analogies les plus frappantes existent entre les doctrines et les symboles les plus anciens de TAvesta et du Véda, mais le premier de ces deux livres sacrés a conservé le souvenir de l'origine septentrionale du mazdéisme persan. De plus, il est possihle de reconnaître en lui un recueil d'écrits appartmant à des époques différentes ; et l'étude des fragments les plus^anciens montre une identité presque complète entre les doctrines religieuses qu'ils renferment et celles qui sont contenues dans le Vêda. Cependant il n'y a aucune raison de penser que la doctrine attribuée & Zoroastre tire son origine de ce

dernier; il faut donc admettre que l'un et l'autre sont Uras d'une source oommune. Cette source. TAvesta la nomme et en donne la situation géographique (1). Les hymnes du Vêda n'en parlent pas ou n'y font que des allusions équivoques ; mais les commentaires du Véda^ qui sont eux-mêmes d'une époque reculée, sont plus explicites et nous montrent les populations aryennes de l'Inde venant du nord-est avec leurs croyances et leurs dieux. Ces dieux sont ceux«^là mêmes que Ton retrouve dans le livre de Zoroastre, et la notion métaphysique qui anime ces figures est aussi la même. Plus la science pénètre ces matières encore nouvelles, plus la commune origine du parsume et du brahmanisme se manifeste clairement. Au point où Ton est parvenu aujourd'hui, le doute à cet égard a totalement disparu.

Le lecteur ne doit pas non plus oublier que plus oa avaneé dans l'élude des vieilles religions germani* ques et scapdipaves et des traditions populaires en* core répandues sur toute la surface de l'F^urope, plus on voit apparaître les liens qui bss rattachent à l'Asie. Les religions qui se sont succédé dans les contrées occidentales n'ont pas fait disparaître ces légendes de la race aryenne. On en a découvert un grand nombre en Allemagne ; il en existe en France, qu'il serait temps de rassembler, 11 est piéroe probable

(I) Il la place aux pays de Çugd4 st Bàgdhi, qui soot I4 ^Sog** diane et la BacUiane.

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que toutes les grandes montagnes de notre continent en ont conservé dans leurs gorges profondes avec des débris des anciennes langues, et qu'il serait possible encore de les recueillir. La Grèce aussi, malgré la longue durée des cultes païens et l'énergie de ses croyances cbréliennes, garde et redit dans ses chants populaires des légendes qui remontent peut-être au delà des lemps helléniques, et se rapportent, selon toute apparence, aux premières migrations âryennes venues d'Asie (1). Les montagnes *^qui coupent l'Europe de l'est à l'ouest paraissent en conserver des' plus curieuses et des plus significatives (2). Il serait utile de les réunir en un seul corps, comme les archéologues réunissent des médailles ou des inscriptions. On aurait, à la surface du monde actuel, un ensemble de points de repère et de jalons qui permettrait de tracer la carte des plus anciennes migrations âryennes, et de suivre la marche de nos idées religieuses depuis leur berceau. Quoi qu'il en doive être, il n'est plus douteux aujourd'hui que cette diffusion s'est produite à une époque reculée, et que tous ces vieux cultes appartiennent, aussi bien que ceux de la Grèce classique, de l'Italie, de la Perse et de l'Inde, à un même système ou plutôt à une même unité primordiale.

Les doctrines judaïques, laissées à p«irt jusqu'à nos

(1) Voyez M£>ér/î, etc., par M. Politis. Athènes, 1871.

(2) Telles sont les légendes de Rhodope, découvertes par M. Werkovilch el éiudiées par M. Dozom

jours, sernblaient appartenir à un autre ordre d'idées et de faits. Les savants qui s'occupaient des choses de l'Asie trouvaient dans l'Inde et dans la Perse une matière assez abondante pour absorber tout leur t^ps et toutes les forces de leur esprit. Il en était de même des personnes livrées à l'étude des livres et des traditions sémitiques. De plus, le système des langues sémitiques est si différent de celui des langues aryennes, qu'une même personne pouvait difficilement acquérir la connaissance approfondie des unes et des autres. Aujourd'hui les conditions de l'étude sont plus . heureuses : les plus] importantes œuvres de ces deux séries ont été traduites et commentées. Nous avons entre les mains des grammaires et des dictionnaires de presque toutes les langues. L'étude de Tune facilite celle des autres, de sorte qu'un homme, connaissant quatre ou cinq langues aryennes, peut en apprendre autant d'autres en fort peu de temps. Ces livres, qui sont comme les outils et les instruments analomiques de l'érudition, donnent aux travaux de

! ce genre autant de facilité, de promptitude et de précision qu'en donnent les machines perfectionnées aux produits de notre industrie européenne. On a

. donc pu, de nos jours, entreprendre sur les. livres hébraïques les mêmes recherches que l'on réalisait avec bonheur sur les traditions des peuples âryens.

De ces travaux de la critique, il résulte manifestement que le judaïsme ne doit plus prétendre à l'originalité. Non seulement toute la première période des

178 UNlrt HltTOBIQUl DES REUCSOVS.

traditiom jaiv68 est regardée comme tin ensemble de

mythes dont on peut chercher la signification ; mais la seconde période, qui s'étend de Moïse à David, n*a' pas un caractère purement historique et présente un mélange de faits réels et de légendes héroïques d'un caractère idéal. On arrive ainsi à distinguer, dans les Uvres hébreuxy les deux périodes qui se trouvent au commencement de tous les anciens peuples : Tune simplement mythologique, l'autre héroïque. Quanti à la doctrine religieuse contenue dans les livres anté- , rienrs à la captivité de Babylone, outre qu'elle se ré-' duit & peu de chose, elle porte les traces les plus manifestes d'une importation étrangère. Cette même inflaenee, comme nons Tavons exposé pins haut, s'est exercée puissamment pendant la durée de la captivité ; elle a continué d'agir après le retour des Juifs dans leur pays ; toutefois elle n'a jamais été pleinement acceptée par eux. ileprésentée au sein de la société israélite par une minorité supérieure en intelligence, mais faible par le nombre, elle a soutenu jusqu'à répoque de Jésus une lutte dont les livres de la Bible retraorat les émouvantes péripéties. Prise en ellemême, étudiée sans prévention, elle apparaît non seulement comme un emprunt fait à l'Asie centrale et particulièrement au mazdéibme, mais comme un emprunt incomplet fait aux Aryens par un peuple de race étrangère, par un peuple qui n'était pas de nature à recevoir tout la doctrine et à la conserver dans sa pureté primitive.

UMITÉ BWroniQUB 0S8 RBLlOiOllS. 179

Reste la reUgkui chréUemie, religion récente «n aj^pareuce, et qui ne semble dater que de dix-huit siècles. C'est de tontes les religions celle dont les fraies origines pen? ent itre le plus facilement et le plus sûrement reconnues. Quoique son premier siècle ne nons ait laissé que pea dd Ihrres et ifii'êllMnénie a'ait en pendant de longues années qu'une eustence sociale mystérieuse et péniblement soutenue^ nous lifons trois sonroei de doenments tels que n'eo a I laissé aucune des religions de l'antiquité : ce sont les rituels, les dogmes écrits ou discutés et les monumeals %nrés, dont les eataoombes de Rome offimit I à elles seules une collection presque inépuisable. Jusqu'à présent les dogmes cbrétieM sont la seule de I ces trois choses dont la science ait tenté d'établir l'origine. Quant aux rites, nous ne sachons pas qu'ils aient fait Tobjet d'aoeone étade a^fant un earaetàrê scientiiique» Enfin, Tarchéologie chrétienne n'a guère remonté jusqu'à présent au delà des premiers temps

Ida ehristianismey de swte que l'origine de presque

tous les symboles ligurés est encore à trouver.

Toutefois, il est bon de se souvenir que les rites et les symboles ne sont jamais que l'expression sensible de la doctrine, et que, par conséquent, ils chemnent avec elle i la rarfaee de la terre et partagent sa destinée. La doctrine nécessairement les préeède, puisque sans elle ils n'auraient aucune signifiGation, aueane valeur, aucune ant^ité, et sem* bleraient des chimères* Plus tard, au contraire, il

180 UNITÉ lilSTOIUUU£ DES HËUGIONS.

arrive que» par renseignement, les rites et les symboles se transmettent encore, lorsque déjà la doctrine est oubliée ; et ils continuent de régner en vertu de la puissance mystique que la doctrine primitive leur avait communiquée. La grande question des origines s'applique donc principalement aux dogmes ; quand i Torigine des dogmes est découverte, on peut dire que celle de» rites et das symboles est bien prés de Têtre. Or, nous avons constaté que les dogmes chrétiens existaient longtemps avant l'époque de Jésus, incomplètement ou en secret cbez le peuple juif, pleinement et ostensiblement chez les Perses. On assiste

aux tentatives qui furent faites successivement, depuis le temps de Darius et de Xercès, pour introduire des dogmes aryens dans le monde hellénique, tenlati- ' ves qui eurent lieu tour à tour dans la Grèce, en \ pleine Athènes, puis en Egypte au temps des Ptolémées, et qui ne réussirent que quand l'équilibre des idées put être rompu au prolit des croyances persanes. Ce temps fut celui où parut en Judée le AlaiLre j qui fonda la religion du Christ.

iSous prions le lecteur de remarquer que, dans ce qui précède, la science ne fait point de polémique, et que nous exposons simplement les résultats les plus sûrs et les plus généraux de Tci udiLion. Ils ne bles- . sent pas plus la religion chrétienne que les autres religions, puisque, loin de vouloir ôter a aucune d'elles les caractères qui lui sont propres, la science a pour première condition de les constater. Les ins^

Ur^lTÉ liiSTOKlQUE DES K£LiGXUJNS. 181

btulioûs qui règlent la marche de rbumaailé sont ce qu'elles sont; l'homme de science, les prenant pour objet de son étude, s'efiforce de les comprendre et d'en découvrir la loi. 11 faut donc poser le problème général dans les termes où il se pose de lui-même. D*one part, les religions ou, pour mieux dire, les bonmies qui les ont adoptées, prétendent à l'originalité plus ou moins absolue des doctrines ; de l'autre, la science, c'est-à-dire les savants, parmi lesquels on compte des hommes d'une religion Irès-éclairée, voient qne les doctrines naissent les unes des autres ou plutôt qu'elles ne sont à elles toutes qu'une seule et même doctrine, apparaissant sous des phases et dans des conditions toujours renouvelées. A moins de fermer les yeux au jour et de s'aveugler soi-même, on peut bien admettre qu'une science sincère puisse conduire à la vérité en ces matières plus sûrement que l'absence de toute recherche, et qu'une conclusion appuyée sur une bonne méthode et sur des faits, reconnus soit préférable à une affirmation pure et simple.

Le problème religieux présentait donc cette alternative : les religions sont-elles l'œuvre immédiate, volontaire, réfléchie, d'une puissance cachée qui les donne en présent aux hommes à certains moments de leur histoire, les produisant au jour comme des apparitions magiques et par des coups de théâtre inattendus, ou bien sont-elles les productions spontanées des forces ordinaires de la nature, qui, agis-

18i UiMTÉ lllSiOKiUlE DES RELIGIONS.

sant à longues périodes, mais dans des conditions qu'il est possible de déterminer, se manifestent par des phases successives ?

Dans le premier cas, il n'y a aucune raison sérieuse î d*attaquer une religion quelconque et de considérer ' l'une plutôt que Tautre comme une œuvre de Tespril du mal. L'intolérance des religions entre elles devient condamnable à tous les points de vue, puisque les hommes sont tous égaluniciil eulants de Dieu et qu'il est contraire aux plus simples et aux plus justes sentiments naturels qu'un père veuille le malheur de ses fils. Il faut dès lors admettre, avec quelques intelligents bràhmanes de Tinde, que chaque religion est faite pour ceux qui la suivent, que toutes sont ' l'ouvrage d'un être bienfaisant, et qu'ainsi l'histoire de l'humanité, dans sa partie la plus profonde, pro* cède par une suite de miracles divins.

Dans l'autre cas, ces actions soudaines d'une puissance insaisissable disparaissent. Dieu cesse de refaire continuellement son œuvre ou de la réparer. Il est regardé non plus comme la cause efficiente, mais comme la cause formelle des reUgions ; au lieu d'être l'ouvrier, il est le modèle; le véritable ouvrier, .c'est rhonune : le même qui bâtit les temples, dresse les autels, institue les cérémonies, offre les sacrifices, compose les prières et les récite de sa bouche au mi^ lieu des peuples assemblés, est aussi l'interprète de la pensée religieuse, le prophète qui l'annonce, l'intelligence qui la dévoile. Mais comme le savant qui

UNITÉ UISTOKIQUE DES KELiGiOlNS. 183

découvre une loi de la nature n en est pas pour cela faotenr, de même rhomme, le prêtre, qui donne la première expression d'un^^dogme, ne fait qu'accorder son intelligence sur le type éternel de la pensée humaine, qui est Dieu. Cela fait, son idée va par le monde et y produit ce qu'elle peut produire, jusqu'à lee que, sa vertu productrice étant épuisée, un prin* cipe nouveau pris à la même source gagne à son tour les esprits et donne le jour à quelque culte nouveau, transitions sont insensibles : quand on serre de près ces questions, il est presque impossible de dire à quel moment une doctrine a commencé ; elle se prépare de loin et n'éclate, jamais à i'improviste. Jean ne fut pas le seul précurseur de Jésus ou, s'il I le fot pour les Juifs qu'il baptisait, il ne le fut certainement pas pour les Grecs. Sans compter beaucoup d'Alexandrins et des sectes entières habitant rÉgypte, le stoïcisme, Platon, Socrate lui-même et ceux que de son temps on appelait orphiques, pythagoriciens ou baptiseurs, croyaient, enseignaient et pratiquaient des maximes venues du même point, de iTAsie d'où vinrent aussi les doctrines évangéliqtte8(l).

Ainsi, dans l'hypothèse que nous exposons et qui «si celle de la science, les religions cheminent suîliant des lois naturelles qu'un géomètre pourrait re^ brésenter par des courbes. Gomme un être vivant qui

I (1) Yoyes notre BUknre de la UUéraiure grecqueé

nait d'un germe insaisissable, grandit peu à peu dans

l'œuf maleruel et ensuite dans sa liberté, touche à sa plus ^'rande vigueur, puis voit sa puissance de vivre décroître par degrés et enfin retourne aux éléaients d'où il est sorti ; ou comme une vague de ta mer qui de ride invisible devient flot, monte, soulève un navire, le renverse, le submerge, puis redescend et va se perdre dans le flot qui la suit ; ainsi une religion nouvelle naît au sein d'un peuple sans qu'on la voie ; c'est une société secrète, un mystère ; bientôt | elle se rend visible, subjugue les esprits, devient toute-puissante ; plus lard elle décroit et voit la place | qu'elle occupait envahie peu à peu par une idéenou- . velle, dans laquelle elle est enfin absorbée. Les courbes géométriques, par lesquelles il est possible de représenter la marche des religions, ne forment pas une ligne unique, continue et sinueuse ; c'est une série de lignes dont chacune se croise avec celle qui la précède et avec celle qui la suit ; mais la science démontre que toutes procèdent d'un fonds commun dont elles ne sont que les formes successives ^ et passagères. i Nous dirons tout à l'heure en quoi consiste cet i clément constant des religions. Observons seulement ici que le problème d'origine est le même pour toutes, et que, s'il peut èti e posé pour une rehgion moderne, il peut TcUc dans les mêmes termes pour celle qui est venue la permière dans l'ordre des temps. On n'a découvert aucune raison de penser que celle-ci

ait été apportée sur terre par un coup inopiué d'une

puissance suprême. Âu contraire, toutes les recberehes méthodiques faites de nos jours ont abouti, par des chemins convergents» vers un centre asiatique commun, d'oii les grandes religions au moins sont scHTlies. Un monument écrit, plus antique que tous les autres, est entre nos mains, qui tient de trèsprés à ce centre et peut être considéré comme exprimant la pensée des hommes qui l'habitaient avant que les cultes de m4me nature eussent pris naissance ailleurs. Ce monument, c'est le Vêda. Les hymnes dont il est composé énoncent explicitement la doctrine fondamentale qui se perpétue à travers les siècles, et ai&rment en termes non ambigus que le culte, les symboles^ les rites et enfin les dieux sont l'œuvre des hommes; ils racontent la manière dont chacune de ees choses a été conçue, le but pour lequel elle a été créée, la penjsée qu'elle représente, le phénomène physique ou moral auquel elle correspond. Il est difficile, devant des .affirmations à la fois si claires et si sincères, de croire que les auteurs de ces hymnes aient voulu faire illusion à ceux qui les écoutaient, puisque cette illusion eût tourné au détriment de leur puissance sacerdotale. D'ailleurs, ces prêtres ne formaient point encore une caste ni même une corporation; chacun d'eux était un père de famille, oiliciant devant un autel domestique et composant des chants pieux pour sa femme, ses enfants et ses serviteurs. Leur intérêt était de parler clairement et

186 UNITÉ UISTORIQUË DES REl^KUONS.

d'être compris, afin que les enfants, devenus tour pères de famille et pontifes^ pussent perj la tradition sainte et apporter de semblables i au festin sacré.

PRINCIPE d'unité des RELIGIONS

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